Simples Contes des Collines

Part 9

Chapter 93,886 wordsPublic domain

Je ne me rappelle plus au juste comment il le démontrait, mais cela avait l'air «d'une infiltration sournoise dans les montagnes» et ce qu'il fallait à Mellish, c'était le témoignage impartial du vice-roi, «représentant de notre très gracieuse Majesté la Reine, monsieur».

En conséquence, Mellish monta à Simla, avec quatre-vingts livres de sa drogue à fumigations dans sa malle pour parler au vice-roi, et lui démontrer les mérites de l'invention.

Mais il était plus aisé de voir un vice-roi que de l'entretenir, à moins que vous n'eussiez la chance d'être un personnage aussi important que Mellishe, de Madras.

C'était un homme de six mille roupies, si grand, que ses filles ne «se marièrent jamais». Elles «contractèrent des alliances».

Lui-même, il n'était point payé; il recevait des émoluments, et ses voyages dans le pays étaient qualifiés d'«Excursions d'un Observateur».

Son travail consistait à tenir éveillés les gens de Madras, au moyen d'une longue perche, comme on fait aller et venir les tanches dans une mare, et les gens étaient obligés de renoncer à leurs bonnes vieilles habitudes, en se disant d'une voix éteinte:

--C'est cela les Lumières et le Progrès! N'est-ce pas superbe?

Alors ils votaient à Mellishe des statues et des guirlandes de jasmin, avec l'espoir d'être délivrés de lui.

Mellishe monta à Simla, afin de «conférer avec le vice-roi».

C'était là un de ses dadas.

Tout ce que le vice-roi savait de lui, c'était que Mellishe était une de ces divinités d'ordre intermédiaire qui paraissent nécessaires au bien-être spirituel de ce Paradis des classes moyennes, et que selon toutes probabilités «il avait suggéré, organisé, fondé et doté tous les établissements publics de Madras».

Cela prouve que Son Excellence, malgré ses tendances à rêver, connaissait par expérience les façons des gens aux six mille roupies...

Le nom de Mellishe était E. Mellishe, et celui de Mellish s'écrivait E. S. Mellish.

Tous deux étaient installés dans le même hôtel, et le Destin qui régit l'Empire indien, décida que Wonder ferait une faute d'orthographe en omettant l'_e_ final, que le chaprassi y mettrait du sien, et que le billet ainsi conçu:

«Cher Monsieur Mellish,--_pouvez-vous ajourner vos autres invitations, et luncher avec nous, demain à deux heures? Son Excellence aura alors une heure à vous donner._»

serait remis au Mellish de la poudre fumigatoire.

Il faillit pleurer d'orgueil et de joie, et à l'heure convenue, il trotta dans la direction de Peterhoff, ayant dans une des poches de derrière de sa redingote un gros paquet de poudre fumigatoire.

Il tenait l'occasion et il entendait en tirer tout le parti possible.

Mellishe, de Madras, avait été si pompeux, si solennel au sujet de sa «Conférence», que Wonder avait arrangé un tiffin[17] en tête à tête, non point avec un aide de camp, non point avec Wonder, mais avec le vice-roi, qui exprimait d'un ton plaintif sa crainte de se voir seul en présence d'un autocrate démuselé, tel que l'était le grand Mellishe, de Madras.

[17] Collation entre le déjeuner et le dîner.

Mais le vice-roi ne fut point ennuyé par son hôte.

Loin de là, il fut diverti.

Mellish était nerveusement préoccupé d'en venir promptement à son procédé fumigatoire; il causa à tort et à travers au hasard pendant tout le repas, et Son Excellence l'invita à fumer.

Le vice-roi fut enchanté de Mellish, parce que celui-ci ne lui parlait pas d'affaires du métier.

Dès que les cigares furent allumés, Mellish causa comme un homme; il commença par sa théorie sur le choléra, détailla ses quinze années de «travaux scientifiques», les machinations de la «Coterie de Simla», la supériorité de sa poudre fumigatoire, pendant que le vice-roi l'observait, les yeux à demi clos, en se disant:

--Évidemment, il y a une erreur sur l'identité: ce n'est pas le véritable tigre annoncé, mais c'est un animal original.

Mellish était si animé que ses cheveux se hérissaient et qu'il bégayait.

Puis, il se mit à fouiller dans la poche de derrière de sa redingote, et avant que le vice-roi eût pu se douter de ce qui allait arriver, il avait jeté une grosse poignée de sa poudre dans le grand cendrier d'argent.

--Ju-jugez-en par vous-même, monsieur, disait Mellish, Vo-Votre Excellence en jugera par elle-même. Absolument infaillible, sur mon honneur!

Il plongea le bout allumé de son cigare dans la poudre, qui se mit à fumer comme un volcan, en dégageant des tourbillons de vapeur grasse, salissante, d'une couleur de cuivre.

En cinq secondes, la pièce fut remplie d'une odeur très piquante, très écoeurante, d'une atmosphère fétide qui vous prenait violemment à la gorge et vous la fermait comme une trappe.

La poudre sifflait, pétillait, lançait des étincelles bleues et vertes. La fumée s'épaissit au point qu'on ne pouvait plus ni voir, ni respirer, ni ouvrir la bouche.

Quant à Mellish, il y était habitué.

--Nitrate de strontiane, criait-il, baryte, os calciné, et cætera; mille pouces cubes de fumée par pouce cube de poudre. Pas un germe ne pourrait résister, pas un... Excellence!

Mais Son Excellence avait pris la fuite, et toussait au pied de l'escalier, pendant que tout Peterhoff bourdonnait comme une ruche.

Des lanciers rouges arrivèrent, et le chaprassi en chef, qui parle anglais, arriva, et il arriva aussi des porte-masses, et des dames descendirent par l'escalier en courant et criant: «Au feu!» Car la fumée s'insinuait dans toute la maison, filtrait à travers les fenêtres, s'enflait le long des vérandahs, se répandait en grosses vagues, en guirlandes par les jardins.

Personne ne pouvait pénétrer dans la pièce où Mellish continua sa conférence sur son produit fumigatoire, jusqu'à ce que son infâme poudre eût été consumée.

Alors un aide de camp, qui avait grand désir de la croix de Victoria, se précipita à travers les torrents de fumée et traîna Mellish dans le hall.

Le vice-roi perdait l'équilibre, à force de rire. Il ne put qu'agiter faiblement ses mains du côté de Mellish, qui brandissait vers lui un nouveau paquet de poudre.

--Superbe! Superbe! sanglota Son Excellence. Pas un germe ne peut y résister, comme vous le faisiez remarquer avec raison. Je puis en jurer. Un résultat magnifique.

Alors il se mit à rire jusqu'à ce que les larmes lui vinrent aux yeux, et Wonder, qui avait pris le vrai Mellishe, tout grondant, sur le Mail, fit son entrée et fut très choqué de cette scène.

Mais le vice-roi fut charmé, parce qu'il comprit que Wonder serait bientôt obligé de partir.

Le Mellish à la poudre fumigatoire fut aussi enchanté, parce qu'il était certain d'avoir écrasé «la Coterie médicale de Simla».

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Bien peu d'hommes savaient raconter une histoire comme Son Excellence, quand Elle s'en donnait la peine, et son récit sur «L'ami de mon cher, mon bon Wonder, l'homme à la poudre», fit le tour de Simla, et les gens frivoles tourmentèrent Wonder de leurs remarques.

Mais Son Excellence conta la chose une fois de trop, de trop pour Wonder.

Et c'était à dessein.

Cela eut lieu lors d'une partie de campagne, à Seepee.

Wonder était justement assis derrière le vice-roi.

--Et j'étais réellement persuadé, disait pour finir Son Excellence, que mon cher et bon Wonder avait payé un assassin pour se frayer la voie jusqu'au trône.

Tout le monde rit, mais il y avait dans le ton de voix du vice-roi une légère et mystérieuse vibration, qui fut comprise de Wonder.

Il s'aperçut que sa santé s'altérait.

Le vice-roi lui permit de s'en aller et lui délivra un certificat magnifique pour qu'on l'utilisât chez les grands personnages, en Angleterre.

--Tout cela est arrivé par ma faute, dit Son Excellence, pendant plusieurs saisons de suite. Mon peu d'application avait dû choquer un homme aussi énergique.

ENLEVÉ

_Il y a un flux et un reflux dans les affaires des hommes, et cela, de quelque côté qu'on le prenne, est chose fâcheuse. Par là ils sont jetés sur des plages, sur des baies désertes, où nulle personne respectable ne se soucie de leur rendre visite; vous ne sauriez arrêter la marée, mais parfois, de temps à autre, il dépend de vous d'arrêter un aventurier étourdi qui, hum! ne vous sera guère reconnaissant de vos peines._

(MORALITÉS, DE VIBART)

Nous sommes une caste supérieure, une race éclairée, et le mariage entre enfants est chose révoltante.

Il en résulte parfois de singulières conséquences.

Néanmoins la manière de voir des Hindous, qui est identique à la manière de voir des gens du continent, identique à la manière de voir primitive,--et qui consiste à arranger des mariages sans avoir égard aux inclinations personnelles des conjoints,--cette manière de voir est juste.

Qu'on y réfléchisse une minute, et l'on verra qu'il doit en être ainsi, à moins, naturellement, que vous ne croyiez aux «affinités».

Et dans ce cas, vous ferez mieux de ne pas lire ce récit.

Un homme qui n'a jamais été marié, un homme auquel on ne peut s'en rapporter pour choisir au premier coup d'oeil un cheval de valeur bien ordinaire, un homme dont la cervelle est échauffée et bouleversée par des visions de bonheur domestique, peut-il être abandonné à lui-même pour le choix d'une femme.

Il a beau faire, il ne peut voir droit, penser droit, et tout cela se retrouve dans les imaginations d'une jeune fille.

Mais quand ce sont des gens mûrs, mariés, prudents qui arrangent une union entre un jeune garçon et une fillette, ils le font d'une manière raisonnable, en tenant compte de l'avenir, et par la suite le jeune couple vit heureux.

Chacun sait cela.

Parlons sérieusement.

Le gouvernement devrait établir un ministère matrimonial, pourvu d'un personnel capable, avec un jury de matrones, un juge de cour suprême, un chapelain-doyen, et un avertissement solennel, sous la forme d'un mariage d'inclination ayant mal tourné qui serait enchaîné aux arbres de la cour.

Tous les mariages se feraient par l'intermédiaire de ce ministère, qui pourrait être subordonné à celui de l'éducation, et on y appliquerait la même pénalité que celle dont on est châtié quand on opère un changement de propriété sans un acte sur papier timbré.

Mais le gouvernement se refuse à entendre aucun conseil; il prétend qu'il est trop occupé.

Cela ne m'empêchera pas de consigner mon projet par écrit, et de mentionner l'exemple qui vient éclairer cette théorie.

Il y avait une fois un bon jeune homme,--un fonctionnaire de premier ordre dans son ministère,--un homme qui avait un bel avenir, et dont le nom serait suivi de ces initiales: K. C. I. E.

Tous ses supérieurs disaient du bien de lui, parce qu'il savait retenir sa langue et sa plume en temps opportun.

Il y a, actuellement dans l'Inde, onze personnes seulement qui connaissent ce secret, et tous, un seul excepté, sont arrivés à de grands honneurs, et à d'énormes revenus.

Ce bon jeune homme était tranquille et savait se dominer; il était bien trop vieux pour son âge.

Et c'est une faute qui entraîne toujours avec elle son châtiment.

Si un subalterne, ou le régisseur d'un planteur de thé; si l'un quelconque de ceux qui jouissent de la vie et n'ont pas le souci du lendemain, avaient fait ce qu'il essaya de faire, nul ne s'en serait inquiété. Mais la chute de Peythroppe,--du jeune Peythroppe, si estimable, si vertueux, si économe, si tranquille, si laborieux--causa un grand émoi dans cinq ministères.

Voici comment cette chute se produisit.

Il fit la rencontre d'une miss Castries--le nom était tout d'abord D'Castries, mais la famille avait supprimé le D', pour des raisons administratives, et devenu amoureux d'elle, il le fut avec plus d'énergie encore qu'il n'en mettait à sa besogne.

Entendez-moi bien, il n'y avait pas moyen de dire l'ombre d'un mot contre miss Castries.

Elle était bonne personne, très gracieuse. Elle avait ce teint que les naïfs, en Angleterre, appellent le teint espagnol, avec une épaisse chevelure d'un noir bleu, descendant très bas sur le front, pour former comme une pointe de veuve, de grands yeux de nuance violette, sous des sourcils aussi noirs et aussi droits que les encadrements qu'on voit en marge sur le numéro exceptionnel de la _Gazette_, quand meurt un personnage important.

Mais... Mais... Mais.

Bref, c'était une jeune fille très douce et très pieuse, mais pour bien des raisons, elle était «impossible».

C'était comme cela.

Toutes les bonnes mamans savent ce que veut dire «impossible».

Il était évidemment absurde que Peythroppe l'épousât.

Pourquoi?

Pour le savoir aussi sûr que si la chose eût été imprimée, il suffisait d'avoir vu le petit croissant opalin que miss Castries avait à la racine de ses ongles.

En outre, épouser miss Castries équivalait à épouser un grand nombre d'autres Castries.--Le lieutenant honoraire Castries, son papa, mistress Eulalie Castries, sa maman, et toutes les ramifications de la famille Castries, ayant des revenus qui allaient de 175 à 470 roupies par mois, et qui avaient, elles aussi, des femmes et des parents.

Il en eût moins coûté à Peythroppe de cravacher un commissaire avec un fouet à chiens, ou d'avoir brûlé les papiers d'un bureau de sous-commissaire, que de contracter une alliance avec les Castries.

Cela eût pesé moins lourd sur son avenir,--même sous un gouvernement qui jamais n'oublie, et _jamais_ ne pardonne.

Tout le monde, excepté Peythroppe, voyait cela.

Il allait épouser miss Castries,--oui, il allait le faire, étant majeur, pourvu d'un bon revenu, et malheur à la famille qui refuserait ensuite de recevoir mistress Virginie Saulez Peythroppe avec tous les égards dûs au rang de son mari.

Tel était l'ultimatum de Peythroppe, et tout ce qu'on lui représentait à ce sujet le mettait en fureur.

Ces folies soudaines s'attaquent surtout aux gens les plus posés.

Il s'en produisit un cas une fois... mais je vous conterai cela plus tard.

On ne saurait expliquer cette manie qu'en recourant à une théorie diamétralement opposée à celle qu'on professe dans l'endroit où se font les mariages.

Peythroppe mettait de la rage à vouloir s'attacher au cou une meule de moulin, au début de sa carrière, et aucun raisonnement n'avait de prise sur lui.

Il s'était mis en tête qu'il épouserait miss Castries, et c'était une affaire qui ne regardait que lui.

Il vous serait fort obligé, si vous gardiez vos conseils pour vous.

Quand un homme est dans cet état, les paroles ne servent qu'à le rendre plus obstiné dans son projet.

Naturellement, il ne saurait voir que le mariage, dans ces pays lointains, est une affaire du gouvernement et non point une affaire individuelle.

Vous rappelez-vous mistress Hauksbee, la femme la plus extraordinaire qu'il y ait dans l'Inde?

C'est elle qui sauva Pluffles de mistress Reiver, qui fit avoir à Tarrion sa nomination au ministère des affaires étrangères, et qui fut battue en rase campagne par mistress Cusack-Bremmil.

Elle entendit parler de l'état lamentable où se trouvait Peythroppe, et son cerveau conçut aussitôt le plan qui le sauva.

Elle avait la sagesse du serpent, la logique serrée de l'homme, l'intrépidité inconsciente de l'enfant, et la triple intuition de la femme.

Jamais, non jamais, tant qu'un tonga cahotera sur les pentes ardues de Solon, tant que des couples iront en partie équestre, de l'autre côté de la Côte d'Été, il n'y aura jamais de génie comparable à celui de mistress Hauksbee.

Elle assista à la consultation qui eut lieu entre trois hommes sur le cas de Peythroppe, et elle se dressa, passant sur ses lèvres la mèche de sa cravache, et elle parla...

Trois semaines plus tard, Peythroppe dînait avec les trois hommes quand on apporta la _Gazette de l'Inde_.

Peythroppe fut tout surpris d'y lire qu'on lui accordait un mois de congé.

Ne me demandez pas comment cela avait été arrangé.

Je suis fermement convaincu que si mistress Hauksbee le lui commandait, toute l'administration de l'Inde marcherait sur les mains.

Les trois hommes avaient aussi chacun un mois de congé.

Peythroppe mit la _Gazette_ dans un coin, et dit de gros mots.

Alors on entendit monter de la clôture, le «pad-pad» assourdi que font les chameaux en marchant, «ces chameaux de voleurs» de la race Bikaneer, qui ne geint et ne hurle pas quand elle se couche et se relève.

Après cela, je ne sais ce qui arriva.

Une seule chose est certaine; c'est que Peythroppe disparut,--qu'il s'évanouit comme de la fumée,--et que la chaise longue avec des appuis pour les pieds, qui se trouvait chez les trois hommes, fut brisée en morceaux.

En même temps un lit disparut d'une des chambres à coucher.

Mistress Hauksbee dit que M. Peythroppe était allé chasser avec les trois hommes dans le Radjputana.

Nous fûmes donc forcés de la croire.

A la fin du mois, on vit dans la _Gazette_ que le congé de Peythroppe était prolongé de vingt jours, mais il y eut de la colère et des lamentations chez les Castries.

Le jour du mariage avait été fixé, mais le futur ne revint jamais.

Les D'Silvas, les Pereiras, les Ducketts élevèrent la voix et raillèrent le lieutenant honoraire Castries de s'être laissé berner de la manière la plus basse.

Mistress Hauksbee alla au mariage et fut fort étonnée de voir que Peythroppe ne reparaissait pas.

Au bout de sept semaines, Peythroppe et les trois hommes revinrent du Radjputana.

Peythroppe était endurci, raffermi, assez blanc, et plus maître que jamais de lui-même.

Un des trois hommes avait sur le nez une coupure, produite par le recul d'un fusil.

Les fusils de douze ont un recul assez curieux.

Alors le lieutenant honoraire Castries se présenta, assoiffé du sang de son perfide gendre, qui n'avait pas voulu l'être.

Il tint des propos--des propos vulgaires «impossibles»--où perçait l'être sans éducation, sorti des rangs, et devenu un _honoraire_.

Je m'imagine qu'alors les yeux de Peythroppe se dessillèrent.

Quoi qu'il en soit, il garda son calme jusqu'à la fin, et dit alors quelques mots d'un ton bref.

Le lieutenant honoraire Castries ne cherchait qu'un «clou» pour accrocher son parti de mourir ou d'intenter un procès pour rupture de promesse.

Miss Castries était une excellente fille. Elle déclara qu'elle ne voulait point d'un procès pour rupture d'engagement.

Elle dit que si elle n'était point une dame, elle était assez civilisée pour savoir que les dames gardaient le secret de leur coeur brisé, et comme elle gouvernait ses parents, la chose n'eut pas de suites.

Plus tard, elle épousa un personnage très honorable et très distingué.

Il voyageait pour le compte d'une entreprenante maison de Calcutta, et il avait tout ce qu'il faut pour faire le meilleur des maris.

En conséquence, Peythroppe rentra dans son état d'esprit ordinaire. Il travailla beaucoup et fut estimé de tous ceux qui le connaissaient.

Un de ces jours, il se mariera, mais il épousera une charmante jeune fille blanche et rose, qui se trouvera sur la liste des personnes qu'on invite au palais du gouvernement, qui aura un peu d'argent et quelques parents influents, ainsi que doit faire tout homme prudent.

Et jamais de sa vie il ne lui racontera ce qui s'est passé pendant sa partie de chasse de sept semaines dans le Radjputana.

Mais songez donc à ce qu'il a fallu de peines et de dépenses,--car la location d'un chameau coûte cher, et ces animaux de la race Bikaneer mangeaient comme des hommes; et tout cela aurait été économisé s'il avait existé un ministère des mariages, bien dirigé, sous le contrôle du directeur de l'instruction publique, mais correspondant directement avec le vice-roi.

L'ARRESTATION DU LIEUTENANT LÉTOURDI

_--J'ai oublié le mot de passe, qu'il dit._

_--Ah! vraiment, vous avez oublié? Il a oublié, que je dis._

_--Mais je suis le colonel, qu'il fait._

_--Oh vous l'êtes, n'est-ce pas? que je fais. Colonel ou pas colonel, vous allez attendre ici jusqu'à ce qu'on me relève et que le sergent fasse son rapport sur votre vieille laide bobine._

* * * * *

_Eh bien! sur mon âme, c'était le colonel en personne. Mais à cette époque-là, je n'étais qu'une recrue._

(AUTOBIOGRAPHIE INÉDITE DU SIMPLE SOLDAT ORTHERIS)

S'il était une chose dont Létourdi tirât vanité plus que de toute autre, c'était d'avoir l'air d'un officier et d'un gentleman. Il disait que c'était par respect pour le service qu'il mettait tant de soin à sa toilette, mais ceux qui le connaissaient le mieux disaient que c'était seulement parce qu'il était vain de sa personne.

Il n'y avait rien de mauvais chez Létourdi,--pas une once. Il reconnaissait un cheval, quand il en voyait un, et il pouvait faire quelque chose de plus que de bien se tenir en selle.

Il jouait franc jeu au billard, et c'était un partenaire digne de confiance au whist.

Tout le monde avait de l'affection pour lui, et jamais nul n'aurait cru, même en rêve, qu'un jour on le verrait sur une plate-forme, les menottes aux mains, comme déserteur.

Et pourtant cette triste chose arriva.

Il revenait de Dalhousie à la fin de son congé, et descendait la route à cheval.

Il avait profité de son congé jusqu'à la dernière minute, et il était extrêmement pressé de retourner à son poste.

Il faisait très chaud à Dalhousie, et sachant ce qui l'attendait là-bas, il avait pris un uniforme complet en khaki, tout neuf, très ajusté, d'une délicate couleur olive; une cravate bleue à reflets changeants, un col blanc, et un casque _solah_ blanc comme la neige.

Il se faisait un point d'honneur d'avoir l'air bien habillé, même quand il courait la poste.

Et il avait l'air bien habillé; il était si préoccupé de sa tournure, qu'avant son départ il avait oublié de prendre autre chose qu'un peu de menue monnaie. Il avait laissé tous ses billets de banque à l'hôtel.

Ses domestiques étaient partis en avant sur la route, pour être prêts à le recevoir, à Pathankote, avec un nouveau complet.

C'est là ce qu'il appelait voyager avec un petit train.

Il était fier de son talent d'organisateur, de ce que nous appelons _bundobust_.

A vingt-deux milles de Dalhousie, il commença à pleuvoir.

Ce n'était pas un simple orage de montagne, mais un vrai déluge d'eau tiède, comme dans les pays à moussons.

Létourdi poussa en avant, en regrettant de n'avoir pas pris un parapluie.

La poussière des routes devint de la fange, et le poney s'embourba sérieusement; il en fut de même pour les guêtres de khaki, que portait Létourdi, mais il tint bon, et fit de son mieux pour s'imaginer que la fraîcheur était agréable.

Le poney qui lui échut ensuite était vicieux au départ, et comme la pluie rendait les mains de Létourdi glissantes, l'animal réussit à se débarrasser de lui à un tournant.

Létourdi lui fit la chasse, le rattrapa et se remit en route d'un bon train.

L'averse n'avait point fait bon effet sur ses habits ni sur son humeur, et il avait perdu un éperon. Il ne laissa pas l'autre inactif.

A ce moment l'étape était finie; le poney avait pris autant d'exercice qu'il lui en fallait, et malgré la pluie, Létourdi suait abondamment.

A la fin d'une autre fâcheuse demi-heure, Létourdi crut voir l'univers entier se dissoudre devant ses yeux en une pulpe visqueuse.

La pluie avait transformé le haut de son vaste casque blanc _solah_, en une pâte mal odorante, et il s'était refermé sur sa tête, comme un champignon à demi ouvert. La doublure verte commençait aussi à se décoller.

Létourdi ne dit rien, qui mérite d'être rapporté ici.

Il arracha ou remonta tout le rebord qui lui retombait sur les yeux, et poursuivit sa route pénible.

Le derrière de son casque lui battait dans le cou; les deux côtés adhéraient à ses oreilles, mais le ruban de cuir, et la doublure verte continuaient à maintenir tant bien que mal tous les morceaux, de sorte que le chapeau, tout en flottant, ne s'était pas tout à fait fondu.

Bientôt la pâte et l'étoffe verte formèrent une sorte de moisissure visqueuse qui se répandit sur Létourdi dans plusieurs directions, soit sur son dos, soit sur sa poitrine, à son choix.