Simone: Histoire d'une jeune fille moderne
Chapter 15
Le soir venu, elles gagnèrent à pied la gare de Lyon. Dans la salle d'attente, une pendule marquait huit heures et demie. Elles prirent place sur une banquette, voulant attendre patiemment le défilé des voyageurs, mais à chaque coup de sifflet des locomotives de service sur la voie, elles se précipitaient vers la grande porte vitrée donnant sur le grand hall d'arrivée, puis, déçues, revenaient s'asseoir, les yeux fixés sur le cadran dont les aiguilles se mouvaient par soubresauts semblant impatientes, elles aussi.
* * * * *
Neuf heures enfin! Près du quai une machine s'arrêta, respirant bruyamment de tous ses poumons d'acier, essoufflée. La porte claqua. Des têtes parurent inquiètes, puis des corps habillés burlesquement de plaids et de couvertures de voyage.
Les débarqués se précipitèrent dans la salle, maugréant, se bousculant. Des sacs de nuits, des valises pendaient au bout de leurs bras longs donnant aux hommes affairés des allures tortillardes, obligeant les femmes à marcher lourdement comme des cannes qui vont à l'eau.
Sous les feutres mous, les visages masculins se masquaient d'une ombre.
Les femmes avaient sous leurs voilettes la même physionomie mystérieuse.
Debout près de la porte, Simone et l'Embaumée cherchaient des yeux, inquiètes.
Une voix dit, soudain, derrière elles:
--Eh bien! mademoiselle l'Embaumée! J'ai donc bien vieilli? Vous ne m'avez pas reconnu.
Elles se retournèrent. Simone se jeta dans les bras d'un complet gris.
André Bamberg baisa le front de l'aimée, les lèvres de l'aimée, répétant:
--Comment! c'est toi! c'est toi!
Simone, les bras noués autour du cou de son fiancé, restait muette, les yeux levés très doux, très grands. Ils pleurèrent, puis se sourirent et leurs lèvres dirent des choses banales.
--Je ne m'attendais pas à te voir. C'est gentil!
--Tu n'es pas fatigué?
La petite bossue attendait, tournant presque le dos aux amoureux enlacés. Des groupes se formaient autour d'eux. Des femmes disaient haut:
--Ben! ils ne se gênent pas.
André se dégagea de l'étreinte de Simone et tendit la main à l'Embaumée qui murmura:
--Vous allez bien?
--Très bien! Allons-nous-en vite, vite. Prenons une voiture. Il y a trop de monde autour de mon bonheur.
Un cocher hélé, André ouvrit la portière du fiacre, aida Simone à prendre place sur les coussins, puis, monta sur le marchepied, oubliant l'Embaumée.
Il s'aperçut de l'attitude interdite de la petite bossue, voulut redescendre, pour lui permettre de monter dans la voiture, mais la petite faiseuse de sourires s'excusa:
--Non! non! Je veux prendre l'air. Je serai bien sur le siège.
Elle ajouta: «Cocher! 104, rue Mouton-Duvernet!»
La voiture partit en un gémissement de sa caisse disjointe au petit trot d'un cheval boiteux qui heurtait tous les pavés de sa patte malade.
Simone, le front posé sur l'épaule d'André, dit à mi-voix:
--Ne parle pas, mon aimé... si tu veux! Plus tard nous causerons de tout.
Elle ferma les yeux pendant qu'André lui baisait les cheveux, doucement.
Brusquement elle s'éloigna de lui, d'un écart du buste:
--Je ne repose pas sur l'épaule blessée, dis?
--Mais non. Je suis tout à fait guéri... maintenant. Mais où allons-nous?
Elle leva sur lui ses yeux mouillés de larmes douces, puis dit, triomphante, câline:
--Chez nous, mon André!
Sur le siège, le cocher faisait la cour à l'Embaumée.
TROISIÈME PARTIE
I
--Et puis?...
--Mais c'est tout, mignonne. Lors du passage du Zou, j'étais à côté du capitaine qui a demandé la croix pour ton mari.
--C'est que je veux connaître tous tes exploits, mon aimé, toutes tes fatigues, toutes tes souffrances. Je veux savoir ce que mon amour doit à ton amour. D'ailleurs, je n'ai jamais cru au prétexte que tu as invoqué pour me fuir. Gagner la croix! Tu m'avais! N'était-ce pas suffisant pour fléchir papa Gosselet! Tu as voulu m'oublier? Avoue! Tu as cru que je céderais, que je me laisserais traiter en petite fille que l'on ramène à ce qu'ils nomment la raison, par la privation d'une robe, d'un bijou, d'un spectacle...
--Ton amour ne me doit rien. Tu as fait preuve de courage, de...
--Je t'en veux! Je t'en veux! Je te ferai expier ton manque de confiance.
--Des menaces déjà! Et nous ne sommes pas encore mariés!
--Oh! le reste, des formules. Je me laisserai vivre avec toi, toujours, sans l'approbation des autres. Les autres! nous avons assez fait pour qu'ils nous laissent en paix. Il est grand temps de songer à nous, _pas_?
--Que veut dire ce _pas_?
--C'est à l'atelier que j'ai appris _pas_. C'est un diminutif de n'est-ce-pas. C'est gentil et tout plein aimant, ce _pas_? Tu fais la moue?
--J'espère que tu ne te serviras pas de cette expression plus tard.
--Plus tard! Je voudrais que plus tard n'arrive jamais. Nous serions si heureux tous deux, toujours tous deux, nous adorant. Je te regarderais... tu me regarderais.
--Tu te lasseras vite de cette contemplation, pauvre mignonne.
--Non, je t'assure! On ne se voit pas vieillir quand on se contemple sans cesse avec des yeux aimants... Et puis, on finit par apercevoir derrière la figure un peu de l'âme. Tu me reviens de ces vilains pays, mon aimé, avec une petite moustache brave, de grands yeux qui ont souffert, un peu de hâle sur ton teint de blond. Tu es très beau!
--C'est vrai! J'ai le cou noir et les épaules blanches. C'est très pittoresque!
--Tu es un peu confus parce que je t'aime trop.
--J'aurais mauvaise grâce à me plaindre de ce «trop». Mais si tu recommences à te moquer du pauvre blessé, je te dirai des fadaises sur tes cheveux, sur ta bouche, sur tes yeux, sur...
--Assez! Assez!... Je perdrais au change: tu ne pourrais embrasser ce que tu complimenterais. D'ailleurs, je serais tout attristée d'être aimée en détail.
--Si nous nous levions!
* * * * *
--Il est dix heures! Le soleil fait un fond d'or aux fleurettes rouges des indiennes qui servent de doubles rideaux à ta chambrette d'ouvrière.
--Je suis si paresseuse, maintenant. Cause! je t'écouterai les yeux fermés.
--J'ouvre la fenêtre?
--Non! Il monte de la rue un tas de vilains cris qui nous feraient moins seuls. Je voudrais vivre dans un crépuscule bleu continu, ou à la lumière moribonde d'une veilleuse.
--Enfant!
--Je hais tout ce qui te distrait de moi.
--Alors, tu veux que je t'adore? Quelle prétention!
--Je veux surtout que tu te laisses aimer. J'éprouve un grand bonheur à n'exister que pour toi. Veux-tu me permettre de te dire quelque chose d'un peu... d'un peu fou?
--Tu ne fais guère que cela.
--Méchant! Je ne dirai rien.
--Allons! j'écoute.
--Eh bien! depuis que je t'aime, je me sens comme délivrée de tout ce qui était moi. Je suis presque morte.
--Je tire les rideaux. Le soleil va te chasser du lit.
--Ma folle franchise t'épouvante un peu. Bast! dans la vie tu seras sage pour nous deux, _pas_?
--Encore ce _pas_?
--Veux-tu que je te dise comment je rêve notre chez nous?
--Oui, mais j'ai grand'faim. Il serait temps de songer au déjeuner.
--Je ne proteste pas contre cette vilaine répartie. Je vois bien que tu l'as faite pour te moquer de ton bonheur. Voilà près d'une heure que tu me reproches d'être paresseuse, et tu l'es autant que moi. Prêchez d'exemple, mon Seigneur et Maître. Je sais par une amie de pension que les jeunes mariées écoutent, au petit lever, les propos musqués et encensés de l'époux, avec une nonchalance hiératique. Elles se font très dissimulées, les pauvrettes. Moi je t'aime tout naturellement. Si je dis des sottises, c'est que je t'aime assez pour être sotte! Tu n'oses plus m'interrompre.
--J'ai pris le parti d'écouter. J'ai pour fiancée, je puis bien dire pour femme, une jeune fille qui a des théories originales sur le mariage.
--Pourquoi me répondre comme tu le fais? C'est très mal de me causer du chagrin pour le seul plaisir d'être sarcastique. Personne ne nous entend, mon aimé. Nous sommes seuls.
--Je te promets d'être très... très... sérieux!
--Voici comment je veux notre vie. Tu travailleras, tu dirigeras l'usine de papa Gosselet, tu auras des ennuis d'affaires, des soucis d'argent. Par moi, ta vie privée sera comme une nuit de repos dans la tiédeur des draps. Ton rire sera mon rire. Tes larmes seront mes larmes. Quand je serai mère, nos enfants t'aimeront de tout leur petit coeur fait à l'image du mien. Devenue vieille...
--Fi! tu ne vieilliras jamais!
--Je voudrais que tu meures avant moi!
--Pour te remarier?
--Parce que cela te ferait trop souffrir de ne m'avoir plus!
--Ça c'est gentil! Voyons, ne pleure pas... J'embrasse ma vaillante petite femme.
Dans leur chambre du sixième étage, Simone et André vivaient en eux, en un tel oubli des choses extérieures que les propos envieux des femelles aboyant sur le palier ne parvenaient pas à les distraire de leur quiétude. Ils éprouvaient un plaisir toujours nouveau, elle à dire sa captivité chez les Visitandines et sa vie de petite ouvrière, lui à conter la guerre d'aventure menée dans les hautes herbes. Simone répétait sans cesse:
--Nous serions joliment bêtes de gâter un bonheur si chèrement acheté.
La blessure d'André était cicatrisée depuis longtemps, mais le jeune homme se laissait vivre dans une oisiveté où il se complaisait. L'amour de Simone le prenait tout, le gardait des vouloirs courageux. Il s'en étonnait, s'en inquiétait, puis finissait par goûter son bonheur, sans évoquer le «plus tard» qui effrayait Mlle Gosselet.
Simone aimait d'un amour chaste et violent, sans calcul, sans considération.
Après le déjeuner, elle disait à son fiancé, au cours de la causerie: «Quand tu parles, _j'apprends_ mon mari.»--Simone travaillait à quelque lingerie pendant que l'ingénieur s'asseyait devant une feuille de papier blanc et... rêvait.
Mlle Gosselet guettait du coin de l'oeil les gestes impatients du jeune homme, souriait de sa nervosité, puis disait, consolatrice:
--Tu n'es pas en train, mon aimé! Tu as toujours un peu de fièvre. Et moi, égoïste, qui te garde dans cette vilaine mansarde! Veux-tu aller te promener?
--Tout seul! Où aller?
--Je t'accompagne. Je n'ai qu'à mettre mon chapeau.
--Sortir avec ta petite robe à fleurettes! Et la coquetterie?
--A quoi bon, puisque... Mais si tu le désires, je me ferai belle pour toi.
Ils descendaient dans la rue, longeaient des boulevards, traversaient des jardins publics et des paysages parisiens, ne voyant qu'eux.
Tous les soirs, après dîner, ils se promettaient d'écrire, lui, à Mme Bamberg, elle, à M. Gosselet.
Ils ne recevaient pas de visites. L'Embaumée était venue, le lendemain de l'arrivée d'André, au retour de son atelier. Ils l'avaient embrassée, choyée, cajolée, puis l'avaient oubliée sur sa chaise, ne s'apercevant de sa présence qu'au moment où elle avait chuchoté d'une voix timide: «Faut que je m'en aille.» Depuis, la petite faiseuse de sourires n'avait plus heurté à la porte de communication autrefois toujours entr'ouverte. Dans son égoïsme de femme heureuse, Simone disait parfois:
--Dimanche, l'Embaumée viendra dîner avec nous.
--Mais, certainement.
Et le dimanche soir venu, confuse, Simone s'écriait:
--Nous avons oublié que l'Embaumée...
--Nous avons oublié...
La petite amoureuse dissimulait sa rougeur derrière sa serviette pendant que M. Bamberg, d'un geste évasif, semblait s'excuser de ne pouvoir songer à tout.
Rue Mouton-Duvernet, les fournisseurs savaient que Simone _était avec quelqu'un_. Le boucher et l'épicier lui rendaient la monnaie avec de petits sourires approbateurs. La concierge la saluait d'un bonjour ami. Mlle Gosselet ne s'apercevait pas des égards injurieux que le commerçant parisien témoigne toujours à la femme qui vit avec un homme saluable.
* * * * *
Les deux amoureux n'étaient pas riches; cent francs qu'avait économisés Simone pendant son séjour chez Jabson, quinze louis retirés de la caisse d'épargne par l'ancien employé de M. Gosselet composaient tout leur avoir déposé dans l'armoire à glace, en un petit coffret de bois sculpté où la ménagère puisait chaque matin.
Simone s'ingéniait à restreindre les dépenses quotidiennes par des calculs ingénieux et maladroits qui amusaient son mari.
--Aujourd'hui nous allons faire des économies. Tu vas voir. Il nous faut d'abord dix sous de mimosa...
André souriant, elle répliquait:
--Nos bouquets de violettes sont fanés. J'en achèterai d'autres, mais ça n'orne pas. Mes aiguières ont l'air coiffées de petites capotes grosses comme ça. La mimosa s'étale mieux, j'en prendrais volontiers une demi-botte, mais elle coûte six sous, tandis que la botte se vend dix sous. En achetant la botte entière, je gagne deux sous.
Et, triomphante, elle continuait l'énumération des achats qu'elle comptait faire, priant Bamberg d'additionner sous sa dictée.
--Combien cela te fait-il?
--Dix francs.
--Pas possible. Tu as dû te tromper. Quand nous faisions bourse commune, l'Embaumée et moi, je dépensais un franc vingt-cinq par jour, pas plus!
--Et qui s'occupait des fournisseurs?
--L'Embaumée!
--Alors tout s'explique!
--Tu m'en veux de ce que je ne sais pas acheter moins cher?
--Mais non, mon Aimée. Je te trouve amusante et adorable avec ta dépense annuelle de cent quatre-vingt-deux francs cinquante de mimosa! Voilà une économie qui fleure joliment bon.
--Tu as raison. Il nous faut supprimer les fleurs.
--Je ne veux pas nous priver de fleurs... je ne fais que protester contre ton économie ainsi pratiquée. C'est une toute petite querelle.
--Alors... tu te moques de mon inexpérience. Ce n'est pas charitable.
--Achète le mimosa, je t'en prie.
--Je ne veux pas.
--Voilà qui n'est pas gentil. Une petite femme ne doit jamais dire au mari qu'elle aime: «Je ne veux pas.» C'est au mari à vouloir.
Ce fut leur première brouille à propos de fleurs, brouille vite fanée... Simone pardonna au «tyran». André consola la «victime». Ils pleurèrent un peu, s'embrassèrent beaucoup. Et la symbolique lune de miel brilla plus douce après le passage de ce nuage qui, crevant en pluie tiède et douce sur leur félicité lasse et un peu nerveuse, fit germer en eux un projet d'existence plus active.
II
Simone écrivit au fabricant de poupées:
«Me pardonnez-vous d'avoir assuré mon bonheur à l'encontre de votre volonté, bon papa? Vous aimez tant Simonette que vous ne pouvez haïr Simone.
«Après trois mois de campagne au Dahomey, mon fiancé est revenu en France, blessé. J'aide à sa guérison. J'ai travaillé comme la plus humble de vos ouvrières pour attendre le retour de celui que j'aime.
«Je ne vous écris toutes ces choses que pour vous prouver la sincérité de mon amour pour André, et, par cela même, gagner mon pardon.
«Vous le savez, père, j'ai le coeur trop bien placé--je suis votre fille!--pour solliciter ma rentrée immédiate sous votre toit. Revenir en petite fille repentante et humiliée... Non! D'ailleurs, André n'y consentirait pas.
«Mon fiancé va travailler, beaucoup travailler pour que je puisse bientôt vous embrasser, père.
André--vous avez pu en juger--est un ingénieur de mérite. Il perfectionne en ce moment un nouvel appareil d'éclairage électrique qui, nous l'espérons, va obtenir un grand succès. Connu et honoré, sinon riche, peut-être osera-t-il vous demander ma main, la main que j'ai mise loyalement dans la sienne, dès le jour où je l'ai aimé.
«Je sais combien ma conduite semble prêter au blâme, mon père; mais je ne crois pas avoir commis d'autre faute que celle de vous alarmer sur mon sort.
«Une jeune fille «bien élevée»--ceci n'est pas un reproche,--aurait attendu, aurait feint une hypocrite soumission, au risque de perdre le bonheur entrevu. Vous m'avez faite femme d'action, vous n'avez pas voulu que je regarde la vie à travers les lunettes roses que l'on campe sur le nez des petites filles «comme il faut». J'espère vous en témoigner, plus tard, toute ma reconnaissance.
«Vous m'avez appris à vouloir. J'ai voulu.
«Ce dont je me repens--avec sincérité--c'est de vous avoir caché ma retraite après mon évasion du couvent des Visitandines, c'est de vous avoir livré à l'inquiétude, à l'anxiété, à l'angoisse qui mordent au flanc les mères qui ont perdu, dans la foule, leur enfant, leur «petit». Vous avez toujours été un peu mère, pour moi, bon papa.
«Excusez ma franchise,--vous m'avez habituée à être franche.--Ce que vous reprochiez surtout à M. Bamberg, sans le formuler, bien entendu, c'était d'arriver trop vite à la fortune. Vous aviez tant peiné pour faire ce grand OEuvre: Un _million_, que vous en vouliez à l'homme qui, par le seul fait qu'il était jeune, aimant et aimé, se trouvait, à vingt-deux ans, avoir presque autant de droits que vous à la jouissance, à la possession de votre gain. Il y avait en vous, bon papa, les rancunes de l'ancien manoeuvrier contre l'homme qui gagne de l'argent en maniant la plume ou le crayon.
«Bientôt nous serons riches ou en passe de le devenir, mais je tiens à vous mettre en garde contre les sentiments qui animèrent, autrefois, le patron contre l'employé.
«Je veux vous convertir à mon mari, bon papa.
«Toute petite fille, j'étais fière de vous quand, en Auvergne, les rémouleurs vous tiraient leur chapeau sur les grand'routes, fière de vous, aussi, quand les cabaretières vous rappelaient vos débuts si humbles.
«Aujourd'hui, je suis fière de mon fiancé, et je crois en lui.
«Ma lettre est longue, longue. Je n'ai pas causé avec vous depuis des mois, presque un an, et je rattrape un peu du temps perdu... Vous souvenez-vous de nos discussions dans la salle à manger? Nous étions toujours du même avis, bon papa, en tout et sur tout. Nous avions formé une petite ligue contre maman qui professait des théories correctes, implacables de sens commun. Ses phrases sur l'organisation de la société nous prenaient au collet comme des gendarmes. Nous avions un peu l'air de deux coupables.
«Je ripostais à mi-voix et vous partiez en guerre, et vous renversiez tout. Il est vrai que vous sembliez un peu confus, que vous aviez le triomphe modeste, après.
«Dites à maman que je l'aime bien.
«Elle me reprochait avec raison d'être irrévérencieuse. Malgré les apparences, j'ai toujours professé un grand respect pour ma mère.
«Bon papa, je compte sur toute l'affection que vous m'avez autrefois prodiguée pour que vous excusiez ce que vous croyez être «ma faute». Dites-vous bien que Monette était trop raisonnable et trop honnête, pour obéir, en vous quittant, à un entraînement des sens. Vous m'avez si douloureusement humiliée avant mon entrée au couvent que je suis réduite à tout dire. Oh! les vilains mots dont vous m'avez accablée, père!
«Votre Simonette, qui vous a écrit une lettre tout émue, et qui ne voulait que dissiper votre inquiétude en donnant son adresse!
«Votre Simonette, qui vous embrasse, père, et de si loin que vous ne pouvez lui refuser votre joue.
«Simone Bamberg,
«40, rue Nansouty.
«P. S. Je prends le nom de mon fiancé, par respect pour le nom de Gosselet dont vous me croyez peut-être indigne, père.»
* * * * *
Rue Nansouty, 40! Simone et André avaient quitté la rue Mouton-Duvernet. Un inventeur sérieux ne doit pas habiter un sixième étage sous peine de passer pour un détraqué ou un monomane. On ne prête du mérite qu'aux gens qui semblent ne pas en avoir besoin.
Mlle Gosselet regretta la mansarde où elle avait vécu sa vie d'ouvrière. Ses adieux à la petite bossue furent perlés de jolis rires et mouillés de bonnes larmes sincères. Elle lui dit: «Tu viendras chez nous, souvent, souvent. Nous causerons du temps où j'allais à la recherche du travail et où le vieux placeur me vantait, en termes si dignes, les joies du cabinet particulier. Tu viendras, _pas_? Tu as été si bonne, si bonne! Presque une grande soeur!»
L'Embaumée approuva de petits hochements de tête, les yeux brouillés, sachant bien que tout était fini, qu'elle n'oserait pas sonner à la porte de Mme Bamberg. Tout ce qu'avait aimé la pauvre bossue s'en était allé: son père, sa mère, ses camarades d'atelier! Les gens semblaient avoir hâte de se soustraire à son affection. Elle se figurait son amitié difforme, et bossue, elle aussi.
Les meubles de pitchpin hissés sur une voiture de déménagement, Simone et André avaient regardé longuement les murs nus, les déchirures du papier de tenture, et, la porte close sur la chambre vide, ils avaient senti en eux une inquiétude vague, un indéfinissable sentiment de tristesse. Ils laissaient quelque chose dans cette mansarde, quelque chose d'immatériel, d'impalpable. Graves, ils s'embrassèrent sur le palier. Une femme d'ouvrier les regardait, sans sourire, par l'entrebâillement de sa porte, comprenant.
Ils descendirent l'escalier, se retournant pour revoir les visages des choses.
La clef remise à la concierge, ils marchèrent sur le trottoir, silencieux, puis Simone, la tête un peu renversée sur l'épaule d'André,--en un geste qui lui était familier,--demanda:
--Tu ne souffres pas de quitter notre chambre?
--Tu vois bien que j'en suis tout attristé, mignonne.
--Plus tard... Je vais dire quelque chose d'un peu fou, mais je suis certaine que tu ne gronderas pas..., plus tard, quand nous serons riches, nous achèterons la maison.
--Oui... Ah! Si M. Gosselet nous entendait!
--Cela m'a fait mal de quitter les choses qui vivaient de ma vie heureuse. Le papier était semé de petites fleurettes roses nouées par un ruban bleu sur fond quadrillé. Cela ressemblait aux vieilles robes, aujourd'hui passées, que portaient nos grand'mères. Sur la cheminée, écrit avec une pointe dans le plâtre, était gravé un nom: _Louisette_. Je me souviendrai de tout cela longtemps, mon aimé.
--D'autres avaient aimé dans cette chambre, avant nous...
--D'autres y vivront maintenant. J'aurais voulu pouvoir la garder telle que nous l'avons laissée pour y retrouver un peu de nous, le jour où nous achèterons la maison.
--Nous allons habiter un petit appartement neuf, dit machinalement André.
Le jeune ingénieur avait loué, rue Nansouty, un logement composé de trois pièces et d'une antichambre. Un marchand de meubles lui avait fourni un salon d'occasion, six chaises, un canapé et une commode, le tout, pour trois cent cinquante francs payables par mois.
* * * * *
La rue Nansouty, perpendiculaire aux fortifications, longe le parc Montsouris. Montante et mal pavée, elle est la plus ignorée et peut-être la plus agréable des rues de Paris.
Quand Simone eut pris possession de son logis, elle oublia vite sa mansarde du sixième. Du balcon sur lequel s'ouvraient les deux fenêtres de son _salon_, elle apercevait, à gauche, Paris avec les bosselures de ses dômes, les élancements de ses clochetons barbelés, les enchevêtrements de ses pignons.
A droite s'étendait la terre rouge et grasse de banlieue semblant encore labourée par les obus du siège. Les fossés herbeux des fortifications ceinturaient de vert toute la grisaille des faubourgs.
A ses pieds chantait le parc Montsouris.
Le parc Montsouris est le refuge de toute la gent ailée parisienne. Les hommes n'ont pas assez fardé sa physionomie primitive pour que les oiseaux ne se croient pas là chez eux. Il est cependant balafré, ce grand parc solitaire, avec son lac dormant, ses cascades vivantes, ses forêts de pins alpestres,--il est affreusement balafré, par deux voies de chemin de fer et affublé, en guise de toque, d'une construction polychrome d'architecture barbaresque, le Bardo.
Le Bardo est une splendide pièce montée. Il est bleu, vert, rouge et gris. Voir le Bardo sous la pluie est une des plus douces joies que Paris réserve aux amateurs de monstruosités. Le Bardo est percé en façade d'un tas de petites meurtrières qui permettent aux astronomes de montrer leur nez, leur nez seulement. Jamais édifice ne fut mieux approprié aux besoins de ses habitants. Ah! la bonne plaisanterie faite aux savants graves qui prétendent s'intéresser aux seuls phénomènes célestes! Le Bardo, sous la pluie, avec ses coupoles et ses terrasses vert, bleu, rouge et gris!!