Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand
Part 7
Certes ce fut un moment intéressant, que celui où commença cette bourse dont les politesses et les bavardages étaient les marchandises, et où se forma cette mêlée galante. Les têtes blondes et brunes, les plumes et les fleurs se levèrent, les fronts étoilés prirent leur course, et les rangs si réguliers d'abord de belles et de mères de belles, _pulchrarum matrum filiœ pulchriores et vice versa_ se rompirent pour faire place à des groupes charmants d'où rayonnaient des yeux pleins d'éclat et d'où s'élevaient de petits rires joyeux. Alors commença ce pèlerinage des jeunes gens, chacun à la recherche de sa prima-donna, de sa reine du bal, l'un avec un sourire, l'autre avec un visage sentimental, le troisième avec un battement de cœur et le quatrième avec un toupet relevé; l'un ayant l'air mécontent, l'autre bête, le troisième myope pour cacher son embarras; l'un jetant de prime-abord ses filets sur toutes les jolies personnes, l'autre ayant l'air de voltiger à la ronde pour procéder d'une façon plus éclectique; l'un comptant sur la magique influence de l'étroit gilet qui dessine les grâces de son buste, l'autre croyant posséder un philtre sous forme de pommade à l'œillet, le troisième se fiant à ses gants comme à un talisman, tandis qu'un seul s'imaginait se rendre fort intéressant en prenant une physionomie boudeuse et en jetant un regard de pitié sur tous ces empressements.
Je fis de mon mieux pour m'approcher d'Henriette qui se trouvait au milieu d'un cercle de messieurs dont elle connaissait une partie, et dont l'autre partie ne lui avait jamais adressé la parole, mais profitait de cette occasion pour lui dire une amabilité. Chacun d'eux se déclarait également ravi, et le _charmant_ ne quittait pas Henriette. Je fis aussi mon compliment à celle-ci, puis je me laissai balloter d'un coin à l'autre, manœuvre qui me valut l'avantage de voir et d'entendre bien des choses qui m'intéressaient ce soir-là.
--Ils feront tourner la tête à cette demoiselle Kegge, n'est-ce pas ainsi qu'elle se nomme? disait une dame d'un certain âge, coiffée d'une toque de gaze noire... C'est dangereux pour une personne si jeune.
Et elle pinça la bouche si fort, mais si fort, qu'on eut dit qu'elle ne voulait plus y laisser entrer rien de toute la soirée.
--Oh, je trouve qu'elle sait se donner un air fort intéressant! répondait une jeune dame au dire d'un monsieur d'âge moyen, qui déclarait mademoiselle Kegge très-jolie, mais ce soir il me semble qu'elle n'est pas dans son beau jour.
--Connaissez-vous cette famille Kegge? demandait un autre à un jeune homme, et il faisait peser sur le nom un poids de mille livres.
--Je vous demande pardon, répondit l'autre: je ne sais rien de ces gens-là, sinon qu'ils sont fort riches ... mais, continua-t-il en baissant la voix, ce sont des gens de rien, de rien absolument! Le grand père était épicier ou quelque chose comme cela dans cette ville, et le père ... le père a fait fortune aux Indes.
--Je trouve aussi qu'il est facile de s'en apercevoir! dit un troisième qui avait entendu la conversation, bien qu'il eût le dos tourné et qui montra lui-même une physionomie qui n'était rien moins que distinguée.
--Je n'aime pas ces yeux-là! entendis-je dire d'un autre côté par une demoiselle d'une trentaine d'années, dont le regard était des plus ternes et des plus insignifiants.
Mademoiselle Van Nagel paraissait fort satisfaite du jeu, mais ne se prononçait aucunement sur celle qui avait joué.
J'admirai parmi la foule de jolies femmes d'un certain âge, l'une d'elles qui, douée de l'extérieur le plus séduisant et ayant les manières les plus gracieuses, était l'objet de l'empressement général. Tous les messieurs venaient s'incliner devant elle et toutes les dames s'y faisaient conduire l'une après l'autre. Les jeunes personnes faisaient tout leur possible pour s'approcher d'elle ou lui faisaient signe, avec un visage souriant, que cela leur était impossible. Elle donnait en quelque sorte audience solennelle. A plusieurs reprises elle voulut se rasseoir, mais chaque fois qu'elle s'y décidait, apparaissait toujours une nouvelle personne qui venait lui présenter ses hommages, et j'admirais en silence la bonne grâce avec laquelle elle se tournait à l'instant vers le nouveau venu et répondait une fois de plus à ses propos insignifiants, qui sans doute ne faisaient que reproduire les conversations tenues par tous ceux qui l'avaient précédé. Sa fille, qui devait à peine avoir atteint sa seizième année, se tenait à côté d'elle et paraissait avoir hérité, dans la mesure de son âge, de la gracieuse amabilité de sa mère. Ce qui donnait le plus grand charme à l'urbanité de ces dames, c'était la simplicité et l'absence de contrainte, l'affabilité et la bonne humeur qui leur étaient naturelles et qui ne pouvaient venir que d'une âme aimante et sympathique et d'un cœur calme et content. Ce fut pour moi un véritable plaisir de les observer et je ne pus m'empêcher de songer avec dédain au faux raisonnement d'une foule de gens qui se prétendent connaisseurs du cœur humain et qui veulent que la politesse soit toujours de la bassesse et la bienveillance de l'hypocrisie. En vérité, la sociabilité de bon aloi, le bon ton, l'exquise affabilité quand elles portent un cachet d'harmonie avec toute la personne, sont en même temps une haute qualité et un éminent mérite, et je voudrais bien qu'on sentit généralement comment on peut s'y prendre pour concilier les lois du savoir-vivre avec celles de la plus pure moralité et du sentiment le plus délicat. L'abus qu'en font les intrigants et les hypocrites, n'empêche pas que ce ne soit un des plus beaux privilèges de l'humanité, une des plus éminentes différences qui nous élèvent au-dessus dos instincts brutaux de l'animal.
J'ai appris dans la suite que la maison de cette aimable femme était un lieu de réunion où jamais on ne s'ennuyait, et que non-seulement elle recevait beaucoup de monde, mais encore qu'elle était l'âme de la société qui fréquentait sou salon et savait pénétrer celle-ci de la grâce séduisante qui lui était innée.
En suivant le torrent, je fus entraîné parmi de nombreux groupes où l'on échangeait des compliments réciproques; dans le voisinage, de timides jeunes gens qui s'enhardissaient jusqu'à rendre à des dames, à eux parfaitement inconnues, des services inutiles, tels que ramasser des boas qui n'étaient pas tombés et disposer les châles sur des chaises dont on n'avait pas encore besoin;--je vis aussi de nombreux groupes de jeunes filles qui se moquaient de tout le monde. Çà et là une vieille dame se tenait assise ou debout devant sa chaise an milieu de la jeune génération, _immobilis in mobili_, se souvenant des jours où elle aussi était plus alerte, s'imaginant peut-être qu'elle pourrait être plus alerte si elle le voulait, ou se réjouissant de ce que ses enfants étaient comme elle avait été jadis, ou encore déclarant que la pause avait duré assez longtemps.
J'atteignis ainsi la porte et rendis visite à la salle du café. Là les rangs étaient plus confondus et surtout parmi les membres exécutants, on trouvait des gens de toute condition. La musique, la passion des glaces et le tabac, font disparaître toute considération de personne. Là, toutes sortes de fumeurs fumaient avec acharnement; les uns fumaient la pipe, d'autres le cigare, d'autres le jonc[3]; les uns soupiraient depuis longtemps après ce bonheur, les autres le faisaient uniquement pour être moins incommodés par la fumée d'autrui. Les uns ne pouvaient s'en passer, les autres pouvaient indifféremment le faire ou s'en passer et pour ce motif même le faisaient d'autant plus; les uns étaient esclaves de ce besoin factice, les autres s'y assujettissaient volontairement. Les petits Kegge se faufilaient dans la foule et en vérité chacun d'eux avait aussi un cigare à la bouche, ce qui faisait rire aux éclats leur père.
--Cette demoiselle Kegge joue admirablement, n'est-ce pas? dit un monsieur comme il faut en retirant son violon de l'étui pour se préparer à la seconde partie; il s'adressait à un amateur, gros personnage à extérieur vulgaire, que j'avais vu à l'orchestre soufflant dans un cor.
--Elle joue si vite que c'est à vous faire tourner la tête! répondit le cor.
--Et avec beaucoup de goût, beaucoup de goût! s'écria un brave bourgeois qui jouait de la flûte.
--Du goût? s'écria à son tour d'une voix criarde un petit monsieur qui faisait flamber un verre de punch, du goût, pas tant! elle joue avec une vitesse de tous les diables ... ficelle! histoire de briller!
--Beau piano, n'est-ce pas? entendis-je dire dans un autre coin, par un membre exécutant.
--Oui, et jolie fille aussi! répondit un membre honoraire.
--Fi, vieux libertin, à quoi songez-vous là? dit le premier interlocuteur.
Ainsi va-t-il quand on joue dans les concerts. Pourquoi ne pas y renoncer plutôt?
La seconde partie n'offrit rien qui fût particulièrement digne de remarque. Un élégant officier de grosse cavalerie parut sur l'estrade en costume bourgeois et en gilet blanc et chanta une couple de coquettes romances qui tour à tour descendaient très-bas et montaient très-haut, qui étaient chantées avec une figure souriante se donnant alternativement des airs de malice et de galanterie, mais dont l'air et les paroles s'accommodaient aussi peu avec les épaisses moustaches du chanteur qu'avec les mouvements vers le ciel ou vers la terre imprimés par lui au papier qu'il tenait des deux mains. Nous eûmes ensuite une fantaisie pour violoncelle par un Allemand à tête aplatie et à lunettes d'or, et le concert finit, comme doit finir tout honnête concert, par une ouverture.
La porte de la salle s'ouvrit et l'atmosphère chargée de parfums, fut purifiée par un courant d'air sensible. Les boas elles pèlerines furent relevés. Les céphalides furent nouées sur des têtes auxquelles elles allaient très-bien ou tenues par des mains charmantes; et les jeunes gens qui avaient compté conduire telle ou telle belle à sa voiture, avec le ferme propos de rêver de ce bonheur pendant la nuit, cherchaient depuis des heures à s'assurer une bonne position. Les messieurs qui avaient des dames se fâchaient de ce que leurs voitures arrivassent si lentement, et ceux qui avaient des chevaux s'inquiétaient de ce qu'il leur faudrait peut-être attendre longtemps; les jeunes filles étaient tristes que cela finît si tôt, et quelques messieurs poussaient l'audace jusqu'à dire qu'il serait charmant de transformer la salle de concert en salle de bal et faisaient un séduisant tableau des bonheurs qui en résulteraient.
Van der Hoogen était toujours avec nous et se pressait autant que possible contre le bras gauche d'Henriette. Elle était fort aimable pour lui et badinait et riait sans cesse; mais quand le laquais annonça d'une voix de stentor la voiture de monsieur Kegge, elle fit soudain un demi-tour, et, dans un accès de capricieuse coquetterie, elle s'empara de mon bras. A dater de ce moment le _charmant_ me détesta. Henriette promenait autour d'elle un regard triomphant. Monsieur Kegge qui était pressé nous suivit avec madame, et Van der Hoogen dût en conséquence se contenter de la petite Anna vers laquelle il lui fallut se baisser à tout instant à se ployer en deux, au grand plaisir de la double haie de messieurs et de dames que nous traversâmes en quittant la salle. C'était une charmante punition.
Nous arrivâmes à la maison. On servit un souper extraordinaire. Au dessert monsieur Kegge descendit lui-même à la cave et en rapporta une si grande quantité de bouteilles que mon cœur en battit d'inquiétude. Le _charmant_ qui était de la partie, porta un toast à la belle pianiste et lut ensuite un impromptu français de sa façon dans lequel il violait d'une manière charmante toutes les règles de la langue. Il y disait principalement qu'Henriette était une jolie fille aux yeux bruns, un auge et une déesse de la musique; venaient ensuite quelques commentaires sur l'attraction des cœurs et sur les âmes qui sont en harmonie entre elles. Nous étions tout admiration et madame Kegge n'était pas la moins enchantée, ce qui à coup sûr plaidait puissamment pour le mérite du poème, vu que la brave dame n'avait compris que trois mots sur six. Monsieur Kegge but à la santé du poète, et le poète à la santé do monsieur Kegge; monsieur Kegge fit sauter au plafond les bouclions des bouteilles de champagne, et Van der Hoogen happa de la paume de la main sur les verres pour faire mousser le vin de nouveau, et tout cela en l'honneur de mademoiselle Henriette Kegge.
[1] Wilhelm, part. 1.
[2] Sorte de pâtisseries en forme d'anneau.
[3] Le jonc est mis en usage par les fumeurs d'un goût dépravé.
VIII
Visites le matin, promenade le soir.
Le lendemain, dans la matinée, on annonça le bon de Groot qui entra dans le salon accompagné de son aimable fille qui était en grande faveur auprès de monsieur Kegge, au gouvernement domestique duquel elle rendait de grands services. Elle devait dîner avec nous ce jour là et son père l'amenait lui-même parce qu'il voulait en même temps témoigner sa reconnaissance pour la carte du concert. Il parla avec le plus grand enthousiasme de la soirée de la veille.
De sa vie il n'avait rien vu ni entendu d'aussi beau. C'était là un luxe! c'étaient là des morceaux de musique! Il ne s'expliquait pas qu'il fût possible de parcourir le clavier aussi agilement que la cousine Henriette; et quand il l'avait vue s'asseoir devant le piano, peut-être était-ce un péché, mais il avait songé à part lui qu'elle était aussi belle qu'un ange du paradis.
Henriette sourit et oublia cette fois, grâce à ce que la comparaison avait de flatteur, qu'elle sortait de la bouche d'un pâtissier. Elle se mit ensuite à s'informer, sur un ton très-affectueux, de madame de Groot, et à exprimer tous ses regrets de n'avoir pu venir à la partie de dorure; elle viendrait en personne présenter ses excuses à madame de Groot.
--Non, non, mademoiselle ... je veux dire, cousine Henriette! non, dit le brave homme, cela n'est pas du tout nécessaire... Votre visite sera, pour ma femme, la bienvenue; mais lui faire des excuses! oh! ce n'est pas nécessaire; le cousin Kegge sait bien cela. Ma femme n'a pas le moins du monde pris la chose en mal; il ne faut pas que vous vous imaginiez qu'il en est autrement.
--Eh bien, cousin de Groot, dit Henriette avec affabilité ... et Dieu sait combien elle se fût montrée aimable, mais la parole mourut sûr ses lèvres car le charmant entrait et faisait ce que je nommais ses _compliments de coutume._[1]
--Avez-vous bien reposé la nuit, mademoiselle Henriette, après les fatigues d'hier? Moi, je n'ai pu fermer l'œil, tellement j'étais encore enthousiasmé de la musique, c'était une charmante soirée; aussi tout le monde s'y est-il parfaitement amusé. La ville est toute remplie de ce qu'on en dit!
--Flatteur! dit Henriette; heureusement que je sais, ajouta-t-elle d'un ton bienveillant, que l'intention est bonne.
Et elle lui tendit la main.
Il saisit cette main avec transport et entraîna Henriette vers le banc de la fenêtre.
--Quel est cet homme? demanda-t-il en toisant le bon de Groot de la tête aux pieds.
--C'est le père de Sara! répondit Henriette confuse.
--Oh! oh! dit, en tournant le dos au pâtissier, Van der Hoogen qui savait parfaitement qui il était; et collant son lorgnon à l'œil, il contempla le bouquet posé dans un élégant vase de porcelaine sur un guéridon devant la fenêtre.
--Quel beau bouquet pour une saison si avancée! remarqua-t-il.
--Papa a eu l'amabilité de me l'apporter; mais ses plus beaux jours sont passés.
--Toutes les tiges plongent-elles bien dans l'eau? demanda le _charmant._
Pour s'assurer de la chose il enfonça profondément la main dans le bouquet, et quand il la retira ce fut comme si elle y laissait un objet de couleur violette qui ressemblait à l'extrémité d'un petit billet.
Sur ces entrefaites, monsieur Kegge était fort occupé avec le cousin de Groot qui, néanmoins, ne se trouvait pas à son aise, parce que Mimi et Azor lui étaient singulièrement à charge; et bien que madame Kegge lui assurât sans cesse que c'étaient les plus aimables bêtes du monde, qu'elles ne faisaient jamais de mal à personne, leur attitude toujours plus hostile et la continuelle exhibition de leurs dents blanches ne plaisaient que très-médiocrement au bon pâtissier. Sa visite fut courte: il salua très-cordialement monsieur et madame Kegge, très-respectueusement _mademoiselle ... cousine Henriette, veux-je dire_, et fit aussi une révérence à Van der Hoogen qui lui répondit par un hautain bonjour.
Van der Hoogen alla en ce moment occuper monsieur et madame Kegge, et Henriette s'approcha du bouquet, y prit le billet et le cacha dans sa ceinture mais pas si adroitement toutefois que je ne m'en aperçusse parfaitement; elle s'en douta et rougit. Le perroquet fut son recours. Elle lui tendit un morceau de biscuit:
--Que dit donc Coco à sa maîtresse?
--Attention, attention! cria le perroquet qui évidemment s'embrouillait dans les mots.
Van der Hoogen partit bientôt après, et la journée ne présenta aucun incident bien remarquable. La grand-mère fit demander Sara; celle-ci demeura une heure environ en haut et descendit les yeux rouges.
--Vous avez rendu bien heureuse la chère vieille dame! me dit-elle tout bas.
Dans le courant de l'après-dînée j'eus l'occasion de parler à l'aimable blondine; nous étions aussi bien que seuls; je profitai bien vite de l'occasion pour amener la conversation sur son amie mademoiselle Noiret.
Elle me raconta quelle affection sans égale attachait Suzette à sa mère; elle me dit l'incomparable activité grâce à laquelle elle pourvoyait autant que possible aux besoins de celle-ci; elle me parla de la misérable chambrette de la jeune fille et de tout ce que celle-ci avait à endurer pour l'amour de sa mère. Elle me dit aussi qu'il y avait un gentil garçon, écrivain dans les bureaux de la ville qui était amoureux fou de Suzette; elle croyait aussi que Suzette n'était pas indifférente à l'égard du jeune homme, mais qu'elle ne voulait pas se l'avouer à elle-même, parce qu'elle s'imaginait que céder à un sentiment semblable serait un crime envers sa mère. Pour ce motif elle avait toujours tenu le jeune homme à distance et l'avait même traité un peu durement, bien à contre-cœur sans aucun doute; elle se le reprochait particulièrement depuis quelques jours parce qu'elle avait appris que son adorateur désespérait de jamais gagner sa sympathie et, n'apercevant d'ailleurs aucune possibilité de pouvoir bientôt lui faire une position, avait formé le projet d'aller tenter la fortune aux Indes.
--Oh! cela la rend bien malheureuse à l'heure qu'il est! ajouta Sara, tandis qu'une larme perlait dans ses beaux yeux; et d'un autre côté elle se reproche encore que ses pensées puissent appartenir un seul instant à un autre qu'à sa mère.
Pendant toute cette journée, Henriette fut particulièrement aimable et gracieuse pour moi; à table elle eu toutes sortes de douces attentions, elle fît à diverses reprises mon éloge en face, et même en feuilletant son portefeuille, évidemment avec intention, elle me fit don d'un délicieux dessin sur papier de riz.
A la tombée de la nuit je reconduisis Sara chez elle; puis il me prit fantaisie de faire une promenade, séduit par cette heure où il y a tant de mouvement en ville, où les ouvriers quittent le travail, où les enfants sortent de l'école et regagnent la maison, où les servantes se mettent à faire leurs commissions, rencontrent par hasard leurs amants, ou se font les unes aux autres d'importantes communications sur les caractères différents de leur monsieur, de leur dame, de l'aîné des fils, de l'aînée des demoiselles: dans ces occasions, le monsieur s'en tire toujours à meilleur marché que la dame et la dame que la demoiselle; quant au fils, il est invariablement qualifié ou de _fier personnage_ ou de _petit monsieur._ J'ai gardé de ma tendre jeunesse un réel plaisir à voir allumer les lumières dans les boutiques: ce soir-là je m'arrêtai d'abord devant un feu de forge qui rayonnait splendidement au milieu de l'obscurité générale et duquel sortaient d'ardentes barres de fer qui, sous les coups du marteau, lançaient horizontalement une pluie d'étincelles qui éclairaient de fantastiques lueurs le noir visage du forgeron. Je fus retenu plus loin par le sinistre spectacle d'une boucherie où les garçons bouchers, avec leurs bas de laine tout sanglants qui montent jusqu'au-dessus du genou, coiffés d'un vieux chapeau par dessus leur bonnet de nuit bleu, s'éclairaient mutuellement au moyen d'une petite chandelle fixée sur le chapeau et qui jetait une lumière diabolique sur les corps ouverts des animaux dont ils préparaient la chair. Les réverbères n'étaient pas encore allumés et ne devaient l'être que deux heures plus tard, parce qu'il est impossible qu'un étranger, en suivant un canal couvert de ténèbres se jette à l'eau quand il ne fait nuit close que depuis une heure et demie.
Je longeais un de ces canaux obscurs sans savoir au juste où je me trouvais, lorsque j'aperçus à peu dé distancé de moi deux personnes dont l'une semblait avoir un désir aussi vif d'échapper à l'autre que celle-ci de retenir la première. Arrivé plus près, je vis que ces personnes appartenaient à des sexes différents et j'entendis une voix de femme, voix douce mais altérée par un saisissement nerveux, qui disait:
--Laissez-moi, monsieur, ou je crie.
Il me parut que le monsieur à qui cette menace était adressée et qui portait un long manteau, était de sa nature ennemi des cris. Au moins lâcha-t-il immédiatement la personne qui venait de parler et il disparut dans une rue latérale. J'avais reconnu la voix.
--Est-ce bien vous, mademoiselle Noiret? dis-je. Qui ose vous attaquer? Permettez que je vous reconduise chez vous.
La pauvre fille ne put répondre; elle tremblait de la tête aux pieds et j'eus peine à la soutenir debout.
--C'est affreux! dit-elle enfin en sanglotant, oh! si vous aviez cette bonté! C'est affreux!...
Elle ne dit pas un mot de plus. Je la ramenai en silence jusqu'à la petite boutique où elle avait sa chambre. Elle s'affaissa sur un banc dans le corridor. Il y faisait obscur, car le commerce était trop modeste pour permettre des frais d'éclairage. La femme de la maison accourut, une lampe à la main.
--O Seigneur Dieu! qu'a donc mademoiselle? Comme elle est pâle! Mademoiselle se trouve-t-elle mal? Allez bien vite dans le petit bureau, mademoiselle! je vais allumer la chandelle.
Elle alla chercher le bougeoir de mademoiselle Noiret, et je conduisis celle-ci dans une petite chambre attenant au vestibule que l'hôtesse m'avait indiquée comme le petit bureau et qui méritait bien ce nom. Il ne s'y trouvait qu'une petite table pliante, quatre tabourets de jonc et une vilaine figure suspendue au mur dans un petit cadre et représentant le héros Van Speyk[2].
--Mais, ma chère enfant, qu'avez-vous donc? s'écria la boutiquière après avoir allumé le bougeoir de Suzette et soufflé immédiatement sa propre lampe, vu l'inutilité de deux luminaires.
Je lui fis apporter un verre d'eau. Suzette en but une gorgée; ses dents claquaient contre le verre. Elle n'était pas encore en état de parler. Une sueur froide couvrait son visage.
--Mais, ma chère enfant, reprit de nouveau l'hôtesse inquiète mais plus curieuse encore, quelle aventure extraordinaire! Mademoiselle a les nerfs terriblement frappés. Dois-je courir chez l'apothicaire et prendre une poudre calmante?
Mademoiselle a été attaquée, dis-je; il y a de mauvaises gens qui courent les rues. Je suis arrivé à temps; on voulait la voler.