Sous les marronniers en fleurs

Part 5

Chapter 53,588 wordsPublic domain

Et j’affectais de flâner à l’étude, de causer et rire sur les rangs, de regarder en l’air à la chapelle. Je m’arrangeais pour qu’il me vît: il n’avait pas l’air de s’en apercevoir et mon dépit ne faisait que croître. Cependant, je ne consentais à lâcher pied que sur le chapitre de la conduite, parce que de temps en temps il ne me déplaisait point de passer pour un héros rebelle à toute contrainte: idée d’enfant dont la vie a vite raison. Quant au travail, même lorsque j’avais l’air de flâner, je repassais ma leçon ou songeais à la solution d’un problème de géométrie.

La tranquillité de Berlâne m’agaçait de plus en plus. Je ne peux pas dire que nous ne nous fréquentions plus du tout. Quand nous étions ensemble, il n’y avait rien de changé dans ses manières avec moi. Mais j’aurais voulu qu’il me parlât de notre pays et il n’en soufflait mot.

Un jour je prononçai le nom de Mlle Gertrude. Je m’attendais à ce qu’il rougît: j’avais deviné, au récit des Labrosse, qu’il l’aimait comme un gamin de dix ans peut rêver d’une petite fille du même âge que lui, comme moi-même je l’aimais parce qu’avec ses yeux verts sous ces cheveux blonds elle ressemblait à une fée. Il ne sourcilla point et me répondit:

--Je ne sais pas ce qu’elle devenait. Je ne la voyais plus du tout.

Il parlait comme si elle eût été morte. Elle l’était en effet pour lui.

Vraiment, d’un jour à l’autre, il avait fait peau neuve. Rien ne l’embarrassait. Bien qu’à côté de lui je fusse un ancien, c’était moi qui continuais de rougir et de ne savoir que faire de mes bras quand j’étais obligé de traverser l’étude, moi qui continuais de trembler à l’idée qu’au cours d’instruction religieuse je devrais me lever à l’appel de mon nom, moi qui continuais d’éviter de me mêler aux groupes bruyants, tout cela malgré ma dignité d’élève de troisième. La position que je venais de prendre à la tête de mon cours ne m’avait mis en évidence que pour que ma prétendue «originalité» ressortît davantage encore. Je redoutais que quelqu’un se moquât de moi en présence de Berlâne; était-il possible que déjà il ne se fût aperçu de rien? Je constatais avec colère que personne ne faisait attention à lui, sinon pour en dire du bien. Il ne tranchait pas sur les autres comme je l’avais espéré. Sa tête même, sous la casquette d’uniforme, ne paraissait plus aussi disproportionnée.

En plein silence de l’étude du soir, je pensais me lever et leur crier à tous en leur désignant:

--Celui-ci est Berlâne. C’est le nom qu’il portait dans mon pays, et qu’il mérite. Il était toujours le dernier et nous nous moquions de lui. Comment ne voyez-vous pas qu’il est ridicule et que je ne le suis pas, qu’il ne se maintient qu’à force de travailler comme un galérien, tandis que j’arrive premier en me jouant, qu’il est pieux à l’exagération et respecte le règlement jusqu’en ses moindres détails, tandis que je fais fi des ordres importuns, que je suis déjà un homme et qu’il restera toute sa vie un gamin?

Mais pour ce long discours je manquais d’audace. Non, je n’étais pas «déjà un homme».

Un jour d’hiver que, pour me garer du froid, je m’étais blotti sous le hangar,--comme jadis Berlâne à l’école!--le surveillant m’y découvrit et me montra, par manière de plaisanterie, à quelques-uns qui pour se distraire lançaient au hasard des boules de neige. En moins d’une minute, ils furent tous à me viser et je fus plus mouillé et plus glacé que si j’étais resté avec eux. Bien qu’aveuglé, je cherchais à voir si Berlâne était parmi mes ennemis. Non. Mais je le découvris à quelque distance sous un marronnier. Il regardait dans ma direction. Mon humiliation, je ne puis songer à la décrire. J’aurais préféré qu’il se fût joint au groupe. Je me serais précipité non sur eux, mais sur lui. J’aurais eu un motif de lui frotter ses longues oreilles jusqu’à ce qu’elles devinssent écarlates. Je me serais enfin un peu vengé. Alors je me souvins des cris que jadis j’avais entendus: Sur Berlâne! J’étendis le bras et ouvris la bouche. Vit-il mon geste? Devina-t-il ma pensée? Il se cacha derrière le tronc de l’arbre. J’eus conscience que les autres ne me comprendraient pas. Je me tus. Ils se dispersèrent. Berlâne vint à moi qui me secouais.

--Ils ne t’ont pas fait mal? me demanda-t-il. Veux-tu que je t’essuie avec mon mouchoir?

Il s’y apprêtait quand je fis un bond de côté.

--Ne me touche pas! Laisse-moi tranquille! criai-je.

Il fut peiné. Il se demandait ce qu’il avait pu me faire.

--Je ne t’en ai pas jeté, me dit-il.

Je lui répondis:

--J’aurais préféré que tu m’en jettes!

Cette fois il ne comprit plus du tout. Il s’en fut avec sa grosse tête aux longues oreilles que je regrettais de n’avoir pas eu l’occasion de frotter au sang.

XIII

C’était à la récréation du soir, en mai.

Tout à l’heure, à la prière du mois de Marie, nous avions vu l’autel orné de fleurs. On nous avait lu un chapitre du merveilleux récit des apparitions à la grotte de Lourdes. Bernadette avait contemplé la Vierge vêtue d’une longue robe plus blanche que la neige des montagnes; sur chacun de ses pieds s’épanouissait la rose mystique, et elle portait une ceinture couleur du ciel bleu. Nous avions récité ses litanies et je l’avais vue à mon tour pâle comme l’étoile du matin qui descend vers l’horizon, rose comme la rose qui pousse non loin des vignes d’Engaddi quand, le printemps venu, les pluies se sont dissipées. Ses yeux étaient ceux des colombes. J’étais dans un pays d’enchantement. Je marchais parmi de grands lys sous les cèdres. Descendant de la montagne des aromates chantée par Salomon, des torrents de poésie soulevaient mon âme et l’emportaient comme une feuille. L’époux conjurait les filles de Jérusalem, et les chevreuils, et les cerfs de la campagne de point réveiller sa bien-aimée, et de ne la point tirer de son repos jusqu’à ce qu’elle le veuille.

Je n’avais pas été sans entendre des prédicateurs expliquer l’allégorisme de ces versets: c’était le Christ qui parlait à l’Église, son épouse mystique; d’autres commentateurs y voyaient la préfiguration de la Vierge Marie. Je ne pensais pas à l’Église. Si je m’arrêtais quelques instants à orner l’Apparue de Lourdes de toutes les beautés de l’épouse du roi Salomon, malgré moi je revenais à Mlle Gertrude. Elle était à la fois la fée qui effleure la pointe des herbes sans en faire tomber la rosée, dans un vallon romantique où les chasseurs du moyen-âge sonnent du cor, et la toute belle en qui il n’y a pas une tache et qui s’élève des déserts de l’Arabie comme une fumée montant des parfums de myrrhe, d’encens et de toutes sortes de poudres de senteur.

Plusieurs fois je l’avais aperçue pendant les dernières vacances de Pâques. Elle portait encore une robe courte, mais elle avait déjà ce charme énervant des «gamines» qui vont tout à l’heure être des jeunes filles. Elle me faisait penser--et ses yeux y étaient bien pour quelque chose,--à un fruit vert où j’aurais voulu mordre. Pour cela aussi je manquais d’audace et devais me contenter de la regarder quand elle passait. J’allai plusieurs fois chez Mme Dumas, beaucoup moins pour voir Berlâne, qui occupait ses vacances à travailler, que pour stationner, surmontant ma timidité, sur le seuil de la boutique: j’espérais que Mlle Gertrude se montrerait à l’une des fenêtres du salon. J’aurais juré, sur le nombre d’années qu’il me restait à vivre, qu’elle serait mon premier et dernier amour.

J’ai oublié de dire que, vers la fin de l’hiver, Berlâne s’était mis à tousser. Sans avoir besoin de nous pincer le nez ou de nous tirer les oreilles, il nous réveillait la nuit. Le médecin l’avait mis au régime de l’huile de foie de morue. On l’entourait de soins qui m’exaspéraient. Il me semblait qu’il prît de ces airs de quelqu’un à qui le monde entier s’intéresse comme si notre sort à tous eût dépendu du sien. Dumas par ci, Dumas par là, vous travaillez trop. Il faut vous ménager. Plus nous allions et moins je pouvais le sentir. Je ricanais à part moi:

«Ce serait du propre, s’il travaillait moins! Il aurait vite fait de devenir le vieux Doreau de son cours!»

Je pensais qu’un jour prochain Autissier et lui ne pourraient manquer de se lier d’amitié, bien qu’ils fussent rivaux, mais ne serait-ce pas pour la plus grande gloire de Dieu? Je pris les devants, et dis à Autissier, comme si je n’avais attaché à ce détail aucune importance:

--Tu sais que dans mon pays nous l’appelions Berlâne?

--Pourquoi donc? me demanda-t-il intrigué.

--Je ne sais pas, répondis-je, qui lui avait trouvé ce surnom. Mais cela lui convenait très bien, parce qu’il avait l’air bête et qu’il l’est en réalité. S’il te suit de près, ce n’est qu’à force de travail, mais il est beaucoup moins intelligent que toi.

On pense bien que j’ajoutai tout bas:

--Et que moi.

De cette médisance je n’éprouvai aucun soulagement. En même temps je me rendis compte que je venais de commettre une méchante action, mais c’était plus fort que moi. Un instant je pensai à éclater de rire--d’un rire qui aurait sonné faux, mais tant pis,--et à dire à Autissier:

--Ce n’est pas vrai. C’était pour voir ce que tu me répondrais.

J’hésitai trop longtemps. Une minute après, j’estimai qu’il était trop tard, et j’eus sur la conscience ce poids qui nous étouffe quand nous savons que, sans motif, nous avons tenté de nuire à notre prochain.

J’ajoutai seulement:

--Mais ne le répète pas.

Moi qui venais de me montrer si déloyal, j’avais confiance en la bonté d’Autissier.

* * * * *

Donc, ce soir-là, un des premiers du mois de mai, sortant du réfectoire, nous venions de nous disperser dans la cour sous les marronniers en fleurs. Il faisait encore assez clair pour que les plus acharnés pussent entamer des parties de billes que la nuit les forcerait d’interrompre avant la fin de la récréation. Les autres se promenaient ou restaient immobiles. De quelque côté qu’on regardât, on ne pouvait voir que le ciel bleu semé d’étoiles; il descendait jusqu’à l’horizon des collines, jusqu’à toucher terre, et ces lumières que j’apercevais dans la plaine c’étaient encore des étoiles parmi les peupliers sur lesquels déteignait la nuit bleue. Je me promenais avec Autissier. Nous ne causions pas beaucoup. Je rêvais à Mlle Gertrude. Lui, à quoi pensait-il? Ce que j’avais cru prévoir ne s’était pas produit: il ne s’était pas lié avec Berlâne. Devais-je me féliciter de lui avoir ouvert les yeux?

Tout à coup, comme nous passions près d’un groupe que la tombée de la nuit confondait avec l’ombre diffuse, j’entendis quelqu’un tousser: je reconnus la toux de Berlâne. J’entendis aussi Jouassin lui dire:

--C’est vrai que dans ton pays on t’appelait Berlâne?

Il toussa une autre fois, mais moins fort, comme lorsqu’on est très ému. Je tressaillis comme si j’avais reçu... non: comme si j’avais donné un coup de couteau. Je ne voyais point Berlâne, mais je me rappelai comme il devenait pâle, là-bas, chaque fois que quelqu’un lui jetait au visage ce sobriquet. Ici, grâce à son application, à sa modestie et à sa piété, du premier jour il était redevenu Albert Dumas, et c’était de moi seul, de moi, misérable! qu’il dépendait qu’il le restât. Moi seul détenais le secret de sa vie, et je n’avais pas pu le garder. Il était dans son cours quelqu’un avec qui les autres et Autissier lui-même avaient à compter: sa grosse tête n’était-elle pas une preuve de son intelligence? Et voici qu’un brusque rappel de son passé l’atteignant en pleine poitrine,--c’est le cas de le dire,--le faisait chanceler.

Je ne regardai pas Autissier.

Jouassin était un élève brutal qui, l’année précédente, m’avait brisé d’un coup de pied le verre de ma montre dans la poche de mon gilet. C’était lui, le vieux Doreau de sa classe. Presque du même pays qu’Autissier, ils se fréquentaient.

Je ne vis plus que ce groupe sombre. J’entendais tousser Berlâne. Je pensai à sa mère qui, plusieurs fois pendant les vacances de Pâques, m’avait demandé:

--Est-ce qu’il tousse comme ça, là-bas?

Je lui avais répondu:

--Ce n’est rien, madame. Cela se passera.

Je pensai à sa mère qui n’avait plus que lui. Mes yeux se brouillèrent. J’aurais voulu me tuer. Et j’entendis des cris de «Berlâne! Berlâne!» Je me crus rajeuni de trois ans, transporté par miracle dans la cour de l’école des frères. J’eus envie de me précipiter pour les disperser à coups de poings, tous ceux qui piaillaient là comme des moineaux autour d’une pauvre chouette aveuglée. Je ne sais quelle fausse honte me retint. Je continuai de faire les cent pas avec Autissier.

Heureusement la cloche sonna la fin de la récréation.

A la chapelle, Berlâne n’était qu’à un banc de distance de moi. Je pouvais en allongeant le bras le tirer par sa blouse noire. Tout le temps que dura la prière du soir, je le vis prosterné, comme affaissé. Il fut secoué par un sanglot qu’il réprima. Il toussa deux fois de suite, si fort que le Supérieur s’interrompit de lire la prière pour se tourner vers lui. Tout le monde regarda de son côté. Il n’en vit rien. C’était moi qu’on aurait dû regarder.

De nouveau je pensai à sa mère, qui m’avait dit le jour de son premier départ:

--N’est-ce pas, je vous le confie? Vous aurez bien soin de lui?

Je lui avais répondu oui. Et qu’avais-je fait, sinon de le tenir à l’écart et, dernièrement, peut-être de briser sa vie? Mais j’avais mon orgueil: je ne voulais pas que Berlâne arrivât chez nous, pour les grandes vacances, avec autant de prix que moi. N’aurait-il pas dû comprendre que ce n’était pas son droit?

Le lendemain il me parut tout changé, comme s’il avait suffit d’une nuit pour qu’il fût redevenu Berlâne. Toute l’étude chuchotait ce nom. Il baissait la tête. Moi aussi.

Il continua de travailler avec ardeur, mais avec moins de succès. Il fut dixième en thème latin. Tout le monde en fut étonné, surtout les professeurs. J’aurais dû me rengorger. J’avais de quoi être fier, n’est-ce pas? J’en souffris comme s’il s’était agi de moi, à tel point que, huit jours après, j’eus une mauvaise place en composition de chimie. Et toujours ce respect humain qui me retenait d’aller à lui pour lui demander pardon et le réconforter! Je restai retranché derrière mon orgueil et mon apparente insensibilité.

J’eus même l’affreux courage de lui demander:

--Comment ont-ils pu savoir que chez nous on t’appelait Berlâne?

--Je ne sais pas, dit-il. Mais cela ne fait rien, puisque je n’en ai plus pour longtemps à vivre.

Je le regardai, atterré. Je pensai à sa mère, à la petite boutique à devanture blanche. Une émotion dont je ne fus pas maître me bouleversa. Mes yeux se brouillèrent. Il ajouta:

--Quand je serai au ciel, je penserai à toi. Je t’aimais et je t’aime encore beaucoup. Si je t’ai ennuyé bien des fois, je ne l’ai jamais fait exprès. Il ne faut pas m’en vouloir.

Je ne sais ce qui m’empêcha de me jeter à son cou. Je me mis à trembler. A grand’peine je retenais mes larmes. Mais je ne pouvais pas encore me résoudre à lui faire l’aveu de ma méchanceté. Je lui dis seulement:

--Il ne faut pas avoir de ces idées. Tu ne vas pas mourir.

Il me répondit:

--Je le sens bien. Si l’on me laissait m’en aller chez nous!...

Jouassin passait alors à côté de nous, courant après la balle. Il cria: «Berlâne!» Cette fois je me précipitai vers lui en serrant les poings, dont je me serais aussi bien martelé la poitrine.

--Essaie un peu de répéter! lui dis-je.

Il me regarda, dut voir que pour l’instant j’avais cessé d’être celui à qui l’on peut impunément briser le verre de sa montre, et s’éloigna en haussant les épaules, mais sans rien dire.

XIV

Le lendemain, jour de la visite hebdomadaire, le médecin fit entrer Berlâne à l’infirmerie. On jugea inutile d’en avertir sa mère: cette toux, bien que persistante, n’était pas grave. J’allai le voir tous les jours. Il commençait à me parler de notre pays, des rues, des chemins, des jardins qui sont sous le cimetière. Il me disait:

--Le vôtre en est tout près. Quand tu iras...

Et il se taisait.

Et il tenait toujours son chapelet. Comme les femmes pieuses de chez nous, la sœur infirmière répétait:

--C’est un petit saint.

Mais le jour où j’appris qu’une méningite venait de se déclarer et que tout espoir était à peu près perdu, qu’on allait télégraphier à sa mère, je forçai la consigne. Je me jetai à genoux à la tête de son lit. Je lui dis à travers mes larmes:

--Il ne faut pas m’en vouloir. Ce n’est pas toi qui as quelque chose à te reprocher. C’est moi qui ai dit que nous t’appelions Berlâne.

Il me passa la main sur les cheveux comme une grande personne fait à un enfant, et il me dit, n’ayant pas encore perdu connaissance:

--Je l’avais deviné. Je ne t’en ai pas voulu un seul instant. C’était moi qui t’ennuyais: je t’en demande pardon. Et puis, j’ai toujours su que je mourrais de bonne heure. Il y a des années que je le sens. Ce n’est pas du tout ta faute.

Je suffoquais. Ensuite il murmura:

--Tu diras à maman que je faisais tout mon possible pour bien travailler, pour avoir beaucoup de prix à la fin de l’année et qu’elle soit contente. Toi, je sais que tu les auras tous. Tu penseras à moi le jour de la distribution des prix, et pendant les vacances tu viendras me voir au cimetière.

On dut m’emmener. Je déchirais mon mouchoir. Je voyais du sang sur ma blouse, sur ma chemise; je les aurais déchirées. J’aurais dû m’occuper de lui. J’aurais dû le comprendre, du premier jour où je l’avais connu. J’aurais dû lui ouvrir la porte de notre maison quand je l’apercevais, le jeudi, rasant le mur des Promenades. J’aurais dû l’attirer au lieu de le repousser, lui parler affectueusement au lieu de le rudoyer. Pauvre plante délicate, il se serait épanoui peut-être au lieu de refermer presque tout de suite ses pétales: au moment où il commençait à le faire, c’était moi qui d’un coup de badine avais brisé sa tige. Le coupable, l’assassin, ce n’était ni Autissier, ni Jouassin; c’était moi seul.

Sa mère vint s’installer à son chevet. Elle espérait malgré tout en la miséricorde de Dieu. Il avait encore pu la reconnaître et lui dire:

--Maintenant tu vas être toute seule sur la terre, maman. C’est la volonté de Dieu: il faut s’y résigner. J’avais toujours pensé que je ne vivrais pas longtemps, mais je ne voulais pas te le dire.

Peu de temps après, il perdit connaissance. Je le voyais avec sa grosse tête qui enflait encore. Je voyais sa mère qui pleurait. Je me rappelais les recommandations qu’elle m’avait faites. J’aurais voulu me crever les yeux.

Après qu’un service funèbre eut été célébré à la chapelle pour le repos de son âme, nous le reconduisîmes tous jusqu’à la route. Les marronniers de la cour sans barrière secouèrent leurs fleurs rouges sur le drap blanc qui recouvrait son cercueil. C’était une chaude matinée de juin, et les abeilles de l’abbé Charlon, notre professeur de chimie, bourdonnaient un peu partout.

Nous continuâmes à quatre, avec sa mère qui trouvait toujours des larmes et le père Savelon qui était chargé de la quatrième. Il récitait son bréviaire. Autissier et moi marchions la tête basse.

A la gare, il y eut des formalités à remplir. Heureusement le père Savelon était là: à force de pleurer, la pauvre Mme Dumas n’y voyait plus clair.

L’enterrement se fit le lendemain dans notre pays, dans ce pays qui était celui de Berlâne et le mien. On avait pour deux heures exposé son cercueil dans la petite boutique blanche. Ma mère vint m’embrasser,--elle pleurait comme si c’était moi qui fusse mort,--puis mon père qui détournait de moi ses regards.

Nous avions passé devant la maison des Labrosse, et je n’avais guère pensé à regarder si Mlle Gertrude se tenait à la fenêtre du salon.

Le cortège se mit en marche vers l’église... Je me souvins du jour où Berlâne avait porté la lourde croix...

Nous passâmes sous les plus longues branches des marronniers du presbytère: eux aussi secouèrent de leurs fleurs sur le cercueil. Peut-être l’année dernière, ce même jour de juin, était-il assis à leur ombre avec l’abbé Bichelonne qui, en décembre dernier, avait repris le chemin de l’Auvergne...

On chanta la messe des morts. Au moment de l’offerte, je vis Mme Labrosse et Mlle Gertrude, Mme Chovin et Marie. Mlle Gertrude déchiffonnait un pli de son corsage; Marie avait les yeux rouges.

Quand on le descendit dans la fosse, Mme Dumas sanglota:

--Mon petit!... Mon pauvre petit!... Tu t’en vas trop tôt.

J’étais près d’elle. Elle m’embrassa. Alors je ne pus me retenir de fondre en larmes.

Je vis ma mère qui pleurait encore.

Mon père, qui se tenait sur le bord de la fosse, mordillait sa moustache courte en regardant le petit cercueil...

Avec Autissier je portais la couronne offerte par le petit séminaire. Elle était lourde. Pour nous deux elle pesait beaucoup plus encore que son poids. Il y en avait d’autres en perles, en fleurs, en buis. Il y en avait une que déposa Marie Chovin. Ce n’étaient pas celles, hélas! pour lesquelles il avait tant travaillé, mais je ne doutais pas qu’il n’eût déjà reçu celle qui pour lui était la plus précieuse de toutes: la couronne des élus.

ACHEVÉ D’IMPRIMER le dix-huit juin mil neuf cent vingt PAR L’IMPRIMERIE ORLÉANAISE POUR LA SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DE FRANCE