Chapter 7
«Supposez que vous soyez médecin pour un instant, et que vous vous mettiez dans la boule de faire avaler à un malade une boisson à lui faire rendre l'âme par le haut. Eh bien! que mettrez-vous pour que la boisson passe dans la cale du malade? Vous y mettrez un peu de sucre, n'est-ce pas? afin de masquer le mauvais goût de la _drogaille_, et à l'abri de la _sucraison_, la tisane fera son petit bonhomme de chemin.
«Le commandement n'est pas une chose plus _maline_ que ça. C'est un peu de sucre qu'il faut y mettre, pour qu'il soit avalé sans faire faire trop la grimace à vos inférieurs. Voilà comme moi j'entends le service. La douceur et la sévérité, c'est ma consigne, et je ne sors pas de là.»
L'occasion de joindre l'exemple au précepte sembla s'offrir en ce moment même à la philosophie pratique de maître Révolté.
Pendant qu'il prononçait emphatiquement la dernière phrase qu'on vient de lire, un jeune novice du bord s'avisa de jeter sous le vent une seille qu'il voulait remplir d'eau de mer. Mais négligeant la précaution prescrite en pareil cas, le pauvre petit matelot avait oublié d'amarrer le bout de la bosse du seau qu'il venait de jeter à la mer et qu'il exposait à être enlevé par la rapidité du courant que la vitesse du navire formait le long du bord.
Le maître d'équipage, s'apercevant de l'imprudence que venait de commettre le novice inexpérimenté, interrompit tout-à-coup sa narration et se leva brusquement en nous disant: Laissez-moi aller dire une calotte ou deux à l'oreille de ce failli gars qui envoie un seau par-dessus les bastingages, sans amarrer le bout de la bosse à bord.
Le maître s'avança alors vers le délinquant, et après lui avoir reproché son imprévoyance et lui avoir donné deux ou trois bonnes tapes sur les oreilles, il revint reprendre sa place et continuer la narration que cet acte de sévérité avait un instant interrompue.
«Je vous disais donc tout à l'heure, reprit-il, que la douceur dans les chefs était ma consigne. C'est toujours comme ça que j'ai pensé et agi. Mais revenons à ce qui se passait à bord du _Mange-Tout_.
«Je crois déjà vous avoir récité que nous n'avions rien trouvé à gratter sur mer, depuis notre départ du bas de la rivière de Bordeaux. Cependant, au bout de quinze à vingt jours ou un mois, plus ou moins, de croisière d'embêtement, voilà qu'on aperçoit à bord, du côté de l'île de Madère, ma foi! dans les parages où nous nous trouvons à peu près actuellement, un navire ou deux; car on ne savait pas trop bien encore si c'était un seul bâtiment, ou s'il y en avait plus d'un. La vigie du grand mât cria d'abord:
--«Voilà que je vois quatre mâts sous le vent à nous.
--«C'est deux bricks bout à bout, dit le capitaine.
--«Oui, répondit la vigie, ça m'a l'air de deux bricks; mais les quatre mâts de ces deux bricks ne sont pas séparés deux à deux. C'est quasiment comme si c'étaient quatre mâts sur le même navire.
«Le capitaine et les officiers se pommoyèrent sur les barres pour y voir mieux avec leurs longues-vues.
«Les quatre mâts étaient toujours plantés à égale distance avec leurs voiles orientées au plus près, et courant la même bordée.
--«Tiens, se mirent à crier quelques-uns des malins du gaillard d'avant, car il y a toujours des plus malins que les autres à bord de tous les navires, si c'était le corsaire le _Quatre-Mâts_ qui est appareillé quelques jours avant nous de la rivière[1]?
[Note 1: Il a existé à Bordeaux un corsaire qui avait _quatre-mâts_, et qui fut bientôt connu dans la marine sous le nom vulgaire du _Quatre-Mâts_. Cette disposition, que l'on croyait devoir être favorable à la marche de ce navire, n'obtint pas tout le succès que l'on attendait d'une telle innovation. Au bout de quelques jours de mer, le _Quatre-Mâts_ fut amariné par une frégate qui, elle, n'avait que trois-mâts.]
--«_Quatre-Mâts_ ou non, fit notre capitaine, je veux en avoir le coeur net.
«Et il ordonne de laisser arriver sur les quatre bouts de bois et de faire faire à notre bord le branle-bas général de combat.
«_Le Mange-Tout_, quand il était poussé de bonne brise et qu'il avait de la toile sur le casaquin, n'avait pas l'habitude de rester en route de crainte d'user ses escarpins. Au bout d'une heure de chasse grand largue et les bonnettes du vent amurées, nous commencions à tomber assez rondement sur le navire ou les navires en vue. Mais tant plus nous en approchions et tant plus on ne pouvait pas encore dire si c'était une farce que nous avions vue ou si c'était une vérité.
«Figurez-vous une longue batterie jaune sur l'eau, et sur cette batterie quatre mâts plantés, à peu près de même hauteur et avec le même entre-deux. Il n'y avait qu'une brigantine sur le mât de l'arrière, un pavillon anglais au bout de cette brigantine, et on ne voyait qu'un seul beaupré avec ses focs sur l'avant de tout cet _embrouillamini_.
«Si c'était deux bricks naviguant bout à bout, disaient les plus savans, on verrait leurs deux brigantines et les deux boute-hors de beaupré, et le mât de l'arrière du dernier serait plus haut que son mât d'avant. Mais ces coquins de mâts paraissent tout taillés et coupés comme ceux du _Quatre-Mâts_ de Bordeaux, et il n'y a pas moyen de soutenir que c'est ça ou que ce n'est pas ça.
«Tout en débitant des contes sur cette affaire qui n'était pas tout-à-fait aussi claire qu'une chandelle allumée, nous approchions pas moins du phénomène qui nous taquinait l'esprit depuis plus de deux heures de temps. Il ne restait guère plus que deux portées de canon entre le susdit phénomène à quatre mâts et nous, lorsque nous vîmes enfin ces quatre grands imposteurs de mâts se séparer à la douce, et faire deux beaux bricks de guerre anglais, dédoublés un peu proprement l'un de l'autre par une manoeuvre analogue à la circonstance.
«Pour lors, nous commençâmes à voir deux pavillons, deux beauprés, deux grands mâts plus hauts que les mâts de misaine. Celui qui ne se trompe jamais n'est pas fait pour être marin. Il est trop savant, et les trop savans se font toujours mettre dans le sac dix ans avant les autres.
«Voyant qu'il s'était mystifié lui-même, le capitaine Doublemin ne voulut pas perdre de temps; c'était bien assez d'avoir perdu la vue.
«Il prit chasse en un coup de temps devant les deux _deux mâts_. Notre corsaire, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le certifier, ne laissait pas moisir sa quille en route. Nous nous mettons à courir, et plus vite que la petite poste, sur la côte d'Afrique. Les deux bricks _escarpinent_ tant qu'ils peuvent, et il y avait d'un côté comme de l'autre un peu plus de toile au vent qu'il n'y en a dans la poche où je mets usagément mon mouchoir.
«La première nuit vient, et les deux bricks sont toujours dans nos eaux. Le jour suivant même histoire; la seconde nuit la brise fraîchit et des grains nous tombent à bord. C'était l'_inclination_ du _Mange-Tout_, qui ne se _patinait_ jamais si bien que de fort temps.
«Finalement, après soixante heures de chasse, pas plus de bricks anglais en vue que de doublons ou de quadruples en or dans la besace en chair humaine de la femme d'un Hottentot.
«Le danger était passé; mais la farce revint. Quoi, braillaient les anciens faiseurs de complots contre le capitaine, il prend deux bricks de guerre pour un? C'est donc des prises à _quatre-mâts_ qu'il veut amariner pour nous faire faire notre fortune! Oh! il faut que ça change, soit de la tête ou de la queue. A l'eau le canard! notre capitaine n'est qu'un dindonneau!
«Soi-disant, en courant comme nous le faisions sur la côte d'Afrique, nous devions rencontrer dans ces parages, de gros bâtimens anglais, de Londres ou de Liverpool, bondés de poudre d'or, de dents d'éléphant ou d'hippopotame, et d'huile de palme; il y en a qu'appellent cela de l'huile de palmier, mais le nom ne fait rien à la chose. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler du commerce que font les Anglais avec les nègres sauvages, qu'il leur est facile de mettre dedans. Faire le commerce et embêter son monde, c'est _syllonyme_, c'est-à-dire la même chose.
«C'était bien l'idée du capitaine de faire, s'il le pouvait, une _raffle_ de bâtimens richement chargés dans ces parages. Mais le pauvre cher homme était tombé dans une si grande _rafale_ de respect et d'estime aux yeux de son monde, qu'on pensait beaucoup plus à bord à se priver de sa douce présence, qu'à écouter ses ordres pour le bien du service et l'honneur de la croisière du _Mange-Tout_.
«J'avais oublié, tout en vous contant mon conte, qu'il y avait à bord de nous un petit mauvais pas grand'chose qui avait été embarqué sur le corsaire pour apprendre le métier de la course: c'était le frère du capitaine, qui servait en gros et en détail comme mousse; le plus vilain et le plus traître des enfans perdus que j'ai connus dans la navigation. Pour en revenir à ce bout d'engeance de Lucifer, je vous dirai que quand le _carcaillon_ entendit parler de la révolte préparée par les plus déterminés, il se mit à crier plus fort que tous les autres ensemble que le capitaine était un brigand dénaturé, et qu'en sa qualité de frère de Doublemin, il demandait qu'on envoyât son pauvre aîné par dessus le bord, pour lui apprendre une autre fois à être plus juste envers l'équipage. Les mal intentionnés, dont j'étais du nombre, en voyant la bonne volonté du coquin de mousse à l'égard de son frère, dirent que c'était un bon petit bigre. Ce n'était néanmoins qu'une vile et jeune canaille, ainsi que je me ferai un plaisir de vous le prouver dans la suite.
«Le mousse en question s'appelait _Chéri_, de son nom de baptême. Une nuit que j'étais de quart, je lui dis: Ecoute, Chéri, si tu veux rendre un vrai service à tout l'équipage en général, il faut que tu nous préviennes quand il sera à propos d'envoyer monsieur ton frère de l'autre bord du bastingage sous le vent.
--«Je ne demande pas mieux, me répondit l'enfant avec la franchise de l'âge; mais c'est qu'il est malin comme un chat, mon gredin de frère, et qu'il serait un peu lourd à _décapeler_ de cette façon, attendu qu'il est fort comme toute une escouade d'abordage, et que je crois qu'il a toujours sur lui un poignard de longueur, avec accompagnement de pistolets de poche.
--«Quel moyen amical y aurait-il donc de finir bientôt la conversation avec le particulier?
«Le petit Chéri me répondit pour lors:
--«Si j'avais seulement un bon paquet de vert-de-gris, d'arsenic, ou une ration suffisante de mort-aux-rats, je répondrais bien de l'affaire, parce qu'en mêlant l'empoisonnement en question dans la bouteille d'eau-de-vie du pacha mon frère, je serais sûr de lui faire gober la pilule de santé.
--«Ah! le gueux! il boit donc de l'eau-de-vie à discrétion, lui? que je ripostai tout en colère.
--«Une bouteille toutes les nuits, quand la mer est belle, et quelquefois deux fioles, quand il se réveille pour le mauvais temps.
--«Non, que je dis au petit Chéri après le moment de la réflexion. On peut bien avoir du vert-de-gris à bord où il y a du cuivre; mais le vert-de-gris, c'est du poison, et le poison n'est pas une arme brave et loyale pour un équipage qui veut se révolter avec honneur et sans reproches. Pour ne pas qu'il soit redit que nous avons pris notre capitaine en traître, il vaut mieux le jeter coûte qui coûte à la mer, au profit des requins ou autres carnivores de cette espèce, que de l'empoisonner comme un insecte malfaisant.
«Chéri, l'infernal scélérat de mousse, me quitta en disant: Vous êtes un brave homme, je vous respecte; mais mon frère n'en est pas moins une _carcaille_. Et le mousse alla se coucher tout naturellement comme à l'ordinaire.
«Pendant tout ce bataclan, nous n'en faisions pas moins route sur la côte d'Afrique, où nous devions rencontrer, comme plus haut, à ce que nous promettait l'état-major du navire, ces gros bâtimens anglais en question, chargés de poudre d'or, de dents d'éléphant, autrement dit morphil, et d'huile de palme ou de palmier.
«Oui, beaux bâtimens chargés de tout cela, que nous devions rencontrer, comme vous allez le voir!
«Quand donc, nous demandions-nous les uns aux autres, jetterons-nous définitivement notre capitaine à la mer? Demain, _gourgonnaient_ les moins pressés. Aujourd'hui, à la nuit tombante, disaient les plus déterminés. Oui, mais quand il fallait faire le coup, les plus pressés remettaient encore l'affaire au lendemain. La révolte, voyez-vous, est quasiment une pièce de canon de malheur! On trouve cent hommes pour la charger, et personne pour y mettre le feu.
«Finalement, un beau matin avec le jour, on aperçut terre devant nous. Le capitaine ordonna de laisser courir comme pour aller au mouillage. Nous ne tardâmes pas à nous voir entre des petites îles désertes, habitées par des sauvages qui ne paraissaient pas avoir reçu beaucoup d'éducation. Autant qu'on pouvait le remarquer, même du bord, ces individus étaient nègres de la tête aux pieds, et c'était d'autant plus facile à deviner qu'ils n'avaient rien pour se couvrir le casaquin. Le seul habillement de quelques-uns, c'étaient des flèches et des gros bâtons.
«Si c'est comme ça que nous faisons la course, se mit à crier l'équipage en examinant la physionomie de ces naturels, le capitaine nous la fiche bonne! Croit-il donc que nous allons amariner une de ces îles avec les habitans à bord, pour la _térir_ sur les côtes de France? Belles parts de prises que nous aurons là! Un rocher au lieu d'un navire anglais, et des sauvages nègres, au lieu de balles de coton ou de boucauts de sucre!
«Nous ne fûmes pas plutôt mouillés entre ces îlots abandonnés, que le capitaine Doublemin ordonna à quarante hommes de bonne volonté d'embarquer dans nos trois plus grandes embarcations pour aller faire de l'eau à terre. Ce qui fut commandé fut exécuté. On mit des barriques vides dans les embarcations. Les officiers qui commandaient la corvée demandèrent quelques fusils pour leurs gens afin de pouvoir se défendre à l'occasion contre les sauvages, et les trois canots débordèrent du bord pour aller nous chercher de l'eau fraîche dont nous avions besoin dans le fait, car depuis que l'on avait retranché l'eau-de-vie à discrétion à l'équipage, il s'était jeté à corps perdu sur l'eau, pour avoir à boire quelque chose.
«Vous pensez bien, sans qu'il soit nécessaire de vous le faire sentir apparemment, qu'en demandant des hommes de bonne volonté pour aller en corvée à terre, le chien de Doublemin avait son plan. Presque tous les plus mutins du bord, à seule fin de s'entendre ensemble pour mieux _manigancer_ l'infâme complot, avaient demandé à être de la partie. Moi seul et quelques autres parmi les cabaleurs, nous étions restés à bord pour ne pas laisser le navire tout-à-fait sans mauvais sujets.
«Ah! il est bon de vous dire peut-être que le chef du coup monté depuis si long-temps était aussi resté avec nous autres. A lui seul il criait du soir au matin qu'il se chargerait, une fois le beau moment venu, de nous délivrer de Doublemin, quand bien même personne ne voudrait l'assister dans sa bonne action.
«Une fois nos embarcations parties pour aller aborder la première île venue, nous les vîmes accoster la terre, et les sauvages se retirer dans les bois, par politesse et sans doute, à ce que nous pensions, pour faire honneur aux nouveaux venus. Des politesses et des honneurs comme ça, on vous en donnera tant que vous voudrez et treize à la douzaine encore!
«La première chose que firent nos hommes de corvée en mettant le pied à terre, ce ne fut pas d'aller chercher de l'eau, comme le portait leur consigne; mais ils se mirent à courir comme dans la canicule après les _sauvagesses_ de l'endroit, et je dis comme dans la canicule, car il fait rudement chaud au moins sur la côte d'Afrique. C'est le pays de la sueur et des désirs indécens, la nature y marchant toute nue sans les vêtemens qui distinguent nos climats et nos habitudes.
«Le capitaine n'eut pas plutôt vu la manoeuvre des _mal-poussés_ qui quittaient les embarcations pour courir après la négraille fugitive dans les bois, qu'il se dit ou qu'il eut l'air de se dire en lui-même: Bon! c'est ça! Je n'en attendais pas moins de cette vermine!
«Et aussitôt le voilà qui descend dans sa chambre et qu'un instant après il remonte sur le pont. Mais excusez, dans l'intervalle de sa descente en bas et de sa _remontée_ sur le gaillard d'arrière, il vous avait changé de costume de la tête aux pieds.
«En allant dans sa chambre, il était habillé comme de coutume, veste bleue, casquette de cuir et cravate noire.
«Pour revenir sur le pont, il s'était mis plus à la légère: un mouchoir sur la tête, plus de veste, mais les manches de chemise retroussées jusqu'à l'épaule, un poignard large comme la main à la place de sa montre, et une paire de pistolets longs comme une cuillère à pot, sous le bras gauche.
«Il va y avoir du nouveau à coup sûr, que je dis aux autres en voyant le physique inhumain du capitaine. Personne dans le moment ne répondit à ce mot d'avertissement.
«J'avais bien deviné qu'il sortirait avant peu des paroles _indécrottables_ de la bouche du lapin. Rien n'est si aisé pour les gens qui ont navigué que de lire les malheurs qui doivent arriver, sur la physionomie des chefs.
«Je vous ordonne de faire filer le câble par le bout, cria Doublemin d'une vois féroce à son second; et le second passa devant avec les officiers du bord, pour faire exécuter le commandement.
«La brise venait de terre: quand le corsaire eut filé son câble, le voilà qu'il va en dérive au large, en laissant, comme vous entendez bien, à terre les trois embarcations qui étaient à nous chercher de l'eau.
«On n'avait seulement même pas ordonné de faire hisser le petit foc à bord: le navire, avec toutes ses voiles serrées, s'en allait tranquillement en dérive, ne bougeant pas plus que s'il avait continué à être mouillé.
«La preuve que je ne m'étais pas trompé en pensant qu'il allait y avoir du nouveau à bord, c'est que pendant que nous étions tous les bras croisés à attendre ce qui allait cuire pour notre service, le capitaine se promenait seul sur le pont, comme un crâne qui veut chercher dispute à un particulier quelconque.
«Au bout d'un quart d'heure de promenade, le v'là tout-à-coup qui s'arrête. Il va en _dégoiser_: tout le monde se tait; respect aux chefs, obéissance à la loi.
«Un complot abominable, dit-il en s'adressant à nous autres tous indistinctement, a été _manigancé_ à bord. Je connais les chefs de la révolte, et les misérables vont recevoir le châtiment qu'ils ont mérité.
«Anténor, avance ici; j'ai depuis long-temps un mot à te dire. Le moment de régler nos comptes est arrivé. Approche, infâme!
«Anténor était le premier cabaleur parmi les autres. Il s'avance à la rencontre du capitaine, l'air assez délibéré, les mains dans les poches de son pantalon et la casquette sur la tête.
«Le capitaine, en se voyant accoster de cette façon, lui arrache primo sa casquette de dessus l'oreille, et après l'avoir jetée par-dessus le bord, il se met à lui crier:
«Cette dernière insolence vient encore confirmer ton crime, scélérat que tu es. Depuis quand une _mateluche_ de ton espèce accoste-t-elle son capitaine la tête couverte?
--«Depuis que les _mateluches_ comme moi se sont mis dans le toupet de vivre en liberté! répond Anténor.
--«Et c'est aussi, il y a toute apparence, pour vivre en liberté, que tu avais formé le plan, avec quelques brigands de ton numéro, de m'envoyez par-dessus le bord?
--«Je ne sais pas seulement de quoi vous voulez me parler, dit Anténor en regardant Doublemin.
--Eh bien! moi, je vais te l'apprendre. Une révolte s'était organisée à bord, et c'est toi qui étais le chef du complot. Tu devais me jeter à la mer pour t'emparer du navire. Un des comploteurs m'a tout appris; à chaque heure, à chaque minute, j'étais instruit de votre lâche et abominable dessein.
--«Ah! se mit à crier pour lors Anténor, c'est votre petit gredin de frère qui est là, qui nous a vendus, la vermine!
--«Par Dieu, dit sur le moment le petit Chéri, vous aviez cru, manière de cornichons que vous êtes, que je serais assez insensible pour vous laisser tuer mon frère! Ils sont encore bons là ces _gréeurs_ de conspirations pourries. Avale ça, Las Cazas!
«Le capitaine, après avoir fait taire la bouche à l'enfant, qui était dans le fond un bon frère, mais une méchante petite _frapouille_, reprit, en parlant toujours à Anténor:
--«Connais-tu bien, exécrable criminel, comment les lois punissent la révolte à bord d'un navire?
--«J'ignore; mais je serai plus savant peut-être quand une fois vous me l'aurez appris.
--«Eh bien! ces lois punissent la révolte de mort!
--«Oui, quand il y a des juges apparemment.
--«Ton juge, c'est moi; la loi, la voilà. Le coupable, c'est toi.
--«Et la condamnation?
--«Elle est sur ton infernale figure, et l'exécution du jugement au bout de ma main. A terre, il y a vingt-quatre heures pour exécuter le coupable; ici, il n'y a plus pour toi qu'une minute, et la minute vient de sonner.
«Et en vous prononçant cette parole, voilà mon capitaine qui vous empoigne la crinière d'Anténor de la main gauche, et qui vous lui envoie à bout portant, de la main droite, un coup de pistolet d'arçon dans la physionomie.
«Le corps du pauvre Anténor tomba sur le pont baigné dans son sang: tout le haut de sa tête était resté dans la main gauche de Doublemin[2].
[Note 2: Un capitaine de corsaire, qui, pendant la dernière guerre maritime, s'était conduit de la même manière que mon capitaine Doublemin, dans une circonstance pareille à celle que je viens de retracer, fut acquitté honorablement à Brest par la cour martiale convoquée pour juger la conduite de cet officier. Le fond dans lequel j'ai puisé l'aventure de maître Révolté est historique.]
«Le commencement de la justice est fait, cria alors le capitaine. La loi vient de parler. Avancez quatre hommes et envoyez-moi le cadavre du criminel par-dessus le bord.
«Ma foi! dans un moment comme celui-là et avec un Sarrasin de ce calibre, il n'y a pas guère moyen de désobéir. Je fus un des quatre hommes de bonne volonté qui débarquèrent défunt Anténor de l'autre côté du bastingage.
«Il y avait lieu de penser vraisemblablement après ce coup de temps que tout était fini à bord. Personne ne soufflait plus un mot plus haut l'un que l'autre. On aurait entendu une moustique voler sur le pont. L'équipage enfin en avait assez de cet exemple, pour son compte. Mais Doublemin, lui, n'était pas encore plus content qu'il ne fallait.
«Cependant, comme je l'ai lu anciennement dans un livre: coupez la tête d'un complot, et le complot n'aura plus de jambes.
«Quant à moi, sans me vanter, je n'avais plus ni bras ni jambes. C'est que, écoutez donc, on aime bien se mêler un peu des affaires où tout le monde met son nez; mais on n'aime pas, comme de juste et de raison, à payer les pots cassés pour tout le monde. Vous entendez bien cette parole, n'est-ce pas, vous autres jeunes gens qui m'écoutez à l'heure qu'il est?»
--Oui, sans doute, maître Révolté; nous serions bien fâchés de perdre un seul mot de votre conte, répondirent les jeunes matelots composant l'auditoire du maître.
--A la bonne heure, reprit gravement celui-ci. Les fautes des anciens, voyez-vous, c'est à peu près comme les roches à fleur d'eau et les bas-fonds qu'il faut éviter. Je vous dis mes fautes, à seule fin qu'en naviguant, vous ne tombiez pas dessus en grand, comme des badernes qui ne savent pas gouverner leur barque. Danger connu est à moitié _paré_.
Après avoir débité d'un ton très-imposant et très-grave cet avertissement tout paternel, notre narrateur reprit ainsi le fil de son histoire:
«Ainsi que je l'ai annoncé, Doublemin n'était pas trop content.
«Il n'y avait pas un demi-quart d'heure qu'il venait de faire l'affaire à ce pauvre Anténor, qu'il se mit à crier d'une voix qui semblait sortir du fond de la cale d'un trois-ponts: