Sous les marronniers en fleurs
Part 4
S’il ne lisait ni les livres de la Bibliothèque Rose, ni les œuvres de Jules Verne, d’Henri Conscience et de Paul Féval, dont je faisais mes délices, il trouvait le temps de se familiariser avec les vies des saints. Il trouvait parmi eux des pontifes illustres et d’humbles moines, des reines et des paysannes, de grands savants et des ignorants qui ne pouvaient que réciter leur chapelet, des riches qui pour obéir à Dieu n’avaient pas quitté leur palais, des pauvres dont la vie s’était écoulée au fond des bois dans une grotte obscure et froide: ils se rassasiaient de pain dur et buvaient de l’eau d’une source voisine. Ils ne se seraient pas permis de cueillir les mûres des ronciers ni les prunelles des haies. Mais leurs miracles foisonnaient comme les épis d’une riche moisson. Ils commandaient aux éléments et charmaient les bêtes féroces. Leur pouvoir s’étendait même sur les anges du ciel et ils enchaînaient le démon.
C’était avec eux aussi que vivait Berlâne. Ces légendes dont je ne voulais retenir que la naïveté poétique étaient pour lui des sujets d’édification. Il croyait au loup soudain domestiqué, à la croix apparue entre les bois du cerf.
A mesure qu’il se rendait compte de sa transformation, l’abbé Bichelonne devenait plus doux pour lui. Souvent il nous emmenait avec lui, surtout le dimanche après vêpres, dans les bois ou dans les villages les plus proches.
L’été, nous prenions nos leçons dans le jardin du presbytère, sous des marronniers dont les longues branches attachées au mur formaient berceau: leurs dernières fleurs rouges tombaient sur les pages de nos livres. C’était tout autour de nous l’habituelle torpeur des chaudes après-midi. Je songeais que ceux de mon âge s’amusaient près de l’étang du Goulot, barbotant dans l’eau tiède sous les regards des jeunes filles, que Robert et Georges se baignaient et qu’il y avait sur la chaussée, les surveillant, Mme Labrosse et Mlle Gertrude, et d’autres demoiselles. Ici, dans ce jardin, je me sentais à l’écart de la vie de la petite ville. Des envies me prenaient de jeter ma grammaire latine sur le sable et de m’en aller. D’ailleurs je n’aurais jamais osé me baigner avec tout ce monde.
Je regardais Berlâne. Attentif aux paroles du vicaire, il ne tressaillait pas comme moi d’impatience. Rien ne manquait à son bonheur. Maintenant c’était sa tranquillité qui m’exaspérait.
Un an avant lui je fis ma première communion, au mois de mai. Et en octobre je partis pour le petit séminaire où il devait me rejoindre l’année suivante. Enfin j’allais donc être délivré de lui pour quelque temps!
X
Non: je n’en menais pas large! Abandonné à mes propres ressources, pour faire le fanfaron je n’avais plus Berlâne auprès de moi.
J’avais fini par m’illusionner sur moi-même. De le voir si obéissant à tous, j’étais arrivé à me considérer comme un foudre de guerre, de le voir si pieux, à me croire un cerveau d’homme libre. Maintenant qu’il me manquait, je me retrouvais tel que je n’avais jamais cessé d’être.
A l’entrée du petit séminaire, la voiture me déposa comme un colis, sous les murs de la chapelle, au milieu d’une espèce de cour dont aucune barrière n’interdisait l’accès. Des marronniers--j’en retrouverais donc partout?--laissaient tomber en même temps leurs derniers fruits mûrs et leurs premières feuilles mortes. Je n’étais pas de voiture descendu seul, mais déjà les autres s’éparpillaient dans toutes les directions. J’en suivis quelques-uns au hasard pour aboutir à une autre cour fermée, celle-ci, de tous côtés. Je découvris le petit séminaire avec ses deux étages et ses toits mansardés. Je voulus m’habituer aux visages et aux manières de ceux que je voyais aller et venir autour de moi: j’y renonçai. J’en aperçus qui devaient être comme moi des nouveaux et avec qui j’aurais pu lier conversation: ils me paraissaient inabordables. Tous formaient des groupes. Si j’avais eu Berlâne à mes côtés, pour la première fois de ma vie j’aurais vraiment causé avec lui. Peut-être même, dans le désarroi où n’eût pas manqué de le jeter lui aussi ce brusque éloignement de notre pays, nous serions-nous juré une éternelle amitié.
Je m’ennuyai longtemps. Mes pensées se suivaient avec cette mélancolie monotone des lits alignés au dortoir sous leurs couvertures grises, quand il pleut à trois heures de l’après-midi sur les ardoises. Je n’avais pas l’habitude de la vie en commun. Par timidité mélangée d’orgueil, dans mon pays je m’isolais.
Pareil à un mouton que le chien mord au jarret pour qu’il rejoigne le troupeau, je me tenais à l’écart tout en étant obligé de me mêler aux groupes de ceux qui jouaient de grand cœur. Divisés en deux camps, ils se renvoyaient balle ou ballon à coups de galoches ou d’échasses. Je me tenais toujours au dernier rang, non par peur de recevoir des coups, mais parce que ces jeux bruyants me semblaient sauvages: les plus impétueux, les chefs, avaient des échasses bardées de fer.
Je me liai avec Autissier qui me paraissait être beaucoup plus grand que moi, bien que nous fussions du même âge et qu’ayant commencé très tard à apprendre le latin il vînt d’entrer en septième: il y était avec des gamins dont le plus âgé avait trois ans de moins que lui. Parmi eux il avait vraiment l’air d’un «grand» et moi qui étais en quatrième je me considérais auprès de lui comme un élève de septième: on aurait dit que, moi aussi, j’eusse trois ans de moins que lui. La vocation à l’état ecclésiastique ne lui était venue qu’un peu avant sa première communion. Tout de suite le vicaire de son pays--Saint-Pierre-le-Moutier,--lui avait donné les premières leçons. On le disait assez intelligent pour passer, en six mois, de septième en cinquième.
En attendant, nous nous promenions ensemble, comme deux philosophes, à la récréation du matin. Je l’écoutais me parler de la ville où il était né.
Elle possédait une église du XIIe siècle, les restes d’un cloître et de remparts du XVe et quelques vieilles maisons. La grande ligne de Paris à Clermont la touchait en passant et, pour baigner ses murs, l’Allier n’aurait eu qu’à légèrement détourner son cours.
Plusieurs fois Autissier était allé à Moulins. Il en connaissait la cathédrale aux deux grandes flèches, qu’en voit de loin, la tour Mal Coiffée, le Jacquemart et les vieilles maisons plus nombreuses qu’à Saint-Pierre-le-Moutier. Il avait entendu sonner les trompettes du régiment de chasseurs à cheval, et il me parlait avec enthousiasme de leurs shakos, de leurs dolmans bleus et de leurs pantalons rouges à basanes.
Il rêvait d’être lui-même un jour chasseur à cheval. Alors, pourquoi donc était-il venu au séminaire? Espérait-il pouvoir tenir d’une main le bréviaire, et le sabre de l’autre? Pour l’instant, cela ne nous inquiétait ni lui, ni moi. Je pensais seulement que j’étais beaucoup moins avancé que lui.
Il n’y avait chez nous qu’une église trop neuve, bâtie dix ans avant ma naissance. J’en trouvais trop clairs les vitraux et les fenêtres trop larges. Pas une de ces vieilles maisons pittoresques que j’aimais pour les avoir vues en images. Pour la première fois, en octobre, j’avais traversé une toute petite partie de Nevers, et je me disais que Moulins, que je ne connaissais pas, devait être bien mieux. Pour venir jusqu’ici, c’était la deuxième fois que je fusse monté dans un train après avoir roulé une heure et demie en diligence, et je m’étais senti pénétré d’admiration pour tous les employés de chemins de fer, depuis le dernier homme d’équipe jusqu’aux chefs de gare, sans oublier le mécanicien. Souvent j’avais rêvé au bonheur de ceux qui n’ont que quelques pas à faire pour venir s’accouder aux barrières des gares; ils entendent arriver les trains avant d’avoir vu d’eux autre chose que de la fumée. Puis la locomotive apparaît avec son large poitrail et son long cou. On ne voit pas ses pieds; elle préfère se servir de roues. Mère imposante des wagons qu’elle entraîne, ils la suivent, comme de petits veaux leurs mamans vaches.
Ils défilent en bon ordre, ne s’arrêtent pas toujours et font beaucoup de bruit en passant. On entre dans l’intimité des employés, dont on finit par ne plus avoir peur. Le jour où l’on réussit à donner au chef de gare une poignée de main doit être marqué d’un caillou blanc. Et Autissier connaissait le chef de gare de Saint-Pierre-le-Moutier.
Nous nous promenions donc ensemble à la récréation du matin. Les autres nous regardaient tourner comme deux chevaux au manège, deux chevaux des chasseurs de Moulins. Le reste du temps, il n’hésitait pas à se lancer dans la mêlée, au premier rang, parmi les plus enragés.
J’étais au supplice quand il me fallait traverser sous les regards des autres l’étude ou la chapelle dans toute sa longueur. Mes bras ballants m’embarrassaient. Il m’arriva de trébucher d’émotion. J’attendais avec anxiété le mercredi, jour d’instruction religieuse à la chapelle pour les classes réunies de quatrième, cinquième, sixième et septième.
Je tremblais à l’idée que l’on pût m’interroger au milieu de cette assemblée: même les petits de septième m’en imposaient. Le jour où je dus me lever à l’appel de mon nom, mes dents s’entrechoquèrent. En classe même, où nous n’étions qu’une quinzaine, il me fallut plusieurs mois pour m’habituer à répondre en public. J’en arrivais à bégayer comme Berlâne. Et l’on m’eut vite fait une réputation d’ours, d’original, de pas-comme-les-autres, pour parler comme ma mère.
Je pensais:
«Eh bien, qu’est-ce qu’ils diront de Berlâne!»
Et j’attendais avec impatience la prochaine rentrée d’octobre.
Mais je le retrouvai avant, lors des vacances de Pâques. Je me rattrapai sur lui de ma contrainte et de mes humiliations de six mois. Non sans morgue, je lui parlai du froid qu’il fallait endurer, des jeux terribles auxquels nous nous livrions corps et âme, des études difficiles, de certains élèves redoutables et de professeurs pas commodes. A m’en croire, j’avais eu raison de tout et de tous. Je lui décrivis le dortoir comme une grande salle glaciale et sombre, éclairée seulement par deux veilleuses et jamais chauffée, où les plus hardis sortaient de leur lit à deux heures du matin pour tirer des oreilles, pincer le nez de ceux qui ronflaient trop fort et même des paisibles dormeurs. Il me demanda comment était construite la chapelle!
Sa tranquillité m’irritant, je forçai encore la note, mais aller au petit séminaire faisait partie de sa conception de la vie. Et je me demandais si ce n’était pas là qu’il serait dans le seul milieu qui lui convînt. Au fond, j’étais confus qu’il m’écoutât comme je faisais moi-même d’Autissier: avec respect.
Trois autres mois passèrent après la rentrée. Nous pensions tous au beau jour de la distribution des prix, qui serait celui du départ des grandes vacances. Encore aujourd’hui je ne m’en souviens pas sans fièvre, et souvent la nuit j’en rêve. Dans ma malle que je ferme et ficelle, dans des caisses que je cloue maladroitement, je me revois empilant mon linge, mes livres, tout ce qui m’appartient, courant de la case aux chaussures à la chapelle, où j’ai oublié mon Graduel et mon Vespéral. Nous nous bousculons dans les escaliers, mais déjà nous ne nous connaissons plus: chacun de nous pense à son pays qu’il va retrouver pour deux longs mois. Sur les ardoises et sur la poussière que nous piétinons, il y a le grand soleil de juillet. Toutes les fenêtres sont ouvertes, comme des portes de cages d’où les oiseaux vont s’envoler.
La distribution des prix me laissait à peu près indifférent: déséquilibré, j’avais mal travaillé. Je m’étais tenu dans une honnête médiocrité. Ce ne fut pas sans étonnement que je m’entendis appeler pour le premier prix d’instruction religieuse,--pourtant avais-je assez tremblé lors des interrogations, et la piété n’était pas mon fort,--et pour deux ou trois autres accessits. Puis, après un _Te Deum_ chanté à pleine gorge à la chapelle sans le secours de nos antiphonaires emballés de la veille, en route sur la grand’route qui conduit à Nevers.
XI
Quelques mois auparavant je songeais, avec une joie ironique et mauvaise, à la rentrée d’octobre. Mais quand ce ne fut plus qu’une question de jours, quand la dernière nuit de septembre eut été emportée par le vent qui soufflait avec rage et que le premier matin d’octobre fut dénoncé par la gelée blanche sur l’herbe, je fus envahi d’une grande mélancolie: que pouvait me faire, à présent, que Berlâne partît en même temps que moi? Je m’occupais bien de lui, en vérité!
Je revis les deux mois que j’avais passés à courir partout, sauf en ville, où je me montrais le moins possible et presque toujours seul, tant il m’en coûtait de supporter la compagnie de Berlâne: l’expérience que j’en avais faite aux vacances de Pâques me suffisait.
J’étais tout de même obligé de le voir de temps en temps, soit qu’il vînt me surprendre avant que je fusse parti pour la promenade, soit que ma mère me dît:
--Va donc chez Albert. Ce n’est pas lui, pour sûr, qui te donnera de mauvais conseils. Je me demande ce que tu trouves de si intéressant à traîner toujours seul dans les bois.
Ces jours-là étaient pour moi marqués d’un caillou noir.
Je le voyais aussi le dimanche à la grand’messe et aux vêpres, vêtu de sa soutane rouge d’enfant de chœur, plus pieux que jamais. Au mois de mai dernier, il avait fait sa première communion.
Quelquefois enfin, il venait avec le vicaire me prendre. Tandis qu’ensemble ils parlaient religion, j’écoutais les guêpes bourdonner autour des grandes digitales qui poussent dans les clairières où les charbonniers jadis ont tassé leurs meules. L’abbé Bichelonne me disait:
--Sais-tu qu’Albert a fait beaucoup de progrès depuis ton départ? Je crois que maintenant il est aussi fort que toi.
J’essayais de sourire, tout en souffrant à penser que c’était peut-être vrai. L’abbé trouvait-il que je n’avais pas eu assez de prix? Eh bien, dès la rentrée on allait voir!
Il s’en fallait pourtant que j’attendisse ce jour avec la même impatience que Berlâne: au contraire. Lui, plus nous nous rapprochions de la date et plus son visage s’illuminait. Tout étonnée, sa mère me répétait:
--Je n’y comprends rien. On dirait qu’il est heureux de me quitter.
* * * * *
Lorsque nous fûmes tous les deux dans la diligence, sa joie me fit mal. Il n’avait donc pas de cœur? Il ne voyait donc pas sa mère agiter son mouchoir? Il ne pensait donc pas qu’avant de le remettre dans sa poche elle s’en essuierait les yeux? Quand je me rappelais mon premier départ, quand aujourd’hui encore, sentant la vie inexorable tirer sur moi comme avec une corde le bûcheron sur un arbre qui lui résiste, j’avais les larmes au bord des paupières, et que je le regardais, lui, assis en face de moi, j’avais des envies de le gifler, de le griffer, de le mordre. Et il eut l’audace de dire:
--Enfin, nous voici partis!
Les mains sur les genoux, sa grosse tête inclinée, il obéissait aux cahots de la diligence. Nous croisions des troupeaux d’oies grises à ventre blanc qu’effrayait le bruit des grelots sonnant aux colliers des trois chevaux.
* * * * *
A partir de la première gare où nous prîmes le train, à presque chaque station je ne fis que retrouver des élèves,--je ne dis pas: des camarades,--plus jeunes ou plus âgés que moi. Refrogné dans un coin, avec Berlâne toujours en face de moi, je les laissais causer, s’épanouir et rire. L’un d’eux me demanda:
--C’est un nouveau que tu amènes?
Je fus sur le point de répondre:
--Oui. Et nous l’appelions Berlâne.
Je ne doutais point que le mot n’eût fait fortune. Mais, me retenant, je me contentai de dire:
--Oui. Nous sommes du même pays.
Et je fus stupéfait de le voir, toute sa timidité d’autrefois disparue, prendre contact et causer avec eux, au bout de quelques minutes, comme s’il les avait connus depuis très longtemps. C’était moi qui avais l’air d’être le nouveau.
J’affectai de me désintéresser de leur conversation et regardai défiler ces paysages qui ressemblaient de moins en moins à mes horizons familiers. Je sentais qu’à mesure que je m’éloignais de mon véritable pays, Berlâne se rapprochait de celui qui deviendrait sa terre d’élection.
Quand nous fûmes arrivés, je le laissai se dépêtrer tout seul, mais en l’épiant du coin de l’œil et de loin, m’attendant à ce qu’il vînt me demander indications et secours. Non. Il était déjà comme poisson dans l’eau. Je regrettai de lui avoir donné, lors des vacances de Pâques, trop de détails sur ma première installation: il n’en avait pas oublié un seul!
Il parvint à me rejoindre avant que nous n’entrions au réfectoire et me dit:
--Toutes mes affaires sont rangées.
Je ne le savais que trop. Mais croyait-il donc que cela pût m’intéresser? Il ajouta:
--Je t’aurais bien demandé de m’aider, mais je n’ai pas voulu te déranger.
Ainsi l’enfant qui, pour la première fois, marche seul, se retourne, étonné, vers sa mère et s’excuserait, s’il pouvait parler, de n’avoir pas eu besoin de son soutien. J’avais eu l’air très affairé, allant d’un groupe à l’autre, affectant de serrer des mains d’élèves qui, toute l’année précédente, m’avaient tenu à l’écart, et de leur parler comme si nous avions été d’excellents amis; ils n’en revenaient pas. Mais je voyais bien que Berlâne, seul, trouvait cela tout naturel. Il m’avait toujours considéré comme un puits de science, et pour lui je ne pouvais point ne pas être, ici, au-dessus de tous. Il me fallait, bon gré, mal gré, m’introduire dans la peau du nouveau personnage qu’il allait, sans le savoir, me contraindre à jouer.
XII
C’était avec satisfaction que j’entrais en troisième. Le Séminaire comprenait seulement deux divisions: les petits, les grands. Dans celle des grands, il y avait les élèves de seconde et de rhétorique; dans celle des petits, tous les autres, de la septième à la troisième; parmi ces derniers, pourtant, certains, que désignaient leur âge, leur taille et les premiers poils qui leur poussaient sur les joues, faisaient partie des grands. Ainsi, parmi mes condisciples de quatrième, deux n’étaient pas dans l’étude des petits: Thomas et Doreau, que nous appelions «le vieux Doreau»: il avait quinze ans! Toujours le dernier, d’ailleurs. Il avait plus de barbe au menton que de jugement, mais, sachant que ce n’était point sa faute, il était fier d’être parmi les grands: peu lui importait d’être le dernier en classe. Je ne le valais pas et restai avec trois autres de mon cours chez les petits pour une année encore: nous allions être, nous quatre, les plus importants de la division.
J’occupai, à l’étude, la table du fond, comme il convient à quelqu’un qui n’a plus besoin de surveillance immédiate. Berlâne avait trouvé sa place marquée à la craie trois tables en avant de la mienne: j’estimais que la distance entre lui et moi n’était pas suffisante.
J’ai oublié de dire qu’à la rentrée de Pâques, Autissier avait sauté de septième en cinquième; de sorte qu’en quatrième Berlâne allait être son condisciple. Il avait pris rapidement la tête de sa classe, et j’avais la consolation de penser que, du moins, avec lui Berlâne serait rarement le premier, si tant était que l’abbé Bichelonne eût dit juste en me vantant ses progrès. Dans la crainte d’être obligé de me rendre à l’évidence, je n’avais pas voulu m’en assurer par moi-même: pas une fois je ne l’avais interrogé sur le grec ni sur le latin.
Le lendemain de la rentrée, nous composâmes tous, selon la coutume, sauf les élèves de septième, en version latine. Inutile de dire que les six textes étaient différents.
Puis la retraite commença le mercredi soir, pour se terminer le dimanche matin par une communion générale. Je n’aimais pas ces trois jours où nous étions occupés uniquement à des prières, à des examens de conscience, à des confessions et à écouter des sermons. Non que j’eusse à me reprocher des crimes, mais je vivais malgré moi dans ce milieu où m’avaient poussé les circonstances. J’aimais mieux étudier que prier. Il me semblait que dans un lycée j’aurais mieux travaillé. Et je fis ma retraite tant bien que mal.
Il n’en fut pas ainsi de Berlâne. A la chapelle, à l’étude, au réfectoire, au dortoir, il avait une tenue exemplaire, ne tournant jamais la tête, priant non point parce qu’il en était l’heure, mais parce qu’il en sentait le besoin, répondant du fond du cœur au surveillant qui, dès que nous étions couchés, récitait à haute voix deux dizaines du chapelet en marchant dans l’allée centrale du dortoir. Le matin, je le voyais sauter joyeusement de son lit; je l’entendais répondre d’une voix claire _Deo gratias_ au _Benedicamus Domino_ que le même surveillant prononçait, de son cabinet, au premier coup de cloche. En quelque saison que ce fût, me lever à cinq heures du matin était pour moi un supplice, et pas une fois encore je n’avais pu me résoudre à dire ce _Deo gratias_.
J’attendais le dimanche de clôture de la retraite, parce qu’après le repas de midi le Supérieur devait donner en public les places obtenues à la composition de rentrée. De toute l’année précédente je n’avais pas été aussi ému. Sous la table mes genoux se heurtaient d’impatience et d’angoisse. Rhétorique. Seconde. Troisième: j’étais premier! Mais mon inquiétude ne se calma point: non que le sort du «vieux Doreau» me tracassât. Nous étions quinze, et j’entendis comme de coutume:
--Quinzième: Jules Doreau.
Seulement j’avais hâte de savoir ce qui s’était passé en quatrième. Le premier? Parbleu, ce fut Autissier. Le second? ce fut Albert Dumas! Le second, pour moi, ce fut Berlâne qui, chez nous, à l’école des frères, occupait la place à laquelle dans mon cours tenait le vieux Doreau. Je n’avais qu’à me résigner. L’abbé avait vu juste. Le travail pouvait donc suppléer l’intelligence, l’obstination remplacer le don? Pour tout dire, à dater de cette minute, si je cessai de le mépriser, je devins jaloux de Berlâne. A une classe de distance, ce fut entre nous deux une rivalité sourde, une lutte silencieuse que personne, même pas lui, ne soupçonnait.
J’avais presque cessé, de Pâques aux grandes vacances, de me promener le matin avec Autissier, parce qu’il avait cessé, lui, de me parler de son pays et des chasseurs à cheval. Un changement s’était opéré en lui. Sa vocation, qui ne s’était si brusquement déclarée que pour chanceler aussitôt après, s’était affermie. Il ne pensait plus qu’à nous donner l’exemple de la piété, et ses conseils ne m’allaient guère. Je revins à lui et, sans en avoir l’air, lui donnai à mon tour des conseils sur son travail. Le programme de ses études était le même que l’année précédente pour moi. La Cyropédie, les Églogues de Virgile, la mort d’Icare étaient hérissées pour lui des mêmes difficultés qui, douze mois auparavant, m’avaient rebuté. Je les lui signalais négligemment, en évitant de lui parler de Berlâne.
J’évitais aussi Berlâne. Lui-même de nouveau recherchait moins ma société. S’était-il donc rendu compte de mes sentiments? Ou bien, ses succès lui tournant la tête, se considérait-il comme aussi fort que moi? J’aurais dû m’estimer heureux d’être débarrassé de lui: je n’en éprouvais que dépit. Je n’en travaillais qu’avec plus d’acharnement. Dans ce combat engagé entre nous deux, moi seul marquais les points et je constatais, la rage au cœur, que je n’avais pas toujours le dessus. Et invariablement il me dépassait pour les mentions de bonne conduite.
«Qu’est-ce que cela peut me faire? me disais-je. C’est le type du fort en thème, du bon élève sur toute la ligne, qui ne perd pas une minute parce qu’il n’est pas intelligent, qu’il n’a pas de mémoire et qu’il sait qu’il n’aura jamais trop de temps pour comprendre et apprendre.»