Simon

Chapter 3

Chapter 33,868 wordsPublic domain

Mais M. de Fougères ne lui en laissa pas le loisir. Il l'accabla de questions sur sa famille, sur ses voisins, sur ses études, et parut attendre ses réponses avec tant d'intérêt que Simon ne put jamais trouver un instant pour s'échapper. Malgré ses préventions et sa méfiance, il ne put s'empêcher de remarquer dans ce bavardage une naïveté puérile qui ressemblait à de la bonhomie. Il acheva de se réconcilier avec lui lorsque le comte lui dit qu'il était parti de la ville, à cheval, aussitôt après la signature du contrat, afin d'éviter les honneurs solennels qui l'attendaient sur son passage. «Le bon M. Parquet m'a dit, ajouta-t-il, que ces braves gens voulaient faire des folies pour nous. Je pensais qu'en arrivant plusieurs jours plus tôt qu'ils n'y comptaient j'échapperais à cette ovation ridicule; mais avant de serrer la main de mes anciens amis, je n'ai pu résister au désir de contempler ce beau site et de monter jusqu'à la tour où, dans mon adolescence, je venais rêver comme vous, monsieur Féline. Oui, j'y suis venu souvent avec votre oncle lorsqu'il n'était encore que séminariste; nous y avons parlé plus d'une fois de l'incertitude de l'avenir et des vicissitudes de la fortune. La ruine de ma caste était assez imminente alors pour qu'il pût me prédire les désastres qui m'attendaient. Il me prêchait le courage, le détachement, le travail... Oui, mon cher monsieur, continua le comte en voyant que Simon l'écoutait avec intérêt, et je puis dire que ses bons conseils n'ont pas été entièrement perdus... Je n'ai pas été de ceux qui passèrent le temps à se lamenter, ou qui oublièrent leur dignité jusqu'à tendre la main. J'ai pensé que travailler était plus noble que mendier. Et puis je suis un franc Marchois, voyez-vous? J'avais emporté d'ici l'instinct industrieux qui n'abandonne jamais le montagnard. Savez-vous ce que je fis? Je réalisai le produit de quelques diamants que j'avais réussi à sauver ainsi qu'un peu d'or; j'achetai un petit fonds de commerce, et je me fixai dans une ville où le négoce commençait à fleurir. Les affaires de Trieste prospérèrent vite, et les miennes par conséquent. Nous étions là une colonie de transfuges de tous pays: Français, Anglais, Orientaux, Italiens. Les habitants nous accueillaient avec empressement. Les débris de la noblesse vénitienne, à laquelle on avait arraché sa forme de gouvernement et jusqu'à sa nationalité, vinrent plus tard se joindre à nous, pour acquérir ou pour consommer. Oh! maintenant, Trieste est une ville de commerce d'une grande importance. J'en revendique ma part de gloire, entendez-vous? On a dit assez de mal des émigrés, et la plupart d'entre eux l'ont mérité; il est juste que l'on ne confonde pas les boucs avec les brebis, comme disait le bon abbé Féline. J'ai reçu plusieurs lettres de lui dans mon exil, et je les ai conservées; je vous les ferai voir. Elles sont pleines d'approbation et d'encouragement. Ce sont là des titres véritables, monsieur Féline; on peut en être fier, n'est-ce pas? _Non è vero, Fiamma?_» ajouta-t-il en se tournant, avec la vivacité inquiète et un peu triviale qui caractérisait ses manières, vers la jeune dame qui l'accompagnait et qui, depuis un instant seulement, s'était rapprochée de lui.

La personne qui portait ce nom étrange ne répondit que par un signe de tête; mais elle releva son ombrelle, et ses yeux rencontrèrent ceux de Simon Féline.

Lorsque deux personnes d'un caractère analogue très-énergique se regardent pour la première fois, sans aucun doute il se passe entre elles, avant de se reconnaître et de sympathiser, une sorte de lutte mystérieuse qui les émeut profondément. Pressées de s'adopter, mais incertaines et craintives, ces âmes soeurs s'appellent et se repoussent en même temps. Elles cherchent à se saisir et craignent de se laisser étreindre. La haine et l'amour sont alors des passions également imminentes, également prêtes à jaillir comme l'éclair du choc de ces natures qui ont la dureté du caillou, et qui, comme lui, recèlent le feu sacré dans leur sein.

Simon Féline ne put s'expliquer l'effet que cette femme produisit sur lui. Il eut besoin de toute sa force pour soutenir un regard qui en cet instant sans doute rencontrait le seul être auquel il pût faire comprendre toute sa puissance. Ce regard, qui n'avait probablement rien de surnaturel pour le vulgaire, fit tressaillir Féline comme un appel ou comme un défi; il ne sut pas lequel des deux; mais toute sa volonté se concentra dans son oeil pour y répondre ou pour l'affronter. Le visage de la femme inconnue n'avait pourtant rien qui ressemblât à l'effronterie; son front semblait être le siége d'une audace noble; le reste du visage, pâle et d'une régulière beauté, exprimait un calme voisin de la froideur. Le regard seul était un mystère; il semblait être le ministre d'une pensée scrutatrice et impénétrable. Simon était d'une organisation délicate et nerveuse; son émotion fut si vive que son trouble intérieur produisit quelque chose comme un sentiment de colère et de répulsion.

Tout cela se passa plus rapidement que la parole ne peut le raconter; mais, depuis le moment où elle leva son ombrelle jusqu'à celui où elle la baissa lentement sur son visage, tant d'étonnement se peignit sur celui de Simon que le comte de Fougères en fut frappé. Il attribua à la seule admiration la fixité du regard de sa nouvelle connaissance et la légère contraction de sa bouche.

«C'est ma fille, lui dit-il d'un air de vanité satisfaite, mon unique enfant; c'est une Italienne. J'aurais voulu l'élever un peu plus à la française; mais son sexe la plaçait sous l'autorité plus immédiate de sa mère...

--Vous vous êtes marié en pays étranger? «demanda Simon, qui dès cet instant affecta des manières très-assurées, sans doute pour faire sentir à mademoiselle de Fougères qu'elle ne l'avait pas intimidé.

Le comte, qui n'aimait rien tant que de parler de lui, de sa famille et de ses affaires, satisfit la curiosité feinte ou réelle de son interlocuteur.

«J'ai épousé une Vénitienne, répondit-il, et j'ai eu le malheur de la perdre il y a quelques années; c'est ce qui m'a dégoûté de l'Italie. C'était une Falier, grande famille qui reçut une rude atteinte dans la personne de Marino, le doge décapité; vous savez cette histoire? Les descendants ont été ruinés du coup, ce qui ne les empêche pas d'être d'une illustre race... Au reste, ce sont là des vanités dont la raison de notre siècle fait justice. Ce qui fait la véritable puissance aujourd'hui, ce n'est pas le parchemin, c'est l'argent... Eh! eh! n'est-ce pas, monsieur Féline? _Non è vero, Fiamma?_

--_E l'onore,_» prononça derrière l'ombrelle une voix à la fois mâle et douce, qui fit tressaillir Simon.

Ce timbre pectoral et grave des femmes italiennes, indice de courage et de générosité, n'avait jamais frappé son oreille. Quand une Française n'a pas une voix flûtée, elle a une voix rauque et choquante. Il n'appartient qu'aux ultramontaines d'avoir ces notes pleines et harmonieuses qui font douter au premier instant si elles sortent d'une poitrine de femme ou de celle d'un adolescent. Cet organe sévère, cette réponse fière et laconique, détruisirent en un instant les préventions défavorables de Simon.

Le comte parut un peu confus, même un peu mécontent; mais il se hâta de parler d'autre chose. Il semblait dominé par la supériorité de sa fille; du moins, malgré le peu d'attention qu'elle accordait à la conversation, marchant toujours deux pas en arrière et ne répondant que par monosyllabes, il ne pouvait résister à l'habitude d'invoquer toujours son suffrage et de terminer toutes ses périodes par ce _Non è vero, Fiamma_? qui produisait un effet magnétique sur Simon et le forçait à reporter ses regards sur la silencieuse Italienne.

Quoique le comte de Fougères eût complètement détruit l'idée que Simon s'était faite de la morgue et des prétentions ridicules d'un émigré redevenu seigneur de village il était bien loin d'avoir gagné son coeur par ses cajoleries. Il est vrai que Simon le prenait pour un excellent homme, plein de franchise et d'abandon; néanmoins, et comme si l'esprit de contradiction se fût emparé de son jugement, il était choqué de je ne sais quoi de bourgeois que le châtelain de Fougères avait contracté, sans doute, à son comptoir. Il en était à se dire qu'il valait mieux être ce que la société nous a fait que de jouer un rôle amphibie entre la roture et le patriciat. Il trouvait ce désaccord frappant dans chaque parole du comte; et ne pouvant, d'après son extérieur expansif, l'attribuer à la mauvaise foi, il l'attribuait à un manque total d'intelligence et de logique. Par exemple, il eut envie de sourire quand l'ex-négociant de Trieste lui dit:

«Qu'est-ce qu'un nom? je vous le demande; est-il propriété plus chimérique ou plus inutile? Quand _j'ai monté ma boutique_ à Trieste, je commençai par quitter mon nom et mon titre, et je reconstruisis ma fortune sous celui de signor Spazzetta, ce qui veut dire M. Labrosse. Eh bien! mon commerce a prospéré, mon nom est devenu estimable et m'a ouvert le plus grand crédit. Je voudrais bien que quelqu'un vînt me prouver que le nom de Spazzetta ne vaut pas celui de Fougères!»

Simon, fatigué de ce raisonnement absurde, se permit, dans sa franchise montagnarde, de le contredire, mais sans aigreur.

«Permettez-moi de croire, monsieur, lui dit-il, que vous n'êtes pas bien convaincu de ce que vous dites ou que vous n'y avez pas bien réfléchi; car si vous estimiez beaucoup votre nom de commerce, vous le conserveriez aujourd'hui; et si vous n'aviez pas estimé infiniment votre nom de famille, vous ne l'auriez jamais quitté, et vous n'auriez pas craint de le compromettre dans le négoce. Enfin, vous devez préférer un titre seigneurial à un nom de maison d'entrepôt, puisque vous avez fait de grands sacrifices d'argent pour rentrer dans la possession de votre domaine héréditaire.»

Ces réflexions parurent frapper le comte, et soulevant un oeil très vif, quoique fatigué par des rides nombreuses, il examina Simon d'un air de surprise et de doute. Mais reprenant aussitôt l'aisance communicative de ses manières: «Et l'amour du pays, monsieur, le comptez-vous pour rien? reprit-il. Croyez-vous qu'on oublie les lieux qui vous ont vu naître? Ah! jeune homme! vous ne savez pas ce que c'est que l'exil.»

Toute raison de sentiment imposait silence à Simon. Lors même qu'il ne l'eût pas crue bien sincère, il n'eût osé montrer ses doutes. Quelle objection la délicatesse nous permet-elle lorsqu'on invoque des choses que nous respectons nous-mêmes? Lorsque les patriciens nous vantent l'excellence de leur race ennoblie par les exploits de leurs pères, nous sommes sans réponse; nous ne saurions dire que nous ne faisons point de cas de l'héroïsme, et nous ne pouvons pas leur insinuer qu'il faudrait avant tout ressembler à leurs pères.

La nuit tombait lorsque Simon, forcé de descendre le sentier de la colline avec le comte, put enfin espérer de le quitter. Pour rien au monde, après avoir si chaudement blâmé l'empressement des habitants à courir à la rencontre de leur seigneur, il n'eût voulu se rendre leur complice en lui servant d'escorte. Il prévint donc l'offre que le comte allait lui faire de l'accompagner à pied, et doubla le pas sous prétexte de faire avancer ses chevaux de selle, que tenait un domestique, sous un massif de châtaigniers, au bord de la route. Cette politesse, qui était si peu dans son caractère, facilita son évasion; mais, après avoir fait signe au jockey d'aller rejoindre ses maîtres, il ne put surmonter la curiosité de jeter un dernier regard sur la fière Italienne dont les yeux noirs l'avaient troublé un moment. Se cachant dans le massif, il vit mademoiselle de Fougères monter avec calme et lenteur sur le cheval de pays qu'elle avait loué à la ville. C'était une haquenée noire et échevelée, vigoureuse et peu habituée à l'obéissance. Elle semblait se croire libre d'aller à sa fantaisie sous la main d'une femme; mais la brune amazone lui fit sentir si durement le mors et l'éperon, qu'elle se cabra d'une manière furieuse à plusieurs reprises. «Finissez, Fiamma, finissez ces imprudences, pour l'amour de Dieu! s'écria le comte d'un air plus ennuyé qu'effrayé; cette affreuse bête va vous tuer!

--Non, mon père, répondit la jeune fille en italien; elle va m'obéir.»

Et en effet, Fiamma mit tranquillement sa monture au trot, sans avoir changé un seul instant de visage. Simon crut retrouver, dans cette parole, l'esprit despotique du sang patricien; et il s'éloigna en maudissant cette race incorrigible qui aspire sans cesse à traiter les hommes comme des chevaux.

V.

Pendant qu'à la faveur des ombres de la nuit, et en suivant un chemin dont le comte avait conservé le plan dans un des mille recoins de sa méthodique mémoire, les voyageurs longeaient le village et se glissaient incognito vers la demeure de M. Parquet, l'avoué, monté sur sa mule et portant sa fille en croupe, revenait aussi à Fougères, murmurant un peu contre l'activité inquiète de son hôte.

«Après tout, disait-il à la mélancolique mademoiselle Bonne, j'approuve fort le bon sens qu'il a eu de se soustraire à la cérémonie grotesque qu'on lui réservait; mais, quant à moi, j'aurais voulu voir cela, ne fût-ce que pour me désopiler un tant soit peu la rate. Ce Fougères est un bon diable, pas trop ridicule, et ne manquant pas de sens à certains égards. Mais quand, après tout, il aurait essuyé les salves d'artillerie du village avec leurs fusils sans batteries, quand il aurait avalé la harangue du maire, celle du curé et celle du garde champêtre, ce n'eût pas été trop payer le bonheur qu'il a eu de ne perdre que cent mille francs sur son marché. Le pauvre comte! il était bien tranquille et bien heureux là-bas dans son pays d'Istrie, où il vendait de la belle et bonne chandelle, d'excellent amadou, du savon, du poivre... car, il ne faut pas gazer, notre cher comte était épicier. Qu'on appelle ce commerce-là comme on voudra, et qu'on y gagne tout l'argent du monde, ce n'est pas moins le même commerce que fait en petit la mère L'Oignon à Fougères.

--Comment, épicier! reprit naïvement mademoiselle Parquet; j'avais cru lui entendre dire qu'il était _armateur_...

--Eh! sans doute, armateur en épiceries. Eh! mon Dieu! à présent il va faire le commerce des bestiaux. Je ne sais pas lequel est moins noble du mouton ou de sa graisse, du boeuf ou de sa corne, de l'abeille ou de son miel. Cependant ces gens-là s'imaginent que la propriété d'une terre les relève, surtout quand il y a quelque vieux pan de muraille armoriée qui croule sur le bord d'un ravin. Jolie habitation, ma foi! que celle du château de Fougères! Avant de la rendre supportable, il lui faudra encore dépenser cinquante mille francs. Je parie qu'il avait là-bas une bonne maison bien close et bien meublée, sur la vente de laquelle il aura perdu moitié, dans son empressement de revoir ses tourelles lézardées et ses belles salles délabrées, où les rats tiennent cour plénière.

--Il m'a pourtant semblé, reprit Bonne, être un homme dégagé de tous ces vieux préjugés.

--Est-ce que tu le crois sincère? répondit vivement M. Parquet. Il se peut qu'il aime l'argent, et j'ai cru m'en apercevoir, malgré la sottise qu'il a faite de racheter son fief... mais sois sûre qu'il est encore plus vaniteux que cupide. Quand tu verras un noble cracher sur son blason, souviens-toi de ce que je te dis, Bonne, tu verras ton père travailler gratis pour les riches.

--Avez-vous fait attention à sa fille, mon père? dit mademoiselle Parquet en sortant d'une sorte de rêverie.

--Eh! eh! si j'avais seulement une trentaine d'années de moins, j'y ferais beaucoup d'attention. Ce n'est pas qu'il faille croire les mauvaises plaisanteries de nos amis, Bonne, entends-tu? J'ai toujours été un homme sage et donnant le bon exemple; mais je veux dire que mademoiselle de Fougères est une gaillarde bien tournée et qui a une paire d'yeux noirs... Je n'ai jamais vu d'yeux aussi beaux, si ce n'est lorsque Jeanne Féline avait vingt-cinq ans.

--Il y a longtemps de cela, mon père, interrompit Bonne en souriant.

--Eh! sans doute, il y a longtemps, répondit l'avoué. Je n'avais que quinze ans alors. Je la regardais lorsqu'elle allait à l'église; c'était un ange, belle comme mademoiselle de Fougères, et bonne comme toi, ma fille.

--Et croyez-vous, mon père, que mademoiselle de Fougères ne soit pas aussi bonne qu'elle est belle?

--Oh! cela, je n'en sais rien; si elle est bonne, c'est de trop: car elle a de l'esprit comme un diable et tout le jugement qui manque à son père.

--Elle ne me paraît pas approuver beaucoup son obstination à revoir Fougères, et le séjour de notre village paraît la tenter médiocrement,» ajouta mademoiselle Bonne.

Tandis que le père et la fille devisaient ainsi, la mule, arrivée à la porte du logis, s'était arrêtée, et M. Parquet, en mettant pied à terre pour ouvrir cette porte et en cherchant la clef dans ses poches, continuait la conversation, sans faire attention à Simon Féline, qui était à deux pas de lui, appuyé contre la haie de son jardin.

«Sans doute médiocrement, répétait l'ex-procureur. Une fille de cet âge-là, qu'on amène en France, doit avoir laissé sur la rive étrangère quelque damoiseau épris d'elle. Si j'avais été le galant d'une si belle créature, je ne me la serais pas laissé enlever.

--Est-ce votre avis en pareille matière, monsieur Parquet? dit Simon en souriant.

--Au diable! grommela M. Parquet. Oh! bonsoir, voisin Simon, répondit-il; vous écoutiez? Vraiment, pensa-t-il en faisant entrer dans sa cour le mulet qui portait Bonne, je ne viendrai donc jamais à bout de me persuader que je suis vieux et que ma fille est jeune? Ah! qu'il est difficile de parler convenablement à une fille dont on est le père.».

Tandis que M. Parquet donnait des ordres à l'écurie, mademoiselle Bonne en donnait à la cuisine, et s'occupait avec activité de préparer le lit et le souper de ses hôtes. Ils arrivèrent peu d'instants après. Ce n'était pas un petit embarras pour l'avoué que d'héberger ces illustres personnages à la ville et à la campagne. La maison du village était très-petite; cependant elle était très confortable, comme tout ce qui devait contribuer à embellir l'existence de M. Parquet. M. Parquet était à la fois le plus poétique et le plus positif de tous les hommes. Quand il avait les pieds bien chauds, un fauteuil bien mollet, une table bien servie, de bon vin dans un large verre, il était capable de s'attendrir jusqu'aux larmes, et de déclamer un sonnet de Pétrarque en regardant du coin de l'oeil la vieille Jeanne Féline, occupée gravement à tourner son rouet sur le seuil de sa porte. Quoiqu'il fût encore actif, alerte, bien qu'un peu gros, et préservé de toute infirmité, il prenait parfois le ton plaintif et philosophique pour célébrer en petits vers, dans le goût de La Fare et de Chaulieu, la _solennité de la tombe, qui s'entr'ouvrait pour le recevoir, et sur le bord de laquelle il voulait encore effeuiller les roses du plaisir_.

Mais le mérite de M. Parquet ne se bornait pas à l'aimable humeur d'un vieillard anacréontique. C'était un homme généreux, un ami sincère, un voisin cordial, et, qui plus est, un homme d'affaires voué, depuis le commencement de sa carrière, au culte de la plus stricte probité. Il avait trop d'esprit et de sens pour n'avoir pas su arranger sa vie de manière à contenter les autres et soi-même. Sa grande pratique, sa profonde et impitoyable connaissance des roueries de la procédure, et son activité infatigable, en avaient fait, dans la province, l'homme de sa classe le plus important et le plus recherché. A ces talents il joignait, tant bien que mal, celui de la parole; car M. Parquet cumulait les fonctions d'avoué et celles d'avocat. Il s'exprimait en bons termes, pérorait avec abondance, et dans les affaires civiles, grâce à une dialectique serrée et à une obstination puissante, il était presque toujours sûr du succès. Il est vrai qu'au criminel il produisait des effets de moins bon aloi. Comme tout avocat de province, il aimait de passion les discours de cour d'assises; c'est l'occasion d'arrondir des périodes sonores, et de lancer des métaphores chatoyantes. Les juges et le gros public en étaient émerveillés; les dames de la ville pleuraient à chaudes larmes, et pendant trois jours, maître Parquet, rouge et bouffi, conservait dans son ménage l'accent emphatique et le geste théâtral. Il faut avouer que, dans cet état d'irritation et de triomphe, il était beaucoup moins aimable que de coutume. Il s'enivrait de ses propres paroles et tombait dans des divagations un peu trop prolongées; ou bien il se maintenait dans un état de colère factice qui faisait trembler ses chiens et ses servantes. A l'entendre alors demander son café d'une voix tonnante, ou s'emporter, à la lecture du journal, contre les abus de la tyrannie, on l'eût pris pour un Cromwell ou pour un Spartacus. Mais mademoiselle Bonne, qui connaissait son caractère, s'en effrayait fort peu, et ne craignait pas de l'interrompre pour lui dire:

«Mon père, si tu parles si fort, tu seras enroué demain matin, et tu ne pourras pas plaider.

--C'est vrai, répondait l'excellent homme avec douceur. Ah! Bonne, le ciel t'a placée près de moi comme un ange gardien, pour me préserver de moi-même. Fais-moi taire et emporte les liqueurs. Que sommes-nous sans les femmes? des animaux cruels, livrés à de funestes emportements. Mais elles! comme des divinités bienfaisantes, elles veillent sur nous et adoucissent la rudesse de nos âmes! Allons, Bonne, laisse-moi m'attendrir, et verse-moi encore un peu d'anisette.

--Non, mon père, c'est assez, disait la jeune fille; vous avez déjà mal à la gorge.

--O mon enfant! reprenait l'avocat d'une voix plaintive et d'un regard suppliant, refuseras-tu les consolations du dieu de l'Inde et de la Thrace à un vieillard infortuné dont les forces s'éteignent? Vois, ma tête s'affaiblit et se penche vers la tombe, ma voix tremblante se glace dans mon gosier par l'effet de l'âge et du malheur...»

Si, au milieu de ces lamentations élégiaques, un client importun venait interrompre maître Parquet, il bondissait comme un lion sur son fauteuil, et s'écriait d'une voix de stentor:

«Laissez-moi tranquille, laissez-moi jouir de la vie; je vous donne tous au diable! Je ne veux pas entendre parler d'affaires quand je dîne.»

Cependant, si quelque lucrative occasion se présentait, ou s'il s'agissait de rendre service à un ami, maître Parquet revenait à la raison comme par enchantement. Toujours sage dans sa conduite et entendant bien ses intérêts, toujours bon et prêt à se dévouer pour les siens, il passait des fumées du souper aux subtilités de la chicane avec une aisance merveilleuse. Quelques-uns de ceux qui ne le connaissaient qu'à demi le croyaient égoïste, parce qu'ils le voyaient sensuel. Ils ne saisissaient qu'un côté de cet homme richement organisé pour jouir de la vie, jaloux d'associer les autres à son bonheur, et prêt à quitter les douceurs du coin du feu afin d'avoir la volupté d'y revenir, le coeur rempli du témoignage d'une bonne action. C'est ainsi qu'il était épicurien, disait-il gaiement. Il pratiquait en grand la doctrine.

Du reste, quand il avait affaire aux fripons ou aux ladres, c'était le plus fin matois et le plus impitoyable écorcheur qu'eût jamais enfanté son ordre. Autant il se montrait modeste et généreux envers les pauvres, autant il rançonnait les riches. A l'égard des avares, il était sardonique jusqu'à la cruauté. Il avait coutume de dire que l'argent du pauvre n'avait pour lui qu'une mauvaise odeur de cuivre; mais le cuivre même du mauvais riche avait une couleur d'or qui l'affriandait.