Simone: Histoire d'une jeune fille moderne
Chapter 6
--Tous les jours. Elle attend ma soumission pour m'emmener chez nous et me consoler de tous mes ennuis. Ses visites me font mal. Le parloir est si triste! Ceux du monde attendent dans une petite pièce cirée, meublée de chaises alignées avec tant de soin qu'elles semblent scellées à la muraille. Devant chaque chaise, un carré de tapisserie à fleurs passées. La soeur mandée par un _vivant_ arrive escortée de soeur Écoute! Ah! Ah! Ah!
--Pourquoi ce rire?
--Soeur Écoute! Soeur Écoute est la plus vieille de la communauté. Elle n'a jamais aimé que Jésus et elle l'aime, je crois à sa manière, en soupçonneuse et en grondeuse. Soeur Écoute n'y voit presque plus. Quand une jeune Visitandine se rend au parloir, vite, Soeur Écoute quitte la lingerie où elle taille pour ses compagnes des voiles de formes invraisemblables, sans patrons, au seul jugé des ciseaux tremblottant au bout de ses vieux doigts. Elle accourt trottinant, regardant la soeur qu'elle va accompagner comme si la pauvre fille allait à une entrevue avec le diable. Arrivée devant la grille gazée de noir, soeur Écoute dévisage le visiteur ou la visiteuse de ses grandes prunelles mortes pour leur faire rentrer dans la gorge les futilités qu'ils pourraient débiter, puis fait glisser entre ses phalanges noueuses les grains de son rosaire.
«... Parfois elle avance d'un pas vers la grille, semblant scandalisée, puis continue ses oraisons, les paupières baissées, jusqu'à ce qu'un geste un peu trop vif la tire de son extase réparatrice.
«... Si l'entretien dure trop longtemps, elle pousse des soupirs, fait cliqueter son chapelet, montre grise mine aux visiteurs. Ce manège ne manque pas d'intriguer les vivants qui rient de bon coeur lorsqu'ils apprennent que soeur Écoute est sourde, sourde comme un vieux pot depuis une bonne douzaine d'années.
--Décidément, je pense ne pas trop m'ennuyer ici, ma chère Paule. Je découvre un monde nouveau.
--Vous verrez que les trois notes des offices auront vite raison de votre gaieté. Mais voilà les bonnes soeurs qui reviennent de la chapelle.
Par une porte s'ouvrant en un angle du quadrilatère formé par la colonnade du cloître, les robes noires, raides, anguleuses, archaïques, envahissaient le préau. Les faces émaciées étaient blanches dans l'encapuchonnement du voile noir. Les lèvres plates semblaient usées par les baisers de cuivre du crucifix. Les yeux, aux pupilles agrandies par les contemplations, se voilaient de paupières diaphanes et bleutées, aveuglées par la lumière d'un soleil neuf de mai.
Toujours priant, elles longèrent la colonnade, s'inclinant bien bas devant les statues de marbre, sans un sourire au jardin nouveau fleuri, sans un regard au grand ciel bleu. Elles marchaient en un froissement rude d'étoffes, en un heurt des rosaires. Pas un martèlement de chaussures sur les dalles de pierre. Effrayés par ce passage silencieux d'ombres, les moineaux se réfugiaient dans les massifs.
Quand la procession noire eut disparu, mains jointes, dos voûtés, sous une porte de la galerie, Simone dit:
--Le spectacle n'est pas gai.
--Elles sont bien heureuses, ne regrettant rien, ne désirant rien!... Voici Soeur Marie-Thérèse!
Soeur Marie-Thérèse quittait, à son tour, la chapelle, moins recueillie que ses chères filles à en croire l'aller de ses grands yeux sur les choses qui l'entouraient.
Elle semblait heureuse du renouveau, pensait, sans doute, que les saints de marbre auraient, le printemps venu, leurs socles toujours fleuris, et que les étoiles blanc-rosées des espaliers se changeraient en fruits savoureux qui ne coûteraient rien à l'économat.
Elle fit signe aux deux amies d'un geste ample de ses grandes manches:
--Eh bien, ma chère fille, cela ne ressemble pas trop à une prison. Vous verrez, nous vous gâterons. Venez que je vous montre nos fleurs avant de vous présenter à la communauté.
Tout en cheminant, elle admira Dieu devant les corbeilles de fleurs, se signa près des quinconces où des _Ecce homo_ s'élevaient en des retraites de verdure, gronda maternellement Paule de P... qui déchirait entre ses ongles le calice d'une fleur de pêcher, puis gagna, suivie de Simone et de Paule, l'atelier où ses filles travaillaient à enrichir de quelques linges rares, de quelques tissus fins, le trousseau de Jésus.
Simone, un peu émue, s'assit à côté d'une vieille Visitandine, la soeur robière, qui donnait de grands coups de ciseaux dans une pièce de drap.
Les soeurs lui firent un accueil blanc des lèvres, puis reprirent leur couture ou leur broderie, écoutant la lecture de soeur Jeanne-Adèle.
* * * * *
Soeur Jeanne-Adèle lisait:
«Madelaine Rémuzat éprouva, jeune encore, la mystérieuse souffrance de l'amour. Le Seigneur, en lui révélant ses charmes, excitait ses désirs de l'aimer davantage; mais comblée de faveurs célestes et aspirant à y répondre, que peut-elle offrir à un Dieu qui se rend prodigue de lui-même? Question complexe, insoluble! Elle jeta la sainte enfant dans le supplice douloureux que nous ne pourrions mieux expliquer que par les paroles de l'aimable docteur à son Théotime: «Ce n'était pas le désir d'une chose absente qui blessait son coeur, car elle sentait que son Dieu lui était présent. Il l'avait déjà menée dans son cellier à vin; il avait arboré sur son coeur l'étendard de l'amour. Mais quoique déjà il la vît toute sienne, il la pressait et décochait de temps en temps mille et mille traits de son amour, lui montrant, par de nouveaux moyens, combien il était plus aimable qu'il n'était aimé. Et elle, qui n'avait pas tant de force pour l'aimer, que d'amour pour s'efforcer, voyant ses efforts si imbéciles en comparaison du désir qu'elle avait pour aimer dignement Celui que nulle force ne peut assez aimer, hélas! elle se sentait outrée d'un tourment incomparable.» Et de plus, elle était accablée par le poids de son impuissance, plus vivement aussi se sentait-elle sollicitée, poursuivie par les exigences amoureuses de son Maître adoré. Que lui demande-t-il donc? Elle ne sait pas[1]...»
Simone écoutait, étonnée, cette phraséologie troubleuse d'âmes.
Toutes ces femmes aimaient donc Jésus d'un amour charnel qu'elles soupiraient sur la blancheur des linges quand la lectrice soulignait d'un geste de voix: «_elle se sentait outrée d'un tourment incomparable_» ou bien: «_poursuivie par les exigences amoureuses de son Maître adoré_...»
Paule de P... dit comme à regret:
--Venez, nous nous rendrons au réfectoire, avant la communauté. Cette lecture vous a émue, je le vois, c'est si beau! si beau!
Note [1]: Anne-Madeleine Rémuzat, d'après les documents de l'ordre, Lyon. Vitte, édit.
VIII
--Comment va Votre Colère, ce matin?
--Elle se porte à merveille, merci, Votre Sérénité. Vous êtes donc bien certaine de l'épouser?
--J'ai l'intention de tout faire pour cela et... même plus.
--Même plus!... Voilà un mot qui vous vaudrait une neuvaine de la communauté s'il venait aux mignonnes oreilles de soeur Marie-Thérèse, notre Supérieure, ma chère Simone. Même plus!... Le vieil abbé Fermadand, notre aumônier, vous exorciserait en pleine chapelle. Alors vous l'aimez assez pour... Et vous ne rougissez pas! Moi, j'ai des roseurs à la nuque, voyez!
--Rougissez pour moi, ma chère Paule, rougissez à votre aise. Je suis bien certaine de quitter cette jolie cage à linottes.
Et ce disant, Simone prit place sur un banc de granit à côté de cette pauvre petite Paule de P... embastillée pour illicite amour offert à son professeur de piano.
Paule, élevée au Sacré-Coeur, aimait le babillage raisonneur de la «petite laïque». Elle prenait courage, s'enhardissait au contact de cette amie oseuse qui l'effrayait par la non-hypocrisie de son allure et ses pensers proclamés tout haut en ce milieu de chuchotements étouffés sous les béguins.
Assises robe à robe, les mains tournant les feuillets des livres qu'elles ne lisaient pas, elles amusaient leurs yeux de l'aller des robes monacales sur le sable blond, par ce matin d'avril.
Dans la petite cour proprette, sous les marronniers déjà feuillus, les bonnes soeurs s'abordaient avec des petites mines très dignes, se faisaient des révérences mi-cérémonieuses, parlant des lèvres seulement, les dents blanches montrées en des rires qui ne sonnaient pas.
Simone singeait leur bonjour matinal, pépiant à chaque rencontre de deux nonnettes sous les marronniers:
«--Je salue Votre Douceur!»
«--Votre Charité a bien dormi?»
«--Comment va Votre Humilité?»
«--Bien? je remercie Votre Chasteté.»
Quand les moineaux se roulaient à leurs pieds en des maladresses de vol troublé par le besoin d'aimer, les Visitandines faisaient des signes de croix à la dérobée ou récitaient quelque oraison jaculatoire en une presque immobilité des lèvres.
Toutes ou presque toutes avaient _leur_ prière à Jésus, au doux Jésus, à l'Amant Jésus, au Bien-Aimé Jésus, à l'Époux Jésus.
Elles composaient, la nuit, en leurs cellules, des placets d'amour qu'elles débitaient le lendemain à la chapelle, regardant les lèvres pâles du doux Crucifié, espérant les voir remuer.
* * * * *
Ce jour-là, une à une, discrètement, la bouche entr'ouverte, les yeux allumés, elles se dirigeaient vers la petite porte ogivale de «Sa Maison.» Il était là et elles allaient Le contempler. Anxieuses, elles s'arrêtaient sur le seuil du temple, se cachant le visage en des blancheurs de linge, venant au rendez-vous en de fausses pudeurs comme sous de doubles voilettes.
Paule de P... dit brusquement, pour expliquer ces fréquentes visites à la chapelle:
--Soeur Agnès va mourir.
--Qui, soeur Agnès?
--J'oublie toujours, ma pauvre Simone, que vous êtes loin de nous, tout en demeurant au milieu de nous. Vous ne connaissez pas soeur Agnès... la religieuse si blanche... qui dort avec Jésus...
--Qui dort avec Jésus! Expliquez-vous. Je ne suis pas élève du Sacré-Coeur, moi!
--Vous avez vu à la chapelle, dans le choeur, la religieuse étendue sur une chaise longue et si faible et si blanche, avec des yeux si grands?
--Oui, j'ai vu une pauvre femme bien malade!
--Pauvre femme! Elle est l'Heureuse, l'Enviée. Toutes les religieuses jalousent son sort. Le Crucifié lui tend les bras et il la prend toute, peu à peu, délicieusement. Il l'attire et l'absorbe en lui, il aspire son âme comme elle aspire, elle, son coeur divin.
--Une folle mystique!
--Non, une fiancée, et plus heureuse que bien des fiancées de la terre, puisqu'elle va vers l'amant céleste des âmes; qu'elle meure pour l'amour de son amour aujourd'hui ou demain, dans quelques heures, elle sera dans son Paradis de délices, submergée dans sa fontaine d'amour.
Les yeux levés en d'extatiques visions, Paule de P... soupirait. Simone lui prit la main doucement, et, moqueuse:
--Je vous assure, ma chère amie, que votre fiancé n'est pas au ciel, lui. Un peu de courage! Dans quelques jours les portes de la cage s'ouvriront pour vous aussi, et vous volerez à tire-d'ailes... Est-ce qu'il a de longs cheveux, votre musicien?
--Mais non... très correct.
--Ce n'est pas une façon de Christ, alors! Vous avez une tendance à le confondre avec Jésus. C'est humiliant pour tous les deux...
--Vous blasphémez! Vous me faites de la peine.
--Non! je raisonne. Je crois en Dieu, fermement, je vous l'assure, mais pas en un Dieu joli garçon, et je pense avoir assez de l'autre vie pour l'aimer comme l'aiment les Visitandines. Elles se noient en Dieu, vous le voyez bien.
--Je ne discuterai pas avec vous, petite philosophe. Je vais vous conter une simple histoire, celle de Soeur Agnès, et nous verrons si vous rirez de cette «noyade».
--Cela débute par une histoire d'amour, n'est-ce pas?
--Oui, mais ne m'interrompez pas, raisonneuse. Autrefois, soeur Agnès était une jolie héritière de notre monde. Grande, brune, très belle, dissipée, primesautière, elle répondait à des propos de bal, à des flirts respectueux mais osés, par de grands éclats de rire qui interloquaient les amoureux. Pas facile à prendre celle-là! Les duos, les tours de valse, les singeries du cotillon, les émotions au théâtre ne lui enlevaient jamais sa belle humeur un peu moqueuse et partant redoutée. Elle disait à Roméo quand elle était Juliette: «Monsieur, vous êtes d'un demi-ton trop haut.»
Enfin vint celui qui devait triompher d'une si grande assurance: un jeune Saint-Cyrien, très embarrassé de son épée et portant son képi empenné comme un marguillier porte le dais aux processions du Saint-Sacrement.
Elle l'aima tout de suite et ne trouva pas de mots drôles quand il s'embrouillait dans les figures de nouvelles danses. Lui, un peu timide, n'osait pas lui faire sa petite profession de foi. Elle s'en aperçut et l'encouragea même, dit-on. Puis, à la première syllabe d'aveu, elle riposta, par habitude de quereller les amoureux ou pour dissimuler son émoi:
--Vous êtes le vingt-cinquième, monsieur! Votre petite machine n'est pas originale, d'ailleurs. Je puis vous réciter la suite, si vous le voulez!
Le petit Cyrard, confus, fit une belle révérence datant de sa mère-grand et ne reparut plus chez la tante d'Agnès.
Elle ne désespéra point trop, comptant le ramener à elle tôt ou tard, lorsqu'elle apprit, deux ans après, qu'il se fiançait à une de ses amies.
Elle assista très digne à la messe de mariage, puis, le soir même, elle vint prier soeur Marie-Thérèse de la recevoir au couvent.
--Morale: Ne désespérez pas celui que vous aimez.
--Taisez-vous, mon amie. Elle fut si malheureuse, soeur Agnès! Celui qu'elle aimait, à une autre!
Songez à ce que vous souffririez si André... C'est André, n'est-ce pas?
--Moi je n'ai rien dit.
--Sans vous en douter, dans le laisser-aller de vos confidences, vous avez prononcé le nom! Bon! Voilà que vous rougissez.
Les deux petites prisonnières, les mains jointes en un instinctif sentiment de crainte, se turent, regardant voleter les moineaux.
* * * * *
--Je continue, dit Paule, souriant de l'émoi causé à son amie, Soeur Agnès pria longtemps, longtemps, avant d'oublier l'aimé. Ses actes d'amour n'allaient pas toujours à Dieu et elle se jugeait bien coupable, jeûnant, usant sa robe sur les dalles de l'église. On parla beaucoup d'elle dans le monde, et je me souviens d'avoir copié pendant les vacances une prière composée par elle, prière où elle suppliait Jésus tout puissant de la délivrer du souvenir du petit Saint-Cyrien. Je transcrivis cela, au temps de mes robes courtes, ne sachant trop ce que signifiaient ces appels à la clémence divine. Je pensai en ma faible jugeotte que la pauvre femme devait être quelque grande criminelle, quelque empoisonneuse.
L'amour de Dieu triompha après deux ans de luttes. Elle fit mander l'aimé au parloir, sous couleur de lui rappeler ses devoirs de chrétien, s'abusant elle-même, la pauvre douloureuse, sur le motif de ce revoir. Elle lui apparut endeuillée derrière le crêpe qui partage en deux la petite pièce: côté des morts, côté des vivants. Il fut bon, très doux, promit de travailler à son salut, sans sourire. Elle l'adjura d'aimer sa femme. Il ne répondit pas, par pitié. Quand on l'emporta évanouie, il pleura d'avoir perdu cet amour qu'il n'avait pas eu, et cependant, il aimait celle qu'il avait épousée.
Dieu pardonna enfin et soeur Agnès n'habilla plus du regard, le corps blanc en croix, d'un pantalon rouge à bande bleue et d'une capote à boutons d'or. Elle pria avec calme, n'osant dire à Jésus des mots de passion, par pudeur, les regrets étant trop récents encore. Elle alla à Lui d'une façon correcte, en femme honnête qui ne se jette pas dans les bras de l'amoureux numéro deux, parce que l'amoureux numéro un l'a dédaignée.
--Comme vous savez bien toutes ces choses, mon amie!
--Je devine... probablement... en femme qui aime. D'ailleurs on commenta beaucoup autour de moi, je vous l'ai dit, le roman de soeur Agnès. Il se peut aussi que mon éducation au Sacré-Coeur m'ait appris...
--... Comment on flirte avec Dieu... Continuez, je vous prie! Mais ce long récit vous fatigue, peut-être. Vos jolies mains reposent si lasses dans les plis de votre jupe! Et cet imbécile de médecin qui ne croit pas devoir vous ouvrir les portes de la cage!
--Je ne suis pas lasse de conter, je vous assure! C'est si beau ces souffrances d'amour! Soeur Agnès devint la bonne sainte de ce couvent. Ses yeux qui avaient tant pleuré brillèrent d'un éclat doux, toujours un peu mouillés d'eau. L'iris devenu large dans les longues contemplations s'agrandit de telle sorte que bleues autrefois les prunelles étaient devenues noires. Son visage s'affina, amaigri, mais non décharné.
Souriante, elle accueillit au parloir les anciennes amies qui venaient la féliciter de sa guérison, plutôt curieuses que compatissantes.
Elle sut les petits potins du monde, les médisances, les calomnies, reçut des confidences, des aveux, et donna des conseils aux désespérées d'un jour.
Elle fut, deux ans durant, le médecin pour âmes des petits cercles féminins.
Les coupés faisaient queue rue Denfert-Rochereau et la bonne soeur Marie-Thérèse ne songea point à interdire, selon la règle, ces parlottes, ces five-o'clock chez Jésus.
De temps à autre, les visiteuses faisaient une retraite au couvent, comme on va aux eaux, et l'économe de la communauté encaissait les présents destinés à ornementer la chapelle du Sacré-Coeur.
Un prédicateur mondain, à la Madeleine, fit allusion à la sainte Mlle de G... et pendant huit jours, il fut de bon ton de prendre le voile. La mode passée, les pauvres petites filles romanesques regagnèrent la maison paternelle mais non sans avoir laissé quelque peu de leur dot derrière le crêpe noir. Il en coûte pour passer décemment du côté des morts au côté des vivants.
Soeur Agnès joua de bonne foi son rôle de racoleuse. Elle avait l'âme trop pleine de Dieu pour songer aux petits bénéfices que procure une grande piété habilement exploitée. Elle s'étonna d'abord du vide qui se fit brusquement dans le parloir, puis redoubla de ferveur pensant que Dieu ne l'avait pas jugée digne de ramener à lui les pauvres brebis égarées, les pauvres brebis à tête si légère, paissant n'importe quelle herbe, au gré des pasteurs et aussi au hasard des pâturages.
Adèle de G..., sa soeur, mariée depuis peu, venait lui confier les joies et les tristesses de son ménage d'amoureux. Elle écoutait les confidences avec un bon sourire indulgent de vieille grand'mère qui se souvient.
Cette pauvre amoureuse qui n'avait pas su garder son fiancé donnait à la jeune femme des conseils qui devaient retenir le mari au logis. Elle dit un jour, franchement:
--Ma chère Adèle, il te faudrait un enfant.
Et devenue rouge, la petite mariée:
--Tu as raison, j'en parlerai à...
--Oui, nous le demanderons à Dieu, interrompit soeur Agnès.
Les menottes roses qui devaient retenir par les pans de son habit le père toujours sollicité par les distractions du cercle restaient dans les limbes...
C'étaient à chaque visite de longs interrogatoires mimés où elles s'apitoyaient en gestes vagues. Elle, la petite mariée, en avait parlé à...
Soeur Agnès en avait touché mot à Jésus.
Et pas une espérance!
Quand la petite mondaine entrait au parloir en un fouettement de jupes impatient, la recluse hochait la tête, désespérée.
Le front volontaire, les lèvres en moue, Adèle frappait du pied en fillette qui veut son jouet, malgré tout, na!
Soeur Agnès, toujours prête à s'accuser des maux qui sévissaient autour d'elle, pensa que Dieu la punissait en la stérilité de sa soeur, et, en une entrevue où Adèle de G... se désespérait de nouveau, elle chuchota, les yeux baissés:
--Ma chère Adèle, tu auras un fils et nous le nommerons Dieudonné. Hier, à la chapelle, je demandai à Dieu de prendre ma vie pour en faire la vie de celui qui naîtra de toi.
--Je ne puis accepter ton dévouement, ton sacrifice, ma bonne Agnès.
--Ne refuse pas, ma chérie, ma Mort c'est ma Vie.
Rougissante, la petite mondaine ne trouva pas d'arguments assez affectueux pour empêcher ce suicide. Elle dit même, envoyant un baiser, à son départ:
--Il est vrai que tu es comme morte pour nous et qu'un bébé qui serait toi... Mais je pense que Jésus ne t'exaucera pas.
--Espère, mon enfant, espère.
Agnès pria Dieu d'accepter son sacrifice. Mystique, par conséquent illogique, elle offrit en véritable holocauste pour la réalisation des voeux de sa soeur une vie qui lui était odieuse.
Elle en fit la confidence à son confesseur qui se hâta d'informer soeur Marie-Thérèse du miracle qui pouvait se produire.
Toute la communauté s'intéressa bientôt à la réussite de l'affaire.
Dès le lever, la pauvre sainte devait écouter les petits papotages égoïstes de ses compagnes:
--Comment avez-vous passé la nuit, Votre Douceur?
--Pas le moindre malaise, Votre Bonté!
--Jésus! il me semble que vos yeux brillent, fiévreux, Votre Piété.
Elle souriait, et tristement:
--Pas encore! Dieu ne m'a pas exaucée.
Enfin, l'été dernier, il y a quelque huit mois, la recluse sortit de sa cellule fatiguée, les membres mous, comme vidés et délicieusement alanguis.
Ce fut une joie, un trémoussement de linges blancs, des balbutiements de lèvres remerciant Dieu. Dans la petite chapelle, l'aumônier récita des actions de grâce après la lecture du Saint Évangile.
Dans l'après-midi, quand la soeur tourière introduisit Adèle de G... au parloir, la jeune mariée aperçut derrière le voile noir le visage souriant de soeur Agnès. Elle se précipita vers la grille criant:
--Comment! tu sais... déjà!
--Je sais que Jésus exauce toujours ceux qui eurent foi en lui. A genoux, mon enfant.
Des larmes tombèrent lentes des yeux levés des deux mères priant à genoux, séparées par le grand voile. Et derrière la gaze noire qui endeuillait leurs visions, elles crurent apercevoir, l'une l'enfant rose, petit mortel, l'autre bébé Jésus, petit dieu.
De ce jour, elles souffrirent également de leur maternité.
Des symptômes physiologiques surprenants leur donnèrent des joies communes et des affres également partagées. Quand la mère, selon la nature, élargit ses voiles, la mère selon Dieu vit son pauvre corps s'émacier.
La vie fuyait d'elle et elle n'en souffrait pas.
Souvent en leurs rencontres au parloir, la Visitandine disait à Adèle:
--J'ai eu peur, ma chérie. Hier, matin, j'étais comme guérie.
--J'ai pleuré, avouait la mère enceinte. Il ne remuait plus depuis la veille.
--Heureusement que cela va mieux, souriait soeur Agnès!
--Oui, heureusement!
Cela continua à aller mieux. Cela continua à aller si bien que soeur Agnès dut s'aliter dans sa cellule, seule, mourant d'une maladie mystérieuse, sans médecin pour hâter sa délivrance, pendant que la grossesse de l'autre était entourée d'attentions capitonnées.
Le couvent triomphait. Des sacristies-boudoirs, les dévotes colportaient le récit du miracle dans le monde. Des pèlerinages s'organisaient du faubourg à la rue Denfert.
Soeur Agnès, sentant sa fin prochaine,--l'enfant d'Adèle ne pouvait tarder à naître,--demanda à être transportée à la chapelle.
En compagnie des vierges lui souriant, elle demeure, depuis quinze jours, étendue sur une chaise longue dans le choeur doucement parfumé d'encens, silencieux et tiède comme une chambre d'accouchée.
Les yeux fixés sur la divine image de Jésus, elle attend, pâle, les yeux cernés, les membres alourdis. Chaque matin elle vit de Jésus. L'hostie est le seul viatique qui lui permet d'attendre la délivrance de la petite mariée.
La nuit, la lampe du Sacré-Coeur brille d'un éclat doux de veilleuse devant le tabernacle drapé d'une étoffe de soie dont les ors en fioritures s'éclairent faiblement, et elle sommeille en Dieu, paisible. Les chaînettes du luminaire dessinent des ombres d'anneaux gigantesques sur les murs de l'église. Les saints et les saintes font des gestes doux au gré des vacillations de la petite flammèche nageant sur l'huile bénite.