Sous le soleil de Satan

Part 14

Chapter 143,833 wordsPublic domain

Sa pâleur était effrayante. La main qu’il levait vers elle retomba gauchement, et son regard se détourna.

Et déjà, elle serrait avec impatience ses petits poings.

Il la vit, telle qu’il l’avait entrevue dans l’ombre, une heure plus tôt, avec ce visage d’enfant vieillie, contracté, méconnaissable. L’inutilité de son grand effort, la vaine dispersion des grâces sublimes qui venaient d’être prodiguées, là, à cette place, l’inexorable prévision lui serra le cœur.

--Dieu! s’écriait-elle, avec un rire dur...

L’aube livide s’élevait à mesure autour d’eux et ils n’en voyaient que le reflet pathétique sur leurs visages. A leur droite le hameau, à peine émergé de la brume, au creux des collines, faisait un paysage de désolation. Dans l’immense plaine, à l’infini, seul, vivait un mince filet de fumée, au-dessus d’un toit invisible.

Alors, le rire de Mouchette se tut. La flamme instable de son regard s’éteignit. Et soudain, lamentable, exténuée, obstinée, elle implora de nouveau:

--Je ne voulais pas vous offenser... N’est-ce pas que vous m’avez menti tout à l’heure? Je n’ai rien dit. Que vous aurais-je dit? Il me semble que je dormais. Ai-je dormi?

Il semblait ne pas l’entendre. Elle redoubla:

--Ne me refusez pas... Vous ne pouvez refuser de répondre... Pour l’apprendre, je me soumettrai à ce que vous jugerez bon de m’ordonner.

Jamais la voix de l’étrange fille ne s’était faite si humble, si suppliante.

Il ne répondit pas encore.

Elle recula de quelques pas, le dévisagea longuement, ardemment, les sourcils froncés, le front bas, et soudain:

--J’ai tout avoué! dit-elle. Vous savez tout!

Mais, se reprenant aussitôt:

--Et quand cela serait? Je ne crains rien. Que m’importe?... Mais dites-moi... Ah! dites-moi, qu’avez-vous fait? Ai-je vraiment parlé en songe?

Dans son extrême épuisement, sa curiosité indomptable la jetait déjà vers une nouvelle aventure. Le sang montait à ses joues. Ses yeux retrouvaient leur flamme sombre. Et lui, il la contemplait avec pitié, ou peut-être avec mépris.

Car, à sa grande surprise, la vision s’était effacée, anéantie. Le souvenir en était trop vif, trop précis pour qu’il doutât. Les paroles échangées sonnaient encore à ses oreilles. Mais les ténèbres étaient retombées. Pourquoi n’obéit-il pas alors au mouvement intérieur qui lui commandait de se dérober sans retard? Devant lui, ce n’était qu’une pauvre créature reformant en hâte la trame un instant déchirée de ses mensonges... Mais n’avait-il pas été une minute--une éternité!--par un effort presque divin, affranchi de sa propre nature? Fut-ce le désespoir de cette puissance perdue? Ou la rage de la reconquérir? Ou la colère de retrouver rebelle la misérable enfant tout à l’heure à sa merci? Il eut un geste des épaules, d’une énorme brutalité.

--Je t’ai vue! (A ce tu, elle frémit de rage.) Je t’ai vue comme peut-être aucune créature telle que toi ne fut vue ici-bas! Je t’ai vue de telle manière que tu ne peux m’échapper, avec toute ta ruse. Penses-tu que ton péché me fasse horreur? A peine as-tu plus offensé Dieu que les bêtes. Tu n’as porté que de faux crimes, comme tu n’as porté qu’un fœtus. Cherche! Remue ton limon: le vice dont tu te fais honneur y a pourri depuis longtemps, à chaque heure du jour ton cœur se crevait de dégoût. De toi, tu n’as tiré que de vains rêves, toujours déçus. Tu crois avoir tué un homme... Pauvre fille! tu l’as délivré de toi. Tu as détruit de tes mains l’unique instrument possible de ton abominable libération. Et, quelques semaines après, tu rampais aux pieds d’un autre qui ne le valait pas. Celui-là t’a mis la face contre terre. Tu le méprises et il te craint. Mais tu ne peux lui échapper.

--... Je ne puis... lui... échapper, bégaya Mouchette. Sa terreur et sa rage étaient telles que sur son visage, d’une excessive mobilité, à présent durci, se peignit comme une sérénité sinistre.

--Je sais que je le puis, dit-elle enfin. Quand je le voudrai. On m’a crue folle: qu’ai-je fait pour les détromper tous? J’attendais d’être prête, voilà tout.

Il appuya si violemment la main sur son épaule qu’elle chancela.

--Tu ne seras jamais prête. Tu ne dérobes à Dieu que le pire: la boue dont tu es faite, Satan! Te crois-tu libre? Tu ne l’aurais été qu’en Dieu. Ta vie...

Il respira profondément, pareil à un lutteur qui va donner son effort. Et déjà montait dans ses yeux la même lueur de lucidité surhumaine, cette fois dépouillée de toute pitié. Le don périlleux, il l’avait donc conquis de nouveau, par force, dans un élan désespéré, capable de faire violence, même au ciel. La grâce de Dieu s’était faite visible à ses yeux mortels: ils ne découvraient plus maintenant que l’ennemi, vautré dans sa proie. Et déjà aussi la pâle figure de Mouchette, comme rétrécie par l’angoisse, chavirait dans le même rêve, dont leur double regard échangeait le reflet hideux.

--Ta vie répète d’autres vies, toutes pareilles, vécues à plat, juste au niveau des mangeoires où votre bétail mange son grain. Oui! chacun de tes actes est le signe d’un de ceux-là dont tu sors, lâches avares, luxurieux et menteurs. Je les vois. Dieu m’accorde de les voir. C’est vrai que je t’ai vue en eux, et eux en toi. Oh! que notre place est ici-bas dangereuse et petite! que notre chemin est étroit!

Et il commença de tenir des propos plus singuliers encore, mais en baissant la voix, avec une grande simplicité.

Comment les rapporterait-on ici? C’était encore l’histoire de Mouchette, merveilleusement confondue avec d’autres vieilles histoires oubliées depuis longtemps, à moins qu’elles n’eussent été jamais connues. Avant qu’elle en comprît le sens, Mouchette sentit son cœur se serrer, comme à une brusque descente, et cette surprise qui fait hésiter le plus étourdi, au seuil d’une demeure profonde et secrète. Puis ce fut des noms entendus, familiers, ou seulement pleins d’un souvenir vague, de plus en plus nombreux, s’éclairant l’un par l’autre, jusqu’à ce que la trame même du récit apparût en dessous. Humbles faits de la vie quotidienne, sans aucun éclat, pris dans la malice la plus commune--comme des cailloux dans leur gaine de boue,--mornes secrets, mornes mensonges, mornes radotages du vice, mornes aventures qu’un nom soudain prononcé illuminait comme un phare, puis retombant dans des ténèbres où l’esprit n’eût rien distingué encore mais qu’une espèce d’horreur sacrée dénonçait comme un grouillement de vies obscures. Tandis que Mouchette, une fois de plus, se sentait entraînée malgré sa volonté et sa raison, c’était cette horreur même qui vivait et pensait pour elle. Car, à la frontière du monde invisible, l’angoisse est un sixième sens, et douleur et perception ne font qu’un. Ces noms, que prononçait l’un après l’autre la voix redevenue souveraine, elle les reconnaissait au passage, mais pas tous. C’étaient ceux des Malorthy, des Brissaut, des Paully, des Pichon, aïeux et aïeules, négociants sans reproche, bonnes ménagères, aimant leur bien, jamais décédés intestats, honneur des Chambres de commerce et des études de notaires. (Ta tante Suzanne, ton oncle Henri, tes grand’mères Adèle et Malvina ou Cécile...) Mais ce que la voix racontait, d’un accent tout uni, peu d’oreilles l’entendirent jamais--l’histoire saisie du dedans--la plus cachée, la mieux défendue, et non point telle quelle, dans l’enchevêtrement des effets et des causes, des actes et des intentions, mais rapportée à quelques faits principaux, aux fautes mères. Et certes l’intelligence de Mouchette, à elle seule, n’eût saisi que peu de choses d’un tel récit, dont l’effrayante ellipse eût déçu de plus lucides. Où la voix trouvait son écho, n’était-ce pas dans sa chair même, que chacune de ces fautes avait marquée, affaiblie à l’instant même qu’elle fût conçue? A voir peu à peu ces morts et ces mortes sortir tout nus de leur linceul, elle ne sentait même rien qu’on pût appeler surprise. Elle écoutait cette révélation surhumaine, d’un cœur abîmé d’angoisse, toutefois sans véritable curiosité ni stupeur. Il semblait qu’elle l’eût déjà entendue, _ou mieux encore_. Mensonges calomnieux, haines longuement nourries, amours honteuses, crimes calculés de l’avarice et de la haine, tout se reformait en elle à mesure, comme se reforme, à l’état de veille, une cruelle image du rêve. Jamais, non jamais! morts ne furent si brutalement tirés de leur poussière, jetés dehors, ouverts. A un mot, à un nom soudain prononcé, ainsi qu’à la surface une bulle de boue, quelque chose remontait du passé au présent--acte, désir, ou parfois, plus profonde et plus intime, une seule pensée (car elle n’était pas morte avec le mort), mais si intime, si profonde, si sauvagement arrachée que Mouchette la recevait avec un gémissement de honte. Elle ne distinguait plus la voix impitoyable de sa propre révélation intérieure, mille fois plus riche et plus ample. D’ailleurs plus rapides qu’aucune parole humaine, ces fantômes innombrables qui se levaient de toutes parts n’eussent pu seulement être nommés; pourtant, comme à travers un orage de sons monte la dominante irrésistible, une volonté active et claire achevait d’organiser ce chaos. En vain Mouchette, dans un geste de défense naïve, levait vers l’ennemi ses petites mains. Tandis qu’un autre songe, sitôt fixé de sang-froid, se dérobe et se disperse, celui-ci se rapprochait d’elle, ainsi qu’une troupe qui se rassemble pour charger. La foule, un instant plus tôt si grouillante, où elle avait reconnu tous les siens, se rétrécissait à mesure. Des visages se superposaient entre eux, ne faisaient plus qu’un visage, qui était celui même d’un vice. Des gestes confus se fixaient dans une attitude unique, qui était le geste du crime. Plus encore: parfois le mal ne laissait de sa proie qu’un amas informe, en pleine dissolution, gonflé de son venin, digéré. Les avares faisaient une masse d’or vivant, les luxurieux un tas d’entrailles. Partout le péché crevait son enveloppe, laissait voir le mystère de sa génération: des dizaines d’hommes et de femmes liés dans les fibres du même cancer, et les affreux liens se rétractant, pareils aux bras coupés d’un poulpe, jusqu’au noyau du monstre même, la faute initiale, ignorée de tous, dans un cœur d’enfant... Et, soudain, Mouchette se vit comme elle ne s’était jamais vue, pas même à ce moment où elle avait senti se briser son orgueil: quelque chose fléchit en elle d’un plus irréparable fléchissement, puis s’enfonça d’une fuite obscure. La voix, toujours basse, mais d’un trait vif et brûlant, l’avait comme dépouillée, fibre à fibre. Elle doutait d’être, d’avoir été. Toute abstraction, dans son esprit, prend une forme, et peut être serrée sur la poitrine ou repoussée. Que dire de ce fléchissement de la conscience même! Elle s’était reconnue dans les siens et, au paroxysme du délire, ne se distinguait plus du troupeau. Quoi! pas un acte de sa vie qui n’eût ailleurs son double? Pas une pensée qui lui appartînt en propre, pas un geste qui ne fût dès longtemps tracé? Non point semblables, mais les mêmes! Non point répétés, mais uniques. Sans qu’elle pût retracer en paroles intelligibles aucune des évidences qui achevaient de la détruire, elle sentait dans sa misérable petite vie l’immense duperie, le rire immense du dupeur. Chacun de ces ancêtres dérisoires, d’une monotone ignominie, ayant reconnu et flairé en elle son bien, venait le prendre; elle abandonnait tout. Elle livrait tout et c’était comme si ce troupeau était venu manger dans sa main sa propre vie. Que leur disputer? Que reprendre? Ils avaient jusqu’à sa révolte même.

Alors elle se dressa, battant l’air de ses mains, la tête jetée en arrière, puis d’une épaule à l’autre, absolument comme un noyé qui s’enfonce. La sueur ruisselait sur son visage, ainsi qu’un torrent de larmes, tandis que ses yeux, que dévorait la vision intérieure, n’offraient au vicaire de Campagne qu’un métal refroidi. Aucun cri ne sortait de ses lèvres, bien qu’il parût vibrer dans sa gorge muette. Ce cri, qu’on n’entendait pas, imposait pourtant sa forme à la bouche contractée, au col ployé, aux maigres épaules, aux reins creusés, au corps tout entier comme tiré en haut pour un appel désespéré... Enfin elle s’enfuit.

* * * * *

Jusqu’au premier tournant de la route elle crut ne pas hâter son pas, quand déjà elle courait presque. Au bas de la descente, lorsque les haies dégarnies et les troncs pressés de pommier lui furent un abri, elle se mit à fuir de toute la vitesse de ses jambes. A l’entrée de Campagne, cependant, elle quitta la grande route et prit d’instinct le sentier désert à cette heure et qui lui permit d’atteindre, sans être vue, son jardin. Elle ne pensait clairement à rien, ne désirait rien que se trouver seule, derrière une porte bien close, à l’abri, seule. Le dehors, l’horizon familier, le ciel même appartenaient à son ennemi. Sa frayeur ou, pour mieux dire, son désordre était tel que, si l’occasion s’en fût seulement présentée, elle eût appelé à l’aide n’importe qui, son père même.

Mais l’occasion ne se présenta pas. La cuisine était vide. Elle grimpa l’escalier quatre à quatre, poussa le verrou, se jeta en travers de son lit, puis se redressa aussitôt comme mordue, se jeta vers la fenêtre, ouvrit les rideaux et, découvrant son regard dans la glace, fit en arrière un bond de bête surprise.

--Est-ce toi, Germaine? demandait à travers la cloison Mme Malorthy.

La glace connut seule ce nouveau regard de Mouchette, la grimace frénétique de ses lèvres. Elle répondit d’une voix basse et calme:

--C’est moi, maman.

Et, avant que la vieille femme eût placé encore un mot, elle trouva sans hésiter, sans y penser même, le seul mensonge qui ne fût pas tout à fait invraisemblable:

--Cousin Georges m’a reconduite en voiture jusqu’au hameau de Viel. Il allait au marché de Viel-Aubin.

--A ct’heure?

--Il est parti très tôt, parce qu’il embarquait des porcs. Il fallait profiter de l’occasion, ou revenir à pied.

--T’as pas dîné, répondit la vieille. Je vas te faire un peu de café.

--Justement parce que je n’ai pas dormi, je me couche, fit Mouchette. Laisse-moi.

--Ouvre donc, répéta Mme Malorthy.

--Non! cria farouchement Mouchette. Mais, se reprenant aussitôt, de sa petite voix sèche et dure, qui faisait trembler sa mère:

--Je n’ai besoin que de dormir. Bonsoir.

Et quand elle entendit décroître, au tournant de l’escalier, le bruit des sabots, ses genoux fléchirent: elle s’accroupit dans le coin sombre, sans parole, sans regard.

Le péril présent n’engendre que la crainte, qui frappe de stupeur le lâche. Elle endort avant que de tuer. La terreur s’éveille plus tard, lorsque la conscience engourdie prend peu à peu connaissance et possession de son hôte sinistre. Le jugement touche le condamné comme la pierre d’une fronde, et le chiourme qui le reconduit à sa cellule ne jette sur le lit qu’une espèce de cadavre. Mais, quand il ouvre les yeux, dans la nuit profonde et douce, le misérable connaît tout à coup qu’il est étranger parmi les hommes.

Rarement Mouchette prit le temps de s’observer avec quelque sollicitude: elle n’y trouve aucun plaisir. Sur un tel sujet, son inexpérience est grande: elle ressemble à la candeur. Si loin qu’elle remonte dans le passé, elle n’a connu des scrupules et des remords que cette gêne vague--la crainte du péril, ou son défi,--la conscience obscure d’être pour un moment hors la loi, l’instinct tout entier en éveil de l’animal loin de son gîte, sur une route inconnue. A cette minute même rien ne l’occupe que le danger mystérieux entrevu quelques instants plus tôt, la volonté qui a brisé la sienne, le prêtre ridicule, connu de tous, salué dans la rue, familier, qui lui a vu plier les genoux.

Ce souvenir est encore si fort qu’il écarte tous les autres: elle s’est heurtée à un obstacle, et l’obstacle, c’est ce prêtre. Jadis une telle évidence eût réveillé sa colère et tendu les mille réseaux de sa ruse. Ce qui la tient cette fois face contre terre, c’est la cruelle surprise de ne sentir au fond de son cœur humilié qu’un amer dégoût.

Un moment--un seul moment--l’idée lui vient (mais si embarrassée de se formuler seulement): briser l’obstacle, répéter le geste meurtrier. Elle l’écarte aussitôt: elle lui paraît vaine et grotesque, pareille à ces entreprises poursuivies dans les rêves. On ne tue pas pour quelques paroles obscures. Telle est la raison qu’elle se donne; mais il est plus vrai qu’en l’atteignant dans son orgueil le rude adversaire a rompu le seul ressort de sa vie.

Le danger l’exciterait plutôt; l’odieux ne l’arrêterait pas. Elle craint seulement quelque chose qui pourrait être le ridicule ou la pitié. Comme il arrive parfois, les mots qui lui viennent tout à coup aux lèvres, sans qu’elle les cherche, expriment sa crainte profonde: «Ils me croiraient tout à fait folle», murmura-t-elle.

Folle!... Elle arrête ici un long moment sa pensée. Jusqu’alors, même à l’hospice de Campagne, elle n’a pas douté de sa raison. Dès le premier instant de lucidité, elle écoutait discuter son cas avec une ironique curiosité.--Que savaient-ils, ces messieurs, de la terrible aventure?--Presque rien, l’essentiel demeurant son secret. Elle était, au milieu de ces nouveaux spectateurs, ce qu’elle avait désiré d’être, toujours semblable à son personnage favori, une fille dangereuse et secrète, au destin singulier, une héroïne parmi les couards et les sots... Toutefois, aujourd’hui, à cet instant...

Qui justifiait sa terreur? Au tournant de la route déserte, elle ne laissait derrière elle qu’un jeune prêtre, rencontré déjà bien des fois, inoffensif en apparence, et même un peu sot. Sans doute il a parlé. Qu’a-t-il donc dit de tellement grave? A ce point, l’effort qu’elle fait pour se reprendre, se dominer, ne peut se poursuivre. De minute en minute, il lui paraît cependant plus clair qu’elle s’est trouvée dupe en quelque façon. Elle a pris peur pour un certain nombre de phrases vagues, d’allusions en apparence perfides--peut-être innocentes, maladroitement interprétées. Lesquelles encore? Un mot dit en passant sur le crime déjà si ancien, presque oublié, un mot fait plutôt pour la rassurer: «Vous n’êtes pas devant Dieu coupable de ce meurtre...» (elle a beau répéter ces mêmes mots, elle ne retrouve pas la rage humiliée qui alors lui travaillait si puissamment le cœur.) Puis quoi? Des reproches, des exhortations à quitter la voie mauvaise... (elle ne se souvient nettement d’aucune) et enfin... (là, sa mémoire tourne court) certaine révélation singulière qui l’a troublée au point que, l’angoisse seule survivant à sa cause, elle ne saurait dire pourquoi elle se blottit dans l’angle du mur, le visage sur ses genoux, toute hérissée de frissons, claquant des dents. Là! _Là est le secret._ C’est alors seulement qu’elle a fui. Ce vide affreux s’est alors creusé en elle. Est-il possible? Est-il possible pourtant qu’elle ait fui d’une telle fuite désespérée de vagues récits empruntés sans doute à la chronique du bourg, sur elle et les siens? C’est vrai qu’elle les a crus, et elle en sait encore assez pour être sûre qu’à un certain moment elle ne pouvait pas ne pas les croire. Nul doute que la même présence et la même parole la convaincraient à nouveau. Et puis après? A-t-elle jamais redouté la haine des sots? Mais qu’a-t-il pu donc rapporter de neuf, ce prêtre? La terreur qui l’a comme tirée hors d’elle-même pour la jeter ici tremblante ne vient pas de lui. Elle n’est dupe que d’un rêve... et ce rêve qu’elle emporte engourdi peut ressusciter tout à coup... Oh! oh! voilà que déjà son cœur bat et sonne, tandis que la sueur ruisselle entre ses épaules. La houle d’angoisse l’agite, l’affreuse caresse glacée la saisit durement à la gorge. Le hurlement qu’elle pousse s’entend jusqu’à l’extrémité de la place, et le mur même en a frémi.

Elle se retrouve couchée à plat ventre au pied de son lit. L’édredon a glissé par-dessous et elle y a enfoncé ses crocs, en sorte que sa bouche est pleine de duvet. Rien ne trouble plus le silence, et elle s’avise tout à coup qu’elle n’a crié qu’en songe. A présent, de toutes les forces qui lui restent, elle repousse, elle refoule un nouveau cri. Car, en un éclair, elle s’est vue reconduite à l’hospice, la porte refermée sur elle, cette fois décidément folle--folle à ses propres yeux--de son aveu même... D’abord elle gémit à petits coups, puis se tut.

Parfois, lorsque l’âme même fléchit dans son enveloppe de chair, le plus vil souhaite le miracle et, s’il ne sait prier d’instinct au moins, comme une bouche à l’air respirable, s’ouvre à Dieu. Mais c’est en vain que la misérable fille userait, à résoudre l’énigme qu’elle se propose, ce qui lui reste de vie. Comment s’élèverait-elle par ses propres forces à la hauteur où l’a portée tout à coup l’homme de Dieu, et d’où elle est présentement retombée? De la lumière qui l’a percée de part en part--pauvre petit animal obscur--il ne reste que sa douleur inconnue, dont elle mourrait sans la comprendre. Elle se débat, l’arme éblouissante en plein cœur, et la main qui l’a poussée ne connaît pas sa cruauté. Pour la divine miséricorde, elle l’ignore et ne saurait même pas l’imaginer... Que d’autres se débattent ainsi, vainement serrés sur la poitrine de l’ange dont ils ont entrevu, puis oublié la face! Les hommes regardent curieusement s’agiter tel d’entre eux marqué de ce signe, et s’étonnent de le voir tour à tour frénétique dans la recherche du plaisir, désespéré dans sa possession, promenant sur toutes choses un regard avide et dur, où le reflet même de ce qu’il désire s’est effacé!

* * * * *

Deux longues heures, tantôt reployée sur elle-même, sans mouvement, tantôt se tordant à terre dans une rage convulsive et muette, puis encore assommée d’un affreux sommeil, elle crut vraiment perdre la raison, descendre une à une les marches noires. Son destin se retraçait ligne par ligne: elle en parcourait les étapes. C’était comme une suite de tableaux fulgurants. Elle en comptait les personnages imaginaires, elle scrutait leurs visages, entendait leurs voix. A chaque image recherchée, suscitée, volontairement épuisée, elle sentait littéralement frémir ses sens et sa raison, ainsi qu’un frêle navire dans le vent; toujours sa douleur lucide reprenait le dessus. Elle en était à soulever délibérément en elle les puissances de désordre, appelant la folie ainsi que d’autres appellent la mort. Mais par un instinct profond à peine conscient elle s’interdisait la seule manifestation extérieure qui risquât de briser ses forces: elle ne poussait aucun cri, elle étouffait même sa plainte: un seul témoin de son délire, et c’était assez pour qu’elle perdît pied. Cela elle le savait: elle n’appelait point. A mesure que la résistance intérieure, en dépit d’elle-même, s’affermissait, ses gestes devenaient une agitation factice, sa rage s’exténuait par sa violence même. Elle redevenait par degrés spectatrice de sa propre folie. Quand elle se vit de nouveau respirant fortement ainsi qu’au retour d’un grand rêve, un calme affreux rétabli dans son âme, sa déception fut totale, absolue. C’était comme la chute brusque du vent, sur une mer démontée, dans une nuit noire.

La même chose ignorée lui manquait toujours, manquait à sa vie. Mais quoi? Mais laquelle? Vainement elle essuyait ses joues déchirées à coups d’ongle, ses lèvres mordues; vainement elle regardait à travers les vitres la lumière de l’aube; vainement elle répétait de sa triste voix sans timbre: «C’est fini... c’est fini!...» La vérité lui apparaissait; l’évidence serrait son cœur; même la folie lui refusait son asile ténébreux. Non! elle n’était pas folle, ne le serait jamais. Cette chose lui manquait, qu’elle avait tenue--mais où? mais quand! De quelle manière? Et il était sûr à présent qu’elle s’était joué depuis quelques instants la comédie de la démence pour masquer, pour oublier--à quelque prix que ce fût--son mal réel, inguérissable, inconnu.