Simples Contes des Collines

Part 10

Chapter 104,033 wordsPublic domain

La teinture de khaki s'épancha aussi,--c'était vraiment une teinture de bien mauvaise qualité, de sorte qu'il était partiellement peint en brun, avec des plaques violettes, des contours couleur d'ocre, des bandes d'un rouge de rouille, avec des parties presque blanches, suivant la nature et les particularités de la teinture.

Lorsqu'il tira son mouchoir pour essuyer sa figure, la couleur verte de la doublure, et la couleur pourpre qui avait filtré de sa cravate jusque dans son cou, se mêlèrent; le résultat fut étonnant.

Aux environs de Dhar, la pluie cessa. Le soleil de la soirée se montra et le sécha un peu, mais en même temps il fixa les couleurs.

A trois milles de Pathankote le dernier poney se mit à boiter sans remède, et Létourdi fut forcé d'aller à pied. Il poussa jusque dans Pathankote pour y trouver ses domestiques.

Il ne se doutait pas alors que son _khitmatgar_ s'était arrêté au bord de la route pour boire, et reparaîtrait le lendemain en disant qu'il s'était fait une entorse.

Quand il fut entré à Pathankote, il ne put trouver ses domestiques. Il avait ses bottines raidies et couvertes par la boue, et celle-ci s'étalait sur une grande partie de son vêtement.

La cravate bleue avait déteint autant que le khaki.

Aussi l'enleva-t-il avec le col pour les jeter.

Alors il dit quelques mots qui s'appliquaient aux domestiques en général, et tâcha de trouver un endroit où se mettre.

Il paya huit annas pour un verre de quelque chose, et s'aperçut à cet instant qu'il lui restait six annas dans la poche, c'est-à-dire qu'en sa situation, il était seul au monde avec six annas.

Il alla trouver le chef de gare pour tâcher d'obtenir un billet de première classe pour Khasa, où il était en garnison.

L'employé de la distribution dit un mot au chef de gare; le chef de gare dit un mot à l'employé du télégraphe, et tous trois le regardèrent avec curiosité.

Il le prièrent d'attendre une demi-heure, pendant qu'ils consulteraient l'autorité à Umritsar.

Il attendit donc, et ce furent quatre constables qui vinrent et se groupèrent d'une façon pittoresque autour de lui.

Et au moment même où il allait leur dire de s'en aller, le chef de gare lui dit qu'il donnerait un billet pour Umritsar, au _sahib_, si le sahib voulait bien entrer dans le bureau de l'enregistrement.

Létourdi y entra donc, et la première chose qu'il vit c'est qu'il avait un constable attaché à chaque bras et à chaque jambe, et que le chef de gare essayait de lui mettre sur la tête un sac à dépêches.

Il en résulta une mêlée assez réussie dans le bureau d'enregistrement, où Létourdi se fit une forte entaille au-dessus de l'oeil, en tombant contre une table. Mais ces constables vinrent à bout de lui, et le chef de gare lui mit les menottes solidement.

Dès qu'il fut coiffé du sac à dépêches, il se mit à sacrer ce qu'il pensait, et le constable-chef dit:

--Sans aucun doute, c'est le soldat anglais que nous cherchions. Entendez-vous les gros mots?

Alors Létourdi demanda au chef de gare ce que signifiait un traitement pareil, un traitement aussi indigne.

Le chef de gare lui répondit qu'il était le soldat John Binkle du ***me régiment, cinq pieds neuf pouces, cheveux blonds, yeux gris, tenue en désordre et pas de signes extérieurs, qui avait déserté quinze jours auparavant.

Létourdi se mit à donner de longues explications; mais plus il en donnait, moins le chef de gare le croyait.

Il répondait que jamais lieutenant n'avait eu l'air aussi bandit que Létourdi, et qu'il avait pour instruction d'expédier son prisonnier sous bonne garde à Umritsar.

Létourdi souffrait de l'humidité, était fort mal à son aise. Les termes dont il se servit ne sont pas de nature à être publiés, même sous forme expurgée.

Les quatre constables le mirent dans un compartiment de troisième classe, et il passa ses vingt-quatre heures de trajet à les injurier avec autant de volubilité que le lui permettait sa connaissance du langage courant.

A Umritsar, on fit de lui un paquet bien ficelé qu'on déposa sur une plate-forme, grâce aux bras d'un caporal et de deux hommes du ***me régiment.

Létourdi se redressa et tâcha de se tirer d'affaire en prenant un air supérieur.

Il n'avait guère l'air supérieur, avec ses menottes, quatre constables derrière lui, et le sang de sa coupure qui s'était coagulé sur sa joue gauche.

Le caporal n'avait pas non plus l'air de plaisanter.

Létourdi alla bien jusqu'à ces mots: «Les amis, c'est une méprise des plus absurdes», mais arrivé là, le caporal lui enjoignit de «fermer ça» et de marcher.

Létourdi n'avait aucune disposition à marcher; il demanda à s'arrêter, à s'expliquer.

Il s'expliquait fort bien, en effet, quand le caporal y coupa court en disant:

--Vous, un officier! Ce sont des gens de votre espèce qui déshonorent les gens comme _nous_. En voilà un officier! il est beau, l'officier! Je le connais votre régiment. La marche des Canailles, voilà le pas accéléré qui vous a amené ici. Vous êtes une honte pour l'armée!»

Létourdi se calma, et voulut recommencer ses explications depuis le point de départ.

Alors on le ramena sous la pluie jusqu'à la cantine, et on lui recommanda de ne pas faire l'imbécile.

Les hommes devaient le conduire de là au fort Govingdhar, et la conduite en question, n'était guère plus solennelle que la Marche de la Grenouille.

Létourdi faillit devenir fou de rage, de froid, du malentendu, des menottes et du mal de tête que lui causait sa coupure au front.

Il se mit donc en devoir de dire tout ce qu'il avait dans l'esprit.

Quand il eut tout dit jusqu'au dernier mot, et qu'il eut la gorge sèche, un des hommes s'expliqua:

--J'ai bien entendu des vagabonds derrière les barreaux du violon, faire des poses et jacasser, mais je n'en ai jamais entendu un qui fut de la force de cet _officier_.

Ils ne s'en fâchaient point; ils avaient plutôt de l'admiration pour lui.

Ils prirent quelques verres de bière à la cantine, et en offrirent à Létourdi, parce qu'il avait juré d'une façon étonnante.

Ils lui demandèrent de lui raconter tout ce que le soldat John Binkle avait fait, depuis qu'il avait pris la clef des champs, et cela irrita Létourdi, encore plus que tout le reste.

S'il avait conservé quelque présence d'esprit, il se serait tenu tranquille jusqu'à l'arrivée d'un officier, mais il tenta de s'enfuir.

Or, un coup de la crosse d'un Martini qu'on reçoit à la chute des reins vous fait grand mal et du khaki moisi, détrempé par la pluie se déchire facilement, quand deux hommes vous secouent par le collet.

Létourdi se releva, éprouvant grand mal au coeur, et un fort vertige, avec sa chemise déchirée sur sa poitrine, et presque sur toute la longueur de son dos.

Il céda à la fortune, au moment même où le train descendant de Lahore arriva amenant un de ses majors.

Voici _in extenso_ la déposition du major:

«Il y avait un bruit de lutte dans la salle du buffet de la seconde classe; j'y suis entré, et j'ai vu le plus affreux vagabond que j'aie jamais rencontré.

«Ses bottines et ses guêtres étaient couvertes de boue et de taches de bière.

«Il avait sur la tête une sorte de tas de fumier d'un blanc sale, qui pendait en lambeaux sur ses épaules fortement égratignées.

«Il était à moitié couvert d'une chemise presque fendue en deux morceaux, et il demandait à la garde de regarder le nom, qui était marqué sur le pan.

«Comme il avait tiré sa chemise par-dessus sa tête, je ne pus tout d'abord voir qui il était, mais je m'imaginai que c'était un soldat qui était dans le premier cas de désertion, d'après les jurons qu'il lançait en se débattant dans ses guenilles.

«Quand il se fut retourné, et que j'eus tenu compte d'une bosse aussi grosse qu'un pain au jambon, qu'il avait au-dessus d'un oeil, de quelques plaques vertes de peinture de guerre qu'il avait sur la figure, et des quelques raies violettes qui lui zébraient les épaules, je vis que c'était Létourdi.

«Il fut très heureux de me voir, ajoutait le major, et il me déclara qu'il espérait que je ne soufflerais mot de l'affaire au mess.

«Je n'en ai rien dit, mais vous pouvez le faire, si cela vous plaît, maintenant que Létourdi est retourné au pays.»

Létourdi passa une grande partie de cet été à faire des démarches pour qu'on traduisît en cour martiale le caporal et les deux soldats pour avoir arrêté «un officier et un gentleman».

Naturellement, ils étaient navrés de leur erreur.

Mais l'histoire se fit jour jusqu'à la cantine du régiment, et de là elle fit le tour de la province.

DANS LA MAISON DE SUDDHOO

_Éloignez-vous à un jet de pierre sur la droite et sur la gauche de cette route bien entretenue où nous marchons et aussitôt l'univers prend un aspect farouche, étrange. Churel et goule, et djinn et esprit nous tiendront compagnie cette nuit, car nous voici arrivés au plus vieux des pays, à celui que parcourent en liberté les puissances des ténèbres._

(DU CRÉPUSCULE DU SOIR AU CRÉPUSCULE DU MATIN)

La maison de Suddhoo, tout près de la porte de Taksali, a un étage, avec quatre fenêtres en vieux bois brun sculpté, et un toit plat.

Vous pouvez la reconnaître à cinq annonces rouges imprimées à la main et disposées comme le cinq de carreau sur le badigeon, entre les fenêtres du haut.

Bhagwan-Dass l'épicier et un homme qui, dit-il, gagne sa vie à graver des cachets, habitent au rez-de-chaussée, avec leur bande d'épouses, de domestiques, d'amis et de familiers.

Les deux chambres d'en haut étaient ordinairement occupées par Janoo et Azizun, ainsi que par un petit terrier noir et tan, qui avait été volé à un Anglais et donné à Janoo par un soldat.

Aujourd'hui il ne reste plus que Janoo dans les chambres d'en haut.

Suddhoo couche généralement sur le toit, à moins qu'il ne dorme dans la rue, mais, dans la saison froide, il va d'habitude à Peshawar rendre visite à son fils qui vend des curiosités près de la porte d'Edwardes; et alors il dort sous un vrai toit de terre.

Suddhoo est mon grand ami, parce que son cousin a un fils qui, grâce à ma recommandation, a obtenu un emploi de messager en chef dans une grosse maison de la localité.

Suddhoo dit que Dieu fera de moi un de ces jours, un lieutenant-gouverneur, et j'ose croire que sa prédiction se réalisera.

Il est très, très vieux; il a les cheveux blancs; si peu de dents que ce n'est pas la peine d'en parler.

Il a survécu à son intelligence; il a survécu en somme à toutes ces choses, excepté à son affection pour son fils de Peshawar.

Janoo et Azizun sont des Kashmiriennes, honnêtes dames de la cité. Leur profession était fort ancienne, et plus ou moins honorable; mais Azizun a depuis épousé un étudiant en médecine du Nord-Ouest. Elle s'est rangée et elle mène aujourd'hui une vie des plus convenables, quelque part aux environs de Bareilly.

Bhagwan-Dass est un usurier et un faussaire.

Quant à l'homme qui prétend gagner sa vie à graver des cachets, il se donne pour très pauvre.

Maintenant vous en savez autant qu'il est nécessaire sur les quatre principaux habitants de la maison de Suddhoo.

Naturellement il y a encore moi, mais je ne joue que le rôle du choeur qui vient au dernier moment donner l'explication des événements.

De sorte que je ne compte pas.

Suddhoo n'était pas malin.

L'homme qui se donnait pour un graveur de cachets était le plus malin de tous ces gens-là,--excepté Janoo.

Quant à Bhagwan-Dass, il ne savait que mentir.

Janoo avait en outre la beauté, mais cela c'était son affaire.

Le fils que Suddhoo avait à Peshawar fut atteint de pleurésie, et le vieux Suddhoo conçut de l'inquiétude.

Le graveur de cachets apprit l'anxiété de Suddhoo, et se résolut à la monnayer.

Il était en avance sur son temps. Il s'arrangea avec un compère de Peshawar pour se faire télégraphier jour par jour l'état de santé du fils.

Et c'est ici que l'histoire commence.

Un soir, le cousin de Suddhoo m'informa que Suddhoo désirait me voir, qu'il était trop vieux et trop faible pour venir lui-même, et que si j'allais lui rendre visite, je ferais à la maison de Suddhoo un honneur éternel.

J'y allai, mais je pense que vu la grande distance où était alors Suddhoo, qu'il aurait bien pu envoyer un autre véhicule qu'une ekka qui cahotait terriblement, quand il s'agissait d'amener un futur lieutenant-gouverneur, par une soirée de brouillard en avril.

L'ekka ne courait pas très vite.

Il était nuit noire quand nous nous trouvâmes devant l'entrée de la tombe de Runjet Singh, près de la porte principale du fort.

Là on trouva Suddhoo.

Il dit qu'à en juger par ma condescendance, il était absolument certain que je deviendrais lieutenant-général, avant que mes cheveux eussent cessé d'être noirs.

Puis nous causâmes du temps qu'il faisait, de ma santé, des récoltes de blé, pendant un quart d'heure, dans le Hazuri Bagh, sous les étoiles.

A la fin, Suddhoo se décida à aborder le sujet.

Il dit que Janoo l'avait informé que le _Sirkar_ avait lancé un ordre interdisant la magie, parce qu'on craignait que la magie n'en arrivât tôt ou tard à faire périr l'Impératrice des Indes.

Je n'étais pas au courant de la législation sur ce sujet, mais je m'imaginai qu'il allait advenir quelque chose d'intéressant.

Je hasardai donc que la magie, loin d'être blâmée par le gouvernement, était hautement recommandée par lui.

Les fonctionnaires les plus élevés de l'État la pratiquaient.

Si l'exposé financier n'est pas de la magie, je ne sais pas ce que c'est.

Alors pour l'encourager dans ses confidences, je lui dis que s'il se tramait quelque _jadoo_, je n'hésiterais aucunement à y donner mon appui et ma sanction, pourvu que ce fût du _jadoo_ pur, de la magie blanche, et non pas du _jadoo_ impur, qui fait périr les gens.

Il fallut longtemps pour faire avouer à Suddhoo que c'était précisément là le motif pour lequel il m'avait fait venir.

Alors il me dit, par saccades, et d'une voix tremblante que le soi-disant graveur de cachets était un sorcier de l'espèce la plus pure; que chaque jour il donnait à Suddhoo des nouvelles de son fils, le malade de Peshawar, plus vite que l'éclair ne volait, et que ces nouvelles étaient toujours confirmées par les lettres.

Il me dit de plus que le sorcier avait appris à Suddhoo qu'un grand danger menaçait son fils, danger qui pouvait être écarté par du _jadoo_ pur, et naturellement par une grosse somme d'argent.

Je commençais à entrevoir exactement ce qui se passait, et je dis à Suddhoo que moi aussi je me connaissais un peu en _jadoo_ à la façon occidentale, et que j'irais chez lui pour veiller à ce que tout se passât décemment et avec ordre.

Nous partîmes ensemble.

En route, Suddhoo me dit qu'il avait déjà payé au graveur de sceaux entre cent cinquante et deux cents roupies, et que le _jadoo_ de cette nuit-ci lui en coûterait deux cents de plus.

--C'était à bon compte, disait-il, vu le danger que courait son fils, mais je ne crois pas que ce fût son véritable avis.

Toutes les lumières étaient voilées sur la façade de la maison, quand nous arrivâmes.

J'entendais fort bien des bruits terribles qui partaient de derrière la boutique qu'occupait sur la rue le graveur de sceaux.

On eût dit un homme occupé à rendre l'âme à force de geindre.

Suddhoo frissonnait de la tête aux pieds, et pendant que nous montions à tâtons l'escalier, il me dit que le _jadoo_ était déjà commencé.

Janoo et Azizun nous reçurent du haut des marches et nous dirent que les opérations du _jadoo_ avaient lieu dans leur chambre, parce qu'il y avait plus de place.

Janoo est une dame d'un esprit frondeur.

Elle dit à demi-voix que le _jadoo_ était une invention pour soutirer de l'argent à Suddhoo, et que le graveur de sceaux serait logé, après sa mort, dans un endroit où il ferait chaud.

Suddhoo était sur le point de pleurer de crainte et de vieillesse.

Il ne cessait d'aller et venir dans la chambre à demi éclairée, de répéter à chaque instant le nom de son fils, et de demander à Azizun, si le graveur de sceaux ne pourrait pas faire un rabais quand il avait affaire à son propriétaire.

Janoo m'attira dans l'ombre du coin où étaient les fenêtres sculptées de la tourelle d'angle.

Les lames des persiennes étaient remontées, la chambre n'était éclairée que par une toute petite lampe à huile, et en me tenant immobile je ne courais pas risque d'être vu.

Bientôt les gémissements cessèrent au rez-de-chaussée, et nous entendîmes des pas qui montaient les marches.

C'était le graveur de sceaux.

Il s'arrêta devant le seuil, pendant que le terrier aboyait, et qu'Azizun défaisait la chaîne; il dit à Suddhoo d'éteindre la lampe.

Il en résulta que la chambre fut plongée dans des ténèbres noires comme du jais, où on distinguait tout juste la lueur rouge des deux _hukas_[18] de Janoo et d'Azizun.

[18] Pipes à tuyaux souples.

Le graveur de cachets entra, et j'entendis Suddhoo se jeter à terre en gémissant.

Azizun retenait son souffle, et Janoo s'appuyait sur un des lits, en frissonnant.

On entendit un tintement de métal, et on vit s'élever du sol une pâle flamme d'un bleu verdâtre.

On y voyait juste assez pour apercevoir Azizun blottie dans un coin de la pièce, avec le terrier entre ses genoux; et Janoo les mains jointes, penchée en avant, tout en étant assise sur le lit, et Suddhoo, la face contre terre, tout tremblant, et le graveur de sceaux.

J'espère ne jamais revoir un homme semblable à ce graveur de sceaux. Il était nu jusqu'à la ceinture, et avait sur la tête une couronne de jasmin blanc aussi épaisse que mon poing, un pagne de couleur saumon autour des reins, et des anneaux d'acier à chaque cheville.

Cela n'avait rien de bien effrayant. Mais c'était la figure de cet homme qui me faisait froid dans le dos.

Tout d'abord elle était d'un bleu tirant sur le gris. En second lieu les yeux étaient retournés de telle sorte qu'on n'en voyait plus que le blanc. En troisième lieu ses traits étaient ceux d'un démon, d'une goule, de tout ce que vous voudrez, excepté ceux du vieux coquin brillant de santé, à peau huileuse, que l'on voyait en plein jour manoeuvrant son tour, au rez-de-chaussée.

Il était étendu à plat ventre, les bras retournés et croisés sur son dos, comme si on l'avait jeté à terre tout ligoté.

Sa tête et son cou étaient les seules parties de son corps qui ne touchaient pas le sol. Elles faisaient presque un angle droit avec le corps, comme la tête d'un cobra qui va bondir.

C'était d'un fantastique terrifiant.

Au centre de la pièce, sur le sol de terre nue, était posé un large et profond bassin de cuivre au centre duquel flottait une lueur d'un bleu vert pâle, comme celle d'un feu follet.

L'homme fit trois fois le tour de ce bassin au moyen de contorsions du corps.

Comment y parvint-il, je ne sais.

Je voyais bien les muscles onduler le long de l'épine dorsale, et se déprimer ensuite, mais je n'apercevais aucun autre mouvement.

On eût dit qu'il n'y avait plus dans ce corps que la tête de vivante, avec les phases lentes de soulèvement et d'affaissement des muscles du dos qui travaillaient péniblement.

Janoo, assise sur le lit, respirait soixante-dix fois par minute.

Le vieux Suddhoo, cherchant de ses doigts la boue qui était entrée dans sa barbe blanche, pleurait tout seul.

Ce qu'il y avait d'horrible dans tout cela, c'était cette chose qui rampait, rampait,--sans bruit, et qui rampait toujours.

Et puis, souvenez-vous que cela dura bien dix minutes, pendant lesquelles le terrier gémissait, Azizun frissonnait, Janoo regardait bouche béante, et Suddhoo pleurait.

Je sentais mes cheveux se dresser sur ma nuque et mon coeur battre comme la palette d'un appareil anticalorique.

Heureusement le graveur de sceaux se trahit par son tour de force le plus propre à faire impression, et me rendit ainsi tout mon calme.

Après avoir terminé ce triple voyage circulaire d'un genre si nouveau, il redressa la tête en l'écartant du sol autant qu'il put, en lançant par les narines un jet de flamme.

Or, je sais comment ce jet de flamme s'exécute, je suis en état de le faire;--je me sentis donc rassuré.

Tout était donc une supercherie.

S'il s'en était tenu à cette reptation, sans essayer d'augmenter son effet, que n'aurais-je pas cru? Dieu le sait.

Les deux demoiselles poussèrent en même temps un cri aigu, en voyant ce jet de flamme, et la tête retomba heurtant le sol du menton, et tout le corps étendu comme un cadavre dont on aurait ramené les bras en arrière.

Il y eut ensuite une pause de cinq bonnes minutes, et la flamme bleu-verdâtre s'éteignit.

Janoo se baissa pour remettre en place un des anneaux de sa cheville pendant que Azizun se tournait la figure contre le mur, en serrant le terrier entre ses bras.

Suddhoo étendit machinalement un bras vers le _huka_ de Janoo, qui le fit glisser sur le sol avec son pied.

Juste au-dessus du corps, sur le mur, il y avait deux portraits de couleurs criardes, dans des cadres de carton en relief, représentant la reine et le prince de Galles.

Tous deux contemplaient l'opération, et il me semblait que cela concourait à rendre la cérémonie plus grotesque.

Au moment même où le silence commençait à devenir insupportable, le corps se retourna, et s'éloigna du bassin en roulant sur lui-même jusqu'à un côté de la pièce où il s'arrêta, allongé sur le dos.

Il y eut un léger bruit «plop» dans le bassin, tout à fait comme celui que produit un poisson quand il attrape une mouche, et la lueur verte, qui avait paru au milieu, se montra de nouveau.

Jetant les yeux sur le bassin, j'y vis une tête d'enfant indigène, avec les gros yeux saillants, sa peau du crâne séchée, ratatinée, noircie, les yeux ouverts, la bouche ouverte, le crâne-rasé.

Et comme la chose s'était faite brusquement, elle faisait un effet plus effrayant que le voyage sur le ventre.

Nous n'eûmes pas le temps de réfléchir, que cette tête se mit à parler.

Relisez le récit où Poë vous fait entendre la voix de l'homme qui meurt magnétisé, et vous n'aurez au plus que la moitié de la sensation d'horreur que causait la voix partant de cette tête.

Il y avait un intervalle d'une ou deux secondes entre chacun des mots, et une sorte de vibration, prolongée comme le son d'une cloche, dans le timbre de la voix.

Elle tintait lentement, comme si elle se parlait à elle-même, et il me fallut plusieurs minutes pour me délivrer de la sueur froide qu'elle me causait.

Alors la solution qui m'apportait la délivrance m'apparut.

Je regardai le corps étendu près de la porte, et je vis se mouvoir par saccades, juste à l'endroit où la dépression claviculaire se confond avec l'épaule, un muscle qui n'intervient jamais dans la respiration régulière de l'homme.

Tout cela était une reproduction soignée de ces téraphins égyptiens qu'on trouve mentionnés çà et là. La voix était le résultat d'un ventriloquisme aussi parfait, aussi terriblement habile qu'on pouvait le désirer.

Pendant tout ce temps, la tête continuait à résonner en faisant vibrer les flancs du bassin, et à parler.

Elle s'adressait à Suddhoo, toujours geignant la face contre terre, en parlant de la maladie de son fils, et lui disant dans quel état il serait ce soir même.

J'aurai toujours quelque estime pour le graveur de cachets, à raison du soin qu'il mettait pour rester d'accord avec les dépêches de Peshawar.

La voix se remit à dire que des médecins expérimentés veillaient jour et nuit sur la vie de son homme, et qu'il guérirait bientôt, à la condition de doubler la somme convenue avec le sorcier tout-puissant qui avait à son service la tête placée dans le bassin.

C'était alors que se produisit l'erreur qui gâtait l'effet artistique.

Demander qu'on doublât la somme convenue, et emprunter pour cela la voix de Lazare qui sort du tombeau, c'est absurde.

Janoo, femme qui a réellement une intelligence masculine, vit cela aussi promptement que moi.

Je l'entendis dire d'un ton dédaigneux, quoiqu'à demi-voix: «_Asli nahin! Fareib_» et au moment même où elle disait ces mots, la lueur du bassin s'éteignit, la tête se tut, et nous entendîmes la porte de la chambre crier sur ses gonds.