Sixtine: roman de la vie cérébrale
Chapter 18
O pourpiers de mon frère, pourpiers d'or, fleurs d'Anhour Mon corps en joie frisonne quand tu m'as fait l'amour, Puis je m'endors paisible au pied des tournesols. Je veux resplendir telle que les flèches de Hor: Viens, le kupi embaume les secrets de mon corps, Le hesteb teint mes ongles, mes yeux ont le kohol. O maître de mon coeur, qu'elle est belle, mon heure! C'est de l'éternité quand ton baiser m'effleure, Mon coeur, mon coeur s'élève, ah! si haut qu'il s'envole.
Armoises de mon frère, ô floraisons sanglantes, Viens, je suis l'Amm où croît toute plante odorante, La vue de ton amour me rend trois fois plus belle. Je suis le champ royal où ta faveur moissonne, Viens vers les acacias, vers les palmiers d'Ammonn: Je veux t'aimera l'ombre bleue de leurs flabelles. Je veux encore t'aimer sous les yeux roux de Phrâ Et boire les délices du vin pur de ta voix, Car ta voix rafraîchit et grise comme Elel.
O marjolaines de mon frère, ô marjolaines, Quand ta main comme un oiseau sacré se promène En mon jardin paré de lys et de sesnis, Quand tu manges le miel doré de mes mamelles Quand ta bouche bourdonne ainsi qu'un vol d'abeilles Et se pose et se tait sur mon ventre fleuri, Ah! je meurs, je m'en vais, je m'effuse en tes bras Comme une source vive pleine de nymphéas, Armoises, marjolaines, pourpiers, fleurs de ma vie!
Ensuite, Hubert rentra chez lui, vérifia quelques terminologies, se coucha.
Très accalmi, à la lueur d'une petite lampe, il lut la lettre de Sixtine.
XXXIX.--LA CLEF DU COFFRET
«Figurez-vous que cette clef!... Nous poserons d'abord le coffret fermé entre nous deux, puis nous l'ouvrirons, puis nous verrons... Je voudrais qu'il ne contienne rien... rien du tout...»
GOETHE, _Wilhem Meister_, t. II, liv. III. ch. II.
«_Nice, Vendredi_.
Adieu.
Cela vous fera un roman sans conclusion, à la moderne,--car vous l'écrirez, n'est-ce pas? Sinon, à quoi bon? Et ainsi l'ombre fugitive s'arrêtera un instant et les passances vaines se réaliseront--oh! bien relativement--au souffle créateur de l'Art.
Sans conclusion,--à moins que la Logique ne vous impose des devoirs supérieurs.
Sans conclusion,--mais je n'ai pas la cruauté, vous sachant dénué d'imagination, de vous laisser la torture de courir en vain après la solution des deux ou trois inquiétudes que firent surgir en votre esprit mes paroles inconsidérées. Je tiens donc à vous expliquer les quelques mystères--psychologiques et antres--qui pourraient troubler la sérénité de vos matins.
D'abord, comment je suis partie? Ah! ne me le demandez pas, je ne le sais plus,--mais c'est irrévocable.
Que voulez-vous? Il m'a prise. Il fallait me prendre. Vous l'ai-je assez dit qu'il fallait me prendre et capter par de la force et de la ruse le vol de ma volonté? Il y a de si belles stratégies qu'on se rend, non à bout de résistances, mais parce que le coup est si bien joué que cela fait plaisir. Ah! vous croyez les femmes insensibles à l'Art? Enfin, cela est clair: il m'a prise.
Nous valsions. Il m'emportait: Emporte-moi où tu voudras!--C'est la première condescendance que, mentalement, je lui faisais.
C'était vers l'heure où la griserie du bal commençait à s'évaporer, à me laisser songer aux joies du sommeil. Il me demanda l'honneur (voyez, rien de prémédité, l'honneur) de me reconduire, juste au moment, où désirant partir, je craignais de partir et après l'éblouissement de me trouver seule dans la nuit. J'acceptai et l'envoyai s'assurer d'une voiture et m'y attendre. Mais il se trouva que je m'amusais encore; il dut se passer des heures. Enfin, je m'enfuis comme Cendrillon.
Je lui avais dit d'attendre, il attendait.
Tout cela, je le crains, n'explique rien, mais la suite est bien plus inexplicable encore. Enfin, je ne veux que me justifier de tout complot et vous convaincre de ma parfaite innocence. Ce fut lui, ce pouvait être vous,--et je croyais que cela serait vous.
Voyons, est-ce ma faute? La fleur appartient à qui la cueille.
Je puis bien vous l'avouer, à cette heure. Obscurément, je vous aimai. Ah! ça en dit long! Mais vous n'avez projeté aucune lumière sur ce confus crépuscule. Oui, des tentatives, des essais, des à peu près, des presque, etc., de quoi faire un traité sur l'Indécision analytique,--et puis quoi? Enfin, vous ne m'avez pas prise, vous!
Pourquoi je n'y ai pas mis de bonne volonté? Ah! ce n'est pas dans nos habitudes de femmes, et, je vous l'ai déjà dit, il me semble, je fus trop punie d'un premier choix pour en faire un second. Maintenant, c'est comme dans les romances: A la grâce de Dieu! Et pas de responsabilité.
(J'avoue qu'il s'en est fallu de peu que notre intronisation ne s'accomplît, mais il y a des moments où deviennent féroces les pudeurs les plus raisonneuses. Voyons, vous vous êtes tenu tranquille jusqu'alors, ou presque, arrêté au premier signe, désarmé au premier geste et ce jour, vous insistez! Ne dites pas que je vous encourageai, car vous n'ignorez pas (vous qui savez si bien les femmes) qu'il ne faut pas se fier à nos encouragements: ce sont des pièges, une manière de répétition, pour se rendre compte, hors du péril, comment cela se passerait un jour qu'on serait désarmée (prenez garde aux avances une autre fois et guettez si au coin des lèvres une raillerie ne s'est pas nichée); ce sont des manoeuvres préparatoires, assez amusantes, car même à ce jeu d'enfants, nous sommes sûres de vaincre sans alternatives: si notre partenaire s'enhardit, ô puissance de la parole! un mot le remet à sa place; s'il reste froid, nous avons cette consolation qu'après tout nous n'y perdons rien, puisque la conclusion est impossible.)
Donc j'épousai, ayant dix-huit ans, celui de mon élection: eh bien! mon grand amour d'avant fut de la haine après. Comment cette métamorphose de mes sentiments? Ce serait intéressant, n'est-ce pas? mais encore aujourd'hui j'en ignore le mécanisme. Je crois que je fus pareille aux enfants qui veulent un jouet, absolument, crient, trépignent, se convulsent en de vraies douleurs, et sitôt qu'ils le tiennent en leurs petites mains, le jugent, le jettent, songeant: ce n'est que ça? Celui que j'avais choisi n'était que ça. Il aimait ma chair et la dévorait en égoïste; il proférait d'immodestes plaisanteries, avilissait en lupercales des actes au delà desquels je sentais un infini et le possible dévoilement du mystère ineffable. Je me croyais la créatrice même de la Joie et mes gros désirs, mes désirs gros de sanglots avortaient en un travail d'ilote: je compris ma destination.
(Imaginez qu'un rire le prenait après, un rire nerveux qui durait des minutes, un rire à scandaliser l'Enfer!)
Oui, je compris ma destination et je la refusai. Je déniai une fois pour toutes le rôle de donneuse de plaisir et d'excitatrice aux effusions soulageantes. Je fermai ma porte, à jamais.
Eh bien, savez-vous ce qu'il advint? Ce monstre m'aimait et ne pouvait vivre sans se vautrer sur les gazons de mon corps, au soleil de mes yeux. Il me pria, me menaça, se fit esclave et chien: je fus sourde. Nous luttâmes maintes fois, mais j'avais avec la force de mes poignets, qui sont de fer, la force de ma volonté, qui est d'acier, et je le couchais à mes pieds et je le piétinais et je crachais sur son sexe. Cela dura une année, une longue et odieuse année.
Enfin, à l'anniversaire du premier refus, avec des larmes d'amour dans la voix, mais un certain calme assez noble, il me supplia encore, un revolver tourné vers sa poitrine: «--Non, jamais!» Il tomba, et je compris que ce n'était pas sa faute.
Vous trouverez la suite dans vos souvenirs:
Résolution de ne plus jamais choisir; résolution, en une seconde et telle occurrence, de me sacrifier, moi, en expiation du premier meurtre. Sur ces deux points, nous avons, je pense, épilogué jadis.
Voilà tout le poison que je versai, d'une inconsciente main.
(Ah! un jour vous m'avez bien refroidie, en hésitant à me garantir mon lendemain. Un oui net et spontané me jetait en vos bras immédiatement.)
_Samedi_.
Voici la légende de la chambre au portrait: «Tout homme qui couche dans cette chambre voit, au cours de la première nuit, la vieille glace verdie lui refléter le portrait de celle qu'il doit aimer. Il n'est mariage, il n'est fiançailles, il n'est liaison, il n'est serments qui tiennent: la magique image s'impose et c'est comme un envoûtement.»
Pouvais-je vous dire cela, même en riant?
Ah! il n'est pas écrit que la possession sera réciproque.
J'avoue que votre vision lunaire où je me reconnus, m'impressionna. Je vous crus longtemps destiné à me conquérir. La tradition ancienne et irraisonnable m'obsédait ainsi qu'une prophétie. Si vous l'aviez connue, dites? en quels rets de mystère vous me captiez! car les femmes courbent volontiers leurs caprices sous la Fatalité qui les sacre tragédiennes. Songez donc! Être l'élue des siècles et des obscurs décrets de la Nécessité! Tomber en des bras inévitables! Subir une exceptionnelle loi, fabriquée tout exprès! C'est ça qui vous rehausse l'état de femme et donne de la valeur au sexe.
Enfin, ô analytique romancier, vous n'avez su jouer de rien!
Vous l'écrirez, n'est-ce pas votre roman? Eh bien, je refuse de le lire, parce qu'il sera plein de naïvetés pénibles. Naturellement, vous glorifierez votre intelligence, votre sensibilité et votre connaissance des âmes, et puis de la négation, le détachement...
Pourquoi m'avez-vous désirée, alors? Si rien n'existe en dehors de vos imaginations, quel fantôme poursuiviez-vous? Il faudrait pourtant s'entendre et se renseigner sur la qualité des mensonges que l'on affronte. Quel réveil au harem des ombres, parmi les formes que vous avez assassinées, barbe-bleue de l'idéal! Les avez-vous comptées? Je suis la septième, à n'en pas douter, celle qui ouvre l'armoire aux secrets... «Et ils lui passèrent leur épée au travers du corps.» Ainsi la Vie a tué le Rêve. Adieu.»
_P.-S_. D'ailleurs, ce n'est pas, sachez-le, n'importe qui. M. Renaudeau va publier son drame--si émouvant, si plein de génie. L'autre soir, chez la comtesse, il me l'affirma. Et cela, malgré vous, bénévole méprisant, malgré vous qui l'aviez déprécié,--sans le connaître! Enfin, chacun... Enfin, enfin!»
XL.--LE REPOS FINAL
«Muchas vezes, Senor mio, considero que si con algo se puede sustentar el vivir sin vos, es en la soledad, porque descansa el alma con su descanso.»
SAINTE THERESE, _Exclamations de l'Ame à son Dieu_.
«Je me trompais, songeait Hubert à son réveil cette lettre est pleine d'intérêt, mais je ne puis comprendre ce besoin de me railler pendant six menues pages. Et puis me répéter à chaque ligne: «Si vous aviez su, si vous aviez pu!» Est-elle assez montée sur les échasses de son bonheur! Oui, elle est heureuse parce qu'un mâle s'est rué sur elle et l'a clouée à la croix. Ah! il faudra se relever, il faudra la porter, il faudra plier sous le faix. Ah! elle t'écrasera et ton amant montera dessus et trépignera dessus, car ce talion t'est dû.
Oh! je n'ai pas soif de vengeance et je ne désire pas me désaltérer au sang qui coulera de tes veines déchirées: je ne veux même plus te voir et je te ferme mon imagination.
Seulement... Ah! la malheureuse! Elle n'a pas l'air de se douter que je l'aimais! Tout, sous l'abri de métaphysiques passionnelles, se réduisait à une question d'adroite et décisive pénétration. Oui, l'amour, c'est de la menuiserie.
Et j'entre dans la grande absence, mais sans arrière-pensée. Je n'évoquerai pas les magies simplistes de Claudien Mamert, je les ai perfectionnées, mais ni de celles-là ni des miennes, je n'userai. La grande absence, comme on dit le grand désert, sans eau et sans amour. Marie l'Egyptienne y vécut quarante ans avec quatre petits pains qu'elle avait achetés à Jérusalem et où elle grignotait, quand elle avait trop faim. Moi de même, je rongerai mes souvenirs, mais sans excès et sans m'efforcer à de douloureuses représentations corporelles: je veux méditer en paix. Note bien, Sixtine, mon cher amour, que c'est de la grandeur d'âme, car je pourrais t'emporter sur mes épaules et te coucher sur le lit de ma caverne, où se voient des ossements d'hyènes mortes de faim. Tu vois que ça n'est pas gai. Aussi, je t'épargne cet exil. Pourtant, «tu dois savoir ce que c'est que la vision corporelle et tu te garderais bien lorsque tu penses à ton ami absent, de le croire réellement absent. Tu le penses et corporellement il t'apparaît, puisque c'est à son corps que tu penses (et comment le penser autrement, puisque le corps est le signe de son existence et de son humanité?). Et il s'érige en ta présence, et de même, à travers tous les obstacles, tu vas en sa présence et il te voit.» Et l'auteur du _De Statu animæ_ (il fit aussi le _Pange, lingua_: ce n'était pas un sot), après avoir réfléchi, ajoute: «La vraie fonction de l'intelligent, c'est la vision»; et «l'image des choses est leur vraie réalité».
Non, décidément, je me contenterai de mes petits pains, tu ne subiras pas mes familiarités. Saint Thomas d'Aquin dit, en ses «Monitoires», qu'une trop grande familiarité engendre le mépris, en même temps qu'elle détourne de la contemplation et arrête l'esprit sur les extérieurs phantasmes.
Il donne l'exemple de saint Dominique qui ayant, à Toulouse, des amis trop tendres, alla demeurer à Carcassonne.
Eh bien, je ne veux pas te mépriser sous le vain prétexte que tu as fait ton métier de femme, et je veux méditer en paix, car il ne me reste rien de plus à faire. Donc, je te laisse à tes amours et je m'en vais au grand désert. Adieu.»
A feuilleter ses théologiens, Hubert retrouvait déjà un peu de cette paix qu'il convoitait. Tant que Sixtine avait duré, il les avait oubliés pour des lectures plus concordantes à ses inquiétudes et à ses désirs. En remettant en place les deux tomes, il s'attarda devant ce rayon de sa _librairie_, épelant les lettres dédorées, surpris de ne pas toujours deviner juste. Son Origène le tenta: il se promit d'en commencer l'étude longtemps différée. Sous ses doigts, le volume s'ouvrit au «Commentaire sur le cantique des cantiques», ironie des sorts virgiliens: «Sa main gauche soutient ma tête et sa main droite me caresse.» Mais Origène qui fait remarquer que dans le geste de cette main droite il y a tout, «_omnia sunt_», avertit de ne pas s'arrêter à des interprétations sensuelles. «Soit, et aussi bien, je ne suis pas en train.»
Fermant le livre, il revint s'asseoir. Il relut le dernier chapitre de l'_Adorant_, s'applaudit d'avoir résolu selon les nécessaires conséquences le sort suprême de Guido:
«Mon rêve, du moins, sera logique, comme elle le désire. Si la vie m'échappe, la transcendance m'appartient; je l'ai payée assez cher, je l'ai payée du prix de toutes les joies terrestres. Les fruits où je mords sont des bulles sitôt évanouies, mais les bulles qui sortent de mes lèvres s'envolent, planent et demeurent: mes idées, comme des rayons, s'irrisent en les transperçant et l'éternel vent qui arase le monde s'amuse et joue avec elles.
En te perdant, Sixtine, je me suis retrouvé,--mais, je l'avoue, madame, ce n'est pas une compensation digne d'être notée. Bien que vous me jugiez égoïste et que j'admette ce jugement, je n'ai pour moi nul amour. Un peu de haine plutôt, quand je franchis l'indifférence, car je sens que je ne suis qu'un mauvais instrument aux mains d'un Maître inconnu et transcendant,--celui qui me raille si à propos, quand je mésuse de mon âme... Destiné à quelle besogne? Ah! il le sait, lui!...
Dis-le-moi, Maître! Songe à l'invincible dégoût que m'ont suggéré mes frères et mes soeurs! Songe que j'ai besoin de distractions!... O Seigneur des mornes prés bleus où les Chimères broutent des étoiles, dis-moi mon secret et je serai capable d'un certain dévouement... J'aime déjà beaucoup la grâce de tes saints, car ils furent seuls, délicieusement seuls: «... Souvent ô mon Seigneur, je considère que si quelque chose peut faire supporter la vie où l'on ne vous possède pas, c'est la solitude, parce que l'âme s'y repose en celui qui est son repos...»
Paris, octobre 1888--juillet 1890.