Six mois dans les Montagnes-Rocheuses
Chapter 7
Les _penitentes_ du Nouveau-Mexique et du Colorado, ne sont que les successeurs des confréries de pénitents et de flagellants qui existaient au moyen âge en Espagne, dans le midi de la France et en Italie. Une procession de flagellants eut lieu à Lisbonne il y a soixante ans à peine, en 1821, mais jamais les confréries d'Europe n'ont porté les mortifications et la torture aussi loin que les pénitentes du Nouveau-Mexique. Il est curieux de constater que les _Puebloanos_ pratiquaient déjà, avant la conquête, des rites d'expiation qui avaient une certaine similitude avec les pratiques d'aujourd'hui. Deux fois par an, on choisissait dans chaque tribu, six hommes et six femmes que l'on enfermait dans la salle du Conseil pendant trois jours, et que l'on sacrifiait ensuite pour apaiser la colère des dieux. Le cacique faisait aussi pénitence en se fouettant avec des branches épineuses de _palmilla_, de _maguey_ ou de cactus. Ces pauvres sauvages greffèrent leurs traditions sur les croyances chrétiennes et continuèrent leurs sacrifices antiques en imitation de la passion de Jésus-Christ; c'est tout ce que les missionnaires purent obtenir de leur nature barbare, et c'est là l'origine des _penitentes_ d'aujourd'hui. Il est inutile de dire que ces confréries se recrutent parmi la classe la plus basse et la plus ignorante, et il est juste de constater que les autorités mexicaines ont fait tout en leur pouvoir pour les supprimer. La danse du soleil chez les Sioux du Nord et la danse du sacrifice chez les Arapahoes et les Utes du Sud ont un caractère aussi cruel et aussi dangereux; et chacun sait que tous les sauvages de l'Amérique ont toujours admiré les guerriers qui montraient le plus de courage en supportant les tortures physiques les plus longues et les plus atroces. Nos Iroquois du Canada ne faisaient pas exception à cette règle, et tous nos auteurs ont rendu témoignage à leur bravoure légendaire, devant les supplices et la mort.
* * *
A mi-distance entre Santa-Fé et Espanola, le chemin de fer suit durant quelques milles la base d'un chaînon de montagnes escarpées et absolument dépourvues de toute végétation, qui s'élèvent sur la rive occidentale du _Rio Grande del Norte_. Sur la rive opposée du fleuve, on aperçoit les habitations grisâtres des _pueblos_ de San-Idelfonso et de Santa-Clara. Le conducteur du train attire ici notre attention sur des taches noires que l'on aperçoit çà et là sur le flanc rougeâtre des montagnes, et qui nous apparaissent d'abord comme de gigantesques nids d'oiseaux creusés dans la falaise. Ce sont là des grottes et des cavernes qui étaient habitées autrefois par une race depuis longtemps disparue, et qui n'a laissé absolument aucune autre trace de son existence. Les ethnologues américains ont donné à ces antiques habitations le nom de _cliff dwellings_ et aux peuples qui les ont construites et qui y demeuraient le nom de: _cliff dwellers_. On est encore dans la plus profonde ignorance sur l'âge de ces constructions primitives et sur les causes qui ont pu forcer des populations évidemment fort nombreuses à abandonner des demeures qui fournissent des preuves irréfutables d'une civilisation relativement très avancée pour l'époque où elles étaient habitées. Les auteurs espagnols des premières années de la conquête se contentent de mentionner ces ruines, sans paraître s'occuper de rechercher leur origine ou leur histoire, et les Indiens du pays, avec leur stoïcisme et leur indifférence ordinaire, vous répondent par un haussement d'épaules et l'inévitable: _Quien sabe?_ Qui sait? que l'on reçoit en réponse à toutes les questions possibles et impossibles que l'on puisse faire. Mon premier devoir en arrivant à Espanola fut de me procurer les services d'un guide pour aller visiter ces grottes curieuses, et en compagnie des deux artistes avec qui j'avais fait le voyage de Taos, nous nous dirigeâmes à cheval vers les montagnes voisines, en visitant, en chemin, les deux pueblos dont j'ai déjà parlé.
La route fut facile jusqu'au moment où nous arrivâmes au pied des rochers escarpés où sont situés les _cliff-dwellings_, mais là, nous fûmes forcés d'abandonner nos chevaux pour grimper, à une hauteur perpendiculaire de trois cents pieds, où l'on apercevait une espèce de trou noir qui n'était autre chose que l'entrée principale d'une habitation fort considérable, comme on va le voir tout à l'heure. L'ascension fut moins difficile qu'elle ne nous avait paru de prime abord. Par une série de degrés et de pentes adoucies, ingénieusement taillées dans le roc, nous escaladâmes la falaise qui nous avait paru si difficile à gravir, et nous fûmes bientôt sur le seuil d'une vaste chambre circulaire dont les murs blanchis portaient encore les traces de dessins hiéroglyphiques. Le parquet cimenté était parfaitement uni, et trois portes de cinq pieds de hauteur, sur deux pieds de largeur, s'ouvraient dans le mur et conduisaient évidemment à d'autres appartements. Une ouverture taillée dans le roc vif du plafond servait de cheminée, et des pierres calcinées gisaient par terre immédiatement au-dessous, et avaient dû former l'âtre ou l'on cuisait les aliments. Quelques fragments de vases brisés étaient encore là, d'ailleurs, pour démontrer que nos suppositions étaient justes, mais en dehors de cela il ne restait aucun vestige d'ameublement. En examinant la paroi extérieure de plus près, nous découvrîmes que c'était un mur construit de pierres superposées et cimentées avec tant d'adresse, que nous avions d'abord pensé que la chambre avait été entièrement taillée dans le flanc de la montagne. On avait évidemment profité d'une caverne naturelle dont on avait muré l'entrée afin de la rendre plus forte et plus habitable.