Simon

Chapter 2

Chapter 23,780 wordsPublic domain

Simon paya mille francs de dettes qu'il avait à Poitiers, et alla travailler à Paris. Il n'aimait pas l'étude des lois, et avait songé à y renoncer. Mais le service que Parquet venait de lui rendre lui faisait presque un devoir de persévérer dans une profession qui, en raison des études déjà faites et de la protection assurée à ses débuts par son vieil ami, lui offrirait plus vite que toute autre les moyens de s'acquitter. L'enfant travailla donc avec courage, avec héroïsme; il simplifia ses dépenses autant que possible, et rendit sa vie aussi solitaire que celle d'un jeune lévite. La nature ne l'avait pas fait pour cette retraite et pour ces privations; des passions ardentes fermentaient dans son sein; une énergie extraordinaire, le besoin d'une large existence, le débordaient. Il sut comprimer les élans de son caractère sous la terrible loi de la conscience. Toute cette existence de sacrifices et de mortifications fut un véritable martyre, dont pas un ami ne reçut la confidence; Dieu seul en fut témoin. Jeanne s'effraya de la maigreur et de la pâleur de son fils, lorsqu'elle le revit les années suivantes. Elle sut seulement qu'il avait la mauvaise habitude de travailler la nuit. Parquet se demanda si c'était le vice ou la sagesse qui avait terni déjà la fleur de la jeunesse sur ce noble visage. Il n'osa le lui demander à lui-même, car Simon n'était pas très-expansif; il était dévoré de fierté, et, quoiqu'il ressentît au fond du coeur une vive reconnaissance pour son ami, il ne pouvait surmonter la souffrance qu'il éprouvait auprès de lui. Il le fuyait avec douleur et n'avait pas seulement la force de lui dire: «Je travaille, et j'espère le succès de mes peines;» car il rougissait de sa honte même, il ne craignait rien tant que de se l'entendre reprocher. Le caractère de Parquet étant plus ouvert et plus hardi, il ne comprit pas les sentiments de Simon, et les attribua à la honte ou au remords d'avoir mal employé son temps et son argent. Il eut la délicatesse de ne pas lui faire de question et de ne pas sembler s'apercevoir de son embarras. Bonne, qui ne sut à quoi attribuer la conduite de son compagnon d'enfance, s'en affligea assez sérieusement pour faire craindre à son père que ce jeune homme ne lui inspirât un sentiment plus vif que la simple amitié.

Cependant, à l'automne de 1824, Simon revint avec son diplôme d'avocat et sa thèse en latin dédiée à l'ami Parquet. Personne ne s'attendait à un succès aussi prompt. Simon ne l'avait pas même annoncé à sa mère dans ses lettres. Ce fut un grand jour de joie et d'attendrissement pour les deux vieillards. Bonne eut les larmes aux yeux en serrant la main de son jeune ami. Mais la tristesse et la pâleur de Simon ne s'animèrent pas un instant. Il sembla impatient de voir finir le dîner que Parquet donnait, pour lui faire fête, aux notables du pays et aux plus proches amis. Il s'éclipsa sur le premier prétexte qu'il put trouver et alla se promener seul dans la montagne. Tous les jours suivants il montra le même amour pour la solitude, le même besoin de silence et d'oubli. Parquet l'engageait avec chaleur à s'emparer de la première affaire qui serait plaidée à la fin des vacances, et à faire son début au barreau. Simon lui serrait la main et répondait: «Avant tout, il faut que je me repose. Je suis accablé de fatigue.»

Cela n'était que trop vrai. Mais à ce malaise venait se joindre une tristesse profonde. Simon portait au dedans de lui-même la lèpre qui consume les âmes actives lorsque leur destinée ne répond pas à leurs facultés. Il était dévoré d'une inquiétude sans cause et d'une impatience sans but qu'il eût été bien embarrassé d'expliquer et de confier à tout autre qu'à lui-même, car il comprenait à peine son mal et n'osait se l'avouer. Il était ambitieux. Il se sentait à l'étroit dans la vie et ne savait vers quelle issue s'envoler. Ce qu'il avait souhaité d'être ne lui semblait plus, maintenant qu'il avait mis les deux pieds sur cet échelon, qu'une conquête dérisoire hasardée sur le champ de l'infini. Simple paysan, il avait désiré une profession éclairée; avocat, il rêvait les succès parlementaires de la politique, sans savoir encore s'il aurait assez de talent oratoire pour défendre la propriété d'une haie ou d'un sillon. Ainsi partagé entre le mépris de sa condition présente, le désir de monter au-dessus et la crainte de rester au-dessous, il était en proie à de véritables angoisses et les cachait avec soin, sachant mieux que personne que cet état tenait de la folie et qu'il fallait le surmonter par l'effort de sa propre volonté. Cette maladie de l'âme est commune aujourd'hui à tous les jeunes gens qui abandonnent la position de leur famille pour en conquérir une plus élevée. C'est une pitié que de les en voir tous atteints, même les plus médiocres, chez qui l'ambition (déjà si répréhensible dans les grandes âmes lorsqu'elle y naît trop vite) devient ridicule et insupportable, n'étant fondée sur aucune prétention légitime. Simon n'était pas de ces génies avortés qui se dévorent du regret de n'avoir pu exister. Il sentait sa force, il savait ce qu'il avait accompli, ce qu'il accomplirait encore. Mais _quand?_ Toute la question était une question de temps. Il savait bien qu'à l'heure dite il reprendrait la charrue pour tracer dans le roc le pénible sillon de sa vie. Il souffrait par anticipation les douleurs de ce nouveau martyre, auquel il savait bien que la mollesse et l'amour grossier de soi-même ne viendraient pas le soustraire. Il souffrait, mais non pas comme la plupart de ceux qui se lamentent de leur impuissance; il subissait en silence le mal des grandes âmes. Il sentait se former en lui un géant, et sa frêle jeunesse pliait sous le poids de cet autre lui-même qui grondait dans son sein.

Il s'appliquait cette métaphore, et souvent, lorsqu'au fond d'un ravin il se jetait avec accablement sur la bruyère, il se disait en lui-même qu'il était comme une femme enceinte, fatiguée de porter le fruit de ses entrailles. «Quand donc te produirai-je au jour, dragon? s'écriait-il dans son délire; quand donc te lancerai-je devant moi à travers le monde pour m'y frayer une route? Seras-tu vaste comme mon aspiration, seras-tu étroit comme ma poitrine? Est-ce la cité, est-ce la souris qui va sortir de ce pénible et long enfantement?»

En attendant cette heure terrible, il s'étendait sur la mousse des collines et à l'ombre des forêts de bouleaux qui serpentent sur les bords pittoresques de la Creuse; il goûtait parfois quelques heures d'un sommeil agité comme l'onde du torrent et comme le vent de l'orage. Tantôt il marchait avec rapidité pendant tout un jour, tantôt il restait assis sur un rocher, du lever au coucher du soleil. Sa santé périssait, mais son âme ne vivait qu'avec plus d'intensité, et son courage renaissait avec les douleurs physiques qui lui donnaient un aliment.

A ces maux se réunissaient les irritations bilieuses d'un sentiment politique très-prononcé. A vingt-deux ans, les sentiments sont des principes, et ces principes-là sont des passions. Simon avait sucé les idées républicaines au sein de sa mère. Son père, soldat de la république, avait été massacré par les chouans. L'abbé Féline avait compris la fraternité des hommes comme Jésus l'avait enseignée, et Jeanne, imbue de ses pensées, admettait si peu le droit divin pour les dignités temporelles, qu'à son insu, vingt fois par jour, elle était hérétique. Son fils prenait plaisir à l'entendre proférer ces saints blasphèmes. Il se gardait de les lui faire apercevoir, et s'enivrait de l'énergie de cette sauvage vertu qui répondait si bien à toutes les fibres de son être. «Ma mère, s'écriait-il quelquefois avec enthousiasme, vous étiez digne d'être une matrone romaine aux plus beaux jours de la république.» Jeanne ne savait pas l'histoire romaine, mais elle avait réellement les vertus de l'ancienne Rome.

A cette époque, où il était sérieusement question du retour des anciens privilèges, où l'on présentait des lois sur le droit d'aînesse, où l'on votait des indemnités pour les émigrés, quoique la mère et le fils Féline n'eussent aucune prévention personnelle contre la famille de Fougères, ils virent avec regret tout l'attirail aratoire des frères Mathieu sortir du donjon féodal pour faire place à la livrée du comte. La vieille Jeanne prévoyait bien, dans son expérience, que, l'amour du nouveau une fois calmé, ce maître tant désiré ne manquerait ni d'ennemis ni de défauts. Elle était blessée, surtout, d'entendre le jeune curé de Fougères parler de lui rendre des honneurs semblables à ceux qui escorteraient les reliques d'un saint, et demandait par quelles vertus cet inconnu avait mérité qu'on parlât d'aller le recevoir en procession. Néanmoins, comme elle ne s'exprimait devant ses concitoyens qu'avec douceur et mesure, malgré le grand crédit que ses vertus, sa sagesse et sa piété lui avaient acquis sur leurs esprits, ils la traitèrent un peu comme Cassandre, et n'en continuèrent pas moins d'élever des reposoirs sur la route par laquelle le comte de Fougères devait arriver.

III.

Quelques jours avant celui où le comte de Fougères était attendu dans son domaine, on vit, dès le matin, mademoiselle Bonne faire charger un mulet des plus beaux fruits de son jardin, fruits rares dans le pays, et que M. Parquet soignait presque aussi tendrement que sa fille. Le digne homme était parti la veille. Bonne monta en croupe, suivant l'usage, derrière son domestique. On attacha le mulet chargé de vivres à la queue du cheval que montaient la demoiselle et son écuyer en blouse et en guêtres de toile. Dans cet équipage, la fille vous voilà-t-il pas en route pour courir à sa rencontre, lui préparer son dîner et le saluer avec tout le respect d'une humble vassale? Combien de temps allez-vous nous dérober la présence de cet astre resplendissant? Songez à l'impatience...

--Taisez-vous, monsieur Simon, interrompit Bonne avec un peu d'humeur. Toutes ces plaisanteries-là sont fort méchantes. Croyez-vous que mon père et moi soyons les humbles serviteurs de qui que ce soit? Pensez-vous que votre monsieur le comte soit autre chose pour nous qu'un client et un hôte envers lequel nous n'avons que des devoirs de probité et de politesse à remplir?

--A Dieu ne plaise que j'en pense autrement! répondit Simon avec plus de douceur. Cependant, voisine, il me semble que votre père n'avait pas jugé convenable, ou du moins nécessaire, de vous emmener hier avec lui. D'où vient donc que vous voilà en route ce matin pour le rejoindre?

--C'est que j'ai reçu un exprès et une lettre de lui au point du jour, répondit Bonne.

--Si matin? répliqua Simon d'un air de doute.

--Tenez, monsieur le censeur! dit Bonne en tirant de son sein un billet qu'elle lui jeta.

--Oh! je vous crois, s'écria-t-il en voulant le lui rendre.

--Non pas, non pas, repartit la jeune fille; vous m'accusez de courir au-devant d'un homme malgré la défense de mon père, je veux que vous me fassiez des excuses.

--A la bonne heure, dit Simon en jetant les yeux sur le billet, qui était conçu en ces termes:

«Lève-toi vite, ma chère enfant, et viens me trouver. M. de Fougères n'est point un freluquet; ou, s'il l'est, son équipage du moins ne me donne pas de crainte. En outre, il m'a amené une dame que je suis fort en peine de recevoir convenablement. J'ai besoin de ta présence au logis. Apporte des fruits, des gâteaux et des confitures.

Ton père qui t'aime.»

--En ce cas, chère voisine, dit Simon en lui rendant le billet, je vous demande pardon et déclare que je suis un brutal.

--Est-ce là tout? répondit Bonne en lui tendant la main.

--Je déclare, dit-il en la lui baisant, que vous êtes Bonne la bien baptisée. C'est le mot de ma mère toutes les fois qu'elle vous nomme.

--Et répondez-vous toujours _amen?_

--Toujours.

--Surtout quand vous ne pensez pas à autre chose?

--Pourquoi cela? que signifie ce reproche?» répondit Simon avec beaucoup d'étonnement.

Bonne rougit et baissa les yeux avec embarras. Elle eût mieux aimé que Simon soutînt cette petite guerre que de ne pas comprendre l'intérêt qu'elle y mettait. Elle n'avait pas assez de vivacité dans l'esprit pour continuer sur ce ton, et pour réparer son étourderie par une plaisanterie quelconque. Elle se troubla, et lui dit adieu en frappant le flanc de son cheval avec une branche de peuplier qui lui servait de cravache. Simon la suivit des yeux quelques minutes avec surprise; puis, haussant les épaules comme un homme qui s'aperçoit de l'emploi puéril de son temps et de son attention, il reprit en sifflant le cours de sa promenade solitaire. La pauvre Bonne avait eu un instant de joie et de confiance imprudente. Elle l'avait cru jaloux en le voyant blâmer son empressement d'aller recevoir M. de Fougères; mais d'ordinaire elle s'apercevait vite, après ces lueurs d'espoir, qu'elle s'était abusée, et que Simon n'était pas même occupé d'elle.

La Marche est un pays montueux qui n'a rien de grandiose, mais dont l'aspect, à la fois calme et sauvage, m'a toujours paru propre à tenter un ermite ou un poëte. Plusieurs personnes le préfèrent à l'Auvergne, en ce qu'il a un caractère plus simple et plus décidé. L'Auvergne, dont le ciel me garde d'ailleurs de médire! a des beautés un peu empruntées aux Alpes, mais réduites à des dimensions trop étroites pour produire de grands effets. Le pays Marchois, son voisin, a, si je puis m'exprimer ainsi, plus de bonhomie et de naïveté dans son désordre; ses montagnes de fougères ne se hérissent pas de roches menaçantes; elles entr'ouvrent çà et là leur robe de verdure pour montrer leurs flancs arides que ronge un lichen blanchâtre. Les torrents fougueux ne s'élancent pas de leur sein et ne grondent pas parmi les décombres; de mystérieux ruisseaux, cachés sous la mousse, filtrent goutte à goutte le long des parois granitiques et s'y creusent parfois un bassin qui suffit à désaltérer la bécassine solitaire ou le vanneau à la voix mélancolique. Le bouleau allonge sa taille serrée dans un étui de satin blanc, et balance son léger branchage sur le versant des ravins rocailleux; là où la croupe des collines s'arrondit sous le pied des pâtres, une herbe longue et fine, bien coupée de ruisseaux et bien plantée de hêtres et de châtaigniers, nourrit de grands moutons très-blancs et couverts d'une laine plate et rude, des poulains trapus et robustes, des vaches naines fécondes en lait excellent. Dans les vallées, on cultive l'orge, l'avoine et le seigle; sur les monticules, on engraisse les troupeaux. Dans la partie plus sauvage qu'on appelle la montagne, et où le vallon de Fougères se trouve jeté comme une oasis, on trouve du gibier en abondance, et on recueille la digitale, cette belle plante sauvage que la mode des anévrismes a mise en faveur, et qui élève dans les lieux les plus arides ses hautes pyramides de cloches purpurines, tigrées de noir et de blanc. Là aussi le buis sauvage et le houx aux feuilles d'émeraude tapissent les gorges où serpente la Creuse. La Creuse est une des plus charmantes rivières de France; c'est un torrent profond et rapide, mais silencieux et calme dans sa course, encaissé, limpide, toujours couronné de verdure, et baisant le pied de ces _monti ameni_ qu'eût aimés Métastase.

Somme toute, le pays est pauvre; les gros propriétaires y mènent plus joyeuse vie que dans les provinces plus fertiles, comme il arrive toujours. Nulle part la bonne chère ne compte des dévots plus fervents. Mais le paysan économe, laborieux et frugal, habitué à la rudesse de son sort, et dédaignant de l'adoucir par de folles dépenses, vit de châtaignes et de sarrasin; il aime l'argent plus que le bien-être; la chicane est son élément, le commerce tant soit peu frauduleux est son art et son théâtre. Un marchand forain marchois est pour les provinces voisines un personnage aussi redoutable que nécessaire; il a le talent incroyable de tromper toujours et de ne jamais perdre son crédit. J'en ai connu plus d'un qui aurait donné des leçons de diplomatie au prince de Talleyrand. Le cultivateur du Berry est destiné, de père en fils, à être sa proie, à le maudire, à l'enrichir et à le donner au diable, qui le lui renvoie chaque année plus rusé, plus prodigue de belles paroles, plus irrésistible et plus fripon.

Simon Féline était une de ces natures supérieures par leur habileté et leur puissance, qui peuvent faire beaucoup de mal ou beaucoup de bien, suivant la direction qui leur est imprimée. Dès le principe, son éducation éteignit en lui l'instinct marchois de maquignonnage, et développa d'abord le sentiment religieux. A l'âge de puberté, l'éducation philosophique vint mêler la logique à la pensée, la réflexion à l'enthousiasme; puis, la passion sillonna son âme de ces grands éclairs qui peu à peu devaient la révéler à elle-même. Mais au milieu de ces ouragans elle conserva toujours un caractère de mysticisme, et l'amour de la contemplation domina l'esprit d'examen. A côté de sa soif d'avenir et de ses appétits de puissance, Simon conservait dans la solitude un sentiment d'extase religieuse. Il s'y plongeait pour guérir les blessures qu'il avait reçues dans un choc imaginaire avec la société; et parfois, au lieu du rôle actif qu'il avait entrevu, il se surprenait à caresser je ne sais quel rêve de perfection chrétienne et philosophique, quasi militante, quasi monacale.

Il passait souvent, comme je l'ai déjà dit, des journées entières au fond des bois, sans épuiser la vigueur de cette imagination qu'il n'osait montrer au logis. Le jour de sa rencontre avec mademoiselle Parquet, il fit une assez longue course pour n'être de retour que vers le soir. Avant de regagner sa chaumière, Simon voulut voir coucher le soleil au même lieu d'où il avait contemplé son lever. C'était le sommet de la dernière colline qui encadrait le vallon, et sur lequel s'élevaient les ruines du petit fort destiné jadis à répondre aux batteries du château et à garder l'entrée du vallon. De cette colline on jouissait d'une vue magnifique; on plongeait d'une part dans le vallon de Fougères, et de l'autre on embrassait la vaste et profonde arène où serpente la Creuse. Simon aimait de prédilection cette ruine qu'habitaient de grands lézards verts et des orfraies au plumage flamboyant. La seule tour qui restait debout en entier avait été aussi un but de promenade quotidienne pour l'abbé Féline. Simon avait à peine connu ce digne homme; mais il en conservait un vague souvenir, exalté par l'enthousiasme de sa mère et par la vénération des habitants. Il ne passait pas un jour sans aller saluer ces décombres sur lesquels son oncle s'était tant de fois assis dans le silence de la méditation, et dont plusieurs pierres portaient encore les initiales de son nom, creusées avec un couteau. L'abbé avait donné à cette tour le nom de _tour de la Duchesse_, parce qu'un de ces grands oiseaux de nuit, remarquables par leur voix effrayante, et assez rares en tous pays, en avait fait longtemps sa demeure; ce nom s'était conservé dans, les environs, et les amis superstitieux du bon curé prétendaient que, la nuit anniversaire de ses funérailles, la _duchesse_ revenait encore se percher sur le sommet de la tour et jeter de longs cris de détresse jusqu'au premier coup de l'_Angelus_ du matin.

Assis sur le seuil de la tour, Simon regardait l'astre magnifique s'abaisser lentement sur les collines de Glenny, lorsqu'il entendit une voix inconnue parler à deux pas de lui une langue étrangère, et en se retournant il vit deux personnages d'un aspect fort singulier.

Le plus rapproché était un homme d'environ cinquante ans, d'une figure assez ouverte en apparence, mais moins agréable au second coup d'oeil qu'au premier. Cette physionomie, qui n'avait pourtant rien de repoussant, était singularisée par une coiffure poudrée à ailes de pigeon, tout à fait surannée; une large cravate tombant sur un ample jabot, des culottes courtes, des bottes à revers et un habit à basques très-longues, rappelaient exactement le costume qu'on portait en France au commencement de l'empire. Ce personnage stationnaire tenait une cravache de laquelle il désignait les objets environnants à sa compagne; et, au milieu du dialecte ultramontain qu'il parlait, Simon fut surpris de lui entendre prononcer purement le nom des collines et des villages qui s'étendaient sous leurs yeux.

La compagne de ce voyageur bizarre était une jeune femme d'une taille élégante que dessinait un habit d'amazone. Mais, au lieu du chapeau de castor que portent chez nous les femmes avec ce costume, l'étrangère était coiffée seulement d'un grand voile de dentelle noire qui tombait sur ses épaules et se nouait sur sa poitrine. Au lieu de cravache, elle avait à la main une ombrelle, et, occupée de l'autre main à dégager sa longue jupe des ronces qui l'accrochaient, elle avançait lentement, tournant souvent la tête en arrière, ou rabattant son voile et son ombrelle pour se préserver de l'éclat du soleil couchant qui dardait ses rayons du niveau de l'horizon. Tout cela fut cause que, malgré l'attention avec laquelle Simon stupéfait observait l'un et l'autre inconnus, il ne put voir que confusément les traits de la jeune dame.

IV.

Par suite de son caractère farouche, ennemi des puérilités de la conversation et de toute espèce d'oisiveté d'esprit, Simon se leva après deux ou trois minutes d'examen, et fit quelques pas pour fuir les importuns qui prenaient possession de sa solitude; mais l'homme à ailes de pigeon, courant vers lui avec une politesse empressée, lui adressa la parole dans le patois des montagnes, pour lui faire cette question dont Simon resta stupéfait:

«Mille pardons si je vous dérange, monsieur; mais n'êtes-vous pas un parent de feu le digne abbé Féline?

--Je suis son neveu, répondit Simon en français; car le patois marchois ne lui était déjà plus familier, après quelques années de séjour au dehors.

--En ce cas, monsieur, dit l'étranger, parlant français à son tour sans le moindre accent ultramontain, permettez-moi de presser votre main avec une vive émotion. Votre figure me rappelle exactement les nobles traits d'un des hommes les plus estimables dont notre province honore la mémoire. Vous devez être le fils de... Permettez que je recueille mes souvenirs...» Après un moment d'hésitation, il ajouta: «Vous devez être un des fils de sa soeur; elle venait de se marier lorsque le règne de la terreur me chassa de mon pays.

--Je suis le dernier de ses fils,» répondit Simon de plus en plus étonné de la prodigieuse mémoire de celui qu'il reconnaissait devoir être le comte de Fougères. Et il en était presque touché, lorsque la pensée lui vint que, le comte ayant déjà pu prendre des renseignements de M. Parquet sur les personnes du village, il pouvait bien y avoir un peu de charlatanisme dans cette affectation de tendre souvenance. Alors, ramené au sentiment d'antipathie qu'il avait pour tout objet d'adulation, et retirant sa main qu'il avait laissé prendre, il salua et tenta encore de s'éloigner.