Scènes de la vie sauvage au Mexique
Part 23
--C’est mon métier, répondit le boucanier, qui, comme Matasiete, oubliait que je n’étais pas chasseur de profession. Il achevait à peine de parler, que nous pûmes remarquer une sorte de frémissement et d’agitation dans les rangs du troupeau de bisons qui couvraient les pentes inférieures de la colline derrière laquelle Joaquin avait disparu. C’était l’aventureux chasseur qui venait de gravir la hauteur en sens opposé. Arrivé au sommet, il poussa deux cris aigus, auxquels répondirent des mugissements prolongés, s’élança du sommet de la colline en bas, comme un bloc de rocher qui s’éboule, et disparut au milieu de cette forêt pressée de cornes et de crinières noires. Le troupeau s’ébranla et fit, dans la direction de nos signaux, un mouvement alarmant; mais bientôt il se dispersa en groupes nombreux de différents côtés. Je revis alors Joaquin galoper de nouveau, sain et sauf, au milieu des trouées qu’il venait d’ouvrir. Deux bisons d’une taille énorme semblaient être les guides d’une des colonnes détachées du troupeau principal, et ce fut vers ces deux monstrueuses bêtes que le chasseur parut diriger ses attaques. Voltigeant sur les flancs du bataillon, allant, venant avec une légèreté, une audace, qui tenaient du prodige, Joaquin paraissait et disparaissait tour à tour, sans toutefois que les deux chefs se détachassent de leurs compagnons. Enfin il se fit un vide presque imperceptible entre la petite troupe et les buffles conducteurs. Rapide comme l’éclair, le chasseur s’y précipita; mais, soit qu’il eût trop présumé de l’agilité de son cheval, soit que ce fût une ruse de ses farouches antagonistes, je vis avec une angoisse inexprimable le flot vivant, un instant séparé, se rejoindre, et le malheureux boucanier serré comme dans un gouffre dont la bouche béante se serait refermée sur lui. J’oubliai le cheval pour ne penser qu’à l’homme, et j’échangeai un regard plein d’anxiété avec le compagnon du pauvre Joaquin. Les joues basanées du chasseur s’étaient couvertes d’une pâleur mortelle; la carabine à la main, il allait s’élancer au secours de son camarade, quand il poussa un cri de joie et s’arrêta. Violemment pressé entre les cornes des deux bisons qui s’étaient enfin éloignés de la colonne dont ils formaient la tête, Joaquin s’était dressé debout sur son cheval, que protégeait contre les coups de cornes l’épaisse couverture de laine attachée sur son corps. Pendant que le groupe serré se dirigeait ainsi vers nous sans se désunir, le boucanier tira son estoc, posa un pied sur les épaules laineuses du bison, plongea la pointe meurtrière au défaut des os, et, dans l’instant où l’animal faisait un dernier effort pour ne pas mourir sans vengeance, s’élança impétueusement à terre. Il était temps, car au même moment mon pauvre cheval, soulevé sur le front du bison, était violemment culbuté. Ce fut ce qui le sauva: il échappa ainsi à l’étreinte de ses deux ennemis, et, se relevant presque aussitôt, se mit à fuir, poursuivi toujours par les deux _cibolos_. Quant à Joaquin, il courut parallèlement à sa monture, dont il n’avait pas lâché la longe, parvint à s’en rapprocher insensiblement, saisit la crinière du cheval, s’enleva de terre, et se remit en selle en poussant un hourra de triomphe.
--A nous maintenant! dit le chasseur resté avec moi, en reprenant son poste à la vue des deux bisons, qui, acharnés à la poursuite du cheval et du cavalier, se dirigeaient vers nous d’un pas inégal, tandis que la colonne, privée de ses deux guides, s’enfuyait vers les collines. Nous nous jetâmes à plat ventre sur la berge inclinée de la rivière, et nous attendîmes les deux cibolos, qui s’arrêtèrent un instant, découragés, en poussant des mugissements de rage et en creusant la terre de leurs cornes. Le boucanier agita vivement alors le mouchoir rouge au bout de sa baguette. A l’aspect de la couleur détestée, les deux animaux semblèrent saluer avec une joie féroce un but qui du moins ne reculait pas devant leurs attaques: ils s’élancèrent vers nous. Joaquin s’était jeté de côté, son rôle était rempli. On se ferait difficilement une idée de l’aspect terrifiant du bison furieux et blessé. A chacun de ses mouvements, des ruisseaux de sang s’élançaient de droite et de gauche, empourprant les flots de sa crinière noire; une écume sanglante rougissait ses naseaux, dont le formidable sifflement retentissait toujours plus près de nous. L’autre bison le devançait couvant de son œil stupide et féroce le mouchoir que le vent de la rivière agitait seul; car le chasseur était, comme moi, la carabine à la main. Une minute de plus, et nous allions avoir à nous défendre contre ces deux animaux irrités. Heureusement, quelques secondes après, le bison blessé s’abattit lourdement et expira.--Feu! s’écria le chasseur. Atteint de trois balles dans la tête, l’autre bison s’arrêta, tomba et vint heurter le sol presque à la crête du talus qui nous protégeait. Joaquin arrivait au petit trot, frais et souriant comme le cavalier qui vient dans un manége de faire admirer toutes les qualités de son cheval. Il examina le dernier cibolo tombé.
--Vive Dieu! dit-il, vous avez logé vos deux balles dans sa tête, et ce n’est pas trop mal pour un débutant. Quant à moi, désormais je ne veux plus chasser le bison qu’à cheval.
--Pas avec le mien, j’espère? me hâtai-je de répondre, car c’est un miracle que le pauvre animal ait échappé aux cornes des cibolos.
--Je comptais cependant ne pas m’en tenir là seulement avec votre cheval; mais la première fois que je trouverai l’occasion de me monter convenablement, je ne la manquerai pas. Eh! par Dieu! je crois que la Providence a exaucé mes vœux, car voici précisément un cheval qu’elle m’envoie, tout sellé, tout bridé, ma foi!
Nous vîmes en effet un cheval tout bridé, tout sellé, qui galopait vers la rivière presque aussi rapidement que s’il eût fui devant un troupeau de cibolos. Les larges étriers de bois qui battaient ses flancs l’excitaient encore à courir plus vite. Sa course avait dû cependant être déjà longue, à en juger par l’écume et la sueur qui baignaient son poitrail. Le cavalier qui venait en toute apparence d’être désarçonné ne pouvait être que bien loin de nous.
--Si je ne me trompe, s’écria Joaquin, c’est le cheval du voyageur qui nous a annoncé la visite de l’ours. Il lui sera arrivé malheur dans la savane; car, bien qu’il ne fût pas très-brave, il paraissait être trop bon cavalier pour s’être laissé jeter par terre. Vous me permettrez bien, j’espère, d’user encore de votre monture pour m’approprier celle-là.
En disant ces mots, le boucanier détacha la _reata_ roulée autour du cou de mon cheval, fit un nœud coulant à l’extrémité de la corde, et s’élança à la poursuite de l’animal échappé. Avec l’habileté qui distingue les cavaliers mexicains, il eut bien vite jeté son nœud coulant sur le cheval fugitif, qui, se sentant pris, s’arrêta et se laissa emmener sans résistance. L’inspection de la selle ne put rien nous apprendre de précis sur le sort du malheureux voyageur. Cependant une écorchure profonde et récente du cuir, écorchure qui commençait à la hauteur de l’étrier droit, pouvait indiquer que le cavalier avait été enlevé de force, traîné à terre, et que son éperon avait tracé ce sillon au moment de la chute. En outre, les cordons de cuir qui retenaient sa valise avaient été coupés et non brisés ou dénoués, et on se rappellera peut-être que cette valise contenait un sac d’or. Les boucaniers secouèrent la tête.
--Je me suis toujours défié, dit Joaquin, des _tierra-adentrenos_. Puisque votre route est vers Tubac, seigneur cavalier, je vous accompagnerai; ce cheval vient du côté du _préside_, et je ne serais pas fâché d’en savoir un peu plus long sur tout cela.
J’acceptai volontiers la proposition du chasseur. Je baignai mon cheval pour effacer les traces sanglantes des prouesses de Joaquin; je le ressellai; le boucanier détacha les deux chiens qu’il avait attachés à un bouquet de saules, et, après que j’eus pris congé de son camarade, nous partîmes, moi sur mon cheval, et Joaquin sur celui que le hasard lui avait envoyé.
A deux cents pas de là, nous vîmes couchées dans l’herbe les _armas de agua_ que le mouvement furieux du cheval avait détachées de la selle.--Peut-être, dis-je à Joaquin, allons-nous trouver le sac d’or du voyageur?--Le boucanier ne me répondit que par un sourire d’incrédulité. Nous marchâmes encore une heure au grand trot. A une lieue environ de Tubac, les chiens aboyèrent, et s’enfoncèrent dans un petit vallon où nous les suivîmes; là un spectacle effrayant nous attendait. Au milieu d’une mare de sang, la face tournée contre terre, gisait le malheureux que nous avions vu, quelques heures auparavant, partir en compagnie du proscrit.
--Le proverbe a raison, dit tristement le boucanier; le jaguar et l’agneau ne font pas longtemps route ensemble. Le pauvre diable! ajouta-t-il d’un air de compassion; timide et craintif comme il semblait l’être, il ne devait être frappé que par derrière: et, tenez, voici la trace du jaguar. C’est bien là l’empreinte de son pied telle que je l’ai remarquée sur les cendres de notre foyer; mais d’autres traces se mêlent aux siennes, et celles-là, je ne les connais pas.
Le boucanier examina les empreintes encore fraîches avec l’attention minutieuse que ses compatriotes portent dans ces sortes d’enquêtes, où la race américaine trouve occasion de déployer sa merveilleuse sagacité. Plein de confiance dans l’instinct presque divinatoire du chasseur des prairies, j’écoutai avec un vif intérêt Joaquin, lorsqu’après avoir soigneusement étudié le terrain, puis médité profondément, il se rapprocha de moi, et me dit avec l’accent d’une inébranlable conviction:--Voici ce que j’affirmerais devant Dieu et devant les hommes, quand même ce cadavre serait celui de mon frère: l’homme que je soupçonnais n’est pas coupable de ce meurtre; le crime a été commis malgré lui. Ici (et il montrait la trace des genoux) le voyageur a demandé merci; l’homme de Tierra Adentro l’a protégé de son corps, ainsi que l’atteste l’empreinte de ces talons près de l’empreinte des genoux; et c’est là, ajouta-t-il en montrant la trace de la pointe du pied, qu’un chacal a frappé par derrière le malheureux, que son compagnon défendait. Le chacal sera frappé à son tour! J’ai dit.
C’était la première fois que j’entendais un Mexicain s’exprimer avec cette solennité devant la mort. Je serrai silencieusement la main de Joaquin. Quelques heures après, je me séparais du boucanier; ce fut encore ému de cette scène lugubre que je rentrai dans Tubac, où je me gardai bien de parler de ma triste rencontre. Tout, du reste, était en émoi dans le préside; car, chose inouïe, la nuit précédente, une _conduite d’argent_ avait été attaquée, et une somme considérable enlevée par des inconnus. Ce fait était aussi parfaitement explicable pour moi que l’avaient été pour le chasseur de bisons les circonstances de l’assassinat du malheureux voyageur; cette fois, comme l’autre, je reconnaissais l’intervention du _tierra-adentreno_.
Le but de mon excursion à Tubac était désormais atteint. J’avais vu de près ces derniers vestiges des mœurs primitives qui se conservent encore dans quelques parties de la république, et que la civilisation bâtarde dont le siége est à Mexico tend de plus en plus à effacer. Il fallait songer maintenant à regagner les régions du centre. Quelques jours après mon arrivée à Tubac, une caravane d’_arrieros_ devait partir dans la direction du sud; je me joignis à eux, croyant bien en avoir fini cette fois avec la vie d’aventures. C’était à tort cependant que je comptais ne plus revoir, autrement que dans mes souvenirs, quelques-uns des représentants de cette société si franchement barbare qui se maintient au Mexique en présence de la société prétendue civilisée. Parmi les types bizarres qui s’étaient succédé devant mes yeux, il en était un, le _salteador_, ou voleur de grand chemin, qui venait de se révéler à moi, mais seulement dans le demi-jour, et que je devais retrouver l’occasion d’observer, pour ainsi dire, en pleine lumière. Le sinistre personnage qui m’avait raconté au bivouac des chasseurs de bisons ses démêlés avec la justice m’avait appris comment, au Mexique, s’ouvre la destinée d’un brigand; le même homme allait m’apprendre, à quelques jours de distance, comment elle se termine. Ce n’est point par la pendaison, comme on serait tenté de le croire. Tel qui a commencé par lutter contre les juges finit d’ordinaire par s’arranger à l’amiable avec eux, souvent même par leur dicter des lois. C’est le dénoûment comique de plus d’une sombre tragédie.
Je dois dire avant tout quelques mots d’un compagnon de voyage, d’un compatriote, que le hasard semblait m’envoyer tout exprès pour me faire connaître, au sortir des fatigues de mon excursion si périlleuse, des dangers que je n’avais pas soupçonnés. Le soir de notre troisième étape, nous étions campés non loin d’un ruisseau tributaire du Rio-Bacuache. De bruyants éclats de rire m’attirèrent sur les bords de ce ruisseau, où quelques femmes d’_arrieros_ lavaient les _calzoncillos_ de leurs maris. Un homme qui portait sur sa figure, rougie par le soleil, une expression de franchise et de gaieté toutes françaises, faisait assaut de quolibets avec les laveuses, et le grasseyement parisien qu’il introduisait dans la prononciation mexicaine avait de quoi justifier amplement l’hilarité générale. On devine si entre le Parisien et moi la connaissance fut bientôt faite. M. D... parcourait à pied le Mexique: c’est par goût qu’il voyageait ainsi, et, sachant que dans ce pays on méprise quiconque n’est pas cavalier, il avait acheté un cheval, mais seulement pour s’en servir à la traversée des villes ou des villages. Le reste du temps, il menait le cheval en laisse. Fils d’un manufacturier de Paris, mon nouveau compagnon, à la veille de payer, par un riche mariage, l’établissement paternel, avait reculé devant l’engagement qu’il allait contracter. Il avait quitté Paris pour ne pas perdre sa liberté. Depuis six ans, l’Amérique du Sud, comme l’Amérique du Nord, l’avait vu errant, colportant de maison en maison quelques menues marchandises dont le produit le faisait vivre. Sobre, patient, résigné, assez intrépide pour voyager seul d’un bout à l’autre des Amériques, ne regrettant rien d’une vie plus aisée, doué d’une fermeté d’âme égale à celle de ses muscles infatigables, trop fier pour tendre la main dans l’adversité, assez généreux pour l’ouvrir dans la fortune, joignant enfin, par un bizarre mélange, aux instincts chevaleresques de notre nation l’étroitesse d’idées commerciales qu’on a pu lui reprocher quelquefois, tel était l’homme que le hasard m’avait fait rencontrer au fond des solitudes mexicaines. Ce type est moins rare qu’on ne pourrait le supposer dans les deux Amériques. M. D..., au moment où je le rencontrai, était attaché à une maison française qui avait désiré utiliser sa connaissance pratique des affaires. Son mandat l’appelait à la foire annuelle et célèbre de San-Juan de los Lagos. Cet itinéraire s’accordant avec le mien, il fut convenu que nous ferions route ensemble. J’y mis une condition cependant: c’est que M. D... dérogerait en ma faveur à ses habitudes et voyagerait à cheval. La condition fut acceptée de bonne grâce, et, le lendemain de notre rencontre, nous partîmes après avoir pris congé des _arrieros_, et décidés à faire diligence pour ne pas manquer l’ouverture de la foire de San-Juan.
En compagnie de M. D..., je revis Arispe, Hermosillo, Guaymas, où je m’embarquai de nouveau. Je saluai de loin, du pont de la _Balandre_ qui me remportait, la côte de Californie, qui m’apparaissait comme une vapeur bleuâtre; je revis les lames écumer sur les récifs des îles de Cerralbo et d’Espiritu-Santo; puis, des hauteurs de la _commandance_ de San-Blas, je jetai un coup d’œil d’adieu sur cette mer vermeille que je venais de traverser pour la dernière fois, et dont les premiers souffles du _cordonazo_ et les premiers nuages d’octobre commençaient à troubler l’azur. A mes pieds, des rafales impétueuses, avant-coureurs des orages qui s’abattent sur le golfe, courbaient la cime des arbres. Le soleil aspirait à longs traits les vapeurs qui devaient bientôt se précipiter en pluies torrentielles. La maladie, la mort semblaient prêtes à s’abattre sur la ville, plus triste, plus désolée que jamais, car, aux approches de la saison des pluies, l’heure de la migration périodique de la plupart des habitants était déjà venue.
Nous ne tardâmes pas à gagner Tépic, ville d’environ vingt mille habitants, et qui, sous une tiède température, s’élève, comme une plate-forme verte et toujours fraîche, au-dessus des plages torréfiées de San-Blas. Nous franchîmes en trois jours les soixante lieues qui séparent Tépic de la capitale l’État de Jalisco, Guadalaxara, qui compte cent cinquante mille habitants, ville renommée dans toute la république pour ses manufactures et l’adresse de ses enfants à manier le couteau; puis nous prîmes, pour ainsi dire, à travers champs pour gagner San-Juan.
Sur ces nouvelles voies de communication, la scène change; ce ne sont plus de rares voyageurs apparaissant à de longues distances au milieu des déserts: d’interminables files de mules encombrent les routes; de lourds chariots dont l’essieu crie font poudroyer, sous leur attelage de bœufs, la poussière des grands chemins; les salteadores, à moitié voilés de leurs mouchoirs de soie, attendent la proie qui leur a été désignée, et échangent avec les voyageurs sans bagage des saluts d’une courtoisie désintéressée. Vous sentez que la vie circule plus active entre les membres épars de ce grand corps qui compose la république; mais des dangers encore inconnus vous menacent. Les croix de meurtre s’élèvent çà et là; des histoires lugubres vous sont racontées dans les hôtelleries, et le conteur, qui vous épie, cherche à juger, d’après votre contenance, s’il doit ou non vous livrer aux bandits dont il s’est fait l’éclaireur; puis vous avez à subir l’hospitalité mexicaine avec son cortége inévitable de misère, de saleté, de dénûment.
Tous les inconvénients que je viens d’énumérer semblèrent, pour ainsi dire, se grouper autour de nous dans la _venta_ où nous étions descendus la veille de notre arrivée à San-Juan de los Lagos. Vers cinq heures du soir, après douze heures environ passées à cheval et sous les flots d’une pluie torrentielle, nous avions aperçu, à travers un voile de brouillard, les murs blancs et les tuiles rouges de cette _venta_ isolée. M. D... prit aussitôt les devants pour nous assurer dans ce pauvre gîte un souper et un abri.--Un mot en passant sur les formalités d’introduction dans les _posadas_ du Mexique. On pénètre d’abord sans obstacle dans la grande cour carrée de l’hôtellerie, sur laquelle s’ouvrent, au rez-de-chaussée, les chambres destinées aux voyageurs. La plupart du temps, le maître de l’hôtellerie, le _huesped_, absent, ou occupé au fond d’une écurie lointaine à régulariser sur un papier sale sa comptabilité de fourrages, n’a garde de répondre à la voix qui l’appelle. L’arrivant n’a rien de mieux à faire alors qu’à pousser à cheval une reconnaissance dans toutes les chambres, dont les portes restent ouvertes, et il prend celle qui lui convient. Son choix est bientôt fait, car l’ameublement est dans toutes exactement le même: un banc et une table de bois, un lit en maçonnerie, voilà tout. Le prix ne varie pas non plus; il est fixé à un _réal_ (60 centimes) par jour. Vous dessellez ensuite votre monture en attendant le _huesped_, qui arrive enfin, et qui, vous trouvant installé, murmure de n’avoir pas été prévenu; après quoi, vous vous occupez de la nourriture de votre cheval, puis, le cas échéant, vous songez à vous-même et vous demandez à souper. Là encore de nouvelles tribulations vous attendent; car, pour peu que l’hôte soit de mauvaise humeur, ou que vos façons d’agir lui aient déplu, vous courez le risque de n’avoir que des refus, ou, à grand’peine, le rebut des mets préparés. Ce sans-façon à l’égard des voyageurs n’est pas poussé, il faut le dire, au delà de certaines limites dans les villes où les _posadas_ sont nombreuses; mais, dans les _ventas_ protégées par leur isolement contre toute concurrence, il se transforme en un insupportable arbitraire.
Au moment où je venais d’obtenir, à force d’instances et en bravant mille rebuffades, un médiocre souper, un mouvement inusité se fit dans la venta. Une lourde berline de voyage, attelée de huit mules, était entrée dans la cour. La caisse percée à jour, le train à moitié brisé, paraissaient avoir servi de cible aux carabines des routiers. Un cavalier, dont le cheval perdait des flots de sang, précédait la massive voiture. Un voyageur presque mourant fut à grande peine tiré de l’intérieur, soigneusement fermé. Le _huesped_ désœuvré, qui se promenait dans la cour en sifflant, s’en alla recevoir les arrivants. Comme la nuit tombait, les portes de la venta furent fermées par une chaîne de fer, et je pus apprendre du cavalier qui accompagnait la berline le mot de cette lugubre énigme. Son maître, le voyageur moribond qu’on venait de transporter dans une chambre voisine, était parti de Mexico pour aller établir à San-Juan une banque de jeu. Trente mille piastres en argent et en or remplissaient les coffres de la voiture. A quelques lieues de l’hôtellerie, des voleurs les avaient attaqués, blessés et dépouillés. A en croire le narrateur, des joueurs habitués de la banque tenue par son maître à Mexico, informés du but de leur voyage, les avaient suivis de venta en venta, de _meson_ en _meson_, et livrés aux routiers qui les avaient _débanqués_ sur le grand chemin.--Je vous confie ce récit sous le sceau du secret, ajouta le cavalier, car un malheur de plus peut nous frapper, si la nouvelle de notre désastre parvenait aux oreilles de la justice; l’intervention de l’alcade achèverait de nous ruiner.
Cette crainte ne me surprit nullement, tant est grand l’effroi que la justice mexicaine inspire à ceux qu’elle a la prétention de protéger. Je promis donc le silence au cavalier, qui s’éloigna pour aller soigner son maître. M. D..., présent à cet entretien, avait peine à contenir son indignation. Fort de l’expérience que m’avait donnée un long séjour dans la république, j’essayai en vain de lui faire comprendre que le gouvernement fédéral ne rétribuant point les juges, ceux-ci étaient bien forcés de vivre aux dépens des plaideurs, qui, de leur côté, n’avaient que fort peu de goût pour cette intervention intéressée. Ce n’était pas, au reste, la seule preuve que M. D... devait me donner de sa fâcheuse ignorance en matière de jurisprudence mexicaine. Cette rencontre d’hôtellerie n’était que l’avant-coureur de scènes moins tragiques, dans lesquelles M. D... allait se trouver, non plus témoin, mais acteur involontaire.
La _villa_[53] de San-Juan de los Lagos, où nous arrivâmes après dix jours de route, est bâtie au fond d’un bassin circulaire si profond, qu’à peine aperçoit-on de loin le sommet des deux tours de sa cathédrale. Quant à la villa, on ne la devine que du sommet du talus escarpé qui l’entoure de tous côtés. La population de San-Juan n’est en réalité que de quelques milliers d’âmes; mais chaque année, au mois de décembre, la foire qui s’y tient, foire célèbre dans toute la république, y attire près de trente mille étrangers qui s’y logent comme ils peuvent. La plupart campent sur les hauteurs qui dominent la ville, car, dans l’intérieur, les boutiques, les auberges, les baraques même, sont louées à un prix exorbitant pendant les quinze jours que dure la foire.
[53] On appelle _villa_ toute ville qui n’a pas de congrès, auquel cas elle a droit au nom de _ciudad_ (cité).