Sentiments

Part 4

Chapter 43,889 wordsPublic domain

Carloz Schwabe aussi tenta l’aventure. Il faut dire qu’il réussit mieux. A l’avis de ceux qui ne voient dans Baudelaire que mysticisme et sensualité, l’illustrateur du _Rêve_ devait paraître bien choisi. L’œuvre est curieuse, mais étrangement incomplète, d’abord par le petit nombre des gravures, surtout par leur parti-pris. Carloz Schwabe ne voulut considérer que le poète de serre chaude et son interprétation artistique s’en ressent.

C’est ainsi que Baudelaire se charge de punir qui s’attaque à ses poèmes, il l’étreint et, de ses bras redoutés, le brise. Pour parer l’œuvre d’un poète de belles images, il suffit souvent de laisser chanter en soi le motif qu’il décrit, et l’eau-forte se révèle alors du sonnet.--Avec Baudelaire le travail est plus ardu. Si l’on tente de transposer une de ses idées, c’est un combat qu’il faut soutenir, une lutte esprit à esprit, où, le plus souvent, le peintre tombe exténué, se souvenant des _Plaintes d’un Icare_. Pour affronter la tâche, il est besoin de bras solides, d’une main ferme, d’une âme diligente. Cent fois, il faut édifier, devant le rêve noté en mots, un rêve parallèle, noté en lignes et en couleurs, et trouver en son cœur assez d’audace et d’humilité pour persévérer lorsqu’il s’écroule; il faut enfin voir fleurir de cent façons diverses en son esprit de peintre les cent diverses fleurs aux cent formes, aux cent parfums, que Baudelaire fit éclore.

Aussi, je ne sais, en regardant les cent soixante-cinq eaux-fortes en couleur qu’Armand Rassenfosse dessina et grava pour les Bibliophiles, ce qu’il faut admirer le plus dans ces planches flamboyantes, sombres ou claires, habiles, simples, presque érotiques ou presque ingénues, dures, gracieuses, et toujours sans faiblesses, de leur beauté ou des heures de méditation intelligente qu’elles impliquent.

De telles œuvres font plus pour la mémoire du poète que la plate imitation des _Fleurs du Mal_ où certaines petites gens (poètes aussi, à en croire une confuse rumeur) se délectent, et, si l’on voulait traiter Baudelaire pieusement, le mieux serait, semble-t-il, tout en s’occupant de ses œuvres avec une scrupuleuse ferveur, de ne pas insulter ce grand homme méconnu et mal admiré, par un excès de louange, comme on le fit naguère par un excès d’injustice, et de lui donner sa place immortelle qui paraît bien être à côté des plus grands poètes, mais aux pieds des dieux.

LA JOURNÉE PRÈS DU FLEUVE

pour Stratonice, reine orientale.

Ici, près du bord, le fleuve n’a presque plus de courant. C’est un coin de lac dont une plume flottante trahit seule la secrète circulation. Je viens, dans le réduit que je me suis ménagé parmi les roseaux, surprendre la vie aquatique et riveraine dans ses moindres mouvements.

C’est à l’aube qu’il faut d’abord considérer le fleuve. Il n’est point encore dévêtu de ce manteau plombé dont la nuit le couvre. Certaine lueur diffuse en fait miroiter la soie. De temps en temps, pour une seconde, un poisson le perce de son nez, et la déchirure reste ouverte. Un autre poisson vient goûter l’air, un autre encore. Le beau manteau de soie grise sera bientôt une guenille.

Le paysage est en argent. Les roseaux luisent dans la pénombre, à l’envi des feuilles mouillées. Les saules de la rive semblent ne montrer que le brillant de leurs arêtes. L’herbe ondule au passage des musaraignes qui vont à leurs affaires en silence, et l’arbre mort, qui tient le milieu de l’île et préside sur ses cailloux, se drape frileusement d’un reste de brouillard.

L’heure est froide. Les confins du ciel sont encore pâles. Si les oiseaux se réveillent, c’est à petit bruit. Le fleuve ne fait aucun murmure. Tout au plus, peut-on entendre, très loin sur la plaine, le son d’une trompe de berger, et, peut-être, dans le secret de l’onde, on ne sait où, un accord de harpe insensible... Mais un gros rat sort de chez lui et plonge. Cela est le premier événement du jour et, bientôt après, le soleil se lève.

Maintenant, il vient du monde sur le chemin de halage. Des enfants sortent du chaland qui semblait dormir depuis la veille. On jette des baquets d’eau pour nettoyer le pont. Je crois même qu’on chante. Il faut commencer à vivre; on s’évertue, et des moineaux mènent grand train de cris dans un buisson, récriminent, s’injurient, piaillent et s’échappent de toutes parts.

Une importante émotion se propage. Chacun la ressent. Regardez! Ça se voit à peine, là-bas... tout là-bas, mais dans quelques minutes les rives en seront convulsées. Un vapeur remonte le courant. Il pousse l’eau comme s’il lui voulait du mal, et, déjà, de longues vagues zèbrent le bord. Le fleuve lutte, résiste, se gonfle de colère, mais, finalement, est toujours vaincu.

On dirait que ses profondeurs mêmes sont troublées. D’énormes méduses aqueuses paraissent dans le sillage. Elles se gonflent. Elles sont huileuses. Elles éclosent comme des fleurs grasses et incolores. Elles se répandent sur l’onde environnante, puis il se forme un remous subit où tournent des feuilles, des brins de paille et des corolles, et le bateau passe.

Les femmes, qui viennent laver leur linge, donnent de la voix quand la vague les mouille, se retirent précipitamment, puis font signe de la tête et du bras aux mariniers, et les mariniers répondent avec ampleur, avec affectation. Le monstre s’éloigne, mais le fleuve prend quelque temps pour se remettre. Au sein des herbes, entre les cailloux, des myriades d’insectes se sont noyés. Ce sera tout un appareil de funérailles.

Le soleil monte lentement. Des garçons et des filles se baignent. Dans l’eau de midi, les torses bruns s’agitent. On joue à des jeux de tritons. Il est plaisant de battre le fleuve à pleine paume, de rire et de mouiller l’air. Il est plaisant de se moquer des filles qui se trempent avec prudence et ne s’aventurent pas, mais, surtout, qu’il est donc savoureux de se laisser cuire par le soleil et d’écorcher de ses membres le fleuve dont la belle peau fraîche reluit et resplendit, toute nue!

Un autre bateau vient de passer, suivi de plusieurs autres. On se lasse d’échanger des messages. Même les enfants ne s’émerveillent plus. Chacun vit pour soi. Les routes, les chemins de halage, sont pleins de monde. On sent courir de la richesse et l’eau secoue des écus d’or au fil de chaque sillage. Une périssoire traverse le fleuve, vive comme un martin-pêcheur, vernie et nette comme un objet de luxe.

Maintenant, avec mollesse, le fleuve se repose. Il nous rend l’image d’une belle femme accablée, immobile et qui, sans dire mot, écouterait le concert des moustiques errants. Il s’en forme des colonies qui bourdonnent et chantent tout contre l’eau. Souvent un oiseau les traverse, happe ce qui lui vient au bec, mais, diminuées, elles n’en continuent pas moins leurs bourdonnements et leurs chants pointus.

L’heure bâille, s’étire et n’en finit pas de passer. Le jour s’écoute. Soudain, tremblante et grise, une vapeur paraît à l’horizon. Elle se fonce; elle s’étend; nuée, elle envahit le ciel; nuage sombre, elle s’arrondit et se bosselle au zénith... Un instant, on manque d’air, puis la chose noire crève en une giboulée.

L’averse et les coups de vent cinglent le fleuve entier. L’eau est toute frissonnante et gercée. Le cri d’un pêcheur sonne comme un cri d’alarme. Des oiseaux s’épouvantent et tournoient. Des teintes bistres glissent sur l’eau qui semble avoir pris en elle la lumière. Une colombe se lève d’un peuplier voisin, frémit au-dessus des branches et disparaît avec une plainte longue.

Bientôt, tout se rassérène. Des rayons clairs font sourire le nuage. Un merle fastueux s’égosille. Les escargots de l’herbe, sortis à frottement doux de leur coquille, se promènent, sans mauvaises pensées, et, comme pour saluer l’onde paisible et de nouveau joyeuse, un petit taureau pointe sa tête entre deux saules.

J’en vis un jour tout un troupeau qui traversait un bras du fleuve pour quitter l’île où se trouvait leur pâturage. O grandes migrations de quadrupèdes dont nous parlent les naturalistes, qu’avez-vous donc de si pathétique, et d’où vient que l’on ne peut vous décrire sans éveiller l’émotion?

Le lendemain, il y eut une forte crue et l’île fut dangereusement inondée. Les maîtres d’école ont coutume, avec nombre de gens attentifs, ceux-là pour instruire leurs élèves, curieux de l’anecdote, ceux-ci pour eux-mêmes, de s’étonner devant ces traits singuliers de l’instinct. A vrai dire, les taureaux qui vivent près de mon fleuve en apprendraient long à qui voudrait les considérer d’un œil intelligent.

Celui qui m’occupe secoue ses cornes d’un air de défi, se retire, paraît encore et fait avec son sabot des éclaboussures. Maintenant il se penche pour boire, hésite, renifle; deux moineaux le regardent et sautillent près de lui, sans s’effaroucher de si peu.--Allons! va-t’en! n’as-tu pas entendu la trompe de ton gardien? Rentre chez toi. Voici le Crépuscule!

C’est un jeune homme cendré qui se hâte et croit qu’il n’arrivera jamais à fuir tout à fait la Nuit qui le poursuit et qui le désire. Il se retourne, craintif; il jette un coup d’œil vers celle qui le chasse, et repart, les mains peureusement pressées contre sa poitrine. Parfois, du collier de perles mauves qui pend à son cou, une pierre tombe avec un bruit triste. Le Crépuscule passe. Souvent, une feuille se détache d’un arbre et flotte après lui, mais la Nuit s’en empare et la noie dans l’eau mortelle, tandis que le Crépuscule se hâte en égrenant son collier d’améthystes.

Et voici la Nuit! Écoutez-la! Regardez-la! Elle bondit jusqu’à nous, soufflant aux quatre coins du ciel son haleine obscure qui ranime les étoiles. La Nuit danse dans l’air avec de grands gestes désordonnés. Nous ne la voyons pas bien encore, mais nous la savons présente, cette immortelle et sordide passagère du plein ciel, qui laisse s’éparpiller, insoucieuse de se montrer nue, les haillons de son vêtement!

Elle vient de s’arrêter dans un endroit où restait une toile d’araignée oubliée par le Crépuscule. Elle l’essuie d’un coup de son balai. Elle gravit l’escalier sombre en montrant ses jambes à la terre. Elle frotte tout le ciel. Elle le veut bien noir et net de toute cendre, puis, courbant sa bouche en une grimace qui essaye de sourire, elle secoue sa robe en lambeaux.

Brusquement, on se retourne, parce que l’on pense que, peut-être, quelque chose de fugitif et d’obscur nous a frôlé la joue.--Frémissons et passons! n’y prenons point garde.--C’est la Nuit qui jette en gambadant les loques de sa robe... et le fleuve, que les rayons du jour dénudèrent, se recompose, avec ces haillons, un vêtement pour dormir.

La nuit est close, tout à fait, et je me demande, immobile, les yeux fixés vers les astres dont la clarté vient à moi contre la surface des eaux, quelles monstrueuses décompositions, pendant le sommeil du fleuve, doivent traîner parmi les roseaux et les vases, au fond de ce lit séculaire, près des rochers graisseux et des fluides anguilles, sous ce titanique épanchement d’une onde qui, toujours, va porter au bleu des mers une image de l’azur du ciel ou le reflet des étoiles vives.

UNE PRINCESSE DES LETTRES

On a plaisir à parler de livres où l’art tout simple tient la place de l’artifice, où la grimace le cède à l’expression, où rien n’est forcé, guindé ni théâtral, au vilain sens du mot, et dont on ne peut dire qu’ils sont un spectacle qu’autant que l’on considère comme tel ce beau buisson qui porte des roses, ou le passage de cette brise propageant son parfum.

Par l’aisance du récit que noue une intrigue aisée, par un style dont la fantaisie est aimable et française, par la richesse des images, par des caractères d’un ingénieux dessin où les ombres, finement distribuées, mettent en valeur le trait sobre et net,--d’autre part encore, à cause d’un lyrisme jamais heurté, de leur facture souple, de leur cadence savante et point monotone, enfin de l’amour qu’on y sent pour les fleurs, les arbres et les eaux, les romans de Gérard d’Houville sont des œuvres souverainement attachantes et ses poèmes de parfaites séductions.

On oublierait volontiers, à en citer d’autres, la première vertu de sa prose, vertu singulière et fort précieuse, tant elle se rencontre peu: l’intérêt, comme, de ses poèmes, on omettrait de dire qu’ils sont poétiques, ce qui, pourtant, suffit à les distinguer.

Nous en étions venus, depuis quelque temps, et, sans doute, était-ce par dégoût de la géographie psychologique et de ses découpures, à priser une façon de roman où des histoires, disposées suivant le plan d’un rez-de-chaussée de journal, nous secouaient les nerfs par une accumulation d’horreurs, par une surabondance d’amours et de trahisons, par un excès de pierreries, de marbres et d’ors (tous teints de sang) qui rappelaient les pires heures de la lycanthropie romantique.--Lorsque l’auteur de pareilles productions était Élémir Bourges et l’œuvre, son _Crépuscule des Dieux_, rien de plus agréable,--le souffle épique est un vent si rare que l’on en suit avec reconnaissance les indications les moins rationnelles, mais, quand l’auteur n’a qu’une voix mince, sa férocité, son opulence, ses inventions de mascarade, et, surtout, cet entêtement à vouloir souffler dans une trompette démesurée donnent à rire.

Si nous écartons le roman épique et aussi le roman social où un prosateur qui ferait peut-être un excellent épicier en gros, voire un comptable honnête, s’obstine à nous faire mourir d’ennui en nous parlant de grèves et de participation aux bénéfices quand il est question d’art, si nous ne voulons point considérer le roman _arriviste_, fleur nouvelle, vivace, qui promet de grandir et que son auteur compose à la façon dont on travaille à une affaire véreuse, je ne vois guère que deux types de romanciers sur les tréteaux littéraires: le _routinier_ et l’_éclaireur_.

On ne sait, à vrai dire, lequel négliger davantage de celui qui brode sa banale arabesque sur une trame usée et se défend en alléguant qu’on la décora jadis de plaisants ornements, ou de celui qui, renfermé dans la cellule humide que lui fait son cerveau, met en phrases, sous couleur de _tentative littéraire_ des théories difficiles et d’obscurs épanchements. Au moins le routinier garde-t-il parfois le souci de composer un peu, et sait-il agiter ses pantins d’amusante façon; l’autre n’a pas même ce mérite: plié sur la marqueterie de son style, ou perdu dans une élévation niaise, peu lui chaut que son livre soit bancal et distors, que l’idée faiblisse ou s’absente... il a placé un adjectif imprévu, il a célébré en trente vers malaisés et quelques solécismes, ce certain arbre nommé «bouleau» dont il a beaucoup entendu parler.--Cela lui suffit: mandarin solitaire arrosant ses plantes naines, il est heureux.

Ces deux espèces ont d’ailleurs un caractère commun: ils ignorent l’humanité; leurs inventions ne correspondent à rien de vrai ni de vivant. Le routinier suit son chemin habituel, portant son baluchon de dénouements brevetés et d’amours à mécanique, mais ne se demande guère si les hommes pleurent et rient comme il les fait rire et pleurer; peu lui importe; il n’a jamais regardé que les variations de leurs costumes, et l’autre, l’écrivain d’avant-garde «se divertissant moult tristement à la mode de sa chapelle», mais craignant toujours d’être rattrapé par le gros des troupes qu’il croit diriger, parle, dans son petit coin, de la mer, des forêts, des nuages et de Dieu avec qui il entretient commerce, parle encore de diverses autres choses, et, quand il veut un peu vérifier ses dires, regarde en lui-même. Ainsi s’agitent, gesticulent, s’époumonnent les saltimbanques de la parade, et de cette mêlée rien ne surgit qu’un cliquetis de paillons, un bruit de fausses gifles et des clameurs prostituées.

Descendons des tréteaux, nous n’y trouverions pas l’auteur qui nous occupe, et, en relisant les pages délicieuses que ce poète nous donna, goûtons une joie fraîche, franche, unie, ou certaine très savoureuse mélancolie d’automne.

* * * * *

Je viens de lire tous les vers et toute la prose de Gérard d’Houville, d’une traite.--Voilà.--J’ai tourné la dernière page, à regret. J’ai bu le philtre léger. Il n’en demeure plus une goutte. J’ai drainé la coupe et suis encore étourdi. Oui, je reste sous le charme, et je l’entends au sens le plus magique du mot, car c’est en vérité un charme de sortilège que ces œuvres dégagent.--Je lisais, je lisais, croyant que cela durerait toujours... et, maintenant, c’est la fin.

J’ai respiré des fleurs, suivi de l’œil des papillons, vu de l’eau qui se striait au fil d’une brise ou d’un sillage et regardé des êtres souffrir, très peu à la façon dont on souffre dans les livres, beaucoup à celle dont à l’ordinaire on souffre dans la vie, sans austérité, sans idées préconçues et sans lexiques.

De temps en temps, une petite idole très parée de bijoux, mais si féminine sous ces ornements qu’elle semble à la fois reine, chatte et vision, passe, sourit, s’enfuit.

Et puis, écoutez le vent qui pleure au dehors! Là, dans le jardin où sont toutes les belles fleurs exotiques, rouges, bleues, jaunes et qui sentent si bon... la plainte est si lugubre qu’elle me fait oublier la joie des couleurs...

Et, l’autre jour, dans la salle fraîche où vous vous reposiez, gardée de l’ardeur du jour par les gros murs blancs, vous souvenez-vous de ce frisson qui vous parcourut parce que l’on entendait dans le pré voisin siffler la faulx d’un faucheur. Cela donnait un son aigu et sinistre que ne parvenait pas à étouffer le bruit confus des herbes froissées! Vous étiez saisie d’un effroi si vif que vous avez appelé votre enfant et l’avez embrassé avec une sorte de fureur.

Oiseaux, fleurs et leurs parfums, bruits de la nature, cris et soupirs humains, sifflement de la mort qui passe... ah! que l’on vous entend, que l’on vous respire et que l’on vous voit bien dans les récits de Gérard d’Houville!

Faut-il dire encore une fois pourquoi ces récits arrivent à nous émouvoir si vivement? N’allez pas chercher bien loin! C’est que l’on ne sent en eux ni une manière, ni des manières.--Combien il faut estimer le talent d’un auteur qui se résigne à nouer une intrigue simple! à ne pas ergoter sur un cas de psychologie vieux comme l’arbre de science et le serpent, mais que l’on croit renouveler en le surchargeant d’épisodes! Qu’il fait bon sentir que ces phrases furent inventées sans effort, parce que la ligne était belle, tracée ainsi, et qu’elle n’avait besoin d’autre ornement que sa propre musique!

Certes, il n’est pas impossible de tuer la sensation du _déjà vu_ dans un sujet mille fois traité, et Gérard d’Houville nous le prouve bien par ses romans, mais ce n’est pas en tâchant de rendre ce sujet exceptionnel, en cherchant le cas particulier et rare que l’on y parvient; c’est, tout au contraire, en le généralisant jusqu’à lui donner une portée philosophique. (Et n’allez pas croire que je vante le roman philosophique! Je n’ai pas dit cela! Dieux qui me comprenez! je n’ai pas dit cela!)

Les romans de Gérard d’Houville ne sont point compliqués de thèses, de problèmes, de discussions. Les articles du code ne s’y trouvent pas cités et nul texte de loi ne vient y embrouiller le récit. Ils sont clairs, émouvants, tristes parfois, oh! affreusement tristes! Ce sont de beaux exemples de souffrance où de pauvres gens souffrent par et pour l’amour. Il est de ces belles histoires très dépouillées et très nues comme de ces papillons sinistres ou joyeux suivant qu’ils se posent dans un rayon ou sur une ombre. D’avance, on ne peut dire ce que deviendra un sujet simple; le tout est de le bien traiter, car il est gros d’un chef-d’œuvre ou d’une sottise. C’est toujours le bloc de marbre de La Fontaine: dieu?... table?... cuvette?...

Tels qu’ils nous sont présentés, avec l’ordonnance juste et logique de leurs chapitres, et l’absence de procédé dans leur composition, les romans de Gérard d’Houville nous ravissent comme un jardin fleuri dont le dessin serait agréable au regard.--Reste la forme. C’est là qu’un habile auteur se retrouve pour tout gâter. Il fera briller l’exacte mosaïque de ses mots, les verbes seront extraordinaires et relieront des substantifs rares par eux-mêmes et par leur placement. Certains vocables se trouveront là pour ébahir, certains autres pour scandaliser, et le tout formera une façon de casse-tête chinois sur lequel il fera bon sommeiller.--Il est une habileté plus habile: c’est d’écrire avec naturel. Travail malaisé! car il fut toujours moins difficile de chercher longtemps que de trouver sans peine.--D’ailleurs, on ne peut savoir gré à Gérard d’Houville de s’exprimer avec la fluidité, l’harmonie et le bleu d’une source,--le naturel étant un don qui ne s’acquiert pas.--On l’a, ou, plus souvent, il fait défaut.

On oublie que, pour écrire, il faut tout de même avoir un peu pensé, un peu senti, qu’il faut ne pas ignorer son métier et savoir que ce métier ne consiste pas seulement à joindre agréablement les parties du discours. Vivons d’abord, sans idées préconçues et sans interpeller la vie, vivons de la vie de tout le monde, ou, plutôt, de la vie de ceux que l’on appelait naguère les honnêtes gens; un jour, quand l’un de nous sera bien convaincu que le cours des heures n’est pas communément réglé sur les livres à trois francs cinquante, qu’il aura ouvert les yeux au point de voir autre chose que des couvertures jaunes, qu’il aura un peu travaillé et surtout qu’il se sera interdit de crier ses rêves par-dessus les toits, qu’en un mot il aura fait son métier tranquillement comme un bon ouvrier,--alors, mais alors seulement, se produira sous ses doigts un miracle qu’il croyait sans doute avoir asservi: ses personnages de glaise s’animeront d’un souffle humain, l’aventure qu’il narrait deviendra une aventure réelle en place d’une vaine apparence, et le style qui, dit-on parfois, est un ornement sans valeur, viendra, pour peu que l’auteur soit doué, donner à son œuvre cette dernière qualité que tout vrai poète ambitionne: la durée.

Le naturel et l’éloquence du style,--c’est particulièrement dans les descriptions de nature que nous les voyons paraître. Il y a, dans les romans de Gérard d’Houville, des paysages avec toutes leurs teintes, leurs finesses, leurs dégradations, et qui sont peints, en quelques touches, par dix mots faciles. Mais, à la place où l’auteur les a mis, par la façon dont il les a disposés, ces dix mots occupent tout leur sens, ont toute leur force. Ils évoquent d’une façon plus pure et plus précise que les lenteurs des descriptions cataloguées, ils évoquent un peu à la façon de ces estampes de Hiroshighé où il y a tant de brise, tant de brume, tant d’eaux courantes et si peu de détails, ou, mieux, un seul détail, mais celui-là juste.

Que voulez-vous de plus?--Il y aurait toute une analyse dans la manière classique à faire sur la façon dont l’auteur nous rend les paysages, nous parle de fleurs, de soleil et de parfums; peut-être surprendrions-nous ainsi le secret de notre émotion.

Et voilà qui nous mène à toucher la qualité première des œuvres de Gérard d’Houville, celle qui se retrouve dans chacun de ses poèmes, dans chacun de ses romans et leur donne un attrait si rare et si particulier.--Soit que l’auteur nous parle d’Ariane à Naxos, nous montre Salomé sur la terrasse blanche, ou Psyché regardant l’Amour; soit que nous suivions la petite nymphe en fuite dans les bois, ou que nous soit montré le retour d’un amant, la séparation des amants ou un baiser d’amants; soit qu’on nous parle de pleurs humains ou de joie humaine, toujours une sorte de terreur religieuse est évoquée qui nous force à frémir,--et ce sentiment-là rappelle son Hellade.