Scènes de la vie sauvage au Mexique

Part 22

Chapter 223,623 wordsPublic domain

--Non, reprit simplement le chasseur; votre tête, valût-elle vingt mille piastres, serait sacrée pour moi comme celle d’un hôte: c’est uniquement pour savoir à combien on estime la vie d’un homme dans _Tierra adentro_.

--A cinq cents piastres.

--C’est cher pour la vie d’un homme; mon camarade et moi, nous exposons chaque jour la nôtre pour une peau de _cibolo_ qui ne vaut que cinq piastres. Qu’avez-vous donc fait?

--Une bonne action. Il y a six mois, j’étais alors marchand de bestiaux, et je revenais d’une _hacienda_ voisine de Guadalaxara, où j’étais allé traiter une affaire. A quelques lieues de la ville, je trouvai sur la grande route un homme assassiné. Ému de compassion et croyant m’apercevoir que cet homme vivait encore, je descendis de cheval pour lui donner des soins et bander une large blessure qu’il avait à la gorge; mais il était trop tard, et le voyageur expira dans mes bras. Je continuai ma route, emmenant son cheval avec l’espoir que cet indice pourrait faire reconnaître le cavalier; mais je n’avais pas fait une lieue, qu’un détachement de dragons, qui me suivait au galop, fondit sur moi et m’arrêta comme l’assassin de l’homme dont j’avais pansé la blessure. J’eus beau protester de mon innocence, un des dragons m’attacha les mains avec le ceinturon de son sabre, et ce fut ainsi que j’entrai dans Guadalaxara. L’homme assassiné était un sénateur; la justice, vendue à la famille de la victime, poursuivit son œuvre d’iniquité, et je fus jeté dans la prison de la ville. Après une détention prolongée, je comparus devant le juge criminel.--Vous vous prétendez innocent, me dit-il, mon cher ami; mais vous pensez bien que je ne m’en rapporterai que médiocrement à votre parole.--Je vis où le juge prévaricateur voulait en venir.--Avez-vous, continua-t-il, des témoins à décharge?--Je calculai rapidement le peu de ressources qui me restaient, et je répondis:--J’ai mille témoins que je rassemblerai prêts à déposer en ma faveur.--C’est quelque chose, dit le juge; mais la famille du sénateur a deux mille témoins contre vous; vous voyez que la partie n’est pas égale.--Je compris que j’étais perdu, et je courbai la tête devant l’arrêt qui me condamna, en n’appelant de cet arrêt qu’à moi seul et à Dieu.

L’inconnu garda quelques instants le silence en creusant le sol de son couteau. Une contradiction évidente m’avait frappé dans son récit.

--Ne m’avez-vous pas dit, lui demandai-je, que vous étiez seul quand vous aviez rencontré le sénateur assassiné? Comment donc vous trouviez-vous à même de fournir mille témoins?

L’étranger sourit de ma naïveté.

--Ne savez-vous pas que, pour la justice de notre pays, mille témoins sont mille piastres, et que la somme que j’offrais ne pouvait contre-balancer les sacrifices d’une famille puissante qui achetait argent comptant la conscience de mon juge? A défaut d’argent, il me fallut dès lors user d’adresse. Je m’échappai de prison, et depuis ce temps, traqué par la justice, poursuivi d’État en État par des ordres sans cesse renouvelés d’extradition, je suis arrivé dans ces déserts, ne respirant que la vengeance. Dans ces déserts, je me suis fait des partisans, et, si j’ai bien pris mes mesures, peut-être le temps n’est-il pas loin où, des bords de l’océan Atlantique jusqu’à ceux de l’océan Pacifique, cette justice vénale, à son tour, tremblera devant moi!

Les aboiements des dogues interrompirent en ce moment le narrateur. Nous prêtâmes l’oreille, un bruit de pas retentissait dans les hautes herbes. Les dogues venaient de se précipiter furieux à travers la savane, et bientôt nous entendîmes ces mots, proférés d’une voix lamentable:

--Jésus-Maria! vais-je être dévoré par des chiens, quand j’échappe à peine à la griffe des ours?

--Pied à terre! pied à terre! ou vous êtes un homme perdu! cria l’un des chasseurs, qui rappelait en vain ses deux chiens sourds à sa voix; mais les chiens dépassèrent le nouveau venu sans faire attention à lui, et aboyèrent avec fureur à quelques pas plus loin. Pendant ce temps, le cavalier dont nous venions d’entendre les cris de détresse avait pu se rapprocher de nous, et bientôt nous vîmes descendre de cheval, près de notre foyer, un homme pâle et tremblant qui promenait autour de lui des regards plaintifs en murmurant des patenôtres. Le cheval, tout frissonnant, les yeux fixes, les naseaux ouverts, paraissait plus épouvanté encore que le cavalier. Comprenant qu’un danger imminent nous menaçait, et sans prendre le temps de questionner cet homme, nous nous levâmes tous. Les deux chasseurs de bisons saisirent leurs carabines, le proscrit se mit en selle et dégaîna la longue rapière attachée à ses arçons. Le nouveau venu parut alors reprendre un peu de courage, et, d’une voix étouffée, il bégaya ces mots:--Voyez là-bas! Jésus-Maria, délivrez-nous!

Il nous suffit d’un coup d’œil jeté dans la direction indiquée pour avoir le mot de cette énigme. Un peu au delà du cercle de lumière tracé par le foyer, une forme effrayante se balançait de gauche à droite avec un grognement sourd entremêlé d’un claquement de dents formidable. Les deux dogues, les poils hérissés, les yeux sanglants, tenaient en arrêt un animal auquel l’obscurité prêtait de colossales dimensions: c’était un ours gris, la terreur des prairies. De tout le continent américain, l’ours gris est, à vrai dire, le plus redoutable habitant. Égal en grosseur à un taureau de taille ordinaire, sa force est prodigieuse, et sa férocité est au niveau de sa force. Presque invulnérable, grâce à l’épaisse fourrure qui le couvre, une blessure le rend furieux: malheur au chasseur dont la balle ne l’a pas atteint dans l’œil, dans la tête ou dans le cœur, car alors il se précipite sur son agresseur, et le malheureux, eût-il la force d’un bison, est infailliblement étouffé. Caché dans les cavernes ou dans des trous qu’il se creuse lui-même, l’ours gris saisit au passage le buffle le plus puissant, et entraîne son cadavre près de sa tanière pour l’y dévorer à l’aise. Tel était l’ennemi inattendu qui semblait tracer autour de nous un infranchissable blocus, et auquel un cavalier bien monté eût pu seul se flatter d’échapper.

--Remontez à cheval tous, dit l’un des chasseurs à voix basse.

Le voyageur ne se le fit pas répéter deux fois. Quant à moi, le conseil était moins facile à suivre, car mon cheval, bien qu’entravé, s’était de bonds en bonds éloigné de notre formidable visiteur, et avait disparu dans l’obscurité. Mon fusil était resté attaché à ma selle, et, pour la seconde fois, je me trouvais, à pied et sans armes, devant un danger presque inévitable. Combien alors je regrettai l’absence du brave Matasiete ou de son compagnon, dont le _rifle_ nous eût infailliblement délivrés en logeant une balle dans cet œil qu’il me semblait voir reluire dans les ténèbres! Fort heureusement l’instinct de mon cheval abrégea pour moi cette périlleuse recherche. A peine avais-je fait quelques pas un peu au hasard, que je fus aperçu par le fidèle et clairvoyant animal, qui s’arrêta comme pour m’attendre. Quelques instants après, j’étais en selle, et, mon fusil à la main, je rejoignais mes compagnons.

Le gigantesque quadrupède était toujours à la même place, tenu en respect par la lueur du feu et par le nombre de ses ennemis. Avec cette gravité d’allure qui caractérise son espèce, il paraissait se demander s’il nous attaquerait ou s’il lèverait le siége, bien que le claquement presque convulsif des mâchoires décelât chez lui les tourments de la faim. De notre côté, nous restions sur la défensive, et dans une indécision à laquelle l’attaque ou la fuite de l’animal devait seule mettre un terme. Pendant ces quelques minutes remplies par une pénible attente, notre nouvel hôte, un peu plus rassuré, se hasarda à nous apprendre le but de son voyage nocturne. Forcé de se rendre cette nuit même à une lieue au delà de Tubac pour y rejoindre une _conduite d’argent_, il avait été poursuivi avec acharnement depuis plus de deux heures par l’ours que nous avions devant nous. Son cheval, forcé de galoper avec un sac d’or attaché à la selle, allait peut-être tomber de fatigue, quand les lueurs de notre bivouac lui étaient apparues comme un phare de salut. On n’aura aucune peine à croire que nous écoutâmes ce récit d’une oreille fort distraite. L’ours ne cessait de faire entendre de sourdes aspirations; il humait l’air aux quatre points cardinaux, puis il s’interrompait pour arracher avec ses griffes, dont il semblait essayer la force, de larges plaques de gazon. La position devenait critique; les dogues effrayés étaient revenus se coucher près de leurs maîtres avec des hurlements d’angoisse. Le proscrit commença à manifester une violente impatience, comme si chaque moment qui s’écoulait fût un siècle de vie pour lui. Il allait et venait, l’épée à la main, comme le matador dans l’arène.

--Eh quoi! seigneurs, disait-il, des hommes de cœur resteront-ils ainsi à la merci d’un animal immonde? Faites feu sur lui, et moi je me charge de l’achever.

Les deux chasseurs de bisons parurent se consulter.

--Au fait, dit l’un d’eux, nous avons quatre coups à tirer contre lui, et, comme le dit ce cavalier, cinq hommes ne doivent pas rester ainsi immobiles devant une bête, quelque féroce qu’elle soit.

--Patience, lui répondit son compagnon; laissez-moi d’abord essayer un moyen plus pacifique, et, si ce moyen ne réussit pas, alors nous attaquerons l’ours en nous remettant à la grâce de Dieu! C’est l’odeur du bison fraîchement écorché qui retient ici cette bête affamée. Eh bien! que deux d’entre nous tiennent l’ours en respect, pendant que les trois autres traîneront loin du feu le cadavre du bison. L’ours pourra ainsi se jeter sur la proie qu’il convoite, et nous serons délivrés de notre ennemi.

L’expédient du chasseur de bisons fut adopté à l’unanimité, et nous nous séparâmes en deux camps. Les deux chasseurs passèrent autour du bison écorché le lazo du voyageur, qui en attacha l’autre extrémité au pommeau de sa selle, et la lourde masse ne tarda pas à glisser sur l’herbe en y traçant un large sillon. Le proscrit et moi étions restés à la même place pour surveiller l’ours, qui, de son côté, continuait à nous observer sans faire un pas. Au bout de quelques minutes, les deux chasseurs et le voyageur revinrent se joindre à nous.

--C’est fait, dit l’un d’eux, et ce n’est pas sans regret que nous sacrifions notre gibier à l’appétit de cet affreux animal.

--Je me charge du reste, dit le proscrit. Sans descendre de cheval, il se pencha jusqu’à terre, prit dans le foyer une souche enflammée, et, la bride dans les dents, le tison d’une main, son épée de l’autre, il piqua droit à l’ours. Ce fut un moment terrible pour nous tous. A la vue du cavalier qui s’avançait lentement vers lui, poussant à coups d’éperon son cheval haletant, épouvanté, l’ours fit entendre une espèce de beuglement, et se dressa sur ses pattes de derrière en battant l’air avec celles de devant. Puis, soit intimidé par la contenance intrépide de son agresseur, soit effrayé par la vue du tison, il retomba sur les quatre pattes et commença à reculer. Enfin je le vis avec un inexprimable soulagement de cœur décrire un grand cercle autour de nous et disparaître dans les ténèbres. Nous restâmes silencieux pendant quelques minutes, prêtant l’oreille au froissement des herbes, et nous ne tardâmes pas à entendre, dans la direction que l’ours avait suivie, une respiration bruyante, un grognement joyeux et le sourd retentissement d’un corps lourd traîné sur le sol. L’ours avait saisi sa proie et l’emportait dans son repaire pour la dévorer à son aise. Le siége était levé, la savane était redevenue praticable. Le proscrit rengaîna son épée, et s’avançant vers les deux chasseurs de bisons qui avaient repris leur place près du feu:

--Il ne me reste plus, leur dit-il, mes chers amis, qu’à vous remercier de l’hospitalité que vous avez bien voulu m’accorder; je m’en souviendrai toujours. Maintenant je vais où mon destin m’appelle!

Et, se penchant sur sa selle, il tendit aux deux chasseurs, avec une dignité courtoise, une main qu’ils pressèrent vivement dans leurs mains calleuses.--Plaise à Dieu, seigneur cavalier, dit l’un d’eux en même temps, que vous trouviez partout, comme ici, un asile sûr pour vous abriter, et un accueil aussi cordial que le nôtre!

Je voulais moi-même exprimer au proscrit l’intérêt que m’inspirait sa triste destinée; mais je fus devancé par le voyageur au sac d’or, qui avait hâte de s’assurer pour le reste de la nuit la compagnie d’un cavalier aussi intrépide.

--Pourrais-je vous demander, seigneur cavalier, dit cet homme en balbutiant, de quel côté vous pensez vous diriger?

L’inconnu montra du doigt un côté de l’horizon où depuis quelque temps on pouvait voir une colonne de flamme se dessiner sur les ténèbres en spirale rougeâtre. Était-ce un signal donné au proscrit par quelques compagnons qui de loin veillaient sur lui? Une question que je hasardai à ce sujet n’obtint qu’une réponse évasive. Le proscrit dirigea sa main vers le ciel, où les étoiles du Chariot traçaient déjà leur course elliptique.

--Ce sont ces étoiles qui me guident, me dit-il. En marchant dans cette direction, je ne puis manquer d’atteindre le préside de Tubac.

--Quel heureux hasard! s’écria le voyageur. Justement des affaires pressantes m’appellent de ce côté, et, bien que le pays, Dieu merci, n’ait jamais été infesté par les _salteadores_ (voleurs de grande route), je ne serais pas fâché de faire route avec un homme aussi brave que vous. Après tout, je réponds d’une somme considérable qui m’a été confiée.

--La somme contenue dans ce sac? demanda le proscrit en regardant le voyageur avec une singulière expression de pitié.

--Oui, trois mille piastres en or.

--Eh bien! croyez-moi, attendez ici le jour. La nuit est sombre, mon cheval est rapide, et peut-être ne pourriez-vous pas me suivre. Croyez-moi, vous dis-je, restez ici.

Le voyageur insista: il était déjà en retard, et d’impérieux motifs l’obligeaient à rejoindre en toute hâte la _conduite d’argent_ arrêtée près de Tubac. Le proscrit finit par se rendre à ses instances, et consentit, quoique avec une répugnance marquée, à l’accepter pour compagnon. Il mit pied à terre et resserra la sangle de son cheval; puis, se tournant vers moi:--Seigneur Français, me dit-il, si jamais le hasard veut que vous me rencontriez encore, peut-être serez-vous bien aise de me rappeler que nous avons partagé l’hospitalité du même foyer.

Un peu surpris de cet étrange adieu, je cherchais encore une réponse, que déjà les deux voyageurs avaient piqué des deux dans la direction de la grande Ourse.

--L’agneau et le jaguar, murmura l’un des deux chasseurs de bisons en secouant la tête d’un air mystérieux et solennel, l’agneau et le jaguar ne font pas longtemps route ensemble!...

Puis le chasseur rassembla les tisons épars et se coucha, les pieds tournés vers le foyer. Son compagnon et moi, nous fîmes de même. Le reste de la nuit se passa tranquillement, et la rosée pénétrante des matinées d’Amérique put seule nous réveiller. L’ours n’avait heureusement pas emporté notre déjeuner: quelques lanières de viande, derniers restes du bison dont il avait dévoré le corps, sifflèrent bientôt sur les charbons ardents, et je pus me convaincre, pour la seconde fois, que les voyageurs n’ont pas exagéré la succulence de la chair du bison. Cependant le soleil s’élevait à l’horizon pendant que nous déjeunions avec un véritable appétit de chasseurs; et le spectacle que ses rayons découvrirent à nos yeux, en dissipant les brouillards de la plaine, nous annonça une journée pour le moins aussi aventureuse que la nuit qui l’avait précédée.

Les hauteurs verdoyantes de la savane se couvraient de longues files de bisons. Il eût été, pour les deux chasseurs, plus que téméraire d’attaquer de front des troupeaux aussi serrés. Pour tuer un ou deux bisons sans trop de danger, il n’est qu’un moyen: c’est de les séparer du troupeau; l’adresse et l’agilité du chasseur font le reste. Contre l’attente de mes deux compagnons, les _cibolos_ défilaient en mugissant, parallèlement à la rivière, et nul d’entre eux ne se hasardait de notre côté.

Le premier Européen qui vit un bison dut être, à mon avis, fort effrayé. Le bison est d’une taille supérieure à celle du taureau ordinaire; une crinière épaisse, noire ou couleur de rouille, couvre son cou, ses épaules, son poitrail, et flotte jusqu’à ses pieds. Le train de derrière de l’animal, à partir de la bosse qui charge les épaules, est couvert d’un poil court et rude comme celui du lion, et, comme celui du lion, constamment fouetté par une queue nerveuse. Sa course pesante ébranle le sol, ses mugissements déchirent l’air; ses yeux, qui n’expriment qu’une férocité stupide, et les cornes noires, aiguës, implantées sur son large front, achèvent d’en faire un objet d’épouvante.

Tout en observant, non sans dépit, la manœuvre de ces gigantesques troupeaux, l’un des deux chasseurs examinait en connaisseur mon cheval, que l’obscurité de la nuit l’avait empêché jusqu’alors de remarquer.

--_Caramba!_ disait-il, ce large poitrail, ces jambes fines, ces naseaux bien ouverts, ces reins allongés, annoncent un coureur peu ordinaire.

--Mon cheval, répondis-je avec la fatuité d’un propriétaire, défierait un cerf pour l’agilité, une mule pour la fatigue...

--Et un bison pour la vitesse, interrompit le chasseur. Eh bien! pour en venir au fait, seigneur Français, vous pourriez me rendre un signalé service!

--Parlez.

--Vous voyez là-bas ce troupeau de _cibolos_ qui semblent nous éviter. Puisque votre cheval est si bon coureur, galopez hardiment jusqu’à ces peureux, et tirez-leur un coup ou deux de votre fusil à bout portant, s’il est possible; vous en blesserez pour le moins un; le troupeau tout entier se mettra à votre poursuite, mais vous le distancerez facilement; les plus agiles, par conséquent les plus forts, vous suivront seuls de près en se séparant de la bande, et nous en ferons notre affaire.

--Est-ce sérieusement que vous parlez? demandai-je. Le chasseur me regarda d’un air étonné.--Et si mon cheval venait à s’abattre?

--Il ne s’abattra pas.

--Mais enfin s’il s’abattait?

--Alors il est certain que vous auriez peu de chances de leur échapper. Cependant cela s’est vu; mais, dans le cas où vous succomberiez si glorieusement, je vous promets de faire en votre honneur un massacre affreux de _cibolos_.

--Écoutez, dis-je alors au boucanier, il y a mille services que je serais enchanté de vous rendre de préférence à celui-là; j’ai déjà chassé très-involontairement le tigre il y a quelques jours, l’ours la nuit dernière, et je ne me soucie pas de me faire chasser maintenant par le bison. J’ai bien réfléchi, et j’aime mieux vous prêter mon cheval.

--Je n’osais vous demander cette faveur, et, ajouta naïvement le chasseur, je croyais vous faire plaisir en vous offrant cette distraction.

Je le remerciai de ses bonnes intentions, et, bien qu’enchanté de me tirer quelque peu en Gascon de ce mauvais pas, je remis en soupirant la longe de mon cheval entre ses mains. Le boucanier commença par le desseller, plia en quatre la couverture qui lui servait de manteau, et l’assujettit sur le dos du cheval au moyen de la longue _faja_ de crêpe de Chine roulée autour de son corps. Puis, ôtant lui-même ses _calzoneras_, ses brodequins de peau de daim et sa veste, il resta nu-pieds, en caleçons courts et en manches de chemise.

--Comme la partie que je vais jouer ne laisse pas d’être assez délicate, dit-il, je ne saurais donner à ce cheval et à moi trop de liberté dans les mouvements, et vous allez voir quel parti l’on peut tirer d’un animal convenablement arrangé.

Ainsi équipé, et après avoir suspendu à la selle une espèce d’estoc affilé et tranchant, le chasseur sauta en croupe; il s’assura qu’au besoin la _faja_ pourrait lui servir d’étriers et supporter tout le poids de son corps en lui permettant de laisser aux reins de sa monture toute leur élasticité. Alors, avec une habileté qui devait pour le moins égaler celle des anciens Numides, il rassembla son cheval, le lança en avant, le retint, roula dans sa main gauche le _cabresto_[52], dont il maintint l’extrémité, partit comme une flèche, et revint près de moi avec la même rapidité.

[52] On appelle _reata_, ou _cabresto_, ou _cabestro_, la longue corde qui sert à la fois de _lazo_ et de licou.

--Vous ne savez pas ce que vaut un pareil cheval! me dit-il, et je m’en veux presque de vous priver d’une occasion de connaître quel trésor vous avez là.

J’avoue que, manié par ce sauvage écuyer, mon cheval me paraissait n’être plus le même animal qu’entre mes mains; toutefois je recommandai instamment au chasseur de ne pas trop l’exposer aux cornes des bisons.

--Nous courrons les mêmes chances, reprit le boucanier en riant; puis il nous donna ses instructions. Nous devions nous coucher à plat ventre, le fusil à la main, sur le talus qui encaissait la rivière, et surveiller à travers les hautes herbes les mouvements des animaux qu’il lancerait vers nous.

--Du reste, ajouta-t-il, vous avez le temps, seigneur Français, d’assister, avant de vous mettre en embuscade, à une course comme rarement vous aurez l’occasion d’en voir. Je veux vous montrer ce qu’on peut attendre d’un bon cheval monté par un bon chasseur.

Presque aussitôt il se lança, ventre à terre, dans la direction du troupeau de _cibolos_, dont le vent nous apportait les mugissements éloignés. Je restai debout sur le bord de la rivière, pour ne rien perdre du spectacle intéressant qui m’était promis. Le chasseur commença par faire un assez grand détour, franchissant avec une aisance imperturbable les nopals épineux et les inégalités de terrain dont la plaine était semée; le cheval paraissait plutôt voler que courir, et jetait au vent des hennissements joyeux; puis le cavalier disparut derrière une colline assez élevée. Cependant le compagnon du hardi boucanier avait planté en terre une baguette de saule surmontée d’un mouchoir à carreaux rouges. Je lui demandai si c’était un signal pour son camarade.

--Non, me dit le chasseur; les bisons sont comme les taureaux, le rouge les irrite. Si Joaquin en détourne un ou deux, ce mouchoir les attirera infailliblement ici, et nous les tuerons à bout portant; vous aurez soin de les viser au mufle au moment où ils s’élanceront sur nous.

--Est-il donc indispensable, demandai-je au boucanier, de les attirer justement ici?