Part 3
Pour atteindre à de tels résultats, quels sont donc les étranges sujets que choisit Pierre Louÿs?--Étranges ils le sont, à coup sûr, et précisément en ceci qu’ils paraissent souvent être les premiers venus. Certains d’entre eux eussent aussi bien, à ne considérer que l’anecdote, servi de chapitres à un roman feuilleton, ou, sous ces en-têtes: «horrible vengeance», «crime affreux», d’entrefilets aux colonnes d’information d’un journal pour concierges... mais... mais un souffle les anime, ce souffle singulier que l’on nomme, je crois, l’inspiration.
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Raoul de Vallonges possédait une gravure qui figurait le bain d’une nymphe; cette gravure était faite à la pointe sèche. J’en sais une autre, au vernis mou, qui nous donne l’image d’un satyre poursuivant une feuille morte dans le vent d’automne.--Naguère, le _Mercure de France_, en tête d’un de ses numéros, publia les notes et la cadence suivant lesquelles pouvait se chanter un _lied_ d’Henri Heine, et un journal, voué à l’art décoratif, reproduisit, quelque temps après, l’esquisse d’une frise en marbre qui représentait, si ma mémoire est fidèle, les rois mages rentrant chez eux après adoration faite.--Les gazettes, que chaque matin ramène, nous apprirent un jour que des sépultures gallo-romaines avaient été découvertes dans un canton désolé de la Champagne.--Enfin, sur une petite scène, sise à Montmartre, des chansons furent chantées, un de ces derniers hivers, par une adolescente pour qui le jury du Conservatoire avait été avare de lauriers et qui se consolait en prêtant sa voix à d’aimables mélodies.--Gravures, musique, bas-relief, fouilles et chansons étaient du même auteur.
Hélas! je crains fort que Pierre Louÿs ne considère point l’art comme un sacerdoce. Bien plutôt le verrait-il sous les traits aimables d’une jeune personne qu’il est savoureux de vêtir diversement suivant l’heure et la fantaisie, et, quand il écrit un essai d’histoire ou un poème, entre un conte et une étude d’esthétique, je pense que ce n’est point du tout pour faire étalage de son érudition, mais simplement pour se reposer d’un travail par un autre et pour montrer avec négligence qu’un vrai artiste peut avoir diverses façons de s’exprimer.
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Je ne sais si, à l’instant où il achevait _l’Homme de pourpre_, Pierre Louÿs s’aperçut qu’il avait écrit un chef-d’œuvre, mais il semble bien que c’en est un et des plus parfaits. Né de quelques lignes perdues dans Sénèque, autant dire né de rien, ce conte indispose. On ne saurait le louer en ses parties et les décrire; tout au plus pourrait-on le célébrer et cela même serait oiseux. Il est des louanges insupportables.--On est mécontent de ne point arriver à savoir comment cela est fait, de quelle façon la phrase est construite, par quel secret le récit se lie et se délie, pourquoi il nous étreint si puissamment et avec tant de mystère.
L’aventure de Parrhasios qui écartela un homme libre, beau, célèbre en son pays, et peignit avec ce modèle martyrisé un tableau sublime, cette «tragédie de mort et de hurlements» est écrite en une langue limpide comme un ruisseau de cristal. Si vieille que soit la comparaison, elle reste juste. Le style de ce conte coule sans digues, sans retenue, sans détours brusques, et poursuit sa course avec harmonie. Parfois, dans la cascade où le jette une pierre, son chant s’amincit, et, parfois, il gronde quand une côte le change en torrent, mais, toujours, il est fait d’eau vivante et claire que seul le soleil colore.
Pierre Louÿs a le don du style, et c’est à peine si on peut lui en savoir gré, tant cela semble être une vertu acquise en naissant. Sans doute, artiste encore ignorant de lui-même, s’essayait-il déjà à balancer des phrases au rhythme de son berceau. Il ne déforme point la langue pour lui faire rendre des sons inusités. Les aspects de la nature ou de la passion que sa pensée retient, il les exprime, avec aise et vérité, par les mots qui leur semblent logiquement dévolus. Il n’est ni myope, comme un romancier naturaliste, ni presbyte, comme certains écrivains panoramiques; il voit juste et parle de même. Son équation personnelle est nulle, et jamais nous n’avons à remettre ses descriptions à un point qui nous est plus familier. A cause de cette méthode, la moindre audace, la plus légère acrobatie de style, prend une singulière importance et, donnant tout son effet, double la force du langage.
_La Femme et le Pantin_ n’est qu’une longue nouvelle, _l’Homme de pourpre_ a quelques pages. Je pense que Pierre Louÿs juge inutile, si l’on veut laisser son nom à la postérité, d’accumuler des volumes et de vouloir d’abord être le père d’une bibliothèque. Construire une colline d’ouvrages rehausse parfois un auteur quand il peut se tenir à son sommet... Le plus souvent il est dessous.--Pourquoi noircir une rame de papier écolier quand deux feuilles de papier à lettre suffisent? _Volupté_ est un bien gros livre, _Carmen_ une bien courte chose! Aussi, je gage que plus d’une des encyclopédies romanesques qui nous sont journellement offertes serviront à surélever des tabourets de piano ou à distraire le chiffonnier quand _l’Homme de pourpre_ restera encore ouvert sur la table.
Oui, je le vois, il est malaisé de louer comme il convient ce conte dont l’horreur a la beauté de certains masques de statues grecques, où l’artiste ancien avait fixé les traits d’une tranquille Cérès, que les larmes de la terre, avec la brûlure des siècles, ont métamorphosée en Méduse.
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Quelle étrange impertinence! A l’époque où tous les poètes composaient des vers obscurs, Pierre Louÿs, avec une rare obstination, écrivit des sonnets d’une révoltante limpidité, et, même lorsqu’il essaya de s’exprimer en vers libres, si la forme était quelque peu indécise et falote, le sens n’en restait pas moins rigoureusement clair. Pierre Louÿs savait nous dire le réveil des nymphes, les clairières ensoleillées et la danse sur un tapis bleu. Il ne profitait pas de ce don poétique pour mettre sa pensée au cachot. Malgré une certaine préciosité qui ne tarda pas à disparaître, malgré la recherche de rimes si opulentes que l’on ne savait plus ce que ces vocables à beau son signifiaient au juste, malgré certains essais malheureux... (mais _cela se passait dans des temps très anciens_, longtemps avant _Aphrodite_!) ces vers avaient déjà de l’aisance, du souffle et, dans le mince recueil, se trouvent plusieurs pièces d’une grande beauté.--Cette poésie sent bon, et rappelez-vous qu’à l’époque où elle fut écrite, toute ou presque toute la poésie des jeunes gens sentait l’encre.
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Je viens de reprendre _les Aventures du Roi Pausole_.--Ah! je voudrais chanter les mille grâces et une grâce de ce petit évangile, en me tenant sur un trapèze, de préférence la tête en bas, ou sur une corde roide, sans balancier, ou, mieux encore, habillé en grand prêtre de Cythère, sur la plage de Nauplie, tandis que la brise agiterait ma belle barbe blanche. Là, je composerais, en l’honneur de cet excellent Pausole, un poème monorime qui, tout entier, développerait ce vers étonnant où le pur génie de Meilhac et d’Halévy s’atteste:
Je suis gai! Soyons gais! Il le faut! Je le veux!
Vous le savez, ce pieux ouvrage traite de mille choses édifiantes, entre autres, d’une mule paisible, d’un chameau coureur, d’un cheval hongre et d’un eunuque, d’une gardienne de framboises et d’une jeune fille violée, d’un page, d’un étang, d’un cerisier, d’une couronne en aluminium, d’un exemplaire noyé de _Télémaque_, de trois cent soixante-six reines et d’un grand roi qui est, je crois bien, le protagoniste du drame.--Et comme l’histoire est simple, lumineuse, touchante!--Le cas de ce monarque est émouvant, de ce monarque qui, à travers mille dangers, parcourt son royaume en quête de sa fille fugitive et profite du voyage pour s’instruire!
Je crains fort que certaines personnes n’aient point apprécié _Pausole_. Je crains plus encore que ces personnes eussent beaucoup déplu à ce bon roi! A vrai dire _les Aventures..._ seront toujours le bréviaire des gens paresseux qui prisent les émotions douces et le loisir; elles seront toujours chères aux rêveurs, à tous ceux qui sont fous de belles formes, de fleurs et de parfums, mais elles ont sans doute blessé les innombrables commentateurs de la Bible revue par Osterwald, les partisans du cilice-pour-autrui et de la discipline-appliquée-au-prochain. Car ce livre est mieux qu’un manuel d’ascétisme, il figure une séduction nouvelle. Il est un charmant plaidoyer pour la liberté de danser en rond, pour la licence de goûter aux bonnes choses qui font le plaisir de la vie, enfin, une savoureuse protestation contre la charge des règles inutiles et des catalogues superflus. Le rire n’y est point une grimace amère, ni l’ironie un prêche déguisé et l’on aura bien lu ce feuillet inédit de l’almanach de Gotha «si l’on a su de page en page ne jamais prendre exactement la Fantaisie pour le Rêve, ni Tryphème pour Utopie, ni le roi Pausole pour l’Être parfait».
FUNÉRAILLES
Le 5 octobre 1902 est une date qu’il est bon de rappeler. On vit, en effet, ce jour-là, l’humanité sous sa plus laide figure. Elle n’est déjà pas d’un aspect si agréable qu’elle ait beaucoup à se forcer pour avoir l’air repoussant, mais, ce 5 octobre 1902, le Français, né malin, comme chacun sait, porta toute sa malice à s’avilir. En résumé, ce fut un spectacle à faire rougir un traître, mais qui porte avec lui son enseignement et rentre dans la catégorie des souvenirs utiles.
Le 5 octobre 1902, on enterra l’auteur d’une lettre politique.--Cet homme avait écrit une façon d’épopée contemporaine, il avait créé des êtres qui, s’ils ne jetaient pas devant eux l’ombre énorme de Balzac ou de Tolstoï, n’en vivaient pas moins d’une vie puissante;--il avait peint des tableaux qui peuvent choquer un amateur de style, mais qu’on n’oublie jamais, une fois qu’on a été ébloui par leurs fortes couleurs;--il avait fait gronder une émeute, hurler des femmes en couches, grincer des machines, couler du sang, courir des eaux, bourgeonner des arbres, fleurir monstrueusement un jardin;--il nous avait gorgés d’épouvante, étourdis de clameurs, assommés de coups;--il nous avait dit la naissance de l’homme, les tares de l’homme, les maladies de l’homme, la mort de l’homme;--dans l’homme, il nous avait montré la bête, une bête qui mange, qui boit, qui aime, qui tue, une bête en révolte, une bête triomphante, une bête glorifiée, et, si ce n’était là tout l’homme, c’en était du moins la plus grande part;--dans son domaine, peuplé par lui d’une humanité à la fois restreinte et démesurée, il s’était promené à grands pas;--il avait fait surgir de terre, par un sortilège puissant et maladroit, des êtres couverts de poussière, de glaise, de fumier, de plâtre, d’huile, d’immondices, et, de sa lourde main d’ouvrier, il avait modelé ces statues qui, durant qu’il façonnait leurs membres, prenaient racine dans le sol et suaient splendidement au soleil;--et c’étaient des chairs crevant de santé, tachées de lèpre, des bouches tordues par la joie, grimaçantes à force d’angoisse, closes dans la mort, c’était, parfois, un sourire délicieux, un ruisseau, une brise; c’était surtout un fumier fertile, nauséabond et fleuri,--mais c’est l’auteur d’une lettre politique que l’on enterra le 5 octobre 1902.
Avions-nous donc tout à fait perdu le respect de nos morts, de nos grands morts? Avions-nous aussi perdu le sens commun?--Je sais que Zola fut souvent un mauvais écrivain, mais de _la Fortune des Rougon_ au _Docteur Pascal_, il y a plus et mieux que du style, et, si ces vingt volumes sont parfois d’une lecture peu satisfaisante et malaisée, le souvenir qu’on en garde est, le plus souvent, d’une beauté obsédante;--je sais que Zola nous a dépeint la vie en traits d’une telle amertume que nous nous détournons de ce spectacle avec un hoquet, mais, de _la Fortune des Rougon_ au _Docteur Pascal_, il y a autre chose que de la laideur, du rut et de la scatologie,--mon Dieu oui!--et je sais bien aussi que Voltaire a défendu Calas et Sirven, mais je crois vraiment qu’il reste grand surtout à cause de son œuvre gigantesque et de quelques petits livres parfaits.
Je me demande lesquels ont été, le 5 octobre 1902, les plus dégoûtants à considérer, de ceux qui ont déversé leur bile sur la tombe de Zola, ou de ceux qui ont cru devoir y vomir leur admiration.
LES MALHEURS DE BAUDELAIRE
De temps en temps on s’occupe de Baudelaire, pour orner sa tombe, pour le rééditer à l’usage de quelques bibliophiles, pour déraisonner encore un peu en son honneur afin de ne pas en perdre l’habitude. Les jours où l’on veut célébrer Baudelaire, où l’on se réunit dans ce but, louable certes, il n’y a jamais foule, il n’y a jamais cohue,--c’est à peine un rassemblement. Ceux qui aiment Baudelaire d’un cœur fervent et passionné ont préféré songer à lui au coin du feu, ou, mieux encore, s’entretenir l’esprit de spleen à son sujet dans un coin sinistre de la banlieue, sous le ciel de soie grise.
Aujourd’hui, jour des Morts, il est doux d’évoquer la grande ombre d’un poète qui fut malchanceux tant qu’il vécut sa vie de mortel, et, par un singulier guignon, reste malchanceux dans l’immortalité. Pourtant, depuis quelques années, on s’est évertué à retoucher l’odieuse, la difforme caricature que l’on avait faite de cet honnête homme; ce fut l’œuvre d’honnêtes gens. Ils ont un peu rétabli la belle figure de Baudelaire, effacé les traits grotesques de la charge, rendu à l’homme son sourire, et lavé la haute statue des crachats que tous les imbéciles lui avaient jetés en hommage.
Flaubert faisait, des sottises imprimées, un recueil que le flux littéraire grossissait chaque jour.--On composerait un volume d’une insigne laideur avec les propos tenus sur Baudelaire. D’ailleurs, il eût peut-être trouvé plaisir à le lire, lui qui avait si bien compris sous quelle pluie d’imbécillités on tâcherait de noyer ses _Fleurs_.
En octobre 1864, il écrivait à M. Ancelle:
«_Ce maudit livre est donc bien obscur! bien inintelligible! Je porterai longtemps la peine d’avoir osé peindre le mal avec quelque talent._»
Et, plus tard, en janvier 1866:
«_Les Fleurs du Mal! on commencera peut-être à les comprendre dans quelques années._»
Cet espoir dont, malgré tout, il se leurrait un peu, fut déçu, après tous ceux avec lesquels il égayait sa tragique vie. Baudelaire, vivant, ne manqua pas d’ennemis. Toutes les injures lui furent offertes, on en inventa même à son usage personnel; on fit toutes les insinuations, on tendit tous les pièges, son talent fut sali, avec son caractère et sa vie privée. Une gravure du _Boulevard_, œuvre d’un certain M. Durandeau, dépeignait le désordre des _Nuits de M. Baudelaire_, afin de donner à rire. Elle avait du moins ce mérite de n’être que drôle. Elle n’était point vile.
Pour bien des gens, pour ceux mêmes à qui il était sympathique, Baudelaire était l’homme qui se teint les cheveux en vert et s’indigne de ce qu’on ne le remarque pas, fume de l’opium, conseille aux charbonniers de s’asphyxier en brûlant leur stock de marchandises, a pour maîtresse une hottentote, une naine ou une géante, et fait des poèmes d’une sensualité nauséabonde et toute embarrassée de satanisme (terme obscur).
Ses meilleurs amis le défendaient mal et accréditaient mille et une histoires ridicules en excusant le héros qu’on leur supposait. Ce fut ainsi jusqu’au jour où Baudelaire mourut. Alors les injures cessèrent, peu à peu, et il n’y a plus aujourd’hui que certains professeurs éhontés, certains universitaires indécents qui osent encore émettre, en parlant des _Fleurs du Mal_, quelque puissante absurdité; mais le supplice du poète n’était pas achevé; ses admirateurs reprirent en sous main la tâche que ses ennemis avaient délaissée par lassitude et parce qu’il devient à la longue fastidieux d’insulter un cadavre. On se mit à vanter le poète, et le ton de ces éloges l’a plus desservi que toutes les injures.
De ce grand artiste dont le souffle est parfois court, on a voulu faire un grand poète lyrique; on a voulu écheveler cet homme consciencieux et lui placer entre les mains une lyre démesurée. Hugo, Lamartine, Musset, furent renvoyés à l’école,--à l’école de la _Charogne_; on prit au hasard dans l’œuvre cinq ou six pièces, on épilogua sur elles, on y découvrit le monde et beaucoup d’autres choses encore, enfin, comble d’ironie! on parla de la savante obscurité de ce poète qui n’était obscur qu’aux heures où il se montrait maladroit.
Baudelaire eût bien ri de ces éloges! lui qui avait la mesure et le sens d’estimer ses vers ce qu’ils valaient et de garder le sentiment des proportions!--Je disais que l’on ferait un recueil d’une laideur instructive en réunissant les _coupures_ du poète; j’oubliais que, sous une autre forme, ce recueil existe. Cela s’appelle _le Tombeau de Baudelaire_ et figure une couronne de poèmes et de proses écrits en son honneur. Ces pièces sont inspirées par un curieux sentiment: elles tendent toutes à montrer, avec une clarté qui éblouit, combien l’œuvre de Baudelaire fut vaine; je veux dire, combien, pour célébrer un homme qui porta si loin le souci de la forme et de la pensée, on peut écrire sottement et mal versifier... Et les auteurs de cette couronne de louanges sont ceux-là mêmes qui font de Baudelaire leur dieu.
On devrait traiter Baudelaire avec plus de respect. Au lieu de se servir de lui pour desceller la statue de Hugo, au lieu de lui décerner ce _prix d’excellence_ dont il n’aurait su que faire, on devrait se rendre mieux compte de ce qu’il était:--un artiste d’intelligence clairvoyante et profonde,--un homme plein de bon sens, affable, doux, et qui ne haïssait qu’à bon escient,--un esprit délicat, enfin, qui eut le don de distinguer d’abord les beaux traits d’une œuvre avant d’en relever les tares, et celui de voir plus loin et mieux que ses contemporains, comme s’il était toujours sous l’influence de cet opium qui étend et aiguise la faculté de sentir.
Il découvrait le talent partout où il se trouvait et, dans la _Revue européenne_ du 1er avril 1861, il publiait une étude: _Richard Wagner et le Tannhæuser à Paris_, qui disait sur Wagner des choses dont la saveur est évaporée aujourd’hui, mais qui parurent aux contemporains d’un goût détestable.
Le 24 mars de la même année, Mérimée, à qui on ne refusera pas, je pense, un jugement solide, écrivait, à propos du nouvel opéra:
«_Il me semble que je pourrais composer demain quelque chose de semblable en m’inspirant de mon chat marchant sur le clavier du piano._»
Et Auber, avec un certain esprit bas, s’écriait:
«_Comme ce serait mauvais si c’était de la musique!_»
Il en fut pour tout ainsi. Baudelaire vanta, comme il convient, Edgar Poe, Guys, Daumier, Bresdin, Quincey, Desbordes-Valmore, Leconte de Lisle, Flaubert, Cladel, Rops et bien d’autres artistes inconnus ou contestés.
Cet homme de qualité, qui jugeait ses contemporains avec justice et leur donnait une affection peu et mal appréciée, reste un ami très doux et très cher à ceux qui savent l’aimer. Il est difficile de le bien connaître, mais sa correspondance, qu’il faut avoir la patience de chercher dans dix livres, vingt brochures et autant de journaux, nous le rend tout entier: hautain, bienveillant, de tenue parfaite, un peu dandy, jusqu’en ses jours de pire détresse, curieux de tout, n’aimant que le beau, et se défendant du monde (car il faut bien parfois se garer des bourgeois) en affectant certaines excentricités de langage, toujours spirituelles d’ailleurs et du meilleur aloi, mais dont on lui a fait un crime. C’est dans cette correspondance et dans celle de ses amis que nous trouvons Baudelaire,--dans la belle étude que M. Crépet a écrite sur lui,--dans le récit que nous avons de son épouvantable mort, agonie tragique qui le rendit si méconnaissable que, lorsqu’il se leva de son lit après sa première crise, il salua son reflet, vu dans un miroir.
Il y a beaucoup à faire pour rendre un digne hommage à Baudelaire. Ses lettres sont de celles que l’on peut réunir sans impiété, ses œuvres sont de celles qu’il faudrait rééditer. Telles que nous les avons, elles sont incomplètes, tronquées, disposées sans méthode, et, surtout, déshonorées par d’innombrables coquilles.
Même dans la belle édition que publièrent les Cent Bibliophiles, on a suivi le texte tripatouillé, peu correct et, à tout prendre, inconvenant de Michel Lévy, et, pourtant, cet ouvrage, par son impression nette et bien espacée, son habile mise en page, son format commode et, surtout, le choix vraiment judicieux de l’illustrateur, figure un objet d’art délicieux et rappelle une fois de plus que M. Érastène Ramiro, président du concile d’amateurs qui s’est partagé l’édition, est un homme de goût, ce que, d’ailleurs, il était interdit d’ignorer depuis qu’il rendit à Félicien Rops le délicat et patient hommage d’édifier jusqu’à trois catalogues de son œuvre.--Je vois bien qu’on a pris soin de corriger les erreurs trop grossières, les coquilles et les balourdises relevées par le prince Ourousof, mais l’arrangement des pièces subsiste, arbitraire et sans excuse; et que viennent faire dans _les Fleurs du Mal_ des poèmes tels que _le Calumet de Paix_ ou les _Vers pour le Portrait de Daumier_? La seule disposition raisonnable semble être celle de l’édition de 1861, dont il faut toujours suivre le texte, et dans laquelle on intercalerait à leurs anciennes places les pièces condamnées.
D’autre part, un supplément réunirait:
1º _Les Nouvelles Fleurs du Mal_ telles qu’elles parurent, en 1866, dans _le Parnasse contemporain_;
2º _Les Épaves_, où seraient groupés divers poèmes qui n’ont rien à voir avec le corps et l’esprit du livre, et, si l’on y tenait absolument, les broutilles (_Épilogue à la ville de Paris_, _Poèmes de jeunesse_, _Amœnitates belgicæ_, etc.).
Puis on restituerait, en note, à la pièce: _A une Malabaraise_, les six vers qui lui font défaut depuis 1846 et que le Vte de Spoelberch de Lovenjoul cite dans ses _Lundis d’un Chercheur_; enfin, on remplacerait l’encombrant morceau littéraire de Gautier, qui, d’ailleurs, manque à l’édition des Bibliophiles, par la sanglante préface que Baudelaire esquissa lui-même pour ses _Fleurs_ et que Eugène Crépet reproduit au début de sa belle étude.
Mais tout cela n’est point pour les amateurs de beaux livres, gens qui, à l’ordinaire, se moquent du rôti si la sauce est cuisinée à leur goût. Il reste donc à établir des _Fleurs du Mal_ et des _Petits Poèmes en Prose_, trop négligés, une édition classique avec l’indication de l’origine des pièces et le relevé des variantes. A l’époque où l’œuvre tombera dans le domaine public, quelque éditeur consciencieux pourra entreprendre ce travail.--Rêve!--Pour l’instant, les Cent Bibliophiles possèdent un texte passable, qu’ils liront peut-être, et une série d’admirables, d’inattendues, de somptueuses eaux-fortes.
La veine d’un artiste est aisément sollicitée par une illustration des _Fleurs du Mal_; un jour, enthousiasmé par cette cohorte d’images, grisé par le parfum puissant que cette gerbe d’orchidées distille, peut-être quelque peintre s’est-il essayé à interpréter leur charme par son art... L’imprudent!
Déjà Odilon Redon, après avoir farouchement mâchuré les marges de _la Tentation de Saint-Antoine_, s’était plu à honorer de ses petits dessins noirs _les Fleurs du Mal_. Pareillement, vers 1884, Maurice Barrès aspergeait de loin les couvertures de sa revue: _les Taches d’Encre_ pour justifier le titre, mais obtenait des résultats plus précis.