Sixtine: roman de la vie cérébrale
Chapter 13
--N'étaient ses ridicules paysans, Don Juan aurait du charme, dit Calixte. Mais voyez comme tout se rapetisse dans le cerveau de ce bourgeois: si Don Juan n'est pas un délicat, s'il ne choisit pas dans le vaste champ d'épis les plus beaux, les plus hauts et les plus dorés, s'il fait gerbe de tout, ce n'est plus Don Juan, c'est un coureur de jupes.
--Mais précisément, dit Entragues, s'il les aime toutes, c'est qu'il les idéalise toutes.
--Je ne crois pas, dit Calixte: Molière n'a donné des paysannes en pâture à Don Juan que pour mettre dans sa pièce la note comique: il fallait faire rire, et la première imagination venue a été la bonne. Et Alceste? cet homme qui déteste les hommes et qui préfère la solitude à quelques concessions demandées par la vanité d'une jolie femme, cet homme trouve-t-il, au cours de cinq actes, un mot, un seul mot, qui peigne l'état d'âme d'un haïsseur d'hommes. Il n'est qu'un grincheux. Il met au-dessus de tout la joie d'être lui-même en liberté, loin du monde, et il ne sait pas le dire: il n'a pas d'âme! Thisbé, si moquée, la Thisbé de Théophile, avec quelle grâce délicieuse elle raconte à Bersiane sa peur du bruit, de la vie extérieure, du mouvement des choses.
THISBÉ
Sais-tu pas bien que j'aime à rêver, à me taire Et que mon naturel est un peu solitaire, Que je cherche souvent à m'ôter hors du bruit? Alors, pour dire vrai, je sais bien qui me suit: Quelquefois mon chagrin trouverait importune La conservation de la bonne fortune, La visite d'un Dieu me désobligerait, Un rayon de soleil parfois me fâcherait.
Et que les professeurs ne viennent pas nous dire que le sentiment de la nature était inconnu au XVIIe siècle, quand on trouve encore dans ce même Théophile des vers tels:
Les roses des rosiers, les ombres, les ruisseaux, Le murmure des vents et le bruit des oiseaux,
ou tels:
Chaque saison donne ses fruits, L'Automne nous donne ses pommes, L'Hyver donne ses longues nuits Pour un plus grand repos des hommes. Le Printemps nous donne des fleurs, Il donne l'âme et les couleurs A la feuille qui semblait morte...
Je ne sais plus le reste. On lit toujours les mêmes livres, acheva Calixte, sans se douter que ceux-là seuls ont un intérêt que le grand nombre dédaigne.
--Théophile, dit Entragues, est un des rares poètes français. Il est plein de délicates rêveries, je le connais bien et je l'aime:
Prête-moi ton sein pour y boire Des odeurs qui m'embaumeront.
Le second Théophile en a parlé sans l'avoir lu. Cela se comprend, s'il l'avait connu, pourquoi aurait-il passé son temps à l'expliquer. On ne parle jamais que de ce qu'on ignore; parler de ce que l'on sait semble inutile: on s'y ennuie et on ennuie aussi. C'est pour cela que la critique est, le plus souvent, si déplaisante quand elle est bien informée, et, le reste du temps, d'une mollesse répugnante et vomitoire.
--Ainsi celle de Bergeron, dit Calixte. Pourquoi avez-vous accepté sa dilution de niaiseries sur Verlaine et sur Huysmans?
--Comme réclame, mon cher, dit Fortier. Virtuellement, c'est imprimé sur les feuillets bleus des annonces initiales et finales.
--Il a de l'esprit, dit Renaudeau, cela amuse: il faut vivre. Cela nous a valu plusieurs abonnements motivés.
--C'est l'homme qui fait semblant, dit Entragues. Il est aussi incapable de sentir la poésie de Verlaine que moi, celle de Molière.
--Et puis, reprit Calixte il est vraiment trop dénué de principes. Après un éreintement, il vous offre très bien, quoi? un autre article «sérieux, celui-là et selon ses vrais sentiments». Il y a, comme dit Goncourt, des «cuistres badins». Ah! depuis Hennequin, auquel la précision de sa méthode et la sûreté de ses déductions faisaient pardonner un absolutisme de théorie un peu dur, je ne vois rien,--que ceux de demain, ceux qui parlent encore dans le désert. C'est pourtant intéressant de lire l'opinion motivée d'une intelligence sur les oeuvres tant vieilles que neuves...
--Il nous reste la Fiction et les Vers, dit Entragues, et cela me suffit.
Dazin, qui n'avait proféré que des inarticulations depuis que ses voyelles bleues et rouges avaient sombré sous les coups de vent de la causerie, déclara:
--Rien, plus rien, et d'ailleurs, il n'y a jamais eu rien, mais on croyait, on ne croit plus. Ils ne savent pas écrire, ils ont peur des mots. Moi je les aime. Bientôt vont surgir les _Abyssales_, qui, en ce moment s'impriment: vous verrez c'est un chapelet de médailles où avec une certaine force matérielle j'ai relevé des profils de femmes. Je les crois d'un tolérable style. Voici de la première, les premières lignes:
«Basilisse, icône.--En la lubrique et parthénoïde incognition l'abyssale lueur du muliébrile futur vers les flammes et la brûlure chimérique ah (les ailes se déploient pour ce vol et chatoient les prunelles: la soie se froisse au froissis du charnel)! somnole et se voilent blonds les sens cruels!
Elle.
Si blonde l'ombre.
Sourire à la croissance des gazons vernale et les glaïeuls mourraient d'ennui le sang retourne au coeur.
Aigus déjà? l'arachnéenne matité en déchirures et les pointes le rouge et le bouclier se décide aux auréoles jumellement ondent les Seins.»
Parmi les flocons de ce brouillard verbal, Entragues soupçonna qu'on avait voulu suggérer la naissance de la puberté et l'éveil des sens. Il savait les faciles arcanes de ces phrases tortionnées dont Dazin n'était pas le trouveur. Un tel style n'était pas absolument damnable, pourvu qu'on ne s'en servît qu'à l'occasion d'obscurité voulues et avec la glose d'un contexte.
Mortifié d'être compris par un simple analyste, Dazin s'en alla.
--Il se croit, dit Renaudeau, un Mallarmé ou un Laforgue plus subtils.
--Il n'a pas même, dit Calixte Héliot, surpris les plus élémentaires de leurs procédés.
--Les procédés d'un poète, dit Entragues, font partie de son talent: il serait bien stérile de les posséder. Mallarmé joue avec les couleurs complémentaires de celles dont il veut suggérer la vision. Si Dazin était resté je lui aurais livré ce secret et aussi que pour être un Laforgue plus subtil, il faut en plus d'une capricieuse syntaxe, d'abusives métaphores de mots rares, etc.,--une spontanéité qui touche au génie.
Sortis ensemble, Hubert et Calixte s'en allèrent au hasard des rues, continuant, presque toujours d'accord, la conversation commencée à la _Revue_.
Cette fois encore ils ne se quittèrent qu'à l'heure de dormir, heureux de jouir l'un de l'autre, avec la certitude de se plaire pareillement, d'émettre de concordantes pensées, de ne pouvoir rien proférer qui fût pour l'un ou pour l'autre un blasphème.
Comme ils notaient le parallélisme de ces deux soirées que de fortuites rencontres leur donnaient, à brève distance, Hubert fit remarquer à Calixte la dualité dans le processus des événements:
«Quand un fait s'est produit, il se reproduit toujours une seconde fois.--C'est l'axiome. Il est évident que pour le démontrer, il faudrait se munir d'une multiplicité d'anecdotes historiques, et je ne sais si cela serait possible. Pour ce qui est de moi et de ma vie écoulée, il est d'une surprenante et d'une effrayante exactitude, si bien que je pourrais, je crois prédire environ la moitié de ce qui m'arrivera d'ici le sommeil final. Au reste, cet axiome m'est peut-être tout personnel, spécial à mon organisme. Une telle tendance à la répétition n'est la source d'aucune joie. Je veux bien que les plaisirs se trouvent doublés comme les peines et que la proportion, en somme, reste la même, mais considère l'infirmité de la mathématique appliquée à l'âme humaine: si j'ai sept douleurs pour une félicité, cela m'est moins pénible, assurément que d'en porter un double poids contrebalancé par une aussi faible duplication que celle de un en deux. Prolongées vers l'infini les deux proportions s'en iraient éternellement équilibrées, mais le plateau des peines se brise avec ses chaînes et nous écrase le coeur.
A la sommation de Calixte, adroit à faire dévier une causerie engagée sur la route des abîmes, Entragues conta à son ami quelques-uns de ses plans. Que d'oeuvres à construire! Ce n'étaient pas les pierres de taille qui manquaient, ni les ciments, ni les accessoires, mais le temps. Il avait, prêtes à s'édifier, plus d'idées qu'un siècle n'en pourrait utiliser, et parfois ce qui ne serait jamais fait l'effrayait et le hantait comme un pullulement de gnomes. Certains matins, il avait songé à ceci: mettre dans une valise quelques livres, ses cahiers, ses notes, ses feuilles écrites et s'aller cacher, pour le reste de sa vie, en une maison bien close, sur le bord de la mer. Il la voyait, bâtie dans les dunes, entre la grève et les premiers arbres de la côte: nulle végétation tout autour que les herbes pâles, les chardons violets et les hautes ivraies des miellés; la vue des clochers au loin, du côté de la terre; de l'autre, la mer et un phare debout, au milieu des vents et des flots, comme un symbole. Les charrettes passent, pleines de varech, les chevaux et les hommes haletants dans le sable, attelés au labeur de la fécondation du sol, et lui les regarderait passer, attelé au labeur de la stérilisation des désirs. Vers les équinoxes, l'embrun des vagues poussées par la lune et par la tempête viendrait frapper à sa fenêtre, comme une aile d'oiseau, et les oiseaux viendraient aussi vers la lueur de sa lampe, et il ouvrirait à l'embrun des vagues et aux ailes des oiseaux. Il serait seul comme un monstre! «Car nous sommes des monstres, mon pauvre Calixte, nous avons mis notre devoir hors de la vie; l'âme loin des hommes, ainsi que les fabuleux dragons, nous veillons sur des trésors imaginaires, et nous le savons, et à ce néant nous sacrifions tout et même la vie! Nous avons des coeurs d'anachorètes et nous voulons capter des femmes! Ah! si j'étais là où je dis, ermite dans mon rêve, solide cabane, je ferais ce que je ne ferai peut-être pas, une oeuvre. Mais, n'est-ce pas, à quoi bon? Tiens, je voudrais aussi, d'autres fois, m'arrêter dans une habitude, me livrer ponctuellement à l'amour, me quereller avec ma femme à heure fixe, me lever tard, exténuer dans le bruit vain des théâtres l'ennui des soirs, manger des nourritures qui chargent les nerfs de vibrants fluides et occuper les heures de pluie à une honorable compilation.
--Se vêtir d'amour, dit Calixte, ce serait mieux. Transporter en une femme son égoïsme: être jaloux de ses joies plus que des siennes, enfin donner à un autrui l'absurde bonheur dont on ne voudrait pas pour soi; songer: elle est heureuse, elle le sent et elle sait que c'est par moi.
--Crois-tu, dit Entragues, que cela nous soit possible?
Il ne faisait jamais aucune allusion à ses sentiments personnels, et même Calixte ne fut jamais son confident. En questionnant son ami ou en lui répondant, il parlait avec une pleine liberté, complètement abstrait.
--Oui, dit Calixte, l'«Imitation» en donne le moyen. Il suffit de transporter sur une créature l'amour, amoindri à sa taille, que le moine ressent pour Dieu. Ce serait une sorte d'obligation d'aimer que l'on s'imposerait, la règle première d'une plus générale règle de vie, acceptée librement et chrétiennement une fois pour toutes.
--Je n'avais pas, dit Entragues, pensé à cela: l'amour considéré comme discipline spirituelle.
--Telle est, dit Calixte, la juste formule. Si nous pouvons encore nous sauver, nous et tous les monstres pareils à nous, c'est par le christianisme et la discipline chrétienne. Cela nous élèverait singulièrement les âmes et quelle bride à notre transcendant égoïsme!
--Il nous faudrait des Béatrices, dit Hubert.
--On peut en créer, répondit Calixte, et baptiser de l'amour divin une femme au noble profil.
* * * * *
(Hubert, le lendemain matin, reçut ce billet:
«C'est peut-être bien compromettant, mais je suis libre. Soyez assez aimable pour venir me prendre à huit heures.»
Alors il se mit à rêver à la joie des plaisirs partagés, et bientôt le chapitre quatrième de l'_Adorant_ se trouva tout fait.)
XXVI--L'ADORANT
IV.--LA FORÊT BLONDE
Nous promenions notre visage (Nous fûmes deux, je le maintiens) Sur maints charmes de paysage, O soeur, y comparant les tiens.
Stéphane MALLARME. _Prose (pour des Esseintes)_.
La forêt blonde est pleine d'amour: après la déchéance du soleil et la nuit, les joyaux du sourire.
Ensemble, nos âmes ont tressailli au retour de la clarté primordiale; les midis ne nous ont pas aveuglés, car nous avons dormi, pendant la chaleur du jour, à l'ombre de notre amour: nos tendresses, comme des ailes, nous éventaient et la fraîcheur de nos respirations vaporisait des parfums.
La forêt pleine d'amour a dormi comme nous, car c'est en nos âmes qu'ont surgi ses verdures, ses oiseaux, ses branches tombantes, ses floraisons, ses murmures et la cime dominatrice de ses arbres radieux.
La forêt blonde est un corps plein d'amour: elle ne dort jamais qu'à demi et pendant notre sommeil, sommeillante elle chantait, le corps plein d'amour et nous avons entendu le chant de la forêt blonde:
Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse, Mes herbes sont les cils trempés de larmes claires Et mes blancs liserons sont les écrins, paupières Où les bourraches bleues, ces yeux fleuris, reposent Leurs éclatants saphirs, étoilés de sourires, Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.
Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse, Mes lierres sont les lourds cheveux et mes viournes Contournent leurs ourlets, pareils à des oreilles. O muguets, blanches dents! Eglantines, narines! O gentianes roses, plus roses que les lèvres! Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.
Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse, Mes saules ont le profil des tombantes épaules, Mes trembles sont des bras tremblants de convoitise, Mes digitales sont les doigts frêles, et les oves Des ongles sont moins fins que la fleur de mes mauves, Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.
Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse, Mes sveltes peupliers ont des tailles flexibles, Mes hêtres blancs et durs sont de fermes poitrines Et mes larges platanes courbent comme des ventres L'orgueilleux bouclier de leurs écorces fauves, Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.
Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse, Boutons rouges, boutons sanglants des pâquerettes, Vous êtes les fleurons purs et vierges des mamelles. Anémones, nombrils! Pommeraies, auréoles! Mûres, grains de beauté! Jacinthes, azur des veines! Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.
Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse! Mes ormes sont la grâce des reins creux et des hanches, Mes jeunes chênes, la force et le charme des jambes, Le pied nu de mes aunes se cambre dans les sources Et j'ai des mousses blondes, des mystères, des ombres, Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse!»
Quand nous eûmes entendu le chant d'amour de la forêt blonde, nous nous sommes réveillés, et ensemble nous avons joui du calme bleu des heures dernières.
La très chère madone me fit un suprême sourire, la nuit nous sépara et demeuré seul je rêvai aux délices des plaisirs partagés.»
XXVII.--L'ÉDUCATION DES FILLES
«Enamourée, tant que mon coeur étouffe!» CIACCO DELL' ANGUILLARA.
Ensuite, étant sorti, des bribes de la conversation de la veille lui revinrent en mémoire, le plaisir prochain de la soirée promise le fit penser au théâtre, et il relisait mentalement quelques-uns des plans dramatiques qu'il avait conçus et rédigés.
Deux ou trois surtout le requéraient, esquissant quelques brefs tableaux de la sottise, de l'égoïsme, de la méchanceté, de l'avidité éternelle et contemporaine aux prises avec la passion concrétée en de très jeunes coeurs. Sur la scène, il ne faisait monter que des personnages simples, dominés par un vice, par une ambition, par une manie; nulle analyse qu'à la grosse, des vraisemblances extraites avec soin de l'invraisemblable fouillis delà vie ordinaire; surtout, des notations d'âme, allant au symbole, et pas de faits divers, pas de revirements, pas de conversion du fait d'un fait. Quel agréable spectacle, par exemple, que la légende de l'Enfant prodigue, découpée en images, ou l'histoire qu'un fabricant de biscuits fait imprimer pour sa clientèle en rose pâle sur du papier scabieux, ou tel conte populaire, ou plus haut, dans les choses saintes ou sacrées, la Passion, la Vie de la Madeleine, un récit dramatisé par un peu d'imprévu des luttes de l'Esprit contre la chair. Tout revenait là.
Proie d'une dévorante excitation intellectuelle, Hubert marchait vite, sans but que de se livrer par de naturels dénouements du monde agité qui remuait en lui, assaillait comme des grappes d'assiégeants, la forteresse de sa logique.
Enfin, comme il longeait la rue des Tuileries, près de la baraque en bois et zinc où à de certaines dates des gens exposent de la peinture; à d'autres, des jeunes filles, leurs capacités institutrices; près de cette baraque bigorne, l'armée enchantée s'évanouit, rentra dans les limbes.
La baraque était close et la rue déserte, mais Entragues voyait la porte s'ouvrir et la chaussée jusqu'au jardin s'emplir de petites pédagogues, avec des mamans pendues à leurs cottes, orgueilleusement, et des cartons noirs sous le bras, et le teint fané, la poitrine ravalée par la constante courbure du sternum, de laides robes sans même la coquetterie du chiffon de couleur de la mendiante, des taches d'encre aux doigts, les manches lustrées au frottis sur les tables de bois, et dans les yeux, à l'âge de l'amourette avec «l'ami de mon frère» ou «le frère de mon amie», à l'âge du rêve aux étoiles, des préoccupations orthographiques!
Entre deux qui avaient des lunettes, cependant, il distingua une future femme. Elle sortait, l'air éveillé et décidé, dressant une taille rebelle aux déformations obligatoires, brune, vêtue d'un noir seyant. Un jeune homme qui se mouvait timidement parmi toutes ces jupes, souleva son chapeau en la regardant; elle répondit par un petit signe de tête, le joignit sans vergogne et tous deux, les bras unis, s'en allaient. Vers le milieu de la rue, elle jeta par-dessus la clôture en planches carton noir, encrier, crayons, porte-plume, papiers qui volaient au vent, battit joyeusement des mains, sembla prendre un temps pour une longue respiration, puis ils s'enfuirent. Ils se hâtaient avec raison, car une laïque, avertie, courait vers son élève, l'espoir de sa cage et l'honneur de sa mangeoire; ils se hâtaient avec raison, car ils allaient vivre.
Entragues comprit fort bien ce qui s'était passé. C'était pendant la dictée qu'un soudain coup de lance lui avait percé le coeur, faisant une brèche à la cuirasse cartonnée. Du sang avait jailli, mêlé à des règles de syntaxe: elle était sauvée!
De la forme trop plaisamment ironique que prenait l'anecdote, Entragues ne fut point satisfait. Il décida, si jamais il la révisait en vue de l'écrire, d'en faire une plus méthodique et une plus haute protestation. L'instruction donnée à des filles ne le chagrinait pas, mais seulement sa qualité: on les gavait, comme font à leurs femmes les Turcs, de farine de maïs, afin d'obtenir un factice engraissement, tandis que des nourritures fines sont nécessaires à ces créatures si faciles à déformer. Ni de la grammaire, ni de la géographie, ni de la répugnante histoire chronologique; ni presque rien d'usité ne convenait aux femmes, mais seulement l'Ancien et le Nouveau Testament, la Vie des saints, de solides lectures mystiques, puis les poètes, les romanciers du rêve, tout ce qui peut aux heures noires, refleurir dans l'âme, à l'appel des harpes sacrées, à la sommation des baisers d'amour, sous des caresses d'enfant.
Ces imaginations l'accompagnèrent chez lui où la pluie le força de rentrer.
Il n'avait pas voulu songer directement à Sixtine de toute la journée, crainte de faner, par une cueillaison précoce, les plaisirs attendus; elle prit sa revanche: bien avant l'heure du rendez-vous, il la tenait devant ses yeux, mais changeante et fuyante, comme une femme qui va et vient, affairée à sa toilette, qui disparaît toute blanche, reparaît vêtue de couleur, paysage d'été dont la nuance obéit au jeu transparent des nuages.
XXVIII.--LE FRISSON ESTHÉTIQUE
«Le style est inviolable» Ernest HELLO
D'ailleurs, voici le printemps, ça me ragaillardit. Tu verras, disait l'acteur, avec un malicieux sourire. Tu verras. Je ne déteste pas la campagne, une fois le temps. Elle inspire des idées fraîches, souvent lucratives. C'est comme le théâtre...
--Le public semble inquiet, dit Sixtine. On jurerait qu'il ne comprend pas.
--En attendant qu'il se révolte. Il est permis de maudire l'argent, non pas de le mépriser. Comment voulez-vous, continua Hubert, inciter des hommes à la moquerie de la secrète quintessence de leur idéal. Ironiser le lucre au théâtre, c'est blasphémer Dieu dans une église.
«Oh! l'air que j'ai, moi, Monsieur, disait l'actrice, ne signifie jamais rien...»
Ceci fut pris par Sixtine comme une allusion presque personnelle. Elle aurait voulu s'entendre apostropher d'une phrase qui permit une telle réplique. Toute l'hypocrisie imposée aux femmes protestait en ces syllabes contre la sottise des hommes qui ne devinent pas. Quand elle entendit:
«... Oui... je crois que vous avez quelques illusions sur ma véritable nature...»
Ses mains se rapprochèrent dans le geste d'applaudir. Elle se sentait capable, pareillement injuriée d'un pareil mot. On murmurait.
--Vous vous êtes trompé, dit-elle à Hubert, voici de la sympathie, si ces bruits sont, comme je crois, une marque d'indignation contre l'impudente niaiserie de cet homme.
--Je pense, dit Hubert, que l'on se fâche contre l'audace de la femme. Visiblement pour eux, elle ment à son devoir qui est de mentir et de s'en aller sans bruit vers ses amours.
... Sois honnête et sois riche, le reste est vanité...»
--Il y a une détente, remarqua Hubert. Ce coup de fouet a été reçu comme une flatterie. Ils croient, maintenant, qu'elle va lui reprocher de n'avoir pas été «honnête» et de n'avoir été riche que grâce à elle-même. On respire, on comprend. C'est bon, cela, c'est vivifiant! Ah! ah!
Je vous parlai des choses admirables de la terre, je vous parlai de la vraie réalité, de celle qu'il faut choisir...
Sixtine se pencha attirée par le magnétisme des nobles paroles, puis se renversa sur son fauteuil, songeuse, les doigts frémissants, sentant l'impérieux désir d'une main qui eût enveloppé la sienne. Sans remuer la tête, elle tourna les yeux vers Hubert: il écoutait, moins ému que fasciné.
«Je veux vivre! entendez-vous, insensé que vous êtes!... J'ai soif de choses sérieuses! Je veux respirer le grand air du ciel!»
Le même frisson esthétique, à la même seconde, les secoua: leurs respirations se précipitaient, ils avaient pâli, leurs lèvres, comme pour de muettes exclamations, s'entr'ouvraient.
Le courant électrique qui descendait le long des vertèbres à flots rapides agita leurs membres, et enfin, insciemment attirés l'un à l'autre, ils furent obligés de laisser leurs mains obéir à l'attraction des fluides.
Dès lors, l'intensité des secousses émotives doubla: leurs êtres flottaient dans un remous tiède et caressant, sous la délicieuse pluie d'une chute d'eau chauffée par un mystérieux soleil, et les corporelles fleurs de la sensualité brûlaient de s'épanouir.