Simone: Histoire d'une jeune fille moderne

Chapter 5

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Comme il tendait les bras, elle s'approcha, indifférente:

--Si vous voulez, père.

--Ce qui me désole, vois-tu, c'est que tu vas souffrir par moi, moi qui voudrais te voir heureuse. Qu'est-ce que je te demande, en somme! De ne pas épouser un jeune homme sans le sou. Cela n'est pas bien difficile! Plus tard tu me maudirais d'avoir cédé! Laisse-moi croire que tu l'oublieras, je saurai si bien te garder de lui. Je te ferai une bonne petite existence qui aidera à ta guérison. Dis-moi ce que tu désires... Veux-tu épouser le Russe, un jeune homme très bien, oui, très bien.

--Celui qui a une tante au Caucase, non, mon père! Je vous aime beaucoup, mais si vous pouviez abréger ces adieux... qui nous sont désagréables, n'est-ce pas?

--Comment, je t'ennuie! Je suis un vieux radoteur!

--Je ne dis pas cela.

--Je te laisse, mais embrasse-moi... Encore!... Tu réfléchiras... Tu m'écriras... Je viendrai du reste te voir tous les deux jours, tous les jours, si je peux... Je ne suis pas un père barbare... Je te mets simplement ici pour que tu réfléchisses, pour que tu fasses une petite retraite, pour que tu apprennes à obéir et pour que tu sois protégée contre toi-même.

Il l'embrassa encore, et comme il faisait mine de gagner la porte, la soeur tourière, qui se tenait à l'écart pendant ces adieux, prit Simone par la main et la conduisit vers le tour, sorte de guérite basse enfoncée dans le mur et munie d'un banc en demi-cercle.

Il se retourna encore avant de franchir la porte:

--Écris-moi, vite, vite, que tu deviens raisonnable, et je reviendrai immédiatement te chercher.

Simone dit en un hochement de tête:

--J'ai grand peur de ne jamais être raisonnable comme vous l'entendez, père.

Simone se baissa pour pénétrer dans le tour et prit place sur le siège qui, brusquement, évolua de droite à gauche.

Simone Gosselet était prisonnière.

Toutefois l'accueil que lui fit la supérieure, soeur Marie-Thérèse, lui prouva que sa réclusion ne serait point trop désagréable.

Soeur Marie-Thérèse portait majestueusement le costume de l'ordre: une robe en laine noire, épaisse et drapée en plis raides, des plis en bois, une guimpe blanche aussi rigide qu'un gorgerin. Un bandeau noir encerclait son front carré. Sous son voile noir, ses yeux trouaient de deux points noirs le blanc jauni de son masque osseux. Blanche et noire, elle portait une croix épinglée à sa guimpe. Une seconde croix pendait, au bout d'un chapelet à gros grains, sur sa jupe.

Un naturaliste l'aurait classée sous cette étiquette: coléoptère blanc et noir, le même signe: une croix or, répétée sur blanc et sur noir.

* * * * *

La rigidité des pièces d'armures qui la revêtaient symbolisait assez bien le caractère de soeur Marie-Thérèse. N'ayant pu s'anéantir en Dieu, après des ennuis communs à bien des mortelles, elle avait résolu de s'occuper des intérêts de la communauté.

Nommée économe du couvent peu après son entrée en religion, elle avait su défendre contre les notes majorées des fournisseurs les dots apportées par les fiancées de Jésus, et économiser deux mille francs en l'exercice de son budget. Cette prouesse lui avait valu d'être nommée supérieure au scrutin de l'année précédente, en remplacement de soeur Jeanne-Madeleine si mystique, la pauvrette, qu'elle ne songeait pas à exiger de dot des jeunes filles brûlant de convoler en idéales noces avec le divin Crucifié.

Quand une novice se disposait à prononcer les voeux de chasteté, pauvreté et obéissance, soeur Marie-Thérèse s'informait de l'appoint pécuniaire qu'apporterait à la communauté la nouvelle professe. Si la candidate n'avait pas de solides valeurs à déposer dans la corbeille, la supérieure lui prouvait aisément, en un quart d'heure d'entretien, que sa vocation n'était pas assez robuste, que Dieu lui avait créé des devoirs à remplir hors du couvent.

Soeur Marie-Thérèse, au dire de certains notaires parisiens, possédait un flair merveilleux pour distinguer le bon grain de l'ivraie, la valeur de tout repos, quoique exotique, du titre français mais garanti par le seul patronage d'un ex-député et de deux ou trois sénateurs.

Quand sa conscience lui reprochait de rudoyer les amoureuses pauvres, elle se disait en guise de consolation que les jeunes femmes éconduites n'auraient eu aucun mérite à renoncer aux biens de la terre. D'ailleurs, ne fallait-il pas de l'argent, beaucoup d'argent, pour ornementer de draperies de soie brochée le lit de Jésus, pour faire toujours blanches les guimpes des épousées, pour bâtir quelque nouvelle chapelle de rendez-vous spirituels!

Alors que les pauvres énamourées ne songeaient qu'à Jésus, ne s'entretenaient que de Jésus, elle veillait, elle, à épargner aux tout-en-Dieu les soucis, les exigences de la vie.

A la cloche sonnant les offices répondait de l'autre côté du mur haut de huit pieds la corne des tramways sonnant l'heure de la bataille pour l'argent.

Quand ses filles quittaient leurs cellules pour aller prier, des manoeuvres se levaient de leurs grabats, harassés déjà par le labeur de la veille, pour apporter à la grande machinerie humaine l'appoint de leurs muscles.

Il faut être riche, très riche pour fuir la vie. Soeur Marie-Thérèse l'avait compris et guettait les _bons partis_, les dots rondelettes.

Ses filles lui étaient reconnaissantes de leur avoir laissé la meilleure part, la part choisie autrefois par Marie-la-Galiléenne,--celle qui consiste à aimer par besoin d'aimer, à s'offrir à un amant radieusement beau qui, s'il ne les prend pas, ne les abandonne pas non plus, ne les dédaigne pas, belles ou laides.

En revanche, soeur Marie-Thérèse possédait toute autorité sur ses compagnes. Elle avait sous ses ordres l'assistante (sa doublure), l'économe, la maîtresse des novices et la Mère déposée, soeur Jeanne-Madeleine, qui, de supérieure qu'elle était autrefois, était devenue, selon le règlement, la plus humble, la _dernière_ du chapitre.

De jeunes soeurs, par esprit d'obéissance, venaient demander à la supérieure la permission de manger un bonbon. Elles disaient:

--Notre Mère, m'est-il permis de manger _nos_ biscuits?

--J'y autorise Votre Dilection, répondait soeur Marie-Thérèse avec un sourire.

On dit chez les Visitandines: «_notre_ chemise, _notre_ robe, _notre_ cellule.»

«Notre Mère» peut, seule, autoriser une de ses filles à prier particulièrement en commun.

Prières et bonbons, tout appartient à la communauté»

* * * * *

--Mon enfant, dit soeur Marie-Thérèse à Simone, votre père vous a confié à notre garde, mais n'allez pas croire que vous êtes ici en prison. Venez me dire que vous êtes obéissante et je signe votre mise en liberté. Nos filles sont de pieuses et saintes geôlières qui vous feront douce votre retraite.

--Mais, madame...

--Appelez-moi «Notre Mère», voulez-vous? J'ai si peu l'habitude de m'entendre appeler _madame_. Je vous le demande, mon enfant.

--Oui, ma soeur.

--Voilà qui est déjà mieux... Réfléchissez, mon enfant. Il est si doux d'obéir. Notre Seigneur a vidé le calice jusqu'à la lie pour faire la volonté de son père. Le sacrifice que l'on vous impose est moins douloureux. M. Gosselet ne veut pas vous faire épouser un bossu...

--Mais, madame...

--Notre Mère!

--Notre Mère, j'ai résolu fermement d'épouser qui j'aime.

--Bien, mon enfant, je ne vous parlerai pas du monde, je ne le connais pas. Mais vous pouvez vous tromper dans votre choix, vous pouvez vous laisser prendre à de fausses apparences. Hors de Jésus, tout est vanité. Je sais que vous n'avez pas eu le bonheur d'apprendre à l'aimer dans nos maisons religieuses, mon enfant, mais vous n'êtes pas une mauvaise fille, je le vois bien. Je pense même que nous deviendrons amies.

--Oh! madame! Oh! ma soeur!

--Alors, vous préférez la liberté à notre amitié?

--Je l'avoue, ma mère, bien que...

--Oui, oui, n'allez pas revenir sur cette parole pleine de franchise.--Une de nos bonnes soeurs converses va vous conduire à votre chambre et vous vous reposerez de vos fatigues, mon enfant. J'espère que vous dormirez bien... Venez causer avec moi, à votre réveil. Je vous présenterai à une de mes petites protégées, à une désespérée elle aussi, qui commence à oublier. Mais n'allez pas lui communiquer votre bel enthousiasme!

«Inutile, mon enfant, de vous lever au premier coup de cloche, d'ailleurs vous ne l'entendrez pas.

«Maintenant un conseil, mon enfant. Si votre grand, grand chagrin vous empêche de prendre un repos qui vous est nécessaire, agenouillez-vous devant le crucifix qui orne votre chambrette.

--Mais, ma mère, j'espère dormir.

--La courageuse enfant!

--Vous mettrez une robe noire, demain: c'est la règle. Toutes les jeunes filles ou les jeunes femmes en retraite doivent se vêtir de la sorte.

--Mais, notre Mère, je n'ai pour vêtement que ceux que je porte. Mon départ précipité...

--Oui, je sais... Vous rougissez, mon enfant. Vous avez dû vous faire belle, si belle, que vous devez attendre en votre chambre que M. Gosselet vous envoie... Mais voyons un peu sous ce manteau...

--Non, ma soeur, je ne puis...

--Tout le monde m'obéit ici, mon enfant!

--Au fait je puis bien vous montrer mon costume de gymnastique.

--De gymnastique!

Dégrafant son grand manteau en drap bleu orné de cabochons, Simone apparut en pantalon de flanelle blanche plissée et bouffant, en tunique moulant ses épaules comme un linge mouillé.

Soeur Marie-Thérèse recula comme éblouie par la blancheur du tissu. Et les mains jointes, les yeux baissés:

--Oh! ma fille! oh! ma fille! Comment avez-vous osé aller vers celui que vous aimez vêtue si peu décemment?... Il aurait douté de vous, plus tard.

--Je venais de faire du trapèze, notre Mère, quand j'ai pris la fuite.

--Du trapèze!

--Je suis presque aussi forte que les professionnels.

--Le démon se sert de toute arme pour vous ravir... En vous inspirant l'amour d'exercices peu familiers à notre sexe, il comptait vous perdre par l'attrait des mascarades immorales. Votre costume est outrageusement immoral, ma chère fille, et votre père permettait...

--On voit bien, notre Mère, que vous ne savez rien de l'éducation moderne... et que vous n'avez jamais fait de gymnastique!

Ceci fut dit si gaiement que soeur Marie-Thérèse, oubliant de relever l'impertinence, se mordit les lèvres pour ne point rire. D'exsangue qu'elle était, sa bouche s'empourpra, carminant d'un trait transversal son masque pâle.

Puis, devenu grave:

--Vous avez commis une grande faute, mon enfant, et je devrais vous gronder, mais vous êtes si... amusante. Au fait, me voilà réduite à faire planter des piques sur les murs de notre couvent. Peut-être n'aurais-je pas accepté de veiller sur vous si j'avais su que vous étiez gymnasiarque. Évitez, mon enfant, de montrer à la soeur converse qui va vous conduire à votre chambre, que vous êtes venue ici en petite saltimbanque. Promettez-moi aussi de ne pas scandaliser mes filles par le récit trop inconvenant de votre fuite. C'est entendu, n'est-ce pas?

--Oui, notre Mère.

--Dormez bien et récitez les prières que vous apprit votre maman quand vous ne faisiez que jouer à la poupée. Les coeurs simples sont à Dieu, mon enfant; les autres sont au diable.

* * * * *

Arrivée en sa chambrette, Simone ne put se défendre contre la tristesse qui l'envahit brusquement. L'hostilité des choses qui l'entouraient lui rappelait le nid bleu et blanc où elle pensait à _lui_, rêvait de _lui_, en un cadre riche et coquet.

Blanchie à la chaux, la chambre ou plutôt la cellule n'avait pour tout meuble qu'un lit étroit à quatre colonnes, entouré d'épais rideaux blancs, une table de bois blanc et un escabeau. Sur une croix noire accrochée au mur, un Christ en plâtre neuf se dressait tout pâle au-dessus d'un bénitier attristé du rameau de buis qui secoue sur les morts des pleurs d'eau bénite.

Une pancarte imprimée en lettres grasses attira le regard de Simone sur la sentence: _Vanité des vanités, tout est vanité_.

Elle dit tout haut:--C'est gai, ici!

Posant son chapeau sur la table, elle releva d'un tapotement de main les petites boucles de cheveux qui couronnaient son front d'un toupet de clown, tira un blocknote de la poche de son manteau et écrivit sur la première page:

* * * * *

«Mon André,

«Je suis seule et enfermée dans une cellule de nonne. Mon père vient de me traiter de fille. La supérieure des Visitandines, malgré sa bonté ou à cause de sa bonté, ne m'a qualifiée que de petite saltimbanque. Tout m'est hostile ici, et le Christ qui orne la muraille, devant moi, semble me regarder en ennemie. Je crois en toi et je t'aime. Je vais me coucher et dormir pour rester forte contre leurs tentations. Je m'évaderai de ce couvent. Comment? je ne sais. Mais je m'évaderai.

«Cette résolution bien arrêtée me rend très calme. Je me sens tout à fait maîtresse de moi-même et de mes nerfs. Tu verras comme je suis une petite femme de courage, de sang-froid et d'énergie.

«Je ne veux pas, mon aimé, écrire un _journal_ de captivité, mais j'espère te montrer, un jour, ces notes qui te prouveront que tous mes pensers sont à toi. Malgré tout, je reste ta femme, ta petite femme et je t'avoue tout bas, à l'oreille, que j'ai grande envie de pleurer loin de toi.

«Que fais-tu, mon André? Chassé de l'usine, tu te désespères, sans doute. Aie foi en moi, mon aimé.

«Ici je serai presque heureuse au milieu de pauvres femmes qui disent des mots de passion à Celui qui ne se révèle jamais à leurs coeurs d'amantes. Toi je t'ai vu, je sais ton âme, je sais aussi que nous nous aimons.

«Dors bien, mon aimé, et ne te laisse pas abattre par l'adversité; d'autres jours nous seront joie.

«Méfie-toi de l'honnête homme, André!

«Je suis presque gaie, tu vois. Joue contre joue, nous lirons ces lignes, plus tard, chez nous, chez nous!...

«Pense à moi. Je sentirai très bien ta pensée dans mon coeur. Aime-moi bien; je veux être ton cher amour et sentir que je le suis.

«A toi.

Simone GOSSELET, «_la fille, la petite saltimbanque_.»

«Ceux qui m'insultent ne savent pas... Père souffre pour de l'argent! Le _coeur_ n'est pas un muscle, malheureusement. Les singulières formes qu'il prendrait selon les gens! On exhiberait ces monstruosités à la foire. Sur ce, je vous embrasse, mon époux.

«SIMONE.»

* * * * *

Très brave, la fille de M. Gosselet ne pleura guère plus de cinq minutes dans le petit lit démodé, entouré de rideaux en cretonne rugueuse.

Dans les cellules voisines, les religieuses obsédées d'amour invoquaient Jésus.

Simone s'endormit, prononçant un nom profane mais tout aussi doux à ses lèvres que celui du Crucifié.

VII

Simone se réveilla toute glacée sous les neiges de ses rideaux qui l'enveloppaient comme d'une froide avalanche.

Elle revêtit une robe noire que lui apporta une soeur converse et rendit visite à la supérieure.

--Mon enfant, lui dit soeur Marie-Thérèse, je crois que, contrairement à la règle, il est inutile que je vous confie à une «maman», à une de mes filles qui tenterait en vain de ramener à Dieu un coeur pris tout entier par le monde. Je vais vous présenter à Mlle Paule de P... qui a bien voulu, sur ma demande, vous prêter ce vêtement de deuil qui sied mieux à une jeune fille bien élevée que votre accoutrement d'acrobate.

Mandée par soeur Marie-Thérèse, Paule de P..., blonde et frisée comme un petit saint Jean, menue trottinante, le visage délicieusement assombri par deux grands yeux à peine teintés de bleu, fit son entrée dans le cabinet directorial.

Elle reconnut sa robe sur le dos de l'amie que lui confiait soeur Marie-Thérèse, battit des mains et s'écria encouragée par l'attitude souriante de Simone:

--Ah! je serai moins seule.

--Voilà, ajouta la supérieure, qui va hâter votre guérison, ma chère Paule et vous rendre vite à Mme de P... Je vous autorise à vous promener dans le cloître pendant l'office de ce matin.

* * * * *

Simone et Paule descendirent dans le grand cloître, sorte de vestibule à colonnade, habité par des statues de saints et de saintes en marbre blanc, encerclant un paradis fleuri de corbeilles et planté d'acacias.

--Je ne sais rien de votre vie, j'ignore quelle aventure vous a valu une vilaine retraite forcé, ma chère amie, dit Paule, mais je vous aime déjà comme une soeur. Les coeurs appartiennent tous ici à Jésus et j'ai si grande envie de me confesser que... je vais tout vous dire.

--Déjà!

--Oui, déjà. J'aime mon ancien professeur de piano, un jeune homme qui sera célèbre demain. Il a composé une mélodie éditée: _Rêves du matin_. Connaissez-vous _Rêves du matin_? Cette oeuvre divine m'est dédiée, ma chère. Je pleure toutes les fois que je joue son aveu, car c'est l'aveu de son amour pour moi.

«Maman était à la recherche de je ne sais quelle partition dans la bibliothèque. Ce fut une révélation. Oh! si douce!... Quand mère entra brusquement, devinant tout,--il ne jouait plus que d'une main,--j'étais assise sur ses genoux et il me baisait les poignets. «Sortez, monsieur!» Il partit très digne, et quelque chose de moi s'en alla avec lui.

«Espionnée d'abord par toute la valetaille, puis gardée à vue par maman, je fus enfin confiée à soeur Marie-Thérèse.

«Ici, je puis l'aimer tout bas et chantonner aussi tout bas les _Rêves du matin_! Voulez-vous que je vous dise la mélodie sans paroles. _Tu_... _tu_... _tu..._! C'est aussi énervant que les odeurs d'encens qui me donnent la migraine à la chapelle. _Tu_!... _tu_... _tu_...! Il me semble que ses doigts jouent dans mes cheveux. Nous échapperons à la surveillance de la soeur qui veut me convertir et nous irons dans l'oratoire de la supérieure. Il y a là un petit harmonium. _Rêves du matin_ fait très bien sur l'harmonium. Je l'aime... je l'aime!

--Et il se nomme?

--Gontran Saint-Patrick.

--Un joli nom de musicien. Moi, ma chère amie--confidences pour confidences--j'aime un tout petit employé de mon père qui n'a jamais fait la moindre musiquette, qui n'a jamais rimaillé le moindre sonnet. Autrefois quand il semblait rêveur, les gens qui l'entouraient pouvaient l'entendre murmurer des choses extraordinaire: AX² - 4Tc...

--C'est une manière de savant?

--Oui, mais maintenant quand il rêve, il dit: «Simone.» C'est une manière d'amoureux. Il est ingénieur-constructeur et trouvera le moyen de me bâtir une maisonnette de bonheur à huis-clos. Mon père s'oppose à notre union, ce qui vous explique ma présence en ce couvent.

--Votre fiancé se nomme?

--André.

--André! presque aussi joli que Gontran.

--Presque... vous êtes charmante! Mais pour un ingénieur, c'est suffisant, n'est-il pas vrai?

--Vous vous moquez!

--Moi, point, cela vous prouve que vous aimez Gontran autant que j'aime André: voilà tout.

--Je l'aime... je l'aime... Mais c'est un amour maudit puisqu'il fait le désespoir de ma bonne mère.

--Mon amour donne la migraine à bon papa Gosselet, et je vous assure qu'il est, cependant, cet amour, à l'abri de toutes les malédictions.

--Vous êtes donc bien courageuse?

--J'espère l'être assez pour faire mon bonheur.

--Mais vous êtes prisonnière.

--On s'évade.

--Oh!

--Quoi! oh?

--Ce serait très mal et très difficile.

--Par compassion pour Gontran, je serais heureuse de vous prouver que cela n'est pas aussi difficile que vous le pensez.

--Je verrai... je réfléchirai... mais ce serait très mal. S'enfuir de la maison de Dieu! Il est vrai que je m'ennuie, m'ennuie... m'ennuie! Regardez voir si je n'ai pas un cheveu blanc, là sur la tempe gauche?

Simone penchant sur son épaule le front bouclé de sa nouvelle amie, souleva du doigt les boucles blondes et dit apitoyée:

--Toute une boucle, ma chère, toute une boucle. Encore huit jours de réclusion et vous serez poudrée à la maréchale. Il est vrai que semblable parure sied bien aux visages à roseurs.

--J'ai vieilli tant que cela? Des cheveux blancs! Vous avez bien vu? Je monte vite dans ma chambre. J'ai pu apporter ici une petite glace de poche. Les soeurs prétendent que je possède, seule, cet _instrument de péché_.

--Prétendent, c'est possible! mais... elles aiment Jésus. Les femmes se font belles pour celui à qui elles veulent plaire.

--Elles sont belles en elles, les pauvres filles. Vous les aimerez quand vous les connaîtrez. Mais mes cheveux blancs?

--Inutile de consulter votre petite glace, ma chère Paule, vos cheveux sont tous blonds à nuances infiniment variées. Il doit falloir beaucoup pleurer pour gagner ses cheveux gris; et vous n'avez guère fait que sourire jusqu'à l'audition de _Rêves du soir_.

--Je suis si malheureuse depuis huit jours que je suis ici! Je ne parle pas la même langue que les bonnes soeurs. Si je pense Gontran, elles disent Jésus. Toujours la même existence grise, calme, endeuillée de chants religieux aussi réjouissants que le _Dies iræ_. Tout conspire contre mon amour. Mais maintenant que je vous ai, je serai plus forte, oui, plus forte. Avez-vous une chambre à vous?

--J'ai une cellule, comme une vraie prisonnière.

--Moi, j'habite une chambre garnie de tous mes bibelots de jeune fille. J'étais si désespérée, lors de mon arrivée, que soeur Marie-Thérèse a consenti à me laisser mes petits riens.

«Je suis, par distraction, presque tous les exercices des Visitandines. Je me lève à cinq heures à l'appel de la cloche du couvent et descends à la chapelle où je communie avec toute la communauté le jeudi et le dimanche. J'assiste ensuite à une seconde messe et déjeune un peu avant les bonnes soeurs. Je prends volontiers du café au lait, le matin. Elles ne mangent que de la soupe... A huit heures et demie: office. C'est triste, triste! Les Visitandines chantent sur trois notes des psaumes qui me font pleurer. On dirait que j'entends le _De profundis_ clamé sur mon amour mort.

«... Après le dîner qui a lieu à midi, nous descendons dans le grand cloître et je m'amuse à parer de fleurs la statue de soeur Agnès que vous voyez là-bas près de la Vierge Marie.

«... A une heure, je brode ou couds des petites brassières pour les bébé de pauvres, puis vais pleurer à une nouvel office chanté sur trois notes lugubres. J'écris ensuite à ma mère que je m'ennuie... m'ennuie... et j'assiste à l'office de cinq heures. Toujours les trois notes, les trois notes, les trois notes...

--C'est moins compliqué que _Rêves du matin_!

--Méchante, taisez-vous!... Puis souper, puis promenade, ou travail, puis nouveau et dernier office, celui du soir, égayé des trois notes désespérées... Alors commence le grand silence ordonné par les règles de saint François de Sales, silence si absolu que les pauvres soeurs malades ne demandent que par gestes ce dont elles ont besoin. Je n'entends dans les cellules voisines de ma chambre que les coups de discipline dont se punissent les soeurs tentées.

--Tentées par qui?

--Tentées par quelque souvenir du monde qu'elles ont fui. Elles se flagellent aussi pour des causes beaucoup plus futiles, pour avoir, par exemple, prêté trop d'attention aux broderies qui ornent le voile du sanctuaire. Alors je ferme les yeux, car je suis, moi, une grande coupable et je dis, tremblante, ma prière du soir.

--Vous n'avez jamais eu la pensée d'entrer en religion, ma pauvre amie?

--Non, jamais! Je suis trop jeune pour ne pas aimer le monde. J'avoue cependant que les lectures à haute voix pendant les heures de travail de la communauté m'ont souvent fait envier la félicité des âmes qui ne vivent qu'en Dieu. Hier encore, soeur Jeanne-Adèle m'a beaucoup émue en déclamant d'une voix mal assurée la _Vie de Anne-Madeleine de Rémuzat_, une des saintes glorieuses de l'ordre de la Visitation. Les grosses chemises de coton, serrées au cou par un noeud coulant comme des sacs de meunier, que portent les bonnes soeurs, me feraient regretter mes chemisettes de jeune fille. Puis, sous le voile blanc des novices passerait toujours quelque boucle blonde de mes cheveux indisciplinés. En outre, il me serait fort désagréable de ne plus voir mère qu'au parloir. Je l'aime bien, mère, malgré tout.

--Votre mère vous rend visite souvent?