Part 15
Sébastien haletait. Il fit le geste de retenir Marguerite qui fuyait; mais ses mains n’étreignirent que le vide. Et le vide se repeupla de formes chastes, de clartés tranquilles. Il regarda autour de lui, devant lui. Le jour était charmant; le bois s’enfonçait dans des profondeurs noyées de paisibles mystères. A ses pieds une digitale issait de l’herbe sa frêle tige chargée de clochettes pourprées. Partout, entre les feuilles, les élèves couraient, se poursuivaient, montaient aux arbres. Avait-il donc dormi? Avait-il donc rêvé, tout éveillé? Rêvait-il toujours? Il se frotta les yeux. Des lambeaux de ce rêve salissaient encore la calme résurrection de cette nature immaculée. Encore, il lui restait, de ce rêve mal dissipé, dont les impudentes images s’effaçaient à peine, des sensations étranges et des voluptés douloureuses: une coulée de feu dans ses veines; une chaleur intolérable dans sa poitrine; un gonflement de ses muscles, soulevés par il ne savait quelles irruptions intérieures; l’attente vague, désirée et redoutée, d’une défaillance de tout son être. Ah! comme il eût voulu tremper son corps dans un bain d’eau glacée, se rouler sur des choses froides. Il arracha, rageusement, un paquet de mousse fraîche, s’en frotta le visage, en aspira l’âcre odeur de mucre et de terre mouillée.
--Pourquoi êtes-vous seul, ainsi, loin de tout le monde, mon cher enfant?
Au son de cette voix connue, Sébastien se retourna vivement, les mains à plat sur le sol, prêt à se lever, prêt à fuir. Le Père de Kern était debout, à sa gauche, appuyé contre le tronc du chêne, le regard plongeant sur lui. Il mordillait une brindille de bruyère.
--Vous vous étiez endormi?... Vous étiez las?... Souffrez-vous? lui demanda-t-il, tendrement.
D’abord, Sébastien ne répondit pas... Puis, soudain, les joues enflammées, la gorge serrée de colère:
--Allez-vous-en! cria-t-il... Ne me parlez pas... Ne me parlez plus jamais... Ou bien, je dirai... Oui, je dirai que... je dirai... Allez-vous-en!...
--Voyons, mon cher enfant, calmez-vous... Vous êtes absous, et vous m’avez pardonné... Je suis si malheureux!
Ces paroles, entrecoupées de silences, tombaient sur la peau de Sébastien comme des gouttes d’huile brûlante...
--Non... Non... Ne me parlez pas... plus jamais... parce que...
Et, d’un bond, se redressant, il s’enfuit, leste, dans la bruyère et sous les branches, pareil à un jeune chevreuil.
L’heure était venue de repartir. On regagna le collège, par les traverses. Derrière Sébastien et Bolorec, qui marchaient silencieux, Jean de Kerral bavardait avec un compagnon.
--Tu sais qu’il y a eu un miracle, ce matin, à Sainte-Anne? disait Jean... un très grand miracle?... C’est le Père de Kern qui m’a raconté cela... Il y a trois jours, un Belge, c’est-à-dire un homme de la Belgique, arrive à Sainte-Anne, dans une auberge... Quoique malade, il avait fait la route à pied. En entrant dans l’auberge, il meurt... L’aubergiste envoie chercher un prêtre, puis un médecin. Le Belge était bien mort. Alors, le prêtre adresse une prière à sainte Anne et s’en va. Le matin où on allait le mettre en bière, le Belge se lève tout droit, et dit: «J’étais mort, mais je suis ressuscité». Et il demande à manger. Voilà ce qui s’était passé... Pendant que le Belge était mort, un voleur, un impie était entré dans sa chambre, et après avoir fouillé ses vêtements, il avait pris le porte-monnaie du mort, et, à la place de l’argent qu’il contenait, avait déposé une toute petite médaille de sainte Anne... Il croyait faire une bonne farce, cet impie, tu comprends. Eh bien, à la minute même où le Belge ressuscitait, le voleur mourait... Et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que les sous volés au Belge étaient devenus des pièces blanches, et les pièces blanches, des louis d’or... Ça fait qu’il est très riche, maintenant, le Belge.
--Je connais quelque chose de bien plus beau, répliquait le compagnon. L’année dernière arrive à Sainte-Anne, du fond de la Perse, un Persan... Naturellement, il ne parlait ni le français, ni le breton... Et on ne savait pas ce qu’il voulait... Alors quelqu’un eut l’idée de lui mettre sur la langue une médaille de sainte Anne bénite par l’archevêque de Rennes... Et tout de suite ce Persan s’est mis à parler breton... Je l’ai vu, moi... Il est maintenant portier du séminaire... Qu’est-ce que tu as demandé, toi, à notre mère sainte Anne?
--Moi, répliquait Kerral, j’ai demandé à notre mère sainte Anne de faire revenir Henri V, parce qu’on rendrait à papa ses vingt-cinq mille francs, qu’on fourrerait en prison le clerc d’huissier, et qu’on reprendrait à son père la ferme des biens nationaux... Et toi?
--Moi, j’ai demandé à notre bonne mère sainte Anne d’avoir le premier prix de gymnastique.
Ils parlèrent ensuite de saint Tugen, qui guérit de la rage, et de saint Yves, qui ressuscite les marins.
Du sommet de la côte de Ponsal, à gauche, vers Vannes, la vue s’étend. C’est un pays sombre dont les terrains ondulent, coupés de ravins profonds, plantés de bois farouches qui ont l’air d’être là en embuscade. Les champs sont entourés de talus, hauts comme des forteresses. A droite, la lande descend vers les estuaires des rivières de Baden et d’Auray, noire, sillonnée de tranchées naturelles dans les parties plates, défendue par des replis de terrain en épaulement et des rochers qui se dressent, menaçants, ainsi que des citadelles.
Jean dit, changeant brusquement la conversation, et indiquant d’un geste circulaire le paysage:
--Comme on les canarderait, hein?
--Qui ça?
--Les bleus donc... Oh! je voudrais être officier, et qu’ils reviennent... J’en tuerais... j’en tuerais!
Et, passant à une autre idée, il interpella Bolorec qui marchait péniblement devant lui, les semelles lourdes, les hanches désunies.
--Qu’est-ce que tu as demandé à notre bonne mère sainte Anne, toi?
Bolorec haussa les épaules, dédaignant de se retourner.
--M..., fit-il... Voilà ce que j’ai demandé.
Alors, Jean, très triste, gémit:
--C’est très mal, tu sais... C’est un sacrilège... Je t’aime bien... Mais tu mériterais que j’aille répéter cela au Père de Kern...
Ils se turent. Tout le long de la colonne, les causeries, animées au départ, cessèrent peu à peu. La journée avait été fatigante. Maintenant les pas traînaient sur le sol, plus pesants, les épaules se penchaient en avant, cassées par la marche. Et le retour s’acheva dans le silence.
Sébastien n’avait pu recouvrer le calme moral, ni éteindre les ardeurs qui lui brûlaient le corps. Le poison était en lui, parcourait toute sa chair, s’insinuait au profond de ses moelles, ravageait son âme, ne lui laissant pas une minute de répit physique, pas une minute de paix mentale, par quoi il pût ressaisir les lambeaux de sa raison qui l’abandonnait. Les hallucinations le poursuivaient; il glissait dans d’affolants vertiges. Il avait beau, par une survie de la conscience, par un rappel intermittent de son courage, résister à l’envahissement intérieur de ces flammes, se défendre contre l’engourdissement progressif de ce poison, il se sentait, à chaque seconde, plus ébranlé en ses organes et vaincu davantage dans sa volonté. Il essaya de s’intéresser aux choses qui défilaient devant lui, mais les choses ne lui renvoyèrent que d’impures images. Il ferma les yeux; mais dans l’ombre les images se multiplièrent, se précisèrent. Elles passaient de gauche à droite, cyniques, solitaires ou par troupes obscènes, disparaissaient, se renouvelaient sans cesse, plus nombreuses et plus harcelantes. Il voulut prier, implorer Jésus, la Vierge, sainte Anne, dont le sourire enfante les miracles, et Jésus, la Vierge, sainte Anne, ne se représentèrent que sous des formes d’irritantes nudités, d’abominables tentations qui venaient à lui, se posaient sur lui, enfonçaient dans son crâne et sous sa peau des griffes aiguës, déchireuses.
Au moins, s’il avait pu parler, s’il avait pu s’épancher dans le cœur d’un ami véritable, se vider du secret affreux qui l’étouffait, le dévorait? Vingt fois, il l’eut sur les lèvres, comme une nausée, ce secret; vingt fois, il fut sur le point de le confesser, de le crier à Bolorec. La honte le retint, l’insouciance déconcertante, l’ironique grossièreté de son ami le découragèrent. Hanté par cette idée fixe que Bolorec savait peut-être quelque chose, et, dans l’espoir que celui-ci l’interrogerait le premier, il se borna seulement à lui demander, de nouveau:
--Est-ce que je te fais horreur?... Dis-moi si je te fais horreur?
--Tu m’embêtes! répondit Bolorec, qui s’était assombri, depuis qu’il ne voyait plus voleter dans l’air les blanches coiffes des femmes de son pays.
Vainement aussi, il s’efforça de s’abstraire de ce milieu trop proche de sa faute, trop directement mêlé à son péché, et de retrouver les calmes sensations, et les calmes figures d’autrefois. Il pensa à Pervenchères, à l’enfant tranquille, fort et gai, qu’il avait été jadis: aux routes parcourues, à la forêt si souvent visitée, à la rivière si pleine d’écrevisses. Il se rappela son père et son éloquence comique, et la solennité bouffonne de ses gestes, et son chapeau, dont la soie s’usait, chaque année, un peu plus, et qui, lorsqu’il en était coiffé, lui donnait l’air d’une caricature ancienne; il se rappela encore François Pinchard et sa triste échoppe, la tante Rosalie et sa rigidité de cadavre, sur le grand lit blanc autour duquel veillaient les vieilles harpies. Mais heureux ou attristés, joyeux ou funèbres, tous ces souvenirs se dérobèrent. Une image, une seule image les dominait, les absorbait, Marguerite. Non pas même la réelle Marguerite de là-bas, déjà si troublante et si mystérieuse, avec son sarrau froncé et sa courte jupe de fillette; mais la Marguerite de son rêve, dans le bois, la Marguerite du Père de Kern, dévêtue, violée, violatrice, le monstre impudique et pâmé aux lèvres qui distillent le vice, aux mains qui damnent. Alors, désespéré de chasser ces obstinées images, insensiblement, inconsciemment, il s’abandonna, tout à fait, à elles. La honte de les voir, le remords de les écouter, la terreur d’en sentir les frôlements ardents, d’en respirer les érotiques souffles, tout cela s’évanouit; il se reprocha, ensuite, d’avoir si durement repoussé le Père de Kern, regretta la chambre, conçut l’espoir d’y retourner, d’y rester, d’y savourer les voluptés violentes qui bouillonnaient dans son corps. Il se plut à imaginer d’audacieux rendez-vous avec Marguerite, les caresses futures, les enlacements, les formes ignorées de son sexe.
--Sais-tu comment c’est fait, toi, les femmes? demanda-t-il à Bolorec.
Et Bolorec, bougon, mais non étonné de cette question imprévue, répondit, la bouche pâteuse:
--C’est fait comme tout le monde. Seulement, elles ont du poil sous les bras.
--Dis donc? Tu n’as jamais...
Il n’acheva pas sa phrase. Et il désira la venue de la nuit, afin d’être seul, entre les cloisons silencieuses, seul avec les images.
* * * * *
Le lendemain, après le réveil sonné, les rideaux de Sébastien restèrent fermés. Rien ne bougea dans la
cellule. En faisant sa ronde, le Père de Kern s’en aperçut, les ouvrit, et il vit l’enfant, en chemise, agenouillé
devant son lit, et qui dormait profondément. Il avait dû être surpris dans une prière, par le sommeil, car ses mains jointes n’étaient pas, tout à fait, désenlacées. Sa tête reposait, inclinée sur le drap, mouillé de larmes fraîches.
--Pauvre petit! se dit le prêtre, le cœur traversé d’un grand remords.
Il ne voulut point l’éveiller, afin qu’en ouvrant les yeux, Sébastien ne rencontrât pas sa figure détestée. Doucement, il referma les rideaux. Un frère passait.
--Recouchez cet enfant, ordonna-t-il... Il est malade... Et dites-lui qu’il dorme bien...
VII
Une petite chambre mansardée sous les toits. Le silence est profond; le mouvement, la vie du collège, arrêtés par des murs, des cours, de hautes bâtisses, ne pénètrent pas jusque-là. Un lit de fer étroit, garni de rideaux blancs; entre les deux fenêtres, contre le mur, une sorte de table-bureau, avec du papier, un encrier, deux volumes: les récits du voyage au Thibet, par le Père Huc; sur la cheminée, une statue en plâtre de la Vierge: telle cette chambre... C’est là qu’est Sébastien, depuis une heure, à peine, séparé de ses camarades, amené par un petit frère, osseux et jaune, qui secouait des clefs en sa main, comme un geôlier. Et il examine, étonné, ces meubles, et il écoute, craintif, en silence. Tout à l’heure, un autre petit frère, gras celui-ci, et ventru, est venu lui apporter son dîner. En vain Sébastien a-t-il tenté de l’interroger. Le petit frère a fait des gestes mystérieux, est reparti sans répondre, et il a refermé la porte aux verrous. Il est midi et demi, l’heure où les élèves, quittant le réfectoire, vont à la récréation. Le petit prisonnier ouvre l’une des fenêtres, cherche à s’orienter. De tous les côtés, des toits bornent son horizon, hérissés de cheminées et de tuyaux noirs. Au-dessus est le ciel d’un blanc laiteux, troué d’azur pâle; au-dessous, sur une façade grise, des alignées de fenêtres descendent, et la cour est en bas, plus triste, plus humide, plus sombre qu’un puits, une cour froide que traversent des gens de service, avec des calottes noires sur la tête, et des tabliers sales battant sur leurs jambes. Tout à coup, vers sa gauche, il entend une rumeur confuse, un lointain bourdonnement. Ce sont les élèves qui jouent dans les cours. Et, le cœur serré, il pousse un long soupir. En ce moment, il pense à Bolorec que le même frère, jaune et osseux, est venu chercher aussi et qu’il a emmené, où?... Où peut-il être?... S’il pouvait le voir? Du regard, il fouille les fenêtres, en face de lui. Mais les fenêtres sont obscures; elles ne laissent rien transparaître de ce qui se passe derrière leurs prunelles opaques... Très intrigué, il va s’asseoir devant la table et, la tête dans ses mains, il songe. Il ne comprend rien à ce qui lui arrive. Pourquoi est-il là? Vaguement, il pressent que le Père de Kern n’est pas étranger à cette nouvelle aventure? Mais comment? Tandis qu’il songe, il remarque des mots gravés au canif dans le bois de la table, et noircis à l’encre. Ce sont des prières, des invocations, dont plusieurs sont à demi usées par de successifs frottements. Sébastien lit: «Mon Dieu, ayez pitié de moi, et donnez-moi la force de supporter votre justice». Et encore: «Mon Dieu, j’ai péché, il faut que je sois puni. Mais épargnez mes parents. O cher petit père, ô chère petite mère, ô chères petites sœurs, pardonnez-moi de vous causer tant de peines!» Et encore: «_Meâ culpâ, meâ culpâ, meâ maximâ culpâ!_» Ces prières sont, toutes, signées, en grosses lettres profondes: «Juste Durand». Sébastien se souvient que Juste Durand a été chassé du collège. Il pâlit; une douleur aiguë lui traverse l’âme. Lui aussi, va être chassé. Mais pourquoi? Et le voilà reconstituant, minute par minute, l’histoire de sa vie, depuis le pèlerinage de Sainte-Anne... Quatre jours se sont écoulés, quatre jours de lourdeur, d’hébétement, pendant lesquels son esprit a pu sommeiller un peu. Le Père de Kern ne lui a plus reparlé; il est évident qu’il l’évite. Même à l’étude, il ne rencontre plus son regard. Se repent-il vraiment? En tout cas, il s’est soumis. Sébastien a glissé, en cachette, dans sa cellule, une lettre, par laquelle il lui défend, il le supplie de ne plus lui adresser jamais la parole. Et le Père obéit. Libéré de ce regard, de cette voix, de ces incessantes poursuites, il a voulu se livrer, avec application, au travail, suivre, attentif, les leçons de ses professeurs. Mais son attention est sans cesse distraite par des choses pénibles. Sa faute est trop proche encore, il ne peut l’oublier. Même dans l’accablement où il reste plongé, des frissons, des sursauts, de cruelles angoisses le troublent et le font souffrir. Certes, il est plus calme; pas assez cependant, pour que, de temps à autre, les images ne reparaissent, attisant le feu dans ses veines, précipitant dans sa chair le poison. Il a pu prier, et cela l’a soulagé. Durant les récréations, il n’a pas quitté Bolorec. Malgré tout, Bolorec le sauvegarde, parce qu’il l’intrigue; parce que, quelquefois aussi, il le fait rire, à cause de la brusquerie sauvage de ses questions, de l’imprévu de ses réponses et de son silence, si plein de choses. Tous les deux, ils sont revenus s’asseoir, comme jadis, sous les arcades, près des salles de musique. Bolorec sculpte et souvent il chante. Sébastien le regarde sculpter et l’écoute chanter. Cela le berce, cela l’arrache aux obsessions dévorantes. Hier, pendant qu’il sculptait et qu’il chantait, Bolorec s’est interrompu soudain et il a dit:
--Ah! que je m’embête ici!... Que je m’embête!... Et toi?
--Oh! moi aussi, je m’embête! a répondu Sébastien.
--Non! je m’embête trop!... trop!... trop!...
Après une pause, Bolorec a repris:
--Eh bien! j’ai pensé à une chose... Cette fois-ci, il faut nous en aller.
Ces mots, pareils à une brise amicale, ont apporté aux narines de Sébastien des odeurs de champs, des fraîcheurs de sources; ces mots, pareils à une gaie lumière, lui ont mis dans les yeux une vision d’espace libre... Mais l’enthousiasme s’est vite évanoui.
--Nous en aller! où ça?
Alors Bolorec, très grave, a tracé dans l’air, avec ses bras courts, un grand geste, comme s’il embrassait tout l’univers.
--Où ça?... Nous en aller, quoi! Écoute... Mercredi, à la promenade, nous nous cacherons... Et puis, quand ils seront partis..., nous attendrons la nuit... et nous ficherons le camp.
Sébastien est demeuré songeur.
--Oui! mais les gendarmes nous reprendront... Et puis, il faut de l’argent...
--Eh bien! nous en volerons... Tu n’as jamais volé, toi?... Moi, si, j’ai volé... J’ai volé, un jour, un lapin à une vieille femme.
--C’est mal de voler... Il ne faut pas voler.
--Pas voler?... a répondu Bolorec, en haussant les épaules... Ah! bien... Pourquoi avait-elle un lapin?... Pourquoi Kerdaniel a-t-il de l’argent plein ses poches, une montre en or, et que nous n’avons pas d’argent, nous autres, ni de montre en or, ni rien, quoique nous soyons dans le même collège?... Je lui volerai de l’argent, moi, à Kerdaniel, et nous partirons.
--Mais pour où? s’est obstiné Sébastien.
--Je ne sais pas, moi... Pour chez nous.
--Alors nos parents nous renverront dans un autre collège.
--Eh bien! Ça ne sera pas celui-là!...
Et Sébastien a poussé un gémissement:
--Oui! Et nous ne serons plus ensemble!... Qu’est-ce que je deviendrai, sans toi?
--Tu deviendras!... tu deviendras!... Alors, tu ne veux pas partir?... Tu aimes mieux qu’on t’engueule toujours, et moi, qu’on me fiche des coups, parce que toi, ton père est quincaillier, et que moi, mon père est médecin?... Je ne dis rien, parce qu’ils sont plus forts que moi... Mais attends... J’ai un grand-oncle qui était chef pendant la Révolution... Il tuait les nobles! Papa ne veut pas qu’on parle de lui, parce que papa est royaliste, et il le traite de brigand... Mais moi, je l’aime, mon grand-oncle...
--Il tuait des nobles! a répété Sébastien, effrayé du regard de haine qu’avait Bolorec en parlant.
--Oui, oui! il tuait des nobles! Il en a tué plus de cinq cents!... Je l’aime bien, mon grand-oncle, je pense à lui, toujours. Si la Révolution revient, moi aussi j’en tuerai, va... Et j’en tuerai aussi des Jésuites!
Bolorec a continué de parler de son grand-oncle et il n’a plus été question de s’en aller.
Sébastien se rappelle cette conversation, dont chaque mot lui revient, accompagné des farouches grimaces de Bolorec... Peut-être l’a-t-on entendue... Pourtant, il est sûr qu’il n’y avait personne autour d’eux, et ils ont causé tout bas. Chaque fois qu’un élève est passé, sous les arcades, qu’il est entré dans les salles de musique ou qu’il en est sorti, ils se sont tus, méfiants. Et tous jouent, dans la cour, très loin; et les Pères se promènent là-bas, le long des barrières, sous les ormes. Il est certain de ne pas se tromper, aucun ne les a entendus. Avec une précision méticuleuse de mémoire, il se revoit assis sur les marches, il revoit Bolorec, près de lui, sa figure rouge et son regard enflammé; il revoit la cour, il revoit tout, jusqu’à une troupe de moineaux qui picoraient le sable, effrontés et railleurs. Il se rappelle ensuite qu’à un moment une des salles de musique est restée ouverte. Personne dans la salle. Sur une chaise, devant un pupitre, un violon repose. Bolorec ne dit plus rien; lui, considère le violon. Ce violon l’attire, le fascine; il voudrait le tenir dans ses mains, ne fût-ce qu’un instant; il voudrait en arracher des sons, le sentir vibrer, palpiter, se plaindre et pleurer. Pourquoi n’entrerait-il pas dans cette salle? Pourquoi ne prendrait-il pas le violon? Aucun œil indiscret ne le guette; ce coin de la cour est désert, absolument désert.
--Viens avec moi, dit-il à Bolorec... Nous jouerons du violon.
Tous les deux, s’effaçant de leur mieux, se glissent dans la salle, dont ils referment la porte à moitié. Sébastien a saisi le violon, l’a tourné, retourné, s’étonnant de sa légèreté; il en a serré les clefs, en a pincé les quatre cordes qui rendent des sons discordants et grêles. Puis il est resté tout bête devant ce violon qui n’est plus en ses mains qu’un instrument inerte ou grinçant, et il a éprouvé une tristesse infinie de savoir qu’une âme est en lui, qu’un rêve magnifique d’amour et de souffrance dort dans sa boîte creuse, et qu’il ne pourra jamais l’animer, cette âme, ni l’éveiller, ce rêve. Et une voix intérieure lui dit: «N’es-tu point pareil à ce violon? Comme lui, n’as-tu pas une âme, et les rêves n’habitent-ils point le vide de ton petit cerveau? Qui donc le sait? Qui donc s’en inquiète? Ceux-là qui devraient faire résonner ton âme et s’épanouir tes rêves, ne t’ont-ils pas laissé dans un coin, tout seul, semblable à ce violon abandonné sur une chaise, à la merci du premier passant, qui, pour s’amuser une minute, curieux, ignorant ou criminel, s’en empare et en brise à jamais le bois fragile, fait pour toujours chanter?» Découragé, Sébastien remet le violon à la place où il l’a trouvé, et sort, suivi de Bolorec qui le regarde d’un air ironique. Mais au moment juste où tous les deux franchissent la porte, le Père de Kern, les frôlant presque de sa soutane, passe, sans s’arrêter, sans détourner la tête. Instinctivement, ils se rejettent en arrière, dans la salle. Les yeux sur son bréviaire, le Père continue sa marche lente, jusqu’au fond des arcades, qu’il quitte pour remonter, du même pas tranquille, vers le haut de la cour. Sébastien, interdit, demande:
--Crois-tu qu’il nous ait vus?
--Eh bien? Quand il nous aurait vus, qu’est-ce que ça fiche?
C’est vrai! Qu’est-ce que ça fiche? Ils n’ont point fait de mal. Et, toute la journée, il a pensé au violon, si triste, sur la chaise. Le soir, préoccupé de la brusque rencontre du Père, il a cherché, sournoisement, à lire dans ses yeux, à surprendre dans son attitude s’il n’y a point quelque chose de changé, quelque chose de plus sévère qui dise: «Je vous ai vus!» Son attitude est la même; ses yeux indifférents et paisibles errent à travers la vaste pièce qu’emplit un bruit de travail, de papier froissé, de livres feuilletés, de plumes grinçantes. Pas une minute, ils ne sont posés sur lui.