Sous d'humbles toits

Part 9

Chapter 93,923 wordsPublic domain

«Je fus distrait de ma rêverie par l’harmonieux grincement de cordes d’un de ces instruments champêtres que les jeunes Savoyards fabriquent dans les soirées d’hiver de leurs montagnes, et qu’ils emportent avec eux dans leurs longs exils en France et en Piémont pour se rappeler, par quelques airs rustiques, par quelques ranz des vaches, des images de leur pauvre patrie. Ils appellent ces instruments des vielles, parce qu’ils jasent plus qu’ils ne chantent, et que les refrains s’en prolongent en s’affaiblissant, en détonnant, et chevrotent comme les voix des femmes âgées dans les veillées de village.»

José, le Savoyard, s’en va.

«Un faible et lointain grincement de l’instrument montagnard se fit entendre et se prolongea en air mélancolique à travers les feuilles des trembles et des chênes... Nous vîmes bien loin le pauvre José debout, adossé contre un des rocs de la route, son chien comme un point blanc près de lui. Il était tourné du côté de la Savoie et, ayant détaché de son cou sa vielle, il en jouait un dernier adieu aux rochers de son pays.»

Je ne pensais guère non plus, quand j’écoutais la vielle du petit ramonat et que je regardais danser la marmotte, qu’un jour viendrait où moi aussi je regretterais les rochers de mon pays.

* * * * *

Mais j’ai vu surtout des mendiants. C’était comme s’ils fussent venus des quatre coins de l’horizon, de villes, de villages où le travail et le pain manquaient, les uns avec de grandes barbes blanches, les autres tout jeunes, avec une jambe de bois, un poignet retourné, des yeux qui regardaient sans voir et un bâton qui leur servait beaucoup pour se diriger. Ils avaient dû mettre des mois, des années, pensais-je, pour traverser la plaine, pour arriver ici venant des collines grises et des montagnes violettes. Les uns essayaient de vendre du papier à lettres, des lacets en cuir, des cordons de souliers. Ils portaient, retenu au défaut de l’épaule par une courroie de laine, un sac de toile grossière. Les autres promenaient des corbeilles noires ornées de mousse verte, des paniers en osier. Des femmes, que suivaient de pauvres gamins pieds nus et nu-tête, passaient avec des bottines usées et sans boutons, la tête couverte d’un mouchoir aux couleurs criardes. Elles avaient le teint bistré, des anneaux aux oreilles. Tout le monde disait:

--Ce sont des bohémiennes.

Elles, j’étais bien obligé de croire qu’elles venaient de beaucoup plus loin que les collines et les montagnes, d’un pays bizarre que j’imaginais d’après mes premières lectures. Trop fières pour accepter l’aumône, elles ne demandaient qu’à tirer parti de leur travail. Pourtant elles détournaient la tête quand on appelait un des petits pour lui donner une tartine de fromage.

Elles étaient venues avec leurs hommes dans ces roulottes disloquées qui ne peuvent s’aventurer que sur les grandes routes: elles resteraient en morceaux dans les chemins creux. A l’abri d’une haie, d’un bois, d’un rocher, on installait le petit poêle rouillé. On donnait la liberté aux poules, mais l’âne restait attaché à l’une des roues. Cependant il paraissait assez las pour n’avoir pas envie d’aller gambader aux alentours.

D’autres s’arrêtaient au milieu de la rue et, faisant face aux maisons, ils chantaient des airs tantôt gais, tantôt tristes. Je me souviens de deux d’entre eux qui n’étaient pas des vieillards, il s’en fallait de beaucoup, et qui par une après-midi d’été jouèrent l’un sur un violon, l’autre sur une guitare, un air si magnifiquement simple qu’il ressemblait à la musique des maîtres du XVIIe siècle. Je n’invente rien. Je ne déforme pas. Je sentis qu’il se faisait dehors et en moi-même un grand silence. Il me sembla que cette musique poussait loin d’elle tous les bruits quotidiens dont j’avais l’habitude, et mes quelques pensées familières, qu’elle faisait place nette, comme une grande vague qui arrive du fond de l’horizon et rejette sur le rivage les varechs légers et les lourdes planches goudronnées. Je n’entendais plus bourdonner les mouches ni les guêpes, mais seulement la guitare. Les coqs continuèrent-ils de s’interroger et de se répondre de loin? Je ne m’en souviens pas: je n’écoutais plus que le violon. La cadence des dernières mesures me ravissait. J’y devinais je ne sais quelle force mélancolique. Quand ils furent partis, les guêpes et les mouches se remirent à bourdonner, et les coqs à chanter. Il en est toujours ainsi. Je ne dirai point que j’écoutai longtemps encore se prolonger en moi l’écho de cette musique, mais à vingt-quatre années de distance je me rappelle cette après-midi brûlante où deux errants des grandes routes s’arrêtèrent devant notre maison avec un violon et une guitare.

On les voyait sur les routes tantôt, le soir, comme des formes indistinctes enveloppées de brouillards, tantôt, le matin, nettement éclairés par le soleil levant. Quelques-uns fumaient la pipe. D’où venaient-ils? Personne n’en savait rien. Peut-être eux-mêmes, depuis si longtemps qu’ils étaient partis, ne se le rappelaient-ils plus. Mais ils allaient, libres de s’arrêter où ils voulaient. Les uns, en été, lorsqu’ils trouvaient une de ces sources fraîches comme il n’en existe que dans les bois, y buvaient à longs traits pour se désaltérer d’abord, ensuite pour leur plaisir. C’était bien meilleur que du vin. Les autres,--quelques-uns seulement, ceux sans doute qui étaient assez riches pour fumer la pipe,--entraient dans les auberges. Ils avaient le geste qu’il faut pour se débarrasser brusquement d’un bissac; s’asseyant, ils demandaient du vin ou de l’absinthe. Des aubergistes les faisaient payer avant de les servir: d’ailleurs souvent ils tenaient, en entrant, leurs sous dans le creux de la main. Quand ils étaient partis, la servante venait avec un torchon mouillé et un balai nettoyer la place. On ne sait jamais s’ils n’apportent pas avec eux de la vermine.

Comme dans tous les métiers--car n’est pas mendiant qui veut,--il y en avait de bons et de mauvais.

J’en ai connu deux que tout le monde connaissait aussi: on savait qu’ils n’étaient pas comme les autres.

C’étaient de ces vieux qui passent au moins une fois par mois pour se rappeler à votre bon souvenir, et qui frappent aux portes tout doucement pour que, si on ne veut pas leur ouvrir, on ne puisse pas dire:

--En voilà des mendiants qui font du bruit!

Si on leur donnait quelque chose, que ce fût du pain et du fromage, un ou deux sous, il portait tout de suite la main à sa casquette; elle disait:--Merci bien, madame! Merci beaucoup!

Et ils partaient en traînant leurs sabots. Ils avaient, lui, de lourds sabots creusés à même le hêtre et ferrés, elle, des sabots ferrés aussi, mais moins lourds: des sabots de femme, à nez pointu et à brides. C’était du luxe, parce que, moins épais, ils se cassent plus facilement, mais elle y faisait attention.

Ils ne murmuraient point, ne proféraient pas de sourdes menaces quand on ne leur donnait rien. Ils se disaient alors:

--Il n’y a pas que nous à être malheureux.

Ils n’étaient pas fiers. Ne s’imaginant pas que tout leur fût dû, quand on ne les insultait pas ils étaient contents. Vivant de la charité de deux ou trois cantons, ils gagnaient de quoi ne pas mourir de faim. Mais, à ce métier où l’on gagne sa vie avec ses jambes, on s’use vite. Et l’on dort où l’on peut, souvent sur le bord des routes, dans les taillis. L’hiver, il faut quelquefois chercher longtemps avant de trouver quelqu’un qui veuille vous donner un coin dans une grange. Si c’est dans une écurie, vous faites attention de ne pas déranger les bêtes qui tiennent plus de place, qui ont plus d’importance que vous.

Je sais qu’il leur arrivait d’entrer dans des fermes au moment où tout le monde était à table, et que, dans quelques-unes, on leur disait:

--Allons, mettez-vous donc là! Vous allez bien manger la soupe avec nous?

Mais ils commençaient toujours par refuser. Ensuite, il fallait qu’on leur fît violence, qu’on les forçât à accepter un verre de vin. Ils tenaient moins de place encore au bout de la table que dans la grange ou l’écurie, et ils étaient vraiment confus que la servante se dérangeât pour eux. Avec eux on pouvait être tranquille. Ils n’étaient pas de ceux qui, par vengeance, mettent le feu aux meules de paille.

Pourtant les maisons ne manquaient pas, dans la ville et dans les villages, aux portes desquelles ils savaient qu’il leur serait inutile d’aller frapper. Mais ils savaient aussi que la vie est dure pour tout le monde, que personne n’est obligé de venir en aide aux mendiants.

Pas davantage ils n’étaient de ceux qui peuvent économiser pour s’acheter une petite maison dans un pays qui n’est pas celui où ils demandent l’aumône. Ils ne pouvaient que vivre au jour le jour: c’est déjà bien joli. Je me souviens même que le vieux disait:

--Tant que nous pourrons marcher, nous ne serons pas à plaindre. Il y en a de plus malheureux que nous.

Sont-ils morts ensemble, dans la neige, ou l’un après l’autre? Personne ne s’en est jamais inquiété. Ils étaient de ceux qui passent, auxquels ceux qui demeurent ne pensent que lorsqu’ils les voient.

LA PIÈCE FAUSSE

D’habitude, la diligence s’arrêtait à l’entrée du bourg, devant le bureau même des messageries. Les chevaux venaient de faire seize kilomètres le long d’une route qui monte au milieu des bois: ils en avaient assez. Ils n’étaient pas fâchés de pouvoir se reposer. C’était bien leur tour. Et c’était bien le tour des voyageurs,--quand, toutefois, il y en avait,--de marcher pour se dégourdir un peu les jambes. Ceux qui habitaient à l’autre extrémité de la ville, qu’ils eussent une valise, de lourds paniers, regagnaient à pied leur maison. Ils avaient beau n’être partis que depuis deux jours, que de la veille: c’était comme s’ils fussent revenus d’un très long voyage autour du monde. On les interpellait du seuil des boutiques, dans la grand’rue. On leur disait:

--Eh bien! père Picoche, vous voilà donc revenu?

Le père Picoche répondait:

--Ma foi, oui, allez!

Ou bien:

--Tiens, madame Peuillot, vous étiez donc partie?

Mme Peuillot répondait:

--Ma foi, oui, allez! C’est ma fille qui vient d’avoir un bébé... Vous savez bien, la Louise, qui est mariée à Clamecy... Ils auraient voulu que je reste encore, mais je n’ai pas pu, à cause de Peuillot. J’ai dit à Louise: «Tu connais bien ton père, pourtant. Il n’est pas capable de se faire une soupe ni de balayer la maison.» Allez, madame! Je vais en trouver, une poussière sur la cheminée, et de la saleté partout!

Et Mme Peuillot se hâtait, tout enfiévrée encore de ce changement d’habitudes, vers son balai, vers son plumeau, vers l’eau qu’elle allait jeter dans la marmite.

La diligence ne traversait la ville, en suivant toujours la grand’rue, que lorsqu’elle contenait des voyageurs à qui des malles, des paquets de toutes formes, empilés sous la bâche de l’impériale, donnaient de l’importance. C’était rare. Aussi ces jours-là, tout le monde arrivait-il sur le pas des portes pour tâcher d’apercevoir, de reconnaître, si c’était possible, de face ou de profil, leurs visages, à l’intérieur du coupé. Tantôt on se perdait en conjectures. Comme il y avait beaucoup de châteaux dans les environs,--des châteaux carrés avec tourelles et allée de sapins qui les relie à la grand’route,--on disait:

--Ce sont peut-être des invités du château de Grandpré.

Mais il y avait, un peu plus loin, le château des Granges.

Tantôt, on n’hésitait pas une seconde. C’étaient des enfants du pays que l’on avait connus allant à l’école des frères, jouant sur les promenades, courant par les rues. Ils avaient grandi, s’en étaient allés gagner à Paris beaucoup d’argent.

On citait la Marie-Louise des Voillot, femme de chambre chez des «maîtres» qui ne demeuraient pas loin du Parc Monceau, le Charles des Labussière, cuisinier dans un restaurant des grands boulevards. Ce sont de fameuses situations comme il n’y en a pas ici, où le commerce ne va pas fort, et où beaucoup de petits rentiers ont du mal à vivre sans travailler. Ces voyageurs, tout de suite on les reconnaissait. Eux-mêmes, d’ailleurs, ne se gênaient point pour se mettre à la portière et, quand les chevaux allaient au pas, pour serrer les mains de Dumas, le sellier, de Comte, le charcutier, qui avaient l’obligeance de se déranger de leur travail pour leur demander tout de suite de leurs nouvelles.

* * * * *

Dans son jardin où des pelouses, riches en brins d’herbe tous égaux et en géraniums d’un beau rouge, faisaient ronde-bosse entre les allées plates, assis sous une tonnelle où ne pénétraient, de l’été, que la lumière atténuée et l’air rafraîchi par le feuillage épais qui s’agitait un peu, M. Menestreau s’endormait. Seule, une mouche qui persistait à l’agacer l’empêchait de tomber jusqu’au fond du sommeil, comme en quelque puits d’où, tout à l’heure, on remontera d’un seul coup, ou petit à petit, en s’aidant des pieds et des mains. Et ce n’était déjà plus que d’un geste machinal, irraisonné, qu’il chassait, pour quelques secondes de répit, l’acharnée bourdonneuse. Les bruits ne lui arrivaient plus que déformés. Le tic-tac des trois moulins, dont la petite rivière faisait tourner, à peu de distance de sa maison, les trois grandes roues, l’aboiement d’un chien, le chant d’un coq, les gloussements d’une poule, les «coin-coin» d’une bande de canards facilement effarés, n’allaient pas plus loin que son oreille, s’y arrêtaient bruts, n’arrivaient pas à prendre leur signification complète, leur forme parfaite en son âme. Mais nul doute qu’il n’en fût gêné, comme des agaceries de la mouche. Et nul doute qu’il ne répétât son geste de plus en plus machinal pour se débarrasser en même temps, s’il l’avait pu, des trois grandes roues des trois moulins. Puis, on ne sait si la mouche, fatiguée, s’en alla dormir à son tour, si le coq, la poule et les canards, se servant une fois dans leur vie de leurs courtes ailes, s’envolèrent vers de lointains pays, si les trois roues s’arrêtèrent de tourner enfin étourdies, mais M. Menestreau cessa de les entendre et d’essayer de prendre la mouche. M. Menestreau dormait.

Dans la cuisine aux carreaux toujours luisants, la mère Tartrat, la vieille servante au cœur dévoué, ne se sentait pas beaucoup de courage. Quel ennui d’être obligée de faire du feu en plein mois de juillet! Par une chaleur pareille, lorsque l’on allume, sur un simple petit fourneau, du charbon de bois, c’est comme si on allait se suicider. Et la mère Tartrat, tandis que l’eau continuait de bouillir, essuyait, d’une main aujourd’hui paresseuse, des verres, des assiettes et des casseroles. Puis, du coin du même torchon, elle s’essuyait aussi le front, où réapparaissaient tout de suite d’autres gouttes de sueur. Elle allait et venait, à pas comptés, traînant sur les carreaux durs ses savates molles. Elle s’asseyait, se levait... jusqu’au moment où, sans le savoir, elle resta assise, son torchon d’une main, une casserole de l’autre. D’elle, d’un seul coup, le sommeil avait eu raison. La mère Tartrat dormait.

Dans les jardins, on ne voyait pas de jardiniers. On ne voyait pas non plus de maçons occupés à réparer de vieux murs de granges, à faire sortir de terre des maisons. Pourtant, ce n’était qu’un jour de semaine, mais ce devait être à cause du soleil: décidément, il était trop ardent. Toutes les portes, tous les volets étaient fermés. Il n’y avait d’ouvertes que les portes des greniers, parce qu’il n’y a jamais trop de chaleur pour faire sécher les haricots pendus par grosses touffes, depuis l’année dernière, aux solives. Les tilleuls des promenades n’agitaient pas une seule de leurs baguettes. Les tilleuls, les jardiniers, les maçons dormaient.

Les petites rues, qui ne sont guère que des chemins ravinés par les pluies d’automne et des orages, s’étendaient inutilement de tout leur long et sur toute leur largeur: il semblait que personne ne pût se hasarder à les suivre, à les traverser, de peur d’une insolation, faute de ces casques dont les colonies se sont, on ne sait trop pourquoi, réservé l’usage. Les petites rues ne faisaient pas de bruit comme quand les roues d’une charrette, les clous d’une paire de gros sabots écrasent leur gravier. Elles étaient, pour l’instant, bien tranquilles. Les petites rues dormaient.

La grand’rue elle-même... mais nous allons la retrouver tout à l’heure.

Dormirent-ils longtemps, une minute ou des siècles? Ils n’en surent trop rien. Mais, certainement, ils entendirent tout à coup, dans le silence de cette chaude après-midi, rouler à grand fracas, sur le pavé, une voiture et sonner des grelots à des colliers de chevaux, et, par-dessus le marché, claquer un fouet.

Dans chaque maison, quelqu’un se frotta les yeux comme lorsqu’on est réveillé, vers minuit, par la lugubre sonnerie de la générale. Les petites rues sortirent de leur sommeil, parce que déjà des gamins couraient sur elles, pieds nus, ou en sabots plats et légers à force d’avoir servi. Ce n’est qu’en hiver que l’on met des sabots neufs, épais et lourds, qui tiennent chaud. Des portes, des volets, s’entr’ouvrirent. Les jardiniers, les maçons s’étirèrent, bâillèrent, parce qu’il leur allait falloir retourner au travail. La mère Tartrat se leva d’un bond, malgré son âge, et se retrouva les mains embarrassées d’un torchon et d’une casserole qui, si elle était tombée, aurait fait, dans la cuisine, plus de bruit à elle seule que le fouet, les grelots et les roues. Et M. Menestreau, qui s’était si progressivement endormi, remonta, d’un seul coup, du fond du sommeil obscur, en pleine lumière de la vie. Sous sa tonnelle, il maudit ces voyageurs qu’il ne connaissait pas, et qui, par ce temps de canicule, auraient mieux fait de rester chez eux.

C’était le premier samedi de juillet. Et, tout simplement, la diligence remontait la grand’rue. Cela ne lui était pas arrivé depuis l’année dernière, à l’époque des vacances. Il fallait vraiment que les chevaux eussent de la force de caractère, parce que le soleil n’était pas un soleil d’été, mais un soleil d’enfer.

La grand’rue,--c’est ici que nous la retrouvons,--ressemblait à une longue fournaise: on n’y voyait même pas une poule. On sommeillait malgré soi dans les boutiques qu’il n’était pas possible de garder fraîches, malgré les devantures baissées jusqu’au dernier cran, malgré l’eau, tout de suite bue par le soleil, que l’on jetait sur le trottoir, un véritable trottoir qui n’a certainement pas moins de cinquante centimètres de largeur. Et ce fut la grand’rue que le passage de la bruyante diligence dérangea le moins. Pourtant, les deux voyageurs, qui s’épongeaient le front, méritaient que l’on fît attention à eux. Mais tout de suite on avait reconnu le fils Clergot. L’autre voyageur était une voyageuse: sa femme, sans nul doute. Toute la ville savait qu’il s’était marié à Paris. Elle, on aurait voulu la voir un peu mieux, au besoin la dévisager, mais il faisait vraiment trop chaud. La grand’rue, donc, ne sourcilla point. Non qu’elle méprisât «le fils Clergot», comme elle l’appelait, mais elle pensait:

--Son arrivée n’a rien que de naturel. Il y a plus de trois ans qu’il n’est venu ici. Certes, à Paris, on gagne beaucoup d’argent, mais on n’est pas toujours libre. Ses parents l’attendent avec sa femme. Il a dû leur écrire, mais c’est tout de même drôle qu’ils ne soient pas allés les attendre au bureau de la voiture.

* * * * *

En revanche, les deux vieux Clergot en faillirent tomber à la renverse. Ce n’eût pas été difficile, d’ailleurs, car tous les deux, accroupis, avec deux chapeaux de jonc aussi usés qu’eux-mêmes, s’occupaient à désherber leur jardin. Des allées, ils enlevaient le chiendent et le pissenlit avec des couteaux rouillés dont les manches de bois depuis longtemps n’existaient plus. C’était plutôt pour s’occuper. Même par cette chaleur, ils n’auraient pas pu rester à ne rien faire. Elle et lui, toujours ils bricolaient, été comme hiver, sous le soleil, ou les pieds dans la neige. Ils vivaient, à l’extrémité du faubourg de la Presle, dans une maison composée de deux pièces, comme on dit à Paris. Mais, ici, les maisons se composent, en plus, de «toits»: celui des lapins, celui des poules, celui des cochons. On a vu quelquefois un seul cochon, quatre poules et deux lapins, vivre dans un grand toit, chaque espèce étant bien chez elle une fois la porte fermée, tandis que, dans une maison étroite, s’entassaient un grand-père, une grand’mère, le mari et la femme, et des tas d’enfants. Les vieux Clergot avaient tout de même un peu plus leurs aises. Il s’en fallait de beaucoup qu’ils vécussent de leurs rentes, mais la maison avec ses toits, avec une écurie dont ils ne se servaient plus depuis longtemps, puisqu’ils avaient vendu l’âne, et une grange, leur appartenaient. Ils possédaient aussi ce jardin et deux champs qu’il allait bientôt falloir moissonner. Après les champs, c’étaient les bois de «la ville» qui commençaient, où ils ne se gênaient pas pour ramasser, malgré les gardes, assez de branches mortes pour se chauffer tout l’hiver et pour faire cuire la soupe toute l’année.

Quand ils entendirent les grelots des chevaux, ils pensèrent:

--C’est la voiture qui mène du monde à Grandpré ou aux Granges.

Car la route des châteaux passait d’abord devant d’humbles maisons et devant celle des Clergot. Mais la voiture n’allait pas, aujourd’hui, jusqu’aux châteaux; elle s’arrêta là d’un seul coup. Ils n’en revenaient pas. C’était comme si leur maison fût devenue aussi importante qu’un château!

Ils arrivèrent tous les deux en même temps à la barrière. Et ce fut tout juste s’ils reconnurent leur fils, «le Louis», comme ils l’appelaient. Il avait fameusement changé. S’il n’était pas parti en sabots, c’est qu’il possédait à cette époque une paire de vieux souliers ferrés qui ne valaient sûrement pas de bons sabots, et qui avaient peut-être coûté moins cher, et un complet-veston râpé qu’il portait depuis des années et qui commençait alors à craquer de partout. Il n’était pas assez fort pour travailler la terre. Il n’avait pas d’assez bons yeux pour être déclaré propre au service militaire, sans quoi, tout comme un autre, il eût pu faire son chemin à la caserne. Après vingt-cinq ans de présence, c’est la médaille militaire et c’est la retraite assurée, avec un emploi du gouvernement par-dessus le marché. Allez donc voir si dans nos pays, au bout de soixante années de travail, on peut compter sur une retraite et sur une place du gouvernement! On peut, par exemple, compter sur une place au cimetière.

Il avait débuté comme apprenti chez l’unique coiffeur de la petite ville, mais il ne fallait pas qu’il comptât sur les pourboires: on trouvait que c’était déjà plus que suffisant de payer trois sous pour se faire raser et quatre sous pour les cheveux. On connaissait même le père Lair qui, presque complètement chauve, se refusait à donner plus de deux sous, parce qu’avec son crâne tout déplumé, disait-il, le coiffeur n’avait pas grande besogne. Le Louis s’était vite fatigué de travailler presque pour rien. A vingt-deux ans, il avait pris la diligence, puis le train pour Paris. Il revenait, aujourd’hui, avec des bottines vernies, un pantalon dont le pli vertical était très important, une redingote magnifique, et un «panama» rabattu sur un binocle comme on n’en voit, ici, que sur le nez des riches. De le retrouver ainsi transformé, ce fut, pour les deux vieux, une bien autre stupéfaction que d’avoir entendu s’arrêter la voiture.

--Je ne peux pas croire que ce soit bien toi! disait le vieux Clergot en l’embrassant.

Et la vieille:

--Ma foi, tu ne vas seulement plus vouloir entrer chez nous, maintenant!

Mais, quand il eut donné la main à sa jeune femme pour l’aider à descendre de voiture, et qu’ils la virent là, debout, sur la route, ce fut, pour eux, une troisième surprise, tellement plus forte que les deux autres qu’instinctivement ils reculèrent, comme pour une mise au point, pour mieux admirer, pour mieux garder en eux leur éblouissement.