Sous d'humbles toits

Part 8

Chapter 84,005 wordsPublic domain

Elle vivait dans une pauvre maison moins accueillante qu’une cabane de cantonnier. Il y avait,--si l’on peut ainsi parler,--un lit sans draps, une table en bois blanc, une chaise dont la paille, autrefois, avait dû flamber et une très vieille armoire qui ne servait absolument à rien, mais que jamais on n’avait voulu lui acheter, toute vermoulue et pleine de punaises. Elle portait toujours le même cotillon court qui lui descendait un peu plus bas que les genoux, les mêmes sabots plats qui, bien ferrés, mettent beaucoup de temps à s’user, le même bonnet noir, jamais repassé, qu’elle n’enlevait pas pour dormir. Elle s’en allait le matin, avec ses chèvres à elle et d’autres qu’on lui confiait moyennant quelques sous par mois, parce qu’il faut que tout le monde vive de son travail. Toute la journée, elles erraient, elle et ses chèvres, le long des routes, mais surtout dans les sentiers bordés de haies qui traversent les champs, dans les bois où il lui arrivait de rencontrer la mère Nadée. Quelque temps qu’il fît, elle ne rentrait que le soir. Elle emportait pour midi du pain et du fromage, et buvait, si elle trouvait de l’eau. Elle n’avait peur ni de la pluie, ni du vent, ni du soleil. Seule, la neige l’obligeait à ne pas sortir. Elle se tenait alors devant sa cheminée, occupée à jeter sur son feu assez de brindilles pour que le feu ne mourût pas. A force de vivre avec des chèvres, et parce qu’elle ne se passait un peu d’eau sur la figure que le dimanche, elle sentait fort, mais on y était tellement habitué que l’on trouvait son odeur toute naturelle, comme si l’on eût été près d’une chèvre.

Elle n’était pas riche, et pourtant elle trouvait moyen d’avoir sa chaise à l’église, dans les bas-côtés, au-dessous de la huitième station du chemin de la Croix. Les dames de la ville avaient des prie-Dieu à huit francs, avec leur nom gravé sur une plaque de cuivre que le sacristain nettoyait chaque samedi, et certaines femmes d’ouvriers aisés se payaient des chaises à quatre francs. Elle se contentait d’une chaise à vingt sous. Elle savait que ses prières n’en étaient pas moins agréables à Dieu et n’en montaient pas moins, comme la fumée de l’encens, vers le ciel. Elle ne faisait partie d’aucune confrérie. On la tenait un peu à l’écart--c’était la faute de ses chèvres,--et puis, toujours par les chemins, elle ne pouvait pas être à l’église, aux heures voulues, pour la récitation en commun du chapelet, des prières. Mais elle avait une dévotion toute spéciale pour sainte Solange qui avait, comme elle, gardé des troupeaux. Solange naquit à deux ou trois lieues de la ville de Bourges, en un lieu appelé Villermont. Son père, excellent chrétien, était un vigneron dont Dieu récompensa la piété en lui donnant une fille qui fut dès lors sa consolation et qui plus tard devait être sa gloire. C’était la colombe dont parle le prophète: Qui me donnera des ailes? Et je m’envolerai, et j’irai me reposer. Elle sortait souvent du lieu ordinaire de sa demeure pour aller gémir plus librement et à loisir dans une solitude qu’on appelle encore aujourd’hui, pour cela, le champ de sainte Solange. Son père l’avait chargée de la garde d’un petit troupeau; rien ne convenait mieux aux goûts de Solange. Tout en veillant sur ses moutons, elle pouvait contempler son Céleste Époux qui invite les âmes à venir le trouver dans la solitude.

Elle n’était pas bergère. Elle n’était que gardeuse de chèvres. Mais,--si ce n’est le Fils du Roi,--le fils de Dieu ne dédaigne pas les gardeuses de chèvres, lorsqu’elles ont l’âme pure.

Pour elle aussi, les dimanches étaient de beaux jours. Elle laissait ses sabots se reposer et chaussait une paire de vieilles bottines fatiguées qui n’avaient pas servi qu’à elle. Elle donnait un coup à son bonnet et mettait un tablier noir. Elle ne venait pas à l’église avec un de ces livres de messe bourrés d’images comme en portent les dames qui savent lire, elles, et les petites filles que leurs parents peuvent envoyer à l’école. Du temps où elle était petite, le père Béraud savait que l’on peut vivre et traverser une partie de la terre sans connaître l’alphabet. Elle venait à l’église avec son chapelet dans la poche de son tablier, et, tout le temps que durait la messe, récitait le Rosaire. C’était un très ancien chapelet, à grains de buis, qu’elle tenait de sa mère. Elle ne s’interrompait que pour écouter la lecture de l’Évangile en français qui commence toujours par «En ce temps-là», et le prône. En ce temps-là, Jésus-Christ traversait les plaines de Judée où les moissons étaient abondantes, et montait au sommet du Thabor où l’attendaient, dans une nuée lumineuse, Moïse et Élie. Il était tantôt seul, tantôt suivi par la foule. Il faisait un signe, prononçait une parole, et la tempête s’apaisait, et les paralytiques jetaient leurs béquilles. Elle assistait à certaines scènes, comme quand le troupeau de porcs se précipite dans la mer. Quant au prône, elle écoutait de ses deux oreilles M. le curé qui parlait longtemps sans s’arrêter.

Elle s’efforçait de comprendre tous les mots, mais n’y arrivait pas toujours. Elle n’était pas riche, mais elle s’arrangeait pour pouvoir donner un sou à la quête. En ajoutant aux cinquante-deux dimanches les jours de fêtes comme le Quinze Août, la Toussaint, Noël, cela ne faisait pas loin de trois francs par an.

Puis, elle revenait à son Rosaire. C’est saint Dominique qui distribua les quinze dizaines d’_Ave Maria_ en trois séries de cinq dizaines chacune, et auxquelles il attacha la pensée d’un des mystères de notre rédemption, qui furent tour à tour pour la bienheureuse Vierge un sujet de joie, de douleur et de triomphe.

Elle ne se contentait pas, ce jour-là, de pain et de fromage. Elle allait jusqu’à manger deux œufs. L’après-midi, elle revenait aux vêpres bien avant l’heure. Elle aimait le silence de l’église. En été, la grand’porte restait ouverte, mais le parfum de l’encens persistait. Le soleil projetait sur les dalles grises, sur la paille jaune des chaises, les reflets multicolores, bleus, verts et rouges des vitraux. Une grosse mouche bourdonnait très haut, sous les voûtes. Le sacristain allait et venait, sans faire de bruit, remettant en ordre les chaises qu’on avait dérangées le matin. Il connaissait bien la Cécile Béraud. Leurs pères avaient, ensemble, travaillé dans les bois. Ils étaient même un peu parents. En passant, il faisait un signe de tête pour lui dire bonjour parce qu’il est défendu, à moins de nécessité, de parler à voix haute dans la maison de Dieu. L’hiver, il ne faisait pas chaud dans l’église, bien que la grand’porte fût fermée, mais elle était habituée au froid. On ne se réchauffe pas beaucoup près d’un feu de bouts de fagots.

Quand elle le pouvait, elle suivait les enterrements pour prier pour les morts. Mais elle ne faisait que très peu partie des cortèges parce que les autres femmes avaient beau la connaître: elles trouvaient que, cette odeur, c’était tout de même ennuyeux.

Un jour, elle a laissé ses chèvres. Elle est allée dans son Paradis à elle, qui est situé dans une belle contrée. Sainte Solange y regarde paître des agnelets frisés, pareils à ceux que l’on voit sur les boîtes de dragées des baptêmes; sainte Germaine Cousin, qui fut malheureuse toute sa vie, qui prenait ses repas dans l’étable ou sur un tas de sarments au fond du couloir, n’a plus peur d’être battue, ni que les loups y viennent ravir un des moutons de son troupeau. Elle-même, l’humble gardeuse de chèvres que personne n’a connue, se repose enfin, tandis que ses bêtes, propres, avec des cornes luisantes et un ruban au cou, comme les moutons, s’en vont sans qu’on le leur dise, à six heures du soir, vers la Vierge Marie qui a besoin d’un peu de lait pour son enfant.

LES ŒUFS DE PAQUES

Le village finissait à la route départementale. Il commençait là-bas, dans les champs. Ses maisons se suivaient comme des paysannes qui, le jeudi, jour du marché, s’en vont à la ville, mais s’arrêtaient, comme interdites, au bord de la grand’route blanche, propre, toujours soigneusement balayée par le vent: elles n’osaient pas aller plus loin. Presque toutes couvertes de chaume, toutes, en bordure du chemin sale de bouses et de fumier, elles se ressemblaient. Devant chacune d’elles on retrouvait la même cour avec son hangar, sa charrette ou son tombereau, avec ses toits à poules et à lapins couverts, plus richement qu’elles, de tuiles d’un rouge éclatant, ou sombres. Il ne faut pas oublier non plus le toit des cochons. Pourtant à une fenêtre sans rideaux, à des carreaux cassés, à des gamins à peine vêtus de loques, on reconnaissait des maisons encore plus pauvres que les autres.

C’est dans une de celles-là que vivait le père Louis, depuis que le monde est monde, là-bas, du côté des champs. Il n’avait pas beaucoup de voisins, et ne s’en plaignait pas. Il était à peu près à l’abri de la pluie et du vent; il n’en demandait pas davantage. On ne l’appelait que «le père Louis». On ne s’occupait guère de son nom de famille, puisque, de sa famille, il n’y avait plus que lui au village. Sa femme avait pris le chemin du cimetière. Quand on y est, c’est pour longtemps.

Chaque année, un peu après Pâques, il recevait une lettre de Paris. Il ne recevait que celle-là. N’ayant jamais mis les pieds à l’école, il ne pouvait même pas la lire, mais il savait ce que cela signifiait, et il ne manquait pas de dire:

--Ça, c’est mes œufs de Pâques.

C’était son garçon qui lui envoyait vingt francs.

Trouvant que, dans ces pays, il ne gagnerait que pour manger du pain sec et boire de l’eau,--ce sont de ces idées que l’on rapporte du régiment; nous autres nous sommes restés ici, et nous avons tout de même fait notre vie, mais, n’est-ce pas? chacun voit midi à sa porte,--son garçon était parti, dix années auparavant, pour Paris, où tout de suite, il avait été embauché comme terrassier. On sait, dans les campagnes, que c’est un bon métier avec lequel on ne meurt pas de faim lorsque l’on ne boit pas trop. Mais, par exemple, il faut être bon ouvrier et ne pas chômer. On sait aussi qu’à Paris ce n’est jamais le travail qui manque. Nous avons entendu dire l’autre jour encore qu’on creusait des trous de tous les côtés, et qu’il y a des maisons qui s’éboulent, et des maisons, vous pensez bien, pas comme celles d’ici: des maisons aussi hautes que le ciel! Alors ce n’est pas en un coup de pioche que ça se remet en place! Avec tout ça, le garçon du père Louis ne doit pas manquer d’ouvrage.

Il n’oubliait pas son père. Vingt francs, cela ne se trouve point dans le pas d’un bœuf. Jamais, de toute sa misérable vie, avant que son garçon fût parti, le vieux n’avait changé, pour son compte, un louis. Oh! pour en avoir vu sur les tables des auberges, les jours de foire, et même de ces papiers qui ne lui inspiraient pas confiance et qu’on appelle des billets de banque, il pouvait dire qu’il en avait vu! Il en était même très fier. Pourtant, depuis dix ans que cela durait, il commençait à s’y habituer. C’était devenu ses rentes annuelles. Il ne savait pas lire, mais il savait que ce bout de papier avec des images dessus, qu’il tirait de la lettre, lui représentait quatre pièces de cent sous. La lettre, il se la faisait lire plus tard, par quelqu’un d’instruit, quand il y pensait ou qu’il avait le temps. D’ailleurs son garçon lui disait toujours la même chose:

--Je me porte bien; j’espère que toi c’est de même.

Oui. Le père Louis se portait bien. Il se voûtait chaque année un peu plus, mais ce n’était pas encore demain qu’il toucherait terre, du dos.

Tout de suite, il mettait sa blouse la moins usée et traversait allègrement le village. Ceux qui le voyaient passer lui criaient:

--Eh bien! père Louis, vous allez donc toucher vos rentes?

Comme il marchait à grandes enjambées, il ne prenait même pas le temps de répondre, et se contentait de secouer la tête en s’efforçant de rire, mais il n’en avait pas l’habitude, et son rire devenait une grimace.

C’étaient des matins d’avril où les violettes sentaient bon dans l’herbe fraîche. Quant aux oiseaux, ils chantaient comme des bienheureux.

A la poste, il signait au moyen d’une croix, et toujours il demandait qu’on le payât en pièces de cent sous: un louis était trop petit pour représenter vingt francs. Son argent en poche, il s’en allait chez Derouet, le sabotier. Derouet savait ce que cela voulait dire; le père Louis n’avait pas besoin d’ouvrir la bouche: il n’avait qu’à enfiler une paire de sabots qui lui allaient comme s’ils eussent été faits exprès pour lui. Six mois durant, il ne les mettait que le dimanche, mais, voulant les étrenner immédiatement, il se faisait attacher les vieux avec lesquels il était venu, et, les accrochant par la ficelle au bout de son bâton, il entrait dans une auberge,--toujours la même,--où il demandait une chopine de rouge. Les cafés de la petite ville lui faisaient peur; ils n’étaient que pour le beau monde, et le père Louis ne se considérait pas comme du beau monde.

Invariablement, le patron disait:

--Tiens! Voilà le père Louis avec ses sabots.

Il n’avait pas l’habitude de boire du vin. Aussi retraversait-il la petite ville les joues chaudes, ses sabots neufs aux pieds, ses sabots usés s’entrechoquant derrière son dos. Il arrivait au village quand il arrivait. Il n’était pas pressé. Personne ne l’attendait. Bien qu’il fût déjà vieux, il mettait de côté ce qu’il lui restait des vingt francs pour lorsqu’il serait encore beaucoup plus vieux, lorsqu’il ne pourrait plus du tout travailler, plus du tout bêcher son jardin et son champ, comme s’il avait dû ne jamais mourir.

Mais tout a une fin, et il était écrit que cette année-là serait extraordinaire. D’abord, ce qui ne s’était pas vu depuis longtemps, on bâtissait une maison à l’entrée du village. Les ouvriers s’y étaient mis au mois de mars, dès la fonte des neiges, et, à ses moments perdus, il allait les voir: cela l’intéressait prodigieusement. Regarder bâtir à cet âge!

Puis Pâques arriva. Les jours d’après Pâques aussi arrivèrent, passèrent. Mais la lettre n’arriva point, le facteur ne passa pas.

--A quoi donc que pense mon garçon? se demanda le vieux. Est-ce qu’il serait mort?

Enfin, il y eut un matin où il écarquilla vainement les yeux: les maçons n’étaient pas à l’ouvrage! Pourtant il faisait un beau temps de soleil et ce n’était pas dimanche. C’était un jour de semaine comme les autres. Il demanda à la mère Voillot, une vieille de son âge:

--Quoi qu’il y a donc, aujourd’hui, que les maçons ne travaillent pas?

Car, pour ces vieux qui n’ont fait, toute leur vie, que travailler, que se courber, de l’aube au crépuscule, sur le sol qu’ils fouillent, il n’y a guère de repos que pour Noël, Pâques, et les jours d’hiver où l’on a de la neige jusqu’aux genoux.

--Est-ce que je sais seulement? répondit la mère Voillot.

Ils vivaient tous les deux, et d’autres avec eux, sans savoir au juste quelle date c’était. Pour eux, tous les jours d’une même saison se ressemblaient. Quand il fallait moissonner, c’était juillet, et le mois d’octobre approchait quand ils se mettaient à arracher les pommes de terre.

Il alla, comme d’habitude, à son champ. Mais malgré son indifférence à tout ce qui ne touchait point sa récolte, il était intrigué. De temps en temps il levait la tête pour regarder. Peut-être les maçons étaient-ils en retard? Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque M. Camusat passa dans le chemin. M. Camusat était un petit rentier qui, justement, se faisait bâtir cette maison à l’entrée du village. Le vieux l’entendit, se retourna, vint vers la haie de son champ, et lui dit:

--Comment que ça se fait donc, monsieur Camusat, que vos maçons ne sont pas venus aujourd’hui?

--Mais, mon père Louis, vous ne savez pas que c’est le Premier Mai, la fête des travailleurs, des ouvriers?

--La fête des travailleurs?... répéta le vieux qui ne comprenait pas. Ainsi les travailleurs avaient une fête à présent? Il en tombait des nues.

Alors, M. Camusat, qui savait lire les journaux, lui expliqua que les ouvriers, mécontents de leur sort, faisaient chaque année, à Paris, en foule, une manifestation, que cela n’allait pas toujours comme on aurait voulu, que, place de la République, il y avait des charges, des bagarres. Le vieux écoutait ahuri, vaguement effrayé. Si son garçon allait se fourrer là-dedans? Et il pensait à ses sabots, à sa chopine de rouge. Bien que ce ne fût qu’aujourd’hui le Premier Mai, il lui semblait que ç’avait été quinze jours plus tôt. Il voyait son garçon piétiné par les chevaux, blessé, tué peut-être: autrement il eût déjà reçu sa lettre habituelle.

--Tout ça, dit-il à M. Camusat, ça ne sert pas à grand’chose, allez!

Il se remit à piocher. Mais il était inquiet. Il le fut de plus en plus, à mesure que les jours passaient. Enfin, il reçut une lettre! Il l’ouvrit, mais il n’en sortit point de papier à images. C’était le comble. Pour le coup, il alla se la faire lire tout de suite. Son garçon lui faisait savoir, de Lariboisière, qu’à la suite d’un accident du travail on avait dû l’amputer de la jambe gauche. Le vieux en leva les bras au ciel.

--Alors, dit-il, à présent le voilà bancal, estropié?

Mais aussitôt il pensa, gardant son idée pour lui:

--Ça ne l’empêchera peut-être pas de travailler? Et il pourra toujours m’envoyer mes vingt francs.

Seulement le lecteur continuait. Le garçon terminait en disant qu’on allait lui faire une pension,--oh! pas grand’chose!--et qu’il reviendrait vivre au pays. Le vieux fut stupéfait.

--Une pension! dit-il. C’est-il vrai?

On crut qu’il était heureux. De l’argent qui vous tombe du ciel, que l’on gagne les bras croisés, c’est le rêve de tous les paysans et de bien d’autres encore. On lui relut la phrase. Il fut convaincu. Ses traits se crispèrent malgré lui. Il fit une grimace, et l’on crut qu’il riait de joie. On lui dit:

--Eh bien! vous voilà content. Votre garçon va vous aider.

Il partit sans rien répondre. Son garçon, une fois revenu, aurait juste de quoi vivre pour lui. Et puis, sans doute, allait-il se marier. C’en était fini du seul luxe de sa vie de misérable, de ses œufs de Pâques, de ses beaux sabots neufs, tout reluisants!

Rentré chez lui, il se mit à pleurer, non sur le malheur de son fils, mais sur le sien propre. Il ne pensait plus à cette jambe de moins, mais aux sabots qu’il ne pourrait plus acheter, à cet argent qu’il ne pourrait plus ajouter à l’autre. Il se tenait debout, près de la cheminée. Et de grosses larmes tombaient une à une sur le nez des deux autres vieux sabots tout usés, tout déteints.

CEUX QUI PASSENT

C’est une plaine qui s’étend sur vingt lieues entre nos montagnes et les collines de «là-bas», derrière lesquelles pas un soir le soleil ne manque de se coucher. Quand je la regardais, de notre jardin, elle m’apparaissait aussi vaste que le monde, puisqu’au delà de ces montagnes et de ces collines je n’apercevais que le ciel. Je ne pensais pas que, de toute une vie, il fût possible d’en sortir: ses routes devaient suffire à user les forces des hommes. Je ne pensais pas que l’on pût désirer, ni avoir besoin d’en sortir: le blé de ses champs, l’eau de ses sources devaient suffire à rassasier la faim et à calmer la soif.

En toute saison des lumières s’y éparpillent dès la tombée de la nuit. Elles palpitent comme autrefois les langues de feu au-dessus des têtes des douze apôtres. L’automne venu, l’on devine de loin le vent qui, se faufilant par la porte entrebâillée ou descendant librement par la large cheminée, les fait trembler, menace même de les éteindre. Montant de bougies placées sur des tables épaisses, elles éclairent des femmes qui doivent soulever, de temps en temps, des couvercles de marmites, des enfants qui viennent de faire quatre kilomètres pour rentrer de l’école du chef-lieu de canton et qui apprennent leur leçon pour le lendemain, des hommes qui, leur journée finie, sont étonnés de se sentir assis, les bras inoccupés. Elles éclairent tous ceux qui se calfeutrent dans le repos des veillées au coin du feu. Vienne l’hiver! On l’attend avec du bois sous les hangars et des fagots dans les greniers. Qu’il se hâte, au contraire! Qu’il ramène les carillons de Noël, le premier Janvier où l’on ne fait que boire la goutte les uns chez les autres, et les nuits où, quand il passe au coin des bois, le vent hurle avec les loups!

Dans la ville les lumières sont groupées. Presque toutes les maisons se touchent, celles surtout de la grand’rue qui forment deux haies imposantes entre lesquelles défilent processions, enterrements, retraites aux flambeaux du quatorze Juillet et cortèges de noces. Elles sont même groupées par quartiers. Il fait plus clair sur la place, où vivent des commerçants et des riches, qu’au Vieux-Château où l’on ne trouve guère que des journaliers, des bûcherons, et des pauvres qui n’ont seulement pas le courage de travailler. Misérables ou rentiers, tous, la nuit venue, se rassemblent par familles autour de la lumière: lampe ou bougie. Tous ceux de la ville, comme ceux des villages et ceux des fermes isolées dans la plaine, trouvent la paix entre quatre murs crépis à la chaux ou lambrissés, sous des plafonds aux solives vermoulues ou enduits de stuc immaculé. Ils ne pensent pas à ceux qui n’ont ni maison ni cabane, dont les pieds s’enfoncent dans la boue, qui font sonner, de leurs bâtons et de leurs sabots, les routes gelées, et qui, l’été, sont tout blancs de poussière.

* * * * *

J’en ai connu beaucoup. Par exemple les petits Savoyards que l’on appelle chez nous des «ramonats». Si petits qu’ils fussent, ils me faisaient l’effet de savoir beaucoup de choses parce qu’ils venaient de très loin, peut-être du sommet des collines qui bornent l’horizon occidental? Ils n’avaient pas le même accent que nous, et ils savaient trouver leur chemin dans les obscures cheminées. Ils étaient très grands pour moi, puisqu’ils pouvaient monter très haut.

J’avais peur quand je les voyais entrer, parce qu’ils avaient, quoique tout jeunes, la figure aussi noire que de vieux charbonniers. Et tout le monde sait que les vieux charbonniers ne sortent des bois, avec leurs mulets, que pour faire des rafles d’enfants qu’ils emportent dans des sacs. Deux grands chiens jaunes, tantôt, la langue pendante, marchaient de chaque côté de la colonne, et tantôt aboyaient en mordant au jarret les mulets indisciplinés. Cependant, lorsqu’il était descendu de la cheminée, je faisais mon possible pour que le petit ramonât eût, en plus de son salaire, un verre de vin, du fromage et du pain. Enlevant son bonnet noir de suie, il redevenait un enfant comme moi, mais qui était déjà--si tôt!--obligé de gagner sa vie. Je ne pensais guère alors qu’un jour viendrait où je ferais comme lui. J’en ai connu un qui faisait danser au son de la vielle une marmotte. La marmotte dansait de son mieux, ce qui ne veut pas dire que ce dût être très bien, mais elle faisait ce qu’elle pouvait, et c’était touchant. Brave petite bête qui comprenait que, pour vivre, il faut forcer son talent et danser lorsque l’on aurait peut-être envie de pleurer. Dans les Alpes, tranquille, elle habitait une maison tapissée de mousse et de foin, ne demandant rien à personne, sage qui sait se contenter de peu. Mais un chien l’a dérangée. On l’a prise. On lui a fait traverser des pays dont elle ne saura jamais les noms. La voici devant moi, malheureuse, mais se trémoussant au son de la vielle. Le petit Savoyard qui la fait danser est bien malheureux aussi. C’est plusieurs années après que j’ai lu ces lignes émouvantes du grand Lamartine: