Socrate et sa femme

Chapter 1

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SOCRATE ET SA FEMME

Comédie par THÉODORE DE BANVILLE

TROISIÈME ÉDITION, PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRÈRES, 3, RUE AUBER, 3

1886

COMÉDIE EN UN ACTE Représentée pour la première fois, à Paris, à la Comédie-Française, le mercredi 2 décembre 1885.

DU MÊME AUTEUR

LE BEAU LÉANDRE, comédie en un acte, en vers. LE COUSIN DU ROI, comédie en un acte, en vers. DIANE AU BOIS, comédie en deux actes, en vers. LE FEUILLETON D'ARISTOPHANE, pièce en un acte, en vers. LES FOURBERIES DE NÉRINE, comédie en un acte, en vers. GRINGOIRE, comédie en un acte, en prose. LA POMME, comédie en un acte, en vers.

PRÉFACE de THÉODORE DE BANVILLE

Que de dettes j'ai, non pas à payer, ce qui serait impossible, mais à reconnaître, avec la plus vive gratitude!

À mon cher confrère, M. Jules Claretie, à l'écrivain, au romancier, au journaliste, au critique d'art, à l'auteur dramatique mille fois applaudi qui administre aujourd'hui la Comédie-Française, je dois les plus affectueux remerciements, et je les lui offre ici du fond du coeur. Le jour même de son entrée en fonctions, avant tout autre soin, il m'a écrit de venir lire aux comédiens _Socrate et sa Femme_, voulant tout de suite affirmer sa prédilection pour la Poésie, en accueillant un de ses plus humbles dévots, qui est en même temps un des plus obstinés et des plus fidèles. D'accord avec le Comité de la Comédie, il m'a donné une hospitalité fraternelle, et il a mis à ma disposition son goût exquis, ses conseils, et toutes les ressources qu'offre le premier théâtre du monde.

Que ne dois-je pas à M. Coquelin! Non seulement il a joué le personnage de Socrate en grand comédien, exprimant la sagesse, l'ironie, la bonté, la superbe éloquence du philosophe, bien mieux que je n'avais su le faire; mais il a adopté ma comédie, il l'a mise en scène; il en a insufflé la pensée et l'âme à ses camarades, heureux d'écouter les conseils de sa jeune expérience, et certes, je puis dire que ce petit poème est à lui autant qu'à moi.

Madame Jeanne Samary pleine de verve, d'esprit, d'ingéniosité, de finesse, d'emportement lyrique, est une Xantippe absolument parfaite, et mademoiselle Tholer a la beauté, la grâce ingénue, le charme vainqueur dont j'avais tenté de parer la figure de Myrrhine. L'importance que j'avais dû nécessairement donner aux personnages de Socrate, de Xantippe et de Myrrhine, m'a contraint à me contenter d'esquisser les autres. Les excellents artistes qui ont bien voulu s'en charger, mesdemoiselles Martin et Persoons, MM. Joliet, Gravollet, Falconnier et Hamel, les ont interprétés de façon à en accentuer la vie et le relief.

Le public de la Comédie-Française, si intuitif, si délicatement artiste, a applaudi, dans _Socrate et sa femme_, non seulement les intentions comiques, mais aussi les plus subtiles combinaisons d'harmonie et de rimes, attestant ainsi une fois de plus combien il aime la Poésie au théâtre, pourvu qu'elle soit émue et sincère.

T. B.

À L'AMI DE TOUTE MA VIE AU CRITIQUE ÉMINENT À L'ÉRUDIT, AU SAGACE HISTORIEN

AUGUSTE VITU

CETTE COMÉDIE EST FRATERNELLEMENT DÉDIÉE

T. B.

PERSONNAGES

SOCRATE, M. COQUELIN. XANTIPPE, Mme JEANNE SAMARY. MYRRHINE, Mlle THOLER. ANTISTHÈNES, M. JOLIET. PRAXIAS, M. GRAVOLLET. EUPOLIS, M. FALCONNIER. DRACÈS, M. HAMEL. MÉLITTA, Mlle MARTIN. BACCHIS, Mlle PERSOONS.

_La scène est à Athènes, dans la maison de Socrate, en l'an 429 avant Jésus-Christ._

Le théâtre représente la petite cour intérieure de la maison de Socrate. Devant le mur de droite et celui de gauche, percés chacun d'une porte donnant sur les appartements, règne une rangée de colonnettes en bois, soutenant une corniche avancée. Le mur du fond, épais et percé d'une porte qui s'ouvre sur le vestibule, est surmonté d'une petite terrasse sur laquelle fleurissent des myrtes et des lauriers-roses. À gauche du spectateur, quelques chaises avec leurs coussins; à droite, une table et un lit de repos. Au lever du rideau, Socrate debout et immobile, parle lentement et avec le regard fixe, comme absorbé par une vision intérieure.

SCÈNE PREMIÈRE

SOCRATE, puis XANTIPPE.

SOCRATE.

Le corps, hideux et vil, subit tous les désastres; Mais l'âme suit le vol redoutable des astres Et, comme eux, plane aussi dans le ciel radieux; Comme un monstre effrayant et divin, couvert d'yeux, Elle vit dans la nuit et dans l'horreur sublime Du chaos sombre et dans le néant de l'abîme, Et contre la mort même elle trouve un abri Dans sa propre vertu.

XANTIPPE, _entrant et appelant Socrate d'une voix forte._

Socrate! mon mari!

_Criant plus fort._

Socrate!

_À part._

Autant vaudrait appeler une souche!

_S'avançant sur le devant de la scène, et parlant au public._

Citoyens, voilà comme il est. Rien ne le touche. Une fois, on l'a vu demeurer, d'un soleil Jusqu'à l'autre, à la pierre immobile pareil, Absorbé dans son rêve, et sans changer de pose Pour la nuit noire ou pour l'aurore au voile rose. Moi, dans ces moments-là, j'étouffe. Il y parait. Ce songeur, ce dormeur éveillé, qui croirait Que c'est un homme jeune, et que sa femme est jeune? Il ne sait même pas s'il s'enivre ou s'il jeûne. Socrate a quarante ans, à peine. Il est subtil En effet, j'en conviens; mais que deviendra-t-il, Ce fou, dont le regard voltige dans la nue, Quand il aura neigé sur sa tête chenue? Il n'entend rien. Je vais, je viens, je ris, je cours, Je parle; il se soucie autant de mes discours Que du murmure d'une abeille sur l'Hymette. Mais patience; puisqu'il veut que je m'y mette, Je m'en vais lui parler d'une telle façon Que de ma voix sans doute il entendra le son.

_Criant. À Socrate,_

Socrate! Vagabond! Traître! Cruel! Bigame! Sycophante! Voleur!

SOCRATE, _s'éveillant de son rêve. Très doucement._

Ce n'est rien, c'est ma femme.

XANTIPPE.

Par Hécate! J'en sais de belles!

SOCRATE.

Ah! vraiment?

XANTIPPE.

Alcibiade, pris d'un sage mouvement, T'offre un présent d'argent et d'or. Tu le renvoies.

SOCRATE.

C'est dans notre vertu qu'il faut trouver des joies.

XANTIPPE.

Charmide envoie ici des esclaves, afin Qu'ils travaillent pour nous; mais toi, le trait est fin, Tu les chasses d'ici, car toujours tu me braves.

SOCRATE.

Pas du tout. Qu'avions-nous besoin de ces esclaves?

XANTIPPE.

Le gain de leur labeur eût accru notre bien.

SOCRATE.

Il est riche, celui qui n'a besoin de rien.

XANTIPPE.

Et que mangerons-nous? Du vent? De la fumée? Toi, l'on te voit, selon ta vie accoutumée, Enseignant aux passants l'art subtil de savoir Prouver que, si le noir est blanc, le blanc est noir. Encor, s'ils te payaient les mots avec largesse, Et si tu leur vendais trois drachmes la sagesse! Mais non, tu n'es pas fier, tu professes debout, Et tu vends ton savoir ce qu'il vaut: rien du tout! Tu ne veux même pas que l'on t'appelle: Maître.

SOCRATE.

Que celui-là se nomme ainsi, qui le croit être.

XANTIPPE.

Le beau métier! Retourne aux leçons d'où tu viens, Pérore. Garde un bras en l'air, les citoyens. Qu'on pousse vers le Pnyx avec la corde rouge. Vas-y donc. J'aime à voir une roche qui bouge. Va-t'en donc enseigner que, pétri de limon, L'homme dans son esprit, cache un subtil démon Qui du bien et du mal devine le principe. Vas-y! Pourquoi n'y vas-tu pas?

SOCRATE, sortant. _Avec une extrême douceur._

J'y vais, Xantippe.

SCÈNE II

XANTIPPE.

J'enrage. Le voilà parti, calme, et d'un pas Toujours égal et sûr. Non, je ne connais pas De misères qui soient plus tristes que les miennes!

_S'adressant au public._

Comprenez-vous cela, femmes athéniennes? Un mari détaché de tout, que rien ne peut Irriter, puisque nulle injure ne l'émeut! Ah! parmi vous, traînant ma rage inassouvie, Mes soeurs, il n'en est pas une que je n'envie. Vos maris sont prudents; ils vous donnent, dit-on, Sur le dos et les reins de bons coups de bâton. Si vous les trompez, ils vous battent. C'est la mode. Mais, après, quel plaisir quand on se raccommode, Et comme il semble doux à vos coeurs apaisés, Lorsque les coups ont plu, qu'il pleuve des baisers! Mais seule parmi vous, je n'aurai nul salaire, Hélas! puisque mon ours n'est jamais en colère. J'ai beau crier, hurler; quand j'exhale mon fiel, Il dit: «Bon. Ce n'est rien, c'est un orage au ciel, Cela passera.» Mais je n'ai pas l'âme ingrate. J'en ferai tant, tant, tant, qu'il faudra que Socrate S'émeuve aussi, dussé-je enfin prendre un tison, Et mettre un jour le feu, moi-même, à la maison! Qu'on puisse voir alors, sous le mur qui flamboie, Rugir mon philosophe, et moi crever de joie!

_Apercevant Socrate qui s'avance, entouré d'amis, de femmes et de citoyens._

On vient. C'est lui, traînant à ses talons des tas De gens, de tous les bourgs et de tous les états. Troupeau de fous! Pour mieux leur montrer ma science. Je les laisse d'abord entrer sans défiance; Puis je leur ferai voir ce que les Dieux ont mis De colère dans ma poitrine!

SCÈNE III

SOCRATE, DRACÈS, ANTISTHÈNES, PRAXIAS, EUPOLIS, MÉLITTA, BACCHIS, Citoyens et Femmes d'Athènes

SOCRATE, _entrant, au milieu d'une foule attentive et respectueuse._

Chers amis, Entrez. C'est bien le moins qu'ici je vous reçoive.

_Montrant la table, où un esclave dispose des amphores et des coupes._

Voici du vin vieux; si quelqu'un a soif, qu'il boive, Et si quelqu'un de vous a soif de vérité, Qu'il écoute. Je parle avec sincérité.

DRACÈS.

Oui, parle-nous, car seul, pendant ces jours funèbres, Tu tiens le clair flambeau qui luit dans les ténèbres. Qui t'écoute est savant et marche avec le jour. Pour moi, Dracès, bien vite oubliant tout, l'amour Et mon champ caressé par la vague marine, Je quitte ma maison et ma chère Myrrhine, Et je te suis.

SOCRATE, _à Dracès_.

Vraiment, c'est trop de zèle, ami.

_Aux Athéniens._

Cependant, éveillons notre esprit endormi.

_À Antisthènes._

Ne demandais-tu pas, tout à l'heure, Antisthènes, Si nous devons porter, vivants, le deuil d'Athènes?

ANTISTHÈNES.

Que faut-il faire? Par un élan de lion, En vain nous avons pris Égine et Solion,

EUPOLIS.

Ravagé l'Argolide,

DRACÈS.

Et pour la cause sainte Chassé les ennemis dans les eaux de Zacinthe.

EUPOLIS.

Nous avons eu la guerre hier et nous l'aurons Demain!

ANTISTHÈNES.

Vainqueurs, portant des lauriers sur nos fronts, Archidamos nous prit dans ses serres hautaines,

DRACÈS.

Et nous avons pu voir la peste dans Athènes!

ANTISTHÈNES.

Donc, le temps est venu d'être austères.

EUPOLIS.

Laissons À d'autres plus heureux les festins,

DRACÈS.

Les chansons,

ANTISTHÈNES.

Les joyaux d'or,

EUPOLIS.

Les arts qui firent notre gloire,

DRACÈS.

Et l'orgueil de tailler des figures d'ivoire.

ANTISTHÈNES.

Et la Lyre!

SOCRATE, _avec ironie_.

C'est là votre sagesse!

_À Praxias

Et toi, Praxias, que dis-tu?

PRAXIAS.

Je dis que notre loi, C'est d'être des héros ivres de poésie; Donc, ne renversons pas le vase d'ambroisie Où s'abreuve le pur génie athénien! Guerriers, songeons à l'art aussi.

SOCRATE.

Tu parles bien, Statuaire! car Sparte à la rude mamelle Rirait de nous, amis, si nous faisions comme elle; Si vous, Athéniens, l'élégance, l'esprit, Le bon sens ironique et la grâce qui rit, Poêtes et sculpteurs, maîtres en toutes choses, Vous dont le chant ailé court dans les lauriers-roses, Vous lui donniez un jour le plaisir de vous voir Sous des habits grossiers mangeant le brouet noir! Quel que soit notre sort, victoires ou défaites, Imposons-lui nos chants, nos modes et nos fêtes; Toi, Praxias, tes Dieux à la blancheur de lys, Et toi, ta comédie au beau rire, Eupolis, Et vous, votre parure et vos robes, ô femmes! Car, puisque par ses dons toujours nous triomphâmes, N'empêchons pas chez nous la Grâce de fleurir. Rions, et soyons ceux qui veulent bien mourir. Soyons Athéniens! Si quelqu'un examine Les enfants des héros qui firent Salamine, Qu'il reconnaisse en nous ces hommes surhumains! Lorsque l'invasion marchait dans nos chemins, Affreuse, et que les Dieux eux-mêmes étaient tristes, Qui sut le mieux mourir parmi nous? Les artistes. Et plus d'un tomba, jeune et l'oeil étincelant, Dont une Muse avait baisé le front sanglant! Alors que Xercès, fou de sa gloire emphatique, Jetait des millions de guerriers sur l'Attique, Quand l'Asie en fureur inondait tous nos champs, Le peintre, le sculpteur, le poète aux doux chants, Ô Pallas! ont bien su combattre pour ta ville; Et ce fut un soldat fidèle, cet Eschyle Dont la tombe ne dit qu'un mot, selon ses voeux, C'est qu'il fut bien connu du Mède aux longs cheveux. Ah! quand nous marcherons dans les noires mêlées, Songeons dans notre esprit aux divins propylées, Et représentons-nous les temples radieux Où Phidias, brillant de gloire, a mis les Dieux. Oui, pour que la victoire, amis, nous soit aisée, Il faut, cela convient aux enfants de Thésée, Faire à l'heure présente ainsi qu'auparavant. Car Sophocle est vivant! Euripide est vivant! Et déjà le laurier d'Eschyle orne leurs têtes. Allons donc au théâtre apprendre des poètes Comment dans un pays grandi par les revers Les belles actions renaissent des beaux vers. Soyons tels que le jour où le trépas rapide Viendra prendre Alcamène ou le jeune Euripide, On ait assez parlé de ce grand citoyen En écrivant de lui: C'est un Athénien. Les Dieux, dont la colère agite ma parole, Nous regardent, baignés d'azur, sur l'Acropole: À l'oeuvre donc, vous tous, pinceau, lyre, ciseau, Et toi qui fais le fil pourpré, savant fuseau! Semons le blé, faisons grandir la fleur et l'arbre, Chantons les demi-dieux géants, taillons le marbre, Et gardons la pensée austère de nos morts, Car, étant les plus grands, nous serons les plus forts, Et nous ferons ainsi des conquêtes certaines.

TOUS.

Il a raison. Vive Socrate!

SOCRATE.

Vive Athènes!

_Levant sa coupe pleine_,

Et maintenant, buvons. Invoquons sans terreur La clarté du bon sens qui dissipe l'erreur; Comme Athènè, l'éclair, fond la nue et dissipe L'obscurité!

PRAXIAS, _levant sa coupe_.

Buvons!

MÉLITTA, _de même_.

À Socrate!

_Au moment où tous les auditeurs du maître se joignent à Mélitta et l'acclament avec admiration, entre Xantippe, menaçante et furieuse._

SCÈNE IV

SOCRATE, ANTISTHÈNES, PRAXIAS, EUPOLIS, DRACÈS, MÉLITTA, BACCHIS, XANTIPPE, Citoyens et Femmes d'Athènes

XANTIPPE.

Et Xantippe! On ne l'invite pas?

ANTISTHÈNES.

Bonne Xantippe, bois Avec nous.

XANTIPPE.

Pourquoi pas avec les loups des bois? Qu'apportez-vous ici? Du blé? Du vin? De l'huile? Non? Vous n'apportez rien! Prendre est moins difficile Hors d'ici, fainéants! bavards! Corinthiens!

SOCRATE.

Ma femme!

XANTIPPE.

Hors d'ici!

_Jetant à la volée les amphores et les coupes_

Tiens, les amphores! Tiens, Les coupes!

_Renversant la table._

Tiens!

BACCHIS.

Voici que la table est par terre

XANTIPPE.

C'est ma table. Ce n'est pas moi qu'on fera taire. Courtisanes, et toi, ridicule artisan, Philosophes, diseurs de rien, allez-vous-en!

MÉLITTA.

Quels cris fougueux!

EUPOLIS.

La Peur voltige sur sa trace.

DRACÈS.

Partons!

PRAXIAS.

Elle a l'aspect riant d'un soldat thrace.

ANTISTHÈNES.

Elle est brave!

BACCHIS.

Elle eut fait merveille à Marathon.

EUPOLIS.

Cependant je comprends le roi Zeus qui, dit-on, Pendit au haut du ciel environné de brume Sa brave femme, ayant à ses pieds une enclume!

DRACÈS.

Partons vite!

BACCHIS.

Au revoir, Socrate.

PRAXIAS.

Que les Dieux Te gardent!

SOCRATE.

J'offre ici tout ce que j'ai de mieux, Amis! Mon meilleur vin, la vérité suprême, Je vous les ai donnés de bon coeur, et de même Pour votre hôtesse, car ici rien n'est changé, Je ne puis vous offrir que la femme que j'ai! Elle est très bonne au fond, revenez tout à l'heure Comme le ciel changeant tour à tour rit et pleure, Elle va s'adoucir, les orages sont courts, Et nous pourrons alors reprendre ce discours. Venez, amis.

XANTIPPE, _bousculant et chassant les hôtes de Socrate_.

Allez, ses amis! Folle engeance, Hors d'ici! Troupeau fait de vice et d'indigence, Qui ne dit jamais «Non» quand ce bavard dit «Si», Allez-vous-en! Partez! Hors d'ici! Hors d'ici, Honnêtes gens!

_Tous les auditeurs du philosophe sortent, chassés par Xantippe; Socrate les guide et les accompagne_.

SCÈNE V

XANTIPPE, _puis_ MYRRHINE.

XANTIPPE, _consternée_.

J'en ai des pleurs sous la paupière. Il ne s'est pas du tout fâché. C'est une pierre. Ah! j'ai beau faire, et c'est en vain que mon sang bout: Je ne sais quel effort tenter; je suis à bout D'inventions.

_Apercevant Myrrhine_.

Quelle est cette femme si belle Qui vient chez nous?

MYRRHINE.

Salut, Xantippe! Je m'appelle Myrrhine, et je veux voir Socrate.

XANTIPPE.

Bien. Tu veux! Mais moi, je ne veux pas. La belle aux blonds cheveux, Socrate n'est pas là.

_Myrrhine veut parler, Xantippe l'arrête_.

C'est bon.

MYRRHINE.

Mais...

XANTIPPE.

Par Aglaure! C'en est assez. Ta bouche en fleur, tu peux la clore.

MYRRHINE.

Il faut...

XANTIPPE.

Il ne faut rien du tout. Je te connais, Myrrhine! ainsi que tes pareilles. Tu venais, Comme les autres, dis, lui verser le mélange De miel et de nectar, la trompeuse louange! Grand merci. Mon mari n'est pas à marier.

MYRRHINE.

Flatter Socrate! Moi! je viens l'injurier.

XANTIPPE, _tout à coup radoucie_.

C'est autre chose.

MYRRHINE.

J'ai la rage en ma poitrine.

XANTIPPE.

Se peut-il! conte-moi cela, bonne Myrrhine. L'injurier! Socrate est là. Tu le verras.

MYRRHINE.

Grâce à lui, mon mari s'est enfui de mes bras. Oui, mon mari, Dracès d'Anagyre!

XANTIPPE.

Un bel homme, Je crois?

MYRRHINE.

Beau, patient, travailleur, bâti comme Hercule, et qui naguère, avec des soins touchants, Savait plaire à sa femme et cultiver ses champs. C'est de philosophie à présent qu'il s'affame.

XANTIPPE.

Il néglige son champ, j'imagine?

MYRRHINE.

Et sa femme.

XANTIPPE.

Pauvre Myrrhine! Encor si Dracès était laid!

MYRRHINE.

Un jour, il entendit Socrate qui parlait D'immortalité, sous les lauriers du Céphise. Dans la foule mêlé, Dracès eut l'âme prise.

XANTIPPE.

Comme les autres! Va, nul homme ne vaut rien.

MYRRHINE.

Depuis ce jour, il suit Socrate comme un chien. Dès le matin, sous les portiques, au Poecile, On peut voir à sa suite errer mon imbécile. Cependant, l'héritage où sa vigne fleurit, Son verger, son jardin...

XANTIPPE.

Sa femme...

MYRRHINE.

Tout périt. Oui, Dracès, n'est-ce pas que la chose est indigne? M'abandonne.

XANTIPPE.

Et tu veux qu'il retourne à sa vigne!

MYRRHINE.

Mais je verrai Socrate. On dit qu'il est moqueur, Tant mieux. Je lui dirai ce que j'ai sur le coeur.

XANTIPPE.

Fort bien.

MYRRHINE.

Il entendra mes plaintes.

XANTIPPE.

À merveille, Ma soeur.

MYRRHINE.

Qu'il n'aille pas faire la sourde oreille! S'il pense que je vais jeûner pour ses beaux yeux, Je lui montrerai bien qu'il se trompe.

XANTIPPE.

Tant mieux.

MYRRHINE.

Peur des phrases! J'ai mieux que cela, je m'en flatte.

XANTIPPE.

Va, tempête, gémis, crie, accable Socrate! J'y consens, moi qu'il fuit, discourant et rêvant, Pour lire des mots creux, sous la nue et le vent, Aux gens de Munychie ou du port de Phalère. Ne faiblis pas. Lorsqu'il sera bien en colère, Alors, appelle-moi, ma chère, nous rirons! Les hommes, crois-le bien, seraient moins fanfarons, Si le mors leur blessait la bouche et la narine. Voilà Socrate. Il vient. Du courage, Myrrhine. Attaque-le sans peur et d'un front aguerri. Déchire à belles dents! Mords!

_Elle rentre dans la maison._

SCÈNE VI

MYRRHINE, SOCRATE.

MYRRHINE.

Rends-moi mon mari, Socrate!

SOCRATE.

Qui? Dracès?

MYRRHINE.

Oui.

SOCRATE.

Tu l'auras sans doute Égaré par hasard, comme on perd sur sa route Des pièces de monnaie ou des bijoux de prix? Dis, c'est bien cela?

MYRRHINE, _avec colère_.

Non. C'est toi qui me l'a pris! C'est toi qu'il suit avec une espérance folle, Cherchant tes yeux, buvant longuement ta parole, Écoutant tes discours rusés dont il a faim, Et te suivant au bord de l'Ilissos, afin D'apprendre la sagesse. Ô démence!

SOCRATE.

Myrrhine, En toi le beau Dracès a la beauté divine, Les cheveux ruisselants, la lèvre qui fleurit...--

MYRRHINE.

Que va-t-il donc chercher ailleurs!

SOCRATE.

C'est un esprit Qui, par un entretien sérieux ou futile, L'enveloppe à son gré d'une flamme subtile; C'est la pensée, ainsi qu'un grand aigle irrité Fuyant vers la justice et vers la vérité. Si tu veux près de toi le retenir, ô femme! Que ne lui montres-tu ton esprit et ton âme?

MYRRHINE, _surprise_.

Que dis-tu?

SOCRATE.

Les beaux fruits de pourpre, les raisins Que le soleil mûrit, sur les coteaux voisins, Les mets bien apprêtés, les figues de l'Attique, Le vin, qui met en nous la gaité prophétique, Tous ces trésors si chers à l'homme extasié, Le laissent froid, sitôt qu'il est rassasié, Et, nous pouvons le voir chez toute créature, C'est l'esprit qui demande alors sa nourriture.

MYRRHINE.

Mais...

SOCRATE.

Lorsqu'il te prit, vierge en pleine floraison, N'est-ce pas que Dracès restait à la maison? Du moins on me l'a dit. Faut-il que je le croie?

MYRRHINE.

Certes, il y restait.

SOCRATE.

Sans tristesse?

MYRRHINE.

Avec joie.

SOCRATE.

Eh bien! qu'y faisait-il, Myrrhine?

MYRRHINE.

Il m'admirait. «Ô cheveux plus touffus que l'épaisse forêt, Ors, pourpres et blancheurs dignes d'une déesse, S'écriait-il, je veux vous contempler sans cesse, Ô beautés où le ciel mit son divin reflet!» Socrate, en ce temps-là, c'est ainsi qu'il parlait, Car mon Dracès alors n'était pas un rebelle.

SOCRATE.

Et que faisais-tu?

MYRRHINE.

Moi? Je tâchais d'être belle.

SOCRATE.

Ah!

MYRRHINE.

Pour lui plaire, afin d'obéir à ses voeux, Longuement je baignais d'essences mes cheveux, Je me parais de fins tissus qu'un souffle emporte!

SOCRATE.

Bon. Mais lorsque Dracès t'admirait de la sorte, Après ces longs moments à tes genoux passés, Que lui disais-tu?

MYRRHINE, _ingénûment_.

Rien.

SOCRATE.

Rien? Ce n'est pas assez.

MYRRHINE.

Plus tard, lorsque Dracès qui me fuit et m'oublie, Te suivait déjà, plein de sa triste folie, Souvent il m'a voulu redire tes discours. Je lui disais: «Ami, les heures et les jours Sont rapides; pourquoi tous ces propos frivoles? Si tu me trouves belle, à quoi bon des paroles?» N'avais-je pas raison?

SOCRATE.

Si fait! Peut-être. Mais On peut s'entendre mal en ne parlant jamais. Ô Myrrhine, dans Cypre, île de fleurs vêtue, On vit un statuaire épris de sa statue; Mais, par bonheur, Cypris vint à passer par là, Si bien que Galatée eut une âme et parla. Sans quoi Pygmalion l'eût bien vite laissée. Ta robe est de couleurs charmantes nuancée; Mais on épouserait les roses des jardins, Si les roses, pour nous oubliant leurs dédains, Ouvraient pour nous ravir leurs corolles sacrées, Et nous parlaient, après qu'on les a respirées! Toi, cependant, qui peux charmer avec la voix, Ainsi que Philomèle errante au fond des bois, Tu disais: «À quoi bon? Dracès est un pauvre homme, Robuste, mais naïf. Pourvu qu'il voie, en somme, Briller mes yeux de flamme aux étoiles pareils, Et le soleil jouer dans mes cheveux vermeils, Il ne faut rien de plus à ce coeur qui s'ignore.» Eh bien! il a besoin de quelque chose encore! Ses yeux, si longtemps clos, sont désireux de voir: Il cherche enfin quelle est la règle du devoir, À quoi sert notre mort, à quoi sert notre vie; Et moi, pour endormir sa soif inassouvie, Je lui fais voir, assis à l'immortel festin, L'homme libre, ouvrier de son libre destin!

_Avec une douceur persuasive_.

Mais pour guider nos pas dans l'obscur labyrinthe, Qui vaut une Ariane, avec sa douce plainte?

MYRRHINE.

Je te comprends.

SOCRATE.