Simone: Histoire d'une jeune fille moderne
Chapter 14
Les heures de travail sous les flammes dansantes du gaz,--l'hiver venu, l'atelier était éclairé à deux heures de l'après-midi,--semblaient plus courtes grâce à ces querelles de tabouret à tabouret.
Simone ne prenait jamais part à la discussion, mais écoutait volontiers Mlle Léonie, son associée, qui lui disait ses rêves de jeune fille et esquissait le portrait de son futur mari:
--Il n'est pas beau, mais il a les lèvres toujours rosées et des mains longues et blanches. Il est sérieux, très sérieux. Je serai heureuse, je crois! Quand on a seize ans, on rêve un mari comme on rêve une robe. Plus tard, on l'accepte tout fait, c'est-à-dire commun.
Mariée, je ne travaillerai plus chez Jabson. Jean,--c'est le nom de mon fiancé,--gagne deux cent cinquante francs par mois. Je n'ai pas de goûts coûteux et je m'habillerai d'un rien joli. Oh! ce que j'ai hâte d'être chez moi!... chez moi! Ce que je déteste la rue! Ce que je déteste l'atelier! Si père ne frappait pas à ma porte, le matin, en allant à son bureau, je serais lâche, je consentirais volontiers à faire grasse matinée, tout au creux de mon lit, rêvant. Mon fiancé n'est pas un ouvrier, heureusement! Épouser un ouvrier! J'aimerais mieux...
--Vous aimeriez mieux?... demandait Simone surprise.
--J'aimerais mieux rester vieille fille!
Quand l'atelier de Mme Mily était consigné jusqu'à dix heures du soir, à la suite de quelques commandes imprévues, Léonie priait Simone de l'accompagner jusqu'à la rue Gay-Lussac, tant elle avait peur des gens qui suivent les jeunes filles, la nuit.
--Moi je ne sais pas comment m'en débarrasser. Je me mets en colère et ça les fait rire.
--Mais, prenez l'omnibus!
--Il faut bien faire des économies quand on est sur le point de se marier.
Les deux amies traversaient le Carrousel, le pont des Arts, puis les petites ruelles qui vont des quais au boulevard Saint Germain, marchant d'une allure sautillante et vive beaucoup plus provocante que l'aller lent et le dandinement de hanches des beautés professionnelles.
L'ouvrière parisienne joue merveilleusement de sa jupe tombant derrière en longs plis droits comme un éventail presque fermé dont on ne voit que les lamelles.
Un tour de main et l'étoffe se drape, moule les chairs en ronde-bosse, relevée d'un côté pour laisser voir un blanc de linge, aile voletant au ras du sol et montrant un dessous de duvet blanc. Sous le tiraillement des doigts, elle zigzague, fait des grimaces, fait des signes, puis retombe raide pour recommencer à mimer des choses suggestives pour les passants. Elle prend mille physionomies diverses au gré de la petite main gantée qui semble mettre en mouvement des ficelles de marionnettes. Plus la jupe va vite, plus elle est agaçante, effrontée et narquoise. Suivez la jupe jusque sous une porte cochère et vous la verrez devenir grave, austère, en passant devant la loge du pipelet.
La jupe n'a d'esprit que dans la rue.
Mlle Léonie, bien que très honnête fille, jouait de la jupe en virtuose, quand elle revenait seule de l'atelier. Les étudiants noctambules hâtaient le pas au rappel battu par ses petits souliers sur le macadam, la suivaient sans mot dire, la devançaient pour l'examiner à la clarté jaune d'un bec de gaz, puis commençaient l'attaque.
Mlle Léonie marchait vite, vite, tête baissée, apeurée mais amusée. Ses yeux, à peine teintés gris, souriaient, encourageants. Brusquement, d'un mouvement d'épaules, elle semblait vouloir écarter le gêneur, puis, colère disait très haut:
--Ah! laissez-moi, vous m'ennuyez!
Et elle fuyait, croyant entendre des pas derrière elle, croyant sentir un souffle dans les frisons blonds de sa nuque, persuadée qu'elle n'avait rien fait pour s'attirer cette désagréable rencontre. Elle montait son escalier, haletant, arrivait chez elle, en sueur, était d'humeur grise, mangeait peu, avait des cauchemars, la nuit.
Lorsque Mlle Léonie gagnait la rue Gay-Lussac sans avoir été inquiétée, elle se regardait longuement dans la glace, avait peur d'avoir vieilli, d'être devenue laide.
Accompagnée de Simone, Mlle Léonie tenait tête aux suiveurs tantôt insolents, tantôt timides.
Des voyous leur débitaient, clignant de l'oeil pour se rendre irrésistibles: «Elles sont rien _girondes les mômes_!»
Des jeunes gens bien mis, après un salut correct, grasseyaient: «Permettez-nous de nous présenter nous-mêmes, mesdemoiselles.» Des oseurs se campaient devant elles sur le trottoir, la main tendue:
--Comment allez-vous? Mlle Jeanne est toujours en beauté!
Elles se récriaient: «Vous vous trompez!»
Eux jouaient la surprise:
--Mais un ami nous a présentés au Luxembourg! Faites appel à vos souvenirs, mademoiselle Jeanne!
--Nous ne sommes Jeanne ni l'une ni l'autre!
--Parfaitement, mademoiselle Marie. C'est Marie, n'est-ce pas!
Simone et Léonie se débarrassaient vite des suiveurs bavards, mais des amoureux aussi obstinés que silencieux, marchant aussi vite qu'elles quand elles redoublaient le pas, les suivant comme leurs ombres, d'un trottoir à l'autre, sans les quitter d'une semelle, les accompagnaient souvent jusqu'à leur porte. Ils allaient ensuite se camper au milieu de la rue, le nez levé vers les mansardes pour savoir à l'éclairage brusque de quelque fenêtre quelle chambre occupait l'adorée. Ils attendaient pour la voir paraître à son balcon, comme dans les romances, puis partaient furieux contre leur timidité, se promettant de revenir, d'être éloquents... Ils surgissaient le lendemain de quelque retrait, continuant leur cour silencieuse, n'osant pas davantage que la veille, ou risquant un salut embarrassé.
* * * * *
Un soir, comme Simone allait quitter son associée, rue Gay-Lussac, Mlle Léonie la pria de monter chez elle.
Elle hésitait.
--Venez donc, vous verrez mon fiancé. Il a dîné à la maison ce soir.
--Je serai gênante ou ridicule en tiers dans votre petit manège.
--Mais mon père vous connaît. Les petites soeurs savent votre nom, elles aussi. Quant à Jean, il est beaucoup trop grave pour qu'un nouveau visage vienne le distraire de la cour très discrète qu'il me fait depuis six mois.
--C'est-à-dire que vous ne craignez point de rivale.
--Non pas. Mais il ne se mettra pas en frais pour vous. C'est l'homme de toutes les habitudes. Il a pris, je crois, l'habitude de ma personne. Il m'aime un peu comme il doit aimer un type de plumes ou une variété de crayons.
Au troisième étage, les deux amies trouvèrent M. Jean moulant des lettres sur une belle feuille de papier blanc. Assise près de lui, Zézette, la plus petite des soeurs de Léonie, surveillait l'allure lente et majestueuse de la plume, poussant des soupirs, mais n'osant remuer sur sa chaise haute.
M. Jean tendit la main à Léonie, salua Simone et annonça:
--Je vous emmène au théâtre.
--Quand cela?
--Mais tout de suite.
--Vous eussiez pu m'avertir hier. Je suis trop lasse pour changer de robe. D'ailleurs, mon amie...
--Mademoiselle voudra bien nous accompagner. Il est inutile de se mettre en frais de toilette.
Il expliqua que l'un de ses amis venait de lui remettre trois billets de première galerie au théâtre des Gobelins, un théâtre de boutiquiers et d'ouvriers où l'on pouvait se montrer en camisole et en gilet à manche. Il n'aurait pas osé offrir pareil spectacle, mais puisque cela ne coûtait rien, il fallait en profiter.
--Voyons, puisque ça ne coûte rien! dit le père de Léonie.
Simone voulut s'esquiver, mais Léonie lui chuchota à l'oreille:
--Venez! Je m'ennuierais tant, seule avec lui. Ce sera peut-être amusant.
* * * * *
Une demi-heure après, les deux amies précédées de M. Jean qui s'ingéniait à ne pas crotter le bas de son pantalon, longeaient l'avenue des Gobelins.
--C'est là, dit le fiancé.
Ils s'arrêtèrent devant une grille en fer peinturlurée rouge, ornée de grands écriteaux portant le titre de la pièce: _La Belle Gabrielle_. Au-dessus de la rampe de gaz une enseigne flamboyait de l'or neuf de ses lettres majuscules. Des mioches du quartier ramassaient, à quatre pattes, les bouts de cigarettes jetés sur le trottoir. Des bambines rousses se promenaient bras-dessus, bras-dessous, devant des charretées d'oranges qu'éclairaient deux bougies encolorées de papier rose.
Derrière les boules d'or dressées en pyramide, les têtes des marchandes rutilaient sous des mouchoirs à carreaux. Les pieds sur la chaufferette, les pauvres vieilles restaient là immobiles, mais leurs petits yeux inquiets surveillaient l'étalage et la cohue grouilleuse des petits rôdeurs. Près de la grille, une barrière en bois coupant le trottoir maintenait de grands garçons blêmes attendant la contre-marque qui permettrait à petite amie d'applaudir Espérance, «l'homme» de la _Belle Gabrielle_. La petite amie, corsage déteint, tablier collant aux cuisses, les cheveux ébouriffés sous une capeline de laine, faisait la moue, impatiente. Des applaudissements arrivaient de la salle jusqu'à elle, avivant son désir de voir les maillots des jeunes seigneurs, les robes de velours raides et les cols empesés des maîtresses du roi galant.
M. Jean hésitait à entrer, craignant de fourvoyer sa fiancée dans une salle de spectacle trop populacière. Léonie le tira par le coude vers le bureau de contrôle où trônaient trois ou quatre redingotes fripées.
La pièce tenait attentifs deux ou trois cents spectateurs venus au théâtre après dîner, en vestons ou en matinées, en pantoufles ou en savates. Les femmes avaient oublié de poser un chapeau sur leurs chignons mal échafaudés. Les hommes étalaient des sous-ventrières en laine rouge ou bleue sur des chemises de flanelle. Seules, des dames peintes comme des décors, exhibaient des lorgnettes en des loges d'avant-scène. Dans les galeries supérieures, les tricots pourpres et les casquettes multicolores étaient piqués comme des bluets et des coquelicots dans les blés roux ou jaunes,--tignasses des gigolettes.
Les habitués du poulailler assis sur des marches usées par les godillots, écoutaient la pièce, le poing aux dents, la tête penchée. Les petites filles accroupies près d'eux oubliaient de faire leurs grâces maigriottes pour écouter les propos amoureux du chevaleresque Espérance. Des amies se serraient les mains, caressées par des mots qu'on ne leur avait jamais dit, qu'on ne leur dirait jamais, amoureuses du grand cabotin à longues bottes jaunes qui récitait ses déclarations d'amour.
Aux places «chics», aux places à quarante-cinq sous, petits bourgeois ou boutiquiers pleuraient ou riaient, tout à leur admiration bon enfant, le buste renversé ou le bras accoudé au dossier du fauteuil voisin. Seules, les jeunes filles à marier surveillaient leur rire ou retapaient du doigt les frisons qui se détendaient comme des ressorts à boudin dans l'atmosphère lourde.
Simone et Léonie, assises en face de la scène, s'amusaient des toilettes d'actrices cent fois retapées et balafrées de coutures que l'on apercevait des deuxième-galerie.
M. Jean trouvait que les costumes n'étaient pas entièrement de l'époque, que les figurants n'étaient pas assez nombreux, que le cheval d'Henri IV avait l'air d'un cheval de fiacre. Il disait son mécontentement tout haut, au grand scandale des voisins qui voulaient jouir du spectacle, pour leur argent.
Le public était amusé malgré l'insuffisance de la mise en scène, malgré le jeu hostile des cabotins trop bêtes pour comprendre que les triomphes obtenus près des simples valent mieux que les petits brouhahas d'admiration dédaigneuse qui soulignent, au Théâtre Français, une diction prétentieuse à claquer, ou un envolement de cotillon exécuté par quelque soubrette grande dame.
Les commères de ce théâtre de faubourg, rouges d'admiration, n'avaient pas peur de déchirer leurs gants en applaudissant leur héros. Les hommes ne songeaient pas à la chute possible d'un gardénia piqué au revers d'un habit.
L'actrice qui tenait le rôle de la _Belle Gabrielle_ se montrait nerveuse, impatiente. Elle était laide et grosse, lourde et empêtrée dans sa traîne de velours vert.
Dans ses répons à la litanie amoureuse débitée par Espérance, elle disait les plus jolies choses du monde d'un ton condescendant ou dédaigneux qui exaspérait les galeries supérieures.
Après un entr'acte consacré à l'absorption des petites douceurs en usage dans ce théâtre faubourien: saucisson, pommes frites et marrons, le poulailler salua la venue de la _Belle Gabrielle_ de quelques coups de ces sifflets stridents, sinistres, qui annoncent, la nuit au coin d'une rue déserte, l'exécution de quelque passant attardé. L'actrice tourna la tête, eut un haussement d'épaules, puis continua à chantonner son rôle, virant et voltant sur la scène.
Comme elle étalait sa traîne, minutieusement, pour s'agenouiller et dire à l'Espérance qu'elle restait fidèle amante malgré les faveurs du roi, des pommes pourries et des boules de glaise éclaboussèrent le velours vert de sa jupe. Elle se leva, cria:
--Salauds!
Le rideau baissé, un jeune homme, embusqué derrière les femmes peintes d'une avant-scène, se dressa au-dessus de leurs chapeaux empanachés et, le poing tendu, lança des injures qui, dans le monde des boulevards extérieurs, valent des coups de couteau.
Le poulailler riposta:
--C'est sa femme! Elle est rien laide!
Alors, penché sur l'accotoir, le vengeur de la _Belle Gabrielle_ parut, mis à la dernière mode, les cheveux luisants coupés en pointe sur le front et collés sur le crâne comme un bonnet du temps de Louis XI. Le doigt tendu, il désigna les interrupteurs aux gardes municipaux qui gravirent au pas de charge les galeries supérieures et se colletèrent avec les coupables, les poussant vers l'escalier de sortie. Le poulailler protesta, le parterre applaudit.
Les yeux fixés vers la loge où gesticulait le dénonciateur, Simone dit tout haut:
--Mais, c'est elle!
--Qui? demanda Mlle Léonie.
--Jenny, la femme de chambre de maman.
--La femme de chambre de votre mère! Vous nous avez dit à l'atelier que vous étiez orpheline.
--Oui, mais autrefois... répondit Simone embarrassée... Jenny est celle qui a un collet de fourrure, un grand chapeau avec des piquets de plumes, comme un dessus de corbillard, et un corsage rose à ruche.
La dame ainsi désignée dirigea vers les deux amies les yeux de verre de sa lorgnette, sourit, envoya un bonjour de la main.
--Allons-nous-en, dit Simone, feignant de ne point voir le salut.
--Allons-nous-en, approuva M. Jean. Bien fin qui me repincera dans un pareil bouis-bouis. La police ne devrait tolérer que des gens bien mis au théâtre.
Cette réflexion fit sourire dédaigneusement mademoiselle Léonie qui, décidément, ne professait pas une grande admiration pour son fiancé, mais elle voulut bien quitter le spectacle.
* * * * *
--Bonjour, mademoiselle. Je vous croyais morte...
Jenny attendait dans le couloir la fille de M. Gosselet.
--Pourquoi, morte? Je suis en excellente santé, comme vous voyez!
--Monsieur est désespéré. Il n'a pu vous retrouver depuis votre fuite du couvent. Madame, qui ne vous aime pas beaucoup, je crois, lui fait des scènes continuelles. Ah! la maison n'est plus drôle depuis que vous êtes partie. Je n'ai pas pu y rester. Je cherche une nouvelle place. Je suis dans ma famille!
--Père n'est pas malade? demanda Simone, inquiète.
--Monsieur est très fatigué, très soucieux. Il voulait faire mettre des notes dans les journaux sur votre disparition, mais madame n'a pas voulu à cause de sa famille qui est si honorable, si honorable! Enfin vous êtes bien portante. M. Bamberg va bien?
--Mais je n'en sais rien!
--Ah!... Enfin, mademoiselle, je suis bien heureuse de vous voir. J'ai toujours eu beaucoup d'estime pour vous et ce n'est pas à cause de... de... mais je vous ennuie, mademoiselle.
--Non! mais je dois me coucher de bonne heure pour me rendre à mon atelier, demain.
--Comment! Vous travaillez, mademoiselle!
--Pourquoi pas? Adieu, Jenny.
--Bonsoir, mademoiselle!
Dans la rue, Simone, pour expliquer la familiarité condescendante de l'ancienne femme de chambre, conta à Léonie et à M. Jean son amour pour un jeune homme pauvre, sa séquestration au couvent des Visitandines, sa fuite, puis sa vie de travail.
Léonie l'embrassait, pleurait d'admiration.
Le bureaucrate roulait des yeux étonnés, regardant à la lueur des becs de gaz comment était faite une héroïne de roman.
X
--Prépare-toi à une toute petite surprise, dit à Simone la petite bossue qui venait de descendre six étages pour acheter le _Petit Quotidien_. La pipelette vient de me remettre une dépêche...
--Oh! vous venez d'hériter d'une bonne tante de province, mademoiselle l'Embaumée? Tu vas fonder un atelier de couture?
--Non pas! Si j'avais de l'argent, j'achèterais une petite maison avec un toit qui aurait de la mousse dessus. Puis... Mais tu ne devines pas? C'est signé: Bamberg!
--Donne vite, dit Simone, plantant de travers sur ses cheveux un bout de paillasson fleuri de primevères. Et moi qui allais sortir!
--Non! Je veux te lire ça. C'est court, mais si éloquent!
_Arrive ce soir, neuf heures, gare de Lyon_.
_Bamberg_.
--Oh! ma petite l'Embaumée, que je t'aime!
--Parbleu!
Le visage penché sur l'épaule de son amie, mademoiselle Gosselet lut le petit bleu, puis s'en empara le caressa des doigts, le baisa, rougissant.
--Oh! ma petite l'Embaumée. C'est aujourd'hui dimanche, heureusement! Si la dépêche était arrivée, hier! Toute une bonne journée de joie perdue! Étant de corvée, le soir, à l'atelier, je n'aurais pu lui sourire, la première! Oh! ma petite l'Embaumée, je vais le revoir, ce soir, dans quelques heures. Je t'aime bien!
--C'est entendu!
--Tu vas voir. Il sera pâle avec de grands yeux tout battus. Moi, je me cacherai près de la porte qui donne sur le quai. Il t'embrassera, te demandera si je suis heureuse, si père m'a pardonné, si je n'épouse pas le Russe qui a une tante au Caucase, si... Alors je m'approcherai, doucement, puis lui mettrai mes bras autour du cou. Mais il doit être si faible, mon André. Pourra-t-il supporter pareille joie?
--Qu'un homme qui vient de faire deux cents lieues en chemin de fer se trouve mal parce qu'une jolie fille se jette à sa tête! Voilà qui serait fort.
--Comme tu dis ça! Je ne suis pas une jolie fille pour lui. Je suis sa fiancée, sa femme. Ce n'est pas moi qu'il tiendra dans ses bras. Il embrassera, il aura tout le bonheur rêvé, toute la vie telle qu'il l'a voulue. Pourquoi pleures-tu, ma bonne petite amie?
--Parce que...
--... Tu es heureuse pour moi!
--Oui, et aussi parce que c'est comme dans le feuilleton de mon journal.
--Oui, mais dans les romans, la félicité de l'héroïne est faite de souffrances subies par d'autres. Tandis que dans la vie...
--Dans la vie, c'est la même chose, mademoiselle... Il y a dans votre roman monsieur Gosselet et aussi madame Gosselet.
--Oh! des souffrances d'argent. Voilà tout!
--C'est vrai, mademoiselle.
--Tu te permets de me dire vous, de m'appeler mademoiselle. Ce n'est pas gentil. Tu ne veux pas que je sois tout à fait heureuse?
--Je veux m'habituer à ne plus tutoyer madame Bamberg.
Madame Bamberg! Ces cinq syllabes firent plus roses les joues de mademoiselle Gosselet. Elles sonnèrent si délicieusement à ses oreilles qu'elle les répéta, tout bas, plusieurs fois, avec des intonations diverses. Madame Bamberg! Bamberg allait bien à sa beauté faite de demi-perfections assemblées en un tout presque harmonieux. Le mot avait une personnalité fière, élancée. Elle était heureuse du pavillon qui couvrirait et peut-être excuserait sa manière d'être, de penser. Elle sentait en elle toutes les qualités de la femme: la pitié, la pudeur, qui n'est qu'une forme délicieuse de faiblesse, le besoin d'aimer et de protéger, mais l'éducation qu'elle avait reçue l'obligeait à manifester les désirs de son être sous une forme indépendante, personnelle et même un peu querelleuse. Madame Bamberg! Elle se coifferait d'un petit feutre mou un peu campé sur l'oreille--si peu!--porterait des lainages sans fioritures, serait vaillante dans la vie comme un petit homme, ne deviendrait femme qu'en son «home». Elle garderait à son mari toute la séduction féminine que d'autres dépensaient en menue-monnaie, dans la rue, au spectacle, en soirée!
«Je veux m'habituer à ne plus tutoyer madame Bamberg», avait dit la petite bossue.
Devant l'attitude boudeuse et faussement humiliée de son amie, Simone sourit:
--Pourquoi ne plus me tutoyer? Devenue madame Bamberg, je resterai Simone.
--Si je ne le fais pas pour vous, je le ferai pour monsieur Bamberg!
--Et tu en veux à «monsieur» Bamberg?
--Non. Mais je continuerai à dire _vous_, je vous avertis.
--A votre aise, mademoiselle! Mais vous continuerez aussi à m'aimer, mademoiselle... l'Embaumée. J'ai oublié votre nom de famille.
--Oh! cela n'a pas d'importance!
--C'est une brouille que vous voulez? Je sais que l'Embaumée est un surnom d'atelier, mais le surnom est joli, voilà pourquoi je l'ai adopté.
Simone relut le télégramme tout haut: «_Arriverai ce soir, neuf heures_»; ... regarda la pendule, puis demanda:
--Mais, qu'est-ce que nous allons faire jusque-là? Vous êtes certaine que votre pendule ne retarde pas, mademoiselle?
L'Embaumée sourit, déridée par l'impatience de Simone, et répondit malicieuse:
--Je crois même qu'elle avance un peu.
--Si j'avais du travail, un corsage à achever, quelque chose de... Que vas-tu faire... Pardon! Qu'allez-vous faire?
--Ce que je fais tous les dimanches: nettoyer ma chambre à fond, et frotter mon parquet avec «de la carbonade.»
--On ne dit pas «de la carbonade», mais du carbonate.
--Oh! Allez donc demander ça à l'épicier qui sait bien comment cela se prononce, puisqu'il en vend!
Simone, un peu étonnée de la mine bourrue et du ton agressif de son amie, si douce d'habitude, n'essaya pas de faire comprendre à la petite ouvrière que les épiciers n'avaient jamais fait loi ès-langue.
Elle imagina, pour gagner du temps, un nouvel arrangement de ses éventails japonais qui semblaient être groupés deux à deux, d'immenses papillons posés sur les bouquets de fleurettes du papier de tenture.
Elle rendit visite à toutes les pauvres fleuristes de son quartier pour trouver une botte de lilas blanc qu'elle éparpilla dans deux aiguières de faïence achetées chez un bric-à-brac et drapa les vieilles indiennes imprimées qui servaient de doubles rideaux à la fenêtre.
Elle profita de l'absence de l'Embaumée, partie à l'achat des provisions, pour enchemiser de fine toile les deux oreillers de sa couchette et étaler sur le lit tous les blancs de la toilette qu'elle mettrait le soir pour aller au-devant de l'aimé. Elle était si heureuse de pouvoir se donner déjà, l'huis-clos, en faisant plus accueillante, plus blanche et plus fraîche sa chambre de fiancée.
Le déjeuner fut silencieux, les deux amies vivaient sous les frisons de leurs fronts penchés en des pensers bien différents.
La petite bossue songeait que la venue brusque d'un homme allait changer sa vie, que cet homme la ferait souffrir en lui prenant son amie, qu'il ne saurait jamais ses tristesses d'amoureuse dédaignée. Et pourtant elle était heureuse de souffrir pour André, heureuse aussi de souffrir pour Simone. Les pauvres femmes contrefaites comme elles ne pouvaient et ne devaient que se dévouer. Ses fleurs la consoleraient, ses fleurs qui se sacrifiaient, elles aussi, dormant tout le parfum, toute la coloration, tout le velours de leurs pétales à une pauvre bossue.
Simone se promettait d'écrire à bon papa Gosselet, de lui conter ce qu'avait fait le petit ingénieur «sans-le-sou» pour la mériter, rêvant un retour triomphal à l'usine.