Sous le soleil de Satan

Part 13

Chapter 133,843 wordsPublic domain

Il s’arrêta debout, haletant, tête nue, grelottant dans sa soutane raide de boue, ne sachant tout à coup si c’était de froid ou de honte, et les oreilles pleines de rumeur.

A ce moment, la vie quotidienne le reprit avec tant de force, et si brusquement, qu’une minute il ne resta rien, absolument rien dans son esprit d’un passé pourtant si proche. Ce brutal effacement fut surtout ressenti comme une douloureuse diminution de son être.

«Ai-je donc rêvé?» se dit-il. Ou plutôt il s’efforça de prononcer les syllabes, de les articuler dans le silence. C’était pour faire taire une autre voix qui, beaucoup plus nettement, avec une terrible lenteur, au dedans de lui, demandait: «Suis-je fou?»

Ah! l’homme qui sent fuir, comme à travers un crible, sa volonté, son attention, puis sa conscience, tandis que son dedans ténébreux, comme la peau retournée d’un gant, paraît tout à coup au dehors, souffre une agonie très amère, en un instant que nul balancier ne mesure. Mais celui-ci--pauvre prêtre!--s’il doute, ne doute pas seulement de lui mais de son unique espérance. En se perdant, il perd un bien plus précieux, divin, Dieu même. Au dernier éclair de sa raison, il mesure la nuit où s’en va se perdre son grand amour.

Il n’oubliera pas le lieu du nouveau combat. Parvenue à la dernière crête, la route tourne brusquement, découvre une étroite bande de terrain, où se dresse un orme centenaire. Le village est à droite, au dernier pli de la colline, en contre-bas. Aux lumières de la gare, rouges et vertes, répond la vague lueur dans le ciel du four de Josué Thirion, le boulanger. La pâle lumière du jour traîne encore dans les fonds, insaisissable.

A gauche de l’abbé Donissan, s’amorce aussi un chemin de terre, à la pente rapide, qui mène aux communs du château de Cadignan. Il s’enfonce tout de suite, à travers de maigres broussailles, et ressemble ainsi plutôt à un ravin, ou un trou d’eau. C’est une tache d’ombre dans l’ombre. Le vicaire de Campagne y plonge involontairement son regard. Le vent fait entre les ronces un bruit de soie fripée, avec des silences soudains. De la terre détrempée, parfois une pierre s’échappe et roule. Et subitement, dans ce murmure... un bruit, reconnaissable entre tous les autres, dans ce solitaire matin--le frémissement d’un corps vivant, qui se met debout, s’approche...

--Hé là! dit une voix de femme, très jeune, mais assourdie, un peu tremblante. Allez! je vous entends déjà depuis un moment. _Êtes-vous donc revenu, enfin?_

--Qui êtes-vous donc vous-même? demanda doucement l’abbé Donissan.

Debout, au bord du talus, sa haute silhouette à peine visible sur le fond plus pâle et mouvant du ciel, il suivait d’un regard triste et comme intérieur la petite ombre au-dessous de lui, entre les murailles d’argile. De cette ombre mystérieuse, à quelques pas, et se rapprochant sans cesse, il ne connaissait rien, bien qu’il sût déjà d’une certitude calme, absolue, pleine de silence, que _cela_ qui montait et clapotait doucement dans la boue était le dernier et suprême acteur de cette inoubliable nuit...

--Ah! ce n’est donc que vous! dit Mlle Malorthy, avec une espèce de grimace douloureuse.

Pour le voir, elle s’était dressée sur la pointe des pieds, à la hauteur de son épaule. Le petit visage crispé ne reflétait qu’une affreuse déception. En un éclair, la colère, le défi, un désespoir cynique s’y tracèrent tour à tour et avec une telle netteté, un tel approfondissement des traits, que cette figure d’enfant n’avait plus d’âge. C’est alors que ses yeux rencontrèrent le regard étrange fixé sur elle. Ils le soutinrent à peine. Et ils gardaient encore leur flamme, que l’arc détendu de la bouche n’exprimait plus qu’une anxiété pleine de rage.

Car ce regard ne s’était pas détourné un instant. Toujours prudente, même dans l’égarement de la folie, elle en épiait l’expression, avec sa méfiance ordinaire. Jusqu’alors le jeune prêtre qui, selon l’expression du docteur Gallet, «tournait les têtes faibles de Campagne», avait été son moindre souci. A le rencontrer en tel lieu, à telle heure, sa surprise était grande. Pour _d’autres raisons_, sa déception n’était pas moindre. Mais un moment plus tôt elle n’eût pas douté de l’effrayer, au moins de provoquer sa colère. Et maintenant, elle lisait dans son regard une immense pitié.

Non pas cette pitié qui n’est que le déguisement du mépris, mais une pitié douloureuse, ardente, bien que calme et attentive. Rien ne trahissait l’effroi, ni même la surprise, ou le moindre étonnement dans le visage incliné vers elle, un peu penché sur l’épaule, car elle ne pouvait épier que le visage. Le regard se dérobait à demi sous les paupières et, lorsqu’elle voulut le rencontrer, elle s’aperçut qu’elle s’était abaissée peu à peu sur sa poitrine, comme si l’homme de Dieu, dédaignant les vaines lueurs de la prunelle humaine, eût regardé battre les cœurs.

Elle ne se trompait qu’à demi. De nouveau il avait entendu l’appel doux et fort. Puis, comme le rayonnement d’une lueur secrète, comme l’écoulement à travers lui d’une source inépuisable de clarté, une sensation inconnue, infiniment subtile et pure, sans aucun mélange, atteignait peu à peu jusqu’au principe de la vie, le transformait dans sa chair même. Ainsi qu’un homme mourant de soif s’ouvre tout entier à la fraîcheur aiguë de l’eau, il ne savait si ce qui l’avait comme transpercé de part en part était plaisir ou douleur.

Connaissait-il en cet instant le prix du don qui lui était fait, ou ce don même? Celui qui, toute sa vie, à travers tant de débats tragiques où sa volonté parfois parut fléchir garda ce pouvoir d’une lucidité souveraine, n’en eut sans doute jamais la claire conscience. C’est que rien ne ressemblait moins à la lente investigation de l’expérience humaine, quand elle va du fait observé au fait observé, hésitant sans cesse, et presque toujours arrêtée en chemin, lorsqu’elle n’est pas dupe de sa propre sagacité. La vision intérieure de l’abbé Donissan, précédant toute hypothèse, s’imposait par elle-même; mais, si cette soudaine évidence eût accablé l’esprit, l’intelligence déjà conquise ne retrouvait que lentement, et par un détour, la raison de sa certitude. Ainsi l’homme qui s’éveille devant un paysage inconnu, tout à coup découvert, à la lumière de midi, alors que son regard s’est déjà emparé de tout l’horizon, ne remonte que par degrés de la profondeur de son rêve.

--Que me voulez-vous? dit brutalement Mlle Malorthy: est-ce l’heure d’arrêter les gens?

Elle riait d’un rire méchant, mais ce rire était menteur, et il le savait bien. Ou, plutôt, peut-être ne l’entendait-il même pas. Car plus haut qu’aucune voix humaine criait vers lui la douleur sans espérance, dont elle était consumée.

--Je venais par la route de Sennecourt, poursuivit-elle avec volubilité, mais j’ai fait un détour vers Corzargues. Cela vous étonne, c’est très naturel: je ne puis dormir la nuit... Je n’ai pas d’autre raison... Mais vous, reprit-elle, avec une soudaine colère, un saint homme du bon Dieu, ça ne va pas s’embusquer au coin des haies pour surprendre les filles... A moins que...

Elle cherchait sur le visage paisible la moindre trace d’irritation ou d’embarras qui pût déchaîner de nouveau son rire, mais ce rire s’éteignit dans sa gorge, car elle n’y vit rien, absolument rien qui lui permît de croire d’avoir été seulement entendue. En sorte que, reprenant la parole, son regard démentait déjà sa voix, qui--elle encore--raillait:

--Je vois que la plaisanterie ne vous va pas, dit-elle. Que voulez-vous? j’aime rire... Est-ce défendu? J’ai déjà tant ri!

Elle soupira, puis reprit, d’un autre accent:

--C’est bon. Nous n’avons plus grand’chose à nous dire, j’espère?

Pour descendre un creux du chemin, elle passa devant lui et, glissant sur la pente, rattrapa son équilibre en posant ses cinq petites griffes sur la manche noire.

Pourquoi s’arrêta-t-elle de nouveau? Quel doute la retint un moment encore immobile? Et surtout pourquoi prononça-t-elle d’autres paroles, qu’en elle-même, au même instant, elle désavouait?

--Hein? vous pensez: elle vient de quitter son amant; elle rentre avant l’aube?... Vous ne vous trompez pas tout à fait.

Ses yeux, à la dérobée, firent le tour de l’horizon. A leur droite, les grands pins de Norvège, au feuillage noir, faisaient une masse sombre et grondante, sur le ciel oriental, déjà pâli. Ce n’était pas la première fois qu’elle entendait leur âpre voix.

L’abbé Donissan posa doucement la main sur son épaule, et dit simplement:

--Voulez-vous que nous fassions ensemble un peu de chemin?

Il descendit le talus et prit, sans hésiter, la direction du hameau de Tiers, tournant le dos au château de Cadignan et au village même. Le chemin se rétrécissant peu à peu, il leur était impossible de marcher de front.

Jamais le petit cœur de Mouchette ne sauta plus fort dans sa poitrine qu’à l’instant où, sans force encore pour résister ou même ruser, elle entendit derrière elle piétiner les gros souliers ferrés. Ils firent ainsi quelques pas, en silence. A chacune de ses larges enjambées, le vicaire de Campagne, marchant littéralement sur ses talons, la forçait à se hâter. Au bout d’un instant cette contrainte parut si insupportable à Mouchette que l’espèce de crainte qui la paralysait tomba. Sautant légèrement sur le talus, elle lui fit signe de passer.

--Vous n’avez rien à craindre, dit l’abbé Donissan, et je ne vous contraindrai pas. Aucune curiosité ne me pousse. Je suis seulement heureux de vous avoir rencontrée aujourd’hui, après tant de jours perdus. Mais il n’est pas trop tard.

--Il est même un peu trop tôt, répondit Mlle Malorthy, en affectant de contenir un rire aigu.

--Je ne vous ai pas cherchée, reprit le vicaire de Campagne: je vous demande pardon. Pour vous rencontrer j’ai fait un long détour, un très long détour, un détour bien singulier. Pourquoi me refuseriez-vous ce que je vous demande: un moment d’entretien, qui sera sans doute plein de consolations pour moi et pour vous?

Elle haussa les épaules, et ne fit aucun geste pour le suivre. Toutefois elle hésitait à prendre parti, retenue là par une inquiétude dont elle ne savait pas encore qu’elle était une espérance secrète.

Elle avait quitté la veille ses cousins de Remangey. La voiture l’avait conduite jusqu’à Faulx, où elle avait demandé qu’on la laissât, vers sept heures du soir. Elle devait dîner chez son amie, Suzanne Rabourdin, à l’estaminet de la «Jeune France», et ferait à pied, disait-elle, après souper, les quatre ou cinq kilomètres qui la séparaient de Campagne. Depuis sa dernière maladie, bien que son accouchement eût été tenu secret, quelques-uns de ses parents n’ignoraient pas qu’elle avait gravement souffert d’une «maladie noire». La «maladie noire» est, pour ces bonnes gens, inguérissable, et ceux qui en sont atteints se trouvent décidément classés dans la catégorie des pauvres diables qui, selon l’amer et touchant dicton, «n’ont pas tout». Pour cette raison, il était rare depuis quelques mois qu’on s’opposât à ses fantaisies. Elle avait donc quitté l’estaminet de la «Jeune France», ayant refusé la compagnie du gars Rabourdin. Si tard qu’elle se fût mise en route, elle aurait pu aisément regagner Campagne avant dix heures du soir, mais, traversant la grand’route d’Étaples, elle s’était, _selon une habitude déjà ancienne_, un peu détournée pour longer le parc de Cadignan. Combien de temps, sans nulle crainte, mais remâchant seulement ses souvenirs, les deux poings sous le menton, accotée à la haie, ses pieds dans la boue, elle avait pesé le pour et le contre, comme toujours, d’une cervelle froide et d’un cœur ardent? Vaincue, jetée hors de son rêve, tenue à jamais pour une pauvre fille obsédée de vains fantômes--condamnée à la pitié perpétuelle--dépouillée de tout, même de son crime... Et la seule consolation de sa petite âme farouche était encore de revoir, à la même heure inoubliable, cette route, qu’elle avait parcourue au cours d’une nuit unique, la barrière à présent close, le détour mystérieux de l’avenue, et là-bas--tout au fond--les grands murs pleins de silence, où veillait le mort inutile, son muet témoin.

Le vicaire de Campagne attendit la réponse une longue minute, sans donner signe d’impatience, mais sans paraître douter non plus d’être obéi. Par contraste, sa voix se faisait de plus en plus humble et douce, presque timide, tandis que son attitude exprimait une autorité grandissante. Et tout à coup, sans changer de ton, il ajouta ces paroles inattendues que Mlle Malorthy sentit comme éclater dans son cœur:

--Je voulais simplement vous éloigner d’abord, car vous savez bien que le mort que vous attendez ici _n’y est plus_.

La stupeur de Mouchette ne se marqua que par un grand frisson, qu’elle réprima d’ailleurs à l’instant. Et ce n’était pas la peur qui fit trembler sur ses lèvres les premiers mots qu’elle prononça, presque au hasard:

--Un mort? Quel mort?

Il reprit, avec le même calme, tout en la devançant pour poursuivre son chemin, tandis qu’elle trottait docilement derrière lui:

--Nous sommes mauvais juges en notre propre cause, et nous entretenons souvent l’illusion de certaines fautes, pour mieux nous dérober la vue de ce qui en nous est tout à fait pourri et doit être rejeté à peine de mort.

--Quel mort? reprit Mouchette. De quel mort parlez-vous?

Et elle serrait machinalement le pan de sa soutane, tandis que chaque pas de son compagnon la repoussait, essoufflée et bégayante, sur le bord du talus. Le ridicule de cette poursuite, l’humiliation d’interroger à son tour, d’implorer presque, étaient amers à sa fierté. Mais elle sentait aussi quelque chose comme une joie obscure. Elle parlait encore qu’ils sortirent du chemin, et débouchèrent dans la plaine. Elle reconnut la place aussitôt.

C’était, à deux cents mètres des premières maisons de Trilly, le petit carrefour cerné de haies vives, planté de maigres tilleuls, à la mode ancienne. Au premier dimanche d’août, à la ducasse, les forains y installent leurs pauvres boutiques roulantes, et des amateurs y font parfois danser les filles.

Ils se trouvèrent de nouveau face à face, comme au premier moment de leur rencontre. La triste aurore errait dans le ciel, et la haute silhouette du vicaire parut à Mlle Malorthy plus haute encore, lorsque, d’un geste souverain, d’une force et d’une douceur inexprimables, il s’avança vers elle et, tenant levée sur sa tête sa manche noire:

--Ne vous étonnez pas de ce que je vais dire: n’y voyez surtout rien de capable d’exciter l’étonnement ou la curiosité de personne. Je ne suis moi-même qu’un pauvre homme. Mais, quand l’esprit de révolte était en vous, j’ai vu le nom de Dieu écrit dans votre cœur.

Et, baissant le bras, il traça du pouce, sur la poitrine de Mouchette, une double croix.

Elle fit un bond léger en arrière, sans trouver une parole, avec un étonnement stupide. Et quand elle n’entendit plus en elle-même l’écho de cette voix dont la douceur l’avait transpercée, le regard paternel acheva de la confondre.

Si paternel!... (Car il avait lui-même goûté le poison et savouré sa longue amertume.)

La langue humaine ne peut être contrainte assez pour exprimer en termes abstraits la certitude d’une présence réelle, car toutes nos certitudes sont déduites, et l’expérience n’est pour la plupart des hommes, au soir d’une longue vie, que le terme d’un long voyage autour de leur propre néant. Nulle autre évidence que logique ne jaillit de la raison, nul autre univers n’est donné que celui des espèces et des genres. Nul feu, sinon divin, qui force et fonde la glace des concepts. Et pourtant ce qui se découvre à cette heure au regard de l’abbé Donissan n’est point signe ou figure: c’est une âme vivante, un cœur pour tout autre scellé! Pas plus qu’à l’instant de leur extraordinaire rencontre, il ne serait capable de justifier par des mots la vision extérieure d’un éclat toujours égal, et qui se confond avec la lumière intérieure dont il est lui-même saturé. La première vision de l’enfant est mêmement si pleine et si pure que l’univers dont il vient de s’emparer ne saurait se distinguer d’abord du frémissement de sa propre joie. Toutes les couleurs et toutes les formes s’épanouissent à la fois dans son rire triomphal.

* * * * *

Quand on l’interrogeait plus tard sur ce don de lire dans les âmes, il niait d’abord et presque toujours obstinément. Parfois aussi, craignant de mentir, il s’en expliqua plus clairement, mais avec un tel scrupule, une recherche de précision si naïve que sa parole était souvent pour les curieux une déception nouvelle. Ainsi quelque dévot villageois interpréterait l’extase et l’union en Dieu de sainte Thérèse ou de saint Jean de La Croix. C’est que la vie n’est confusion et désordre que pour qui la contemple du dehors. Ainsi l’homme surnaturel est à l’aise si haut que l’amour le porte et sa vie spirituelle ne comporte aucun vertige sitôt qu’il reçoit les dons magnifiques, sans s’arrêter à les définir et sans chercher à les nommer.

Que voyez-vous? demandait-on au saint homme. Quand voyez-vous? Quel avertissement? Quel signe? Et il répétait, d’une voix d’enfant studieux auquel échappe le mot du rudiment: «J’ai pitié... J’ai seulement pitié!...» Quand il avait rencontré Mlle Malorthy sur le bord du chemin, ne voyant devant lui qu’une ombre presque indiscernable, une violente pitié était déjà dans son cœur. N’est-ce point ainsi qu’une mère s’éveille en sursaut, sachant de toute certitude que son enfant est en péril? La charité des grandes âmes, leur surnaturelle compassion semblent les porter d’un coup au plus intime des êtres. La charité, comme la raison, est un des éléments de notre connaissance. Mais si elle a ses lois, ses déductions sont foudroyantes, et l’esprit qui les veut suivre n’en aperçoit que l’éclair.

* * * * *

Le regard que l’homme de Dieu tenait baissé sur Mouchette, à toute autre, peut-être, eût fait plier les genoux. Et il est vrai qu’elle se sentit, pour un moment, hésitante et comme attendrie. Mais alors un secours lui vint--jamais vainement attendu--d’un maître de jour en jour plus attentif et plus dur; rêve jadis à peine distinct d’autres rêves, désir plus âpre à peine, voix entre mille autres voix, à cette heure réelle et vivante; compagnon et bourreau, tour à tour plaintif, languissant, source des larmes, puis pressant, brutal, avide de contraindre, puis encore, à la minute décisive, cruel, féroce, tout entier présent dans un rire douloureux, amer, jadis serviteur, maintenant maître.

Cela jaillit d’elle tout à coup. Une colère aveugle, une rage de défier ce regard, de lui fermer son âme, d’humilier la pitié qu’elle sentait sur elle suspendue, de la flétrir, de la souiller. Son élan la jeta, toute frémissante, non pas aux pieds, mais face au juge, dans son silence souverain.

Elle ne trouvait d’abord aucun mot; en était-il pour exprimer ce transport sauvage? Elle repassait seulement dans son esprit, mais avec une rapidité et une netteté surhumaine, les déceptions capitales de sa courte vie, comme si la pitié de ce prêtre en était le terme et le couronnement... Elle put articuler enfin, d’une voix presque inintelligible:

--Je vous hais!

--N’ayez pas honte, dit-il.

--Gardez vos conseils, cria Mouchette. (Mais il avait frappé si juste que sa colère en fut comme trompée.) Je ne sais même pas ce que vous voulez dire!

--Assurément, d’autres épreuves vous attendent, continua-t-il, plus rudes... Quel âge avez-vous? demanda-t-il après un silence.

Depuis un moment le regard de Mouchette trahissait une surprise, déjà déçue. A ce dernier mot, par un violent effort, elle sourit.

--Vous devez le savoir, vous qui savez tant de choses...

--Jusqu’à ce jour vous avez vécu comme une enfant. Qui n’a pas pitié d’un petit enfant? Et ce sont les pères de ce monde! Ah! voyez-vous, Dieu nous assiste jusque dans nos folies. Et, quand l’homme se lève pour le maudire, c’est Lui seul qui soutient cette main débile!

--Un enfant, fit-elle, un enfant! Des enfants de chœur comme moi, vous n’en rencontrerez pas beaucoup dans vos sacristies: ils n’useront pas votre eau bénite. Les chemins où j’ai passés, souhaitez ne les connaître jamais.

Elle prononça ces derniers mots avec une emphase un peu comique. Il répondit tranquillement:

--Qu’avez-vous donc trouvé dans le péché qui valût tant de peine et de tracas? Si la recherche et la possession du mal comporte quelque horrible joie, soyez bien sûre qu’un autre l’exprima pour lui seul, et la but jusqu’à la lie.

L’abbé Donissan fit encore un pas vers elle. Rien dans son attitude n’exprimait une émotion excessive, ni le désir d’étonner. Et pourtant les paroles qu’il prononça clouèrent Mouchette sur place, et retentirent dans son cœur.

--Laissez cette pensée, dit-il. Vous n’êtes point devant Dieu coupable de ce meurtre. Pas plus qu’en ce moment-ci votre volonté n’était libre. Vous êtes comme un jouet, vous êtes comme la petite balle d’un enfant, entre les mains de Satan.

Il ne lui laissa pas le temps de répondre et d’ailleurs elle ne trouvait pas un mot. Il l’entraînait déjà, tout en parlant, sur la route de Desvres, à grands pas, dans les champs déserts. Elle le suivait. Elle devait le suivre. Il parlait, comme il n’avait jamais parlé, comme il ne parlerait plus jamais, même à Lumbres et dans la plénitude de ses dons, car elle était sa première proie. Ce qu’elle entendait, ce n’était pas l’arrêt du juge, ni rien qui passât son entendement de petite bête obscure et farouche, mais avec une terrible douceur, sa propre histoire, l’histoire de Mouchette non point dramatisée par le metteur en scène, enrichie de détails rares et singuliers--mais résumée au contraire, réduite à rien, vue du dedans. Que le péché qui nous dévore laisse à la vie peu de substance! Ce qu’elle voyait se consumer au feu de la parole, c’était elle-même, ne dérobant rien à la flamme droite et aiguë, suivie jusqu’au dernier détour, à la dernière fibre de chair. A mesure que s’élevait ou s’abaissait la voix formidable, reçue dans les entrailles, elle sentait croître ou décroître la chaleur de sa vie, cette voix d’abord distincte, avec les mots de tous les jours, que sa terreur accueillait comme un visage ami dans un effrayant rêve, puis de plus en plus confondue avec le témoignage intérieur, le murmure déchirant de la conscience troublée dans sa source profonde, tellement que les deux voix ne faisaient plus qu’une plainte unique, comme un seul jet de sang vermeil.

Mais quand il fit silence, elle se sentit vivre encore.

* * * * *

Ce silence se prolongea longtemps, ou du moins un temps impossible à mesurer, indiscernable. Puis la voix--mais venue de si loin!--parvint de nouveau à ses oreilles.

--Remettez-vous, disait-elle. N’abusez pas de vos forces. Vous en avez assez dit.

--Assez dit? Qu’ai-je dit? Je n’ai rien dit.

--Nous avons parlé, reprit la voix. Et même nous avons parlé longtemps. Voyez comme le ciel s’éclaircit: la nuit s’achève.

--Ai-je parlé? répéta-t-elle, d’un ton suppliant.

Et tout à coup (ainsi qu’au réveil surgit de la mémoire, avec une brutale évidence, l’acte accompli):

--J’ai parlé! s’écria-t-elle. J’ai parlé!

Dans le gris de l’aube, elle reconnut le visage du vicaire de Campagne. Il exprimait une lassitude infinie. Et ses yeux, où la flamme s’était à présent effacée, semblaient comme rassasiés de la vision mystérieuse.

Elle se sentait si faible, si désarmée qu’elle n’aurait pu faire alors un pas, semblait-il, ni pour le joindre, ni pour l’éviter. Elle hésita.

--Cela est-il possible? dit-elle encore... De quel droit?...

--Je n’ai aucun droit sur vous, répondit-il avec douceur. Si Dieu...

--Dieu! commença-t-elle... Mais il lui fut impossible d’achever. L’esprit de révolte était en elle comme engourdi.

--Comme vous vous débattez dans Sa main, fit-il tristement. Lui échapperez-vous de nouveau? Je ne sais...

D’une voix très humble, après un nouveau silence, il ajouta:

--ÉPARGNEZ-MOI, MA FILLE!