Chapter 8
«Je sais qu'il y a encore de mauvais bandits à mon bord. Je les connais tous un à un, et si, dans cinq minutes d'horloge, à partir du moment actuel, ils ne viennent pas tous, les uns après les autres, se dénoncer eux-mêmes de bonne volonté et me demander leur pardon, il y aura du _grabuge_ encore sur le pont du _Mange-Tout_, après les cinq minutes de grâce.
«Une minute se passe, deux minutes sont déjà passées; personne encore ne prend la route du pardon général.
«Doublemin voyant le retard, se met à dire, pour nous engager à prendre notre parti en braves:
«Si vous attendez que je vous nomme, je vous nommerai tous individuellement ou ensemble; mais à chaque nom qui sortira de ma bouche, je vous préviens qu'il y aura un homme de moins à l'appel.
«Et sans plus de façon que ça, le pèlerin vous dégaîne de sa ceinture son poignard qui était bien large comme une feuille de bananier.
«Ah! il ne s'agit pas ici de faire les bégueules, dit un de nos camarades qui n'avait pas trop la conscience blanche. Je me dénonce moi-même. Capitaine, j'ai eu tort et me v'là à vos ordres.
«Quand un homme bat en retraite, il ne manque jamais de compagnons de route, comme on dit.
«Après le premier révolté qui venait de _fouiner_, arrive un autre, et puis un autre, et puis moi après le troisième. Si bien que nous formions une rangée de dix à douze renégats repentans sur le pont.
«Une fois que Doublemin nous vit alignés, la figure un peu renversée du mauvais côté, il nous dit, pour nous faire compliment sur notre soumission:
«Vous êtes tous des crapules qui mériteriez les galères, si j'étais aussi méchant que je devrais être juste. Mais je viens d'en expédier un, et ça ne m'amuserait pas de recommencer la même cérémonie pour chacun de vous. Cependant, sans être aussi criminels que le chef du complot, vous êtes coupables, et vous ne devez pas porter celle-là en paradis; et afin de signer avec de bonne encre un certificat de mauvaise conduite à chacun de vous, je vais vous mettre ma signature dans un endroit où vous ne pourrez pas la cacher aussi facilement qu'au fond de votre sac.
«Après nous avoir adressé ce petit discours, ne voilà-t-il pas que ce diable de Doublemin vient à chacun de nous face à face, et qu'il nous fait en particulier une petite entaille sur le menton avec le bout de son poignard!
«La chose, me direz-vous, peut être légère: d'accord; mais il n'en est pas moins bigrement gênant d'être marqué à la partie la plus _vulière_ du visage pour le restant de sa vie, et pour une affaire aussi désagréable qu'une révolte à bord.
«S'il ne faisait pas nuit, vous pourriez voir encore sur mon physique la signature de Doublemin. Je ne m'en cache pas, je ne l'avais pas volé, et qui convient de ses fautes est plus méritant que celui qui dit qu'il n'a jamais péché. La vie de l'homme, sans comparaison, est un grand câble de vaisseau, et avant qu'un grand câble soit filé jusqu'au bout, il peut se faire joliment des coques depuis l'étalingure jusqu'à la bitture.
«Ceux-là qui sont matelots et qui m'écoutent entendront assez ce que je veux dire; les autres chercheront le _motus_ de l'_égnime_ que j'ai voulu faire en passant.
«Dès le moment où tout se trouva arrangé à l'amiable à bord du corsaire, le capitaine, voyant l'équipage content et satisfait, nous commanda d'aller larguer les voiles; car vous vous rappelez bien que pendant la petite affaire qui venait de se passer à bord, le navire avait été laissé en dérive, poussé au large par la brise de terre.
«L'appareillage, je vous en donne mon billet, ne fut pas long à faire. Nous courions tous du pont sur les vergues pour larguer la toile, comme de vrais écureuils. Jamais nous n'avions été aussi lestes du jarret et aussi vifs de la patte. Il y a des instans où une solide correction retrempe furieusement la bonne volonté d'un équipage, et une fois que les chefs ont réglé leur décompte avec leurs matelots, on se remet à travailler pour une autre campagne.
«C'était pas encore le tout que d'avoir mis de la toile au vent à bord du _Mange-Tout_, il nous restait ensuite à louvoyer contre le vent pour regagner le chemin que nous avions perdu en dérivant, et pour rattraper le bout de notre câble que nous avions filé sur une bouée deux heures auparavant. Avec cela, vous vous souvenez bien, sans le moindre doute, des trois embarcations que nous avions envoyées sur la petite île déserte des sauvages, pour y faire de l'eau. Le capitaine avait bien voulu, vous entendez, punir la révolte; mais il ne voulait pas abandonner les gens qu'il avait expédiés à terre pour le bien du service en général, et pour recevoir en même temps une bonne frottée en particulier.
«Ainsi donc nous voilà à louvoyer bord sur bord, amures sur écoutes, avec notre gueux de corsaire qui pinçait le vent comme la plus fine couturière pince un _ourlé_ avec son aiguille. En moins d'une heure on peut dire que nous avions déjà regagné une bonne partie du chemin perdu, lorsque nous entendons un bruit de coups de fusil sur la petite île où nous avions laissé nos gens de corvée.
«A ce carillon de coups de feu, le capitaine se mit à dire: Est-ce que ces gaillards-là s'aviseraient de déchirer de la toile avec les naturels du pays?...
«Et puis il prend sa longue-vue, et après avoir regardé à terre du côté d'où venait le tintamarre de la fusillade, il nous redit: Oui, ce sont nos gens qui saluent avec du plomb de calibre les antropophages qui leur font une conduite de politesse.
«Quelle conduite de politesse! que nous pensâmes en entendant le capitaine. Si la politesse dure encore une demi-heure, il n'y aura plus personne à conduire par ces abominables _gueusaillons_ de sauvages.
«Nous arrivions toujours, à bord du corsaire, à l'endroit de notre premier mouillage, et les coups de fusil que nous avions entendus continuaient à _pétailler_, mais plus en douceur qu'à l'instant où nous avions commencé à distinguer le roulement de la mousqueterie.
«Qu'est-ce que ça peut annoncer? que nous nous demandions à bord. Que nos gens ont fait la paix avec les antropophages de l'île, ou qu'ils sont plutôt _bûchés_ à ne pouvoir plus jouer du mousqueton?
«Nous ne fûmes pas long-temps heureusement à apprendre ce qui venait de se passer sur ce rivage cruel et barbare où nous avions cru trouver de l'eau, et où il n'y avait à ramasser que des coups à discrétion, et même plus qu'à discrétion.
«Le jour, au moment dont je vous parle, commençait à tomber; mais il faisait encore assez clair au loin cependant pour nous permettre de voir que nos trois embarcations venaient de déborder de l'île des sauvages. En une minute, comme elles avaient vent arrière pour venir sur nous, elles larguèrent leurs voiles, et nous autres, pour aller à leur rencontre, nous élongeâmes sous terre la dernière bordée que nous avions à courir au plus près.
«Je parierais bien, n'importe quoi au monde, qu'aucun de vous ici n'est fichu pour se figurer ce que nous vîmes à bord du corsaire, quand une fois nos embarcations furent rendues à portée de vue de nous? Non, jamais, au grand jamais, sous la voute _immensurable_ du firmament que v'là au-dessus des girouettes de notre mâture, on ne verra deux spectacles de cette manière. Une vraie comédie en action, une véritable mascarade de côte d'Afrique.
«Imaginez-vous qu'aussitôt que nous pûmes bien apercevoir et compter un à un nos gens dans les embarcations, nous vîmes les uns avec une flèche dans le derrière, les autres avec une zagaie plantée raide dans le dos, et les moins avariés enfin avec des coups de massue de sauvages, en travers sur la mine. Nous avions peine à reconnaître nos camarades, tant ces accidens-là les avaient changés de ce qu'ils étaient auparavant. C'était, à vous dire le vrai, un spectacle à rire d'un côté et à pleurer de l'autre, une farce et une pitié tout ensemble, finalement.
«Quand la première des trois embarcations de cette expédition de malheur fut accostée à bord, notre capitaine commença par demander à l'officier qui commandait la corvée:
--«Eh bien! monsieur, que vous est-il donc arrivé à terre?
--Capitaine, répondit l'officier, il nous est arrivé des coups comme s'il en pleuvait.
--«Parbleu, je ne le vois que de reste, lui dit le capitaine. Mais comment cette affaire entre les sauvages et vous a-t-elle eu lieu, et par la faute de qui a-t-elle commencé?
--«Capitaine, que répondit encore l'officier, personne n'a commencé l'affaire: elle est venue toute seule et tout le monde ensuite s'en est mêlé. Mais puisque vous paraissez souhaiter avoir des détails là-dessus, je vais vous faire mon procès-verbal aussi bien que je pourrai.
«Imaginez-vous, capitaine, qu'une fois à terre, je dis aux hommes de mon canot et des deux autres embarcations: Mes garçons, débarquons en double nos pièces à eau, et allons les mettre sous cette cascade d'eau fraîche qui coule là-bas. Mes hommes me répondirent: Oui, nous allons faire ce que vous nous dites. Mais au lieu de suivre mes ordres, les gredins ayant vu des femmes sauvages qui étaient là avec leurs maris à nous regarder, se mirent à faire des grimaces pour entamer la conversation avec ces négresses. Les habitans et habitantes commencèrent par rire, et mes gens, encouragés par les figures riantes des noirs du pays, voulurent tâter de trop près les appas ou plutôt les _apparences_ qui étaient devant eux. Mais les maris sauvages voyant cela ne firent ni une ni deux. Ils se mirent à battre en retraite avec leurs épouses qui paraissaient ne s'en aller qu'avec un air qui disait qu'elles auraient autant aimé rester sur la place, afin d'être insultées par nos gens. Malheureusement mes hommes, ne devinant pas la malice, eurent l'indiscrétion de donner en grand dans l'écoutille. Les voilà à poursuivre la bande des nègres et négresses faisant route vers le milieu des bois; j'avais beau crier à mes matelots: Restez ici, je ne veux pas que vous vous engagiez plus loin! Bah! c'était comme si j'avais chanté femme sensible avec accompagnement de tambour de basque! Mes gredins de canotiers chassèrent toujours les polissonnes de sauvagesses qui s'enfonçaient toujours dans les taillis. Vous savez bien, capitaine, que vous nous aviez fait prendre à chacun un mousqueton, en disant que ça pourrait nous servir. Ça a servi effectivement à faire casser les reins à une bonne partie de nos enragés, car lorsqu'ils se sont vus un peu engagés avec les _carnibales_, ils ont voulu leur envoyer des coups de fusil pour leur faire peur par manière d'acquit; mais au lieu d'avoir peur, les imbécilles de sauvages n'ont-ils pas commencé à nous poivrer à grands coups de flèches, de bâtons pointus et d'_anspects_ en bois de fer! Vous voyez mes gens, capitaine, ils sont presque tous à moitié éreintés, et si le docteur veut de l'ouvrage, il en aura plus qu'il ne pourra peut-être en faire.
--«Quels sont les hommes que vous avez perdus dans cet engagement et qui sont restés sur place?
--«Capitaine, ce sont ceux-là qui étaient les plus galans et les plus emportés sur l'article du sexe; car, vous entendez bien, comme ils voulaient faire la cour à _brûle-pourpoint_ aux épouses des sauvages, ils se sont engagés naturellement le plus avant dans le bois, où ils ont été caressés les premiers si impolitiquement.
--«Tant mieux! répondit sur ce mot-là le capitaine Doublemin. Ce sont les plus mauvais sujets du bord et les faiseurs de complots dont les sauvages m'ont débarrassé. Je ne demandais pas mieux. A présent nous allons naviguer tranquillement comme de petites demoiselles. Faites embarquer et hisser à bord les blessés, que le chirurgien va panser aussi bien qu'il le pourra. Nous allons maintenant courir au large et continuer notre croisière, comme si de rien n'était.
«Quand les hommes revenus de terre apprirent ce que le capitaine avait fait à bord pendant qu'ils étaient sur l'île déserte, ils se dirent tous à la fois: Le capitaine est un fameux lapin, et Anténor était un cabaleur; c'est bien fait pour lui et pour nous; ce qui vient de lui arriver n'était que le décompte qui lui revenait depuis long-temps.
«Voilà bien sur quel _gabarit_ sont construits tous les hommes! C'est le battu qui a toujours tort, et le plus fort qui a toujours raison.
«Mais afin d'en finir une bonne fois pour toutes avec mon histoire, je vous dirai, mes amis, que toutes ces aventures nous portèrent bonheur. Trois ou quatre jours après l'époque, en cinglant au large de la côte d'Afrique, nous fûmes assez chanceux pour mettre le cap sur un grand coquin de trois-mâts anglais qui revenait de l'Inde, chargé d'indigo, de riz, de salpêtre, et autres comestibles de même nature. La prise fut amarinée, comme de raison, et expédiée pour France. Deux jours après, un autre navire venant des mêmes parages tomba de la même manière sous notre grande écoute, et l'_amarinage_ eut lieu tout aussi bien; il n'y avait quasiment qu'à se baisser pour en prendre, comme on dit. La moitié de notre équipage fut envoyée à bord des prises qui venaient se faire gober comme des moutons par _le Mange-Tout_, et c'est pour lors que nous vîmes clair comme le jour que le corsaire avait été bien baptisé de son nom. Bref, quand nous eûmes bien écumé les mers où nous croisions, nous revînmes tranquillement comme Baptiste au port de Bordeaux, d'où nous étions partis. Les bâtimens anglais que nous avions capturés en tout bien tout honneur avaient eu le sort d'_attérir_ sains et saufs, et chacun des gens de l'équipage, une fois les parts de prises comptées au bureau, eut sa fortune faite pour le restant de ses jours, excepté moi qui trouvai moyen de manger tout mon argent en trois mois avec des amis et des filles publiques. L'économie est une belle chose; mais la bamboche est la perte du matelot.
«Vous m'aviez demandé la raison pourquoi on m'avait donné le nom de maître Révolté. Je viens de vous la dire; c'est parce que j'avais eu le malheur de faire partie d'une révolte à bord du corsaire _le Mange-Tout_. Les beaux noms de guerre ne tiennent pas long-temps: les mauvais sobriquets ou faux-briquets restent toujours. Sur le rôle d'équipage que le capitaine a dans sa chambre, je suis inscrit sous le nom de Frédéric-Stanislas Labous, qui est mon vrai nom de famille; mais ça n'a pas empêché que depuis vingt ans on continue à m'appeler partout, en toute occasion, maître Révolté, en punition sans doute de mon ancienne faute, que le diable confonde, si jamais il en était capable!
«Ceci doit vous apprendre, jeunes gens qui êtes là la bouche ouverte comme des dorades qui attendent les poissons-volans, que jamais il ne faut faire un pas de travers dans la route du service, si on veut toujours aller droit son chemin. Mon exemple est un avertissement que je vous donne, et un avertissement vaut mieux que si je vous avais mis à chacun une piastre dans la poche pour aller lécher du tafia dans le premier cabaret venu.»
Ainsi finit la longue et philosophique histoire de maître Révolté, et, après l'avoir écouté attentivement près d'une heure, et avoir observé, autant que me le permettait le clair de lune, les mouvemens de sa physionomie pendant sa narration, je restai édifié de la franchise avec laquelle ce brave homme nous avait avoué une des fautes de sa jeunesse et exprimé le repentir sincère dont ce moment d'égarement contre la discipline avait été suivi. Ce n'est pas lui, me disais-je, qui retombera dans la même faiblesse! Il a trop bien appris à obéir et éprouvé trop cruellement ce qu'il en coûte pour avoir enfreint les lois de la subordination! La sévérité du capitaine Doublemin lui a donné une leçon qui lui servira toute sa vie!
J'éprouvais tant d'estime en ce moment pour la rude naïveté de notre maître d'équipage, que je me disposais déjà à le féliciter sur la sincérité des aveux honorables qu'il nous avait faits avec tant de bonhomie dans sa biographie, lorsque le capitaine de notre _Oiseau-bleu_ monta sur le pont et regarda le temps qu'il faisait. Maître Révolté, en voyant le capitaine s'informer du nombre de noeuds que filait le navire, et en l'entendant, une minute après, ordonner de gréer les bonnettes de perroquet, ne put s'empêcher de s'écrier presque assez haut pour être entendu de tout le monde:
--Le tonnerre de Dieu t'enlève, ivrogne patenté et breveté! Le voilà qui vient de s'étourdir la tête d'eau-de-vie, et qui va nous éreinter à nous faire manoeuvrer toute la nuit! J'aimerais cent mille fois mieux naviguer à bord du diable, qu'avec des rossignols de ce régiment-là!
Il aurait suffi que notre capitaine, qui n'était pas très-patient, eût entendu un seul des propos que tenait maître Révolté, pour que notre pacifique navire devînt, comme autrefois le corsaire _le Mange-Tout_, le théâtre d'une rébellion en mer.
Belle perspective!
En passant sur le gaillard d'arrière et en pensant à la manière dont maître Révolté mettait en pratique les maximes de subordination qu'il nous avait débitées dans son histoire, je ne pus m'empêcher de me rappeler cet antique proverbe que j'avais souvent entendu répéter, dans mes voyages nautiques, par les philosophes goudronnés du gaillard d'avant:
«Le vieux matelot meurt dans le péché de sa jeunesse, comme le dur requin dans sa première peau.»
* * * * *
VIII.
Aventure sur mer.
Un bâtiment sarde, destiné pour Gênes, avait perdu à la Havane son capitaine, le seul homme du bord qui pouvait reconduire le navire en Europe. Le capitaine du brick _la Céladine_, de Bordeaux, avait sous ses ordres un lieutenant à qui il désirait procurer les avantages dont sa capacité et sa bonne conduite l'avaient rendu digne. Il lui proposa la place qui s'offrait à bord du navire sarde. Le lieutenant accepta avec joie, et il se disposa à partir pour Gênes, en qualité de capitaine provisoire du navire étranger.
Ce jeune marin avait fait, dans le cours de plusieurs voyages à la Havane, la connaissance d'une Française à qui il avait réussi à inspirer l'attachement le plus vif. En apprenant le départ prochain de son amant et en prévoyant l'isolement dans lequel il allait se trouver au milieu d'un équipage d'étrangers, Mathilde n'hésita pas à sacrifier sa position et son avenir à l'homme qu'elle aimait plus que sa famille et que sa vie.
Le bâtiment sarde appareille, emportant avec lui le jeune officier de _la Céladine_ et sa jolie maîtresse, heureuse d'avoir tout sacrifié à son amour, et fière de s'associer aux dangers que son dévoûment pouvait lui faire courir auprès de celui à qui elle avait voué son existence.
Cet acte d'abnégation et de courage édifia les jeunes camarades de l'heureux lieutenant. Mathilde fut citée comme le plus rare exemple de fidélité par tous les Français qui la connaissaient. On parla beaucoup des deux amans dans les premiers jours qui suivirent leur départ, et on les oublia ensuite, pour s'occuper du choléra qui régnait alors avec beaucoup d'intensité à la Havane.
Un brick du Havre, _la Milise_, commandé par le capitaine Noël, avait fait voile peu de temps après le bâtiment sarde que l'on croyait déjà bien loin, et que les marins du brick havrais ne s'attendaient guère à gagner. Cependant, au bout de quelques journées de mer, le capitaine Noël aperçut, au nombre des bâtimens qu'il rencontrait dans les débouquemens, un navire qu'il crut reconnaître pour celui que conduisait l'ancien lieutenant de _la Céladine_. En s'approchant de ce brick, ses doutes se confirmèrent. C'était le bâtiment sarde parti avant lui, et qui poursuivait sa route, mais avec une apparence de défiance et d'hésitation que les marins savent reconnaître aussi bien qui si les navires avaient, comme les individus, une démarche et une physionomie.
Curieux de connaître la cause qui avait pu retarder ainsi dans les débouquemens un navire monté par l'un de ses amis, le capitaine de _la Milise_ fit gouverner de manière à parler à son nouveau compagnon de route. Rendu à peu de distance du brick sarde, il le hèle au porte-voix et demande des nouvelles du lieutenant français.... Un des hommes de l'équipage lui répond que le malheureux est tombé dangereusement malade, et que cet événement les a jetés dans un tel embarras, qu'ils ne savent plus quelle route suivre pour se rendre à leur destination ou pour regagner la Havane. Une jeune femme paraît bientôt sur le pont: c'est la pauvre Mathilde, qui confirme douloureusement la vérité de ce triste rapport. L'équipage sarde, presque abandonné à la merci des vents et des flots, sur un navire qu'il ne sait ni manoeuvrer ni conduire, implore la pitié et le secours du brick français. Le capitaine Noël met en panne, et se rend à bord du bâtiment étranger.
Il trouve le jeune Lag... étendu presque mourant dans sa cabane et luttant avec un courage, hélas! trop inutile, contre un mal terrible qui paraît offrir tous les symptômes du choléra. A côté du malade veille depuis plusieurs jours, sans vouloir prendre un seul instant de repos, l'infortunée Mathilde. C'est elle qui, seule jusque-là, a soigné son amant, et c'est de sa main qu'il a reçu tout ce que son ingénieuse tendresse a cru lui préparer de salutaire. La contagion, que redoutent les gens de l'équipage, elle l'a bravée pour devenir la garde et l'infirmière de celui qu'elle aime, et la crainte de cette contagion lui a laissé du moins le privilége d'approcher seule du lit du moribond. A la vue du capitaine Noël, le malade semble oublier ses souffrances pour ne s'occuper que de sa maîtresse; il supplie le capitaine français d'engager Mathilde à passer à bord de _la Milise_; il veut sauver à cette infortunée le spectacle de la mort qui ne peut tarder à le frapper. Mathilde a compris l'intention de son amant. Elle prévient par un seul mot les instances que le capitaine Noël croit devoir faire auprès d'elle pour remplir la volonté du mourant. Je l'ai suivi, lui dit-elle, jusqu'ici, et j'aime mieux mourir à côté de lui, que de l'abandonner pour ne plus le revoir.
Le capitaine de _la Milise_, convaincu bientôt de l'inutilité des efforts qu'il ferait auprès de cette pauvre fille pour l'engager à quitter son amant, et privé de tous les moyens de secourir le malade, voulut du moins contribuer autant qu'il le pouvait à sauver l'équipage sarde, en lui donnant un officier qui fût en état de le conduire. Il laissa à bord du bâtiment étranger son lieutenant, M. Bérez, pour remplacer le malheureux Lag....
Les deux bricks, après avoir navigué quelque temps ensemble dans les débouquemens, se séparèrent, l'un pour venir au Havre, l'autre pour se rendre à Gênes.
En acceptant le commandement du bâtiment sarde, le lieutenant de _la Milise_ avait senti qu'il lui serait nécessaire de réunir tout son courage pour supporter le spectacle des scènes déchirantes qui allaient avoir lieu à bord. Le pauvre jeune homme auquel il venait de succéder ne pouvait résister long-temps aux douleurs qui à chaque instant lui arrachaient les cris les plus aigus. Sa maîtresse, exténuée par les veilles qu'elle avait prodiguées au moribond, prévoyait avec une terreur que redoublait encore sa faiblesse le moment où elle perdrait l'homme qui seul l'attachait à la vie. Au bout de quelques jours de fatigues, de larmes et d'angoisses, elle-même se sentit atteinte de la maladie qui dévorait Lag.... Ce ne fut qu'après des efforts inouïs qu'on parvint à l'éloigner du lit du mourant, pour la placer dans une petite chambre où ses yeux n'auraient pas du moins à supporter la vue de la mort prochaine de celui que son dévoûment n'avait pu arracher au trépas.