Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand

Part 6

Chapter 63,957 wordsPublic domain

Je lus l'adresse. Il y avait dessus: A madame E. Marrison. E. M., c'étaient les initiales gravées sur la bague qu'il m'avait donnée à son lit de mort. E. M...., j'avais rattaché tout un roman à cette bague; j'avais lu dans ces lettres le nom d'une jeune fille adorée, qui jadis avait ouvert à William son cœur virginal. Mais combien ne devenait pas plus touchant ce gage de simple affection entre la grand'mère et le petit-fils! Bien qu'autrement je ne portasse pas la bague, je l'avais mise depuis les quelques jours que j'étais à R ... Je l'ôtai de mon doigt et dis:

--Il m'a donné ce souvenir à son lit de mort, en me le recommandant comme une chose qui lui était bien chère.

Le visage de la vieille femme s'illumina; pour la première fois des larmes parurent dans ses yeux, qui jusque-là avaient gardé une expression si austère.

--Ma bague! s'écria-t-elle... Oui, ma bague! Je la lui ai donnée pour le mouchoir de poche. L'a-t-il toujours portée?

--Jusqu'à peu d'heures avant sa mort.

--Et il disait qu'elle lui était bien chère? Cher enfant! Il a consacré ses dernières forces à dire cela? Et ses dernières pensées ont été aussi à sa grand'mère?--Vois-tu Diane, dit-elle au chien, c'est la bague de ta maîtresse que le cher Bill a portée. Il ne nous a pas oubliées, Diane, et nous ne l'avons pas oublié non plus, quoique... Ah! Monsieur, poursuivit-elle, au commencement, ma fille était si vivement affligée; mais elle ne sent pas profondément; elle était la dernière venue, la seule qui me reste, mais non la plus sensible de mes enfants. Et puis, elle avait tant d'enfants, elle. Mais moi j'avais donné mon cœur à William; il portait le nom de son grand père, mon brave William à moi. Il était toujours si confiant, si aimable, si tendre, si bon pour moi. C'était un excellent jeune homme. Que faisons-nous ici sans lui, Diane?

Elle fit encore une courte pause,

--Kegge est un bonhomme! continua-t-elle. Il est bon, il est cordial, il est sensible, mais il est rempli de fausse honte; il ne veut pas qu'on voie jamais une larme dans ses yeux. Il chasse le meilleur sentiment par respect humain. Lorsqu'il épousa Anna, celle-ci était une enfant, une enfant folâtre qui courait dans la plantation avec six jeunes chiens. Il ne l'a ni développée, ni dirigée; elle prévient tous ses désirs, elle se règle en tout d'après lui; soumise à son influence, elle n'ose se montrer autrement que lui. Parfois, je suis dure envers Kegge, et c'est pourquoi j'aime mieux vivre seule. Il ne me comprend pas; et puis jamais, jamais un mot sur le cher William!--Mais nous parlons de lui, n'est-ce pas Diane? Et elle caressa doucement la tête du chien. Nous parlerons de lui. Il était si bon pour le chien, et le chien avait joué de si bonne heure avec lui... Quand je regarde longtemps le chien il me semble voir le petit Bill jouer avec lui.

Elle reprit la bague.

--Je vous la rendrai quand vous partirez, dit-elle, mais laissez-la moi encore pendant quelques jours.

--Gardez-la toute votre vie, Madame! m'écriai-je. Vous y avez des droits plus grands et fondés sur un sentiment plus tendre que les miens.

Et je lui tendis la main.

--Toute ma vie! répondit-elle. Je voudrais bien que ce ne fût pas longtemps. Je ne puis m'accommoder de ce pays-ci. Mon père était Anglais, mais ma mère était de race indienne, c'était une indigène. Ici l'air est trop pesant pour moi, et le soleil n'a pas de chaleur. Si vous saviez combien cela m'a coûté de quitter les Indes. Mais mon enfant unique et la tombe de mon petit-fils m'attiraient ici. Et puis, on ne voulait pas me laisser seule là-bas. Je ne pouvais demeurer dans la maison où j'avais vu William sous mes yeux, où je l'avais vu galoper sur son petit cheval. Je voulais voir sa tombe; je désire dormir à côté de lui dans là terre étrangère.

Diane, qui avait de nouveau posé la tête sur ses genoux, te releva lentement et regarda tristement sa maîtresse. Il y avait une question dans ses yeux:

Et que deviendra donc Diane?

VII

Le fameux jour où, comme l'avait dit le _charmant_, tout ce qui avait du goût en ville, et j'ajoute, faisait partie de la société _Mélodia_, devait être jeté en extase par le jeu de mademoiselle Henriette Kegge, la jolie fille du riche Indien, ce fameux jour était arrive.

Le matin, de bonne heure, le piano avait été transporté dans la salle de concert pour l'acclimater, et M. Van der Hoogen était allé lui-même l'y recevoir; même il avait été quelque peu martyr de cette complaisance, vu que les compagnons ébénistes qui avaient apporté l'instrument avaient, en installant celui-ci, laissé tomber un de ses pieds sur les cors de notre personnage, ce qui lui avait fait un mal _des plus affreux._

Le papa s'était permis, une fois ou deux, au dîner, de faire remarquer que sa fille pâlissait un peu quand on parlait du concert, chose qui, d'ailleurs, arrivait très-souvent; mais elle refusa absolument d'en convenir, et elle eût même fini par se mettre en colère si la plaisanterie avait continué.

Immédiatement après le dîner, on se mit à la toilette, et vers six heures et demie, la belle Henriette descendit toute parée. Elle avait une robe de gros de Naples, très-décolletée, de couleur jaune, tirant légèrement sur le brun, et un rang de petites perles de même nuance s'entrelaçait dans ses cheveux; elle ne portait aucun autre ornement.

Maman Kegge était beaucoup plus éblouissante. Sa petite tête ployait sous une grosse toque chargée d'un oiseau de paradis; à ses épaules était suspendue une chaîne d'or que pouvait peser le double de celle quelle portait habituellement, et avec laquelle je crois qu'elle couchait, et sa robe n'était rien moins que rouge feu.

La petite Anna était vêtue de blanc; mais elle aussi était attachée à une chaîne d'or. Les deux petits garçons étaient mis comme d'ordinaire, mais il me parut qu'il n'était pas rigoureusement nécessaire que chacun d'eux eût en poche une montre d'or à cylindre, que ni l'un ni l'autre ne savaient remonter, et sur laquelle l'un d'eux seulement savait voir à demi l'heure qu'il était. Si encore ces montres les eussent rendus heureux, je les leur eusse volontiers passées à titre de jouet, mais ils étaient tout à fait blasés sur ce point.

--N'êtes-vous pas bien content d'avoir cette jolie montre? demandai-je à l'aîné.

--Ma foi, non! répondit le cadet.

Quand sept heures sonnèrent M. Kegge voulait absolument partir, mais Henriette insista pour qu'on attendît jusqu'à sept heures et quart.

Le _charmant_ vint encore en toute hâte; il était plus charmant que jamais. Les manches de l'habit brun qu'il avait endossé étaient plus courtes encore que celles de son habit vert; ses manchettes rabattues étaient plus apprêtées et plus raides que d'habitude; ses gants étaient plus jaunes que jamais; son gilet exhibait, en rouge et en noir, un chatoyant dessin de proportions gigantesques; il plaça son lorgnon dans le coin de l'œil pour prendre inspection d'Henriette:

--C'est à tomber à genoux! s'écria-t-il. Vous êtes toute charmante! Madame Kegge, votre fille vous fait honneur!

Henriette allait çà et là dans la chambre et parlait de temps en temps avec le perroquet, pour faire montre de son calme, calme que démentait une consultation répétée et à la fin exagérée de la pendule, qui marqua enfin le quart après sept heures. La voiture attendait, et nous partîmes pour la salle du concert.

Le _charmant_ nous attendait dans le vestibule, il offrit le bras à Madame Kegge; je les suivis avec Henriette, et bientôt nous entendîmes ce brouhaha de voix qui précède l'ouragan de l'orchestre. L'arrivée de la famille causa quelque émoi parmi les jeunes gens, qui se trouvaient au fond de la salle, et qu'en passant, M. Kegge saluait à pleine voix. En général, le nabab parlait sur un ton un peu trop haut et trop péremptoire pour un lieu public.

--Van der Hoogen! où vont se placer ces dames? Un peu en avant, j'espère. Il ne faut pas qu'Henriette ait une si longue promenade à faire, quand il lui faudra jouer. Ce sera bien ici, me semble-t-il, sur ces trois chaises, Henriette au coin, maman au milieu, et les gamins là.

Il promena autour de lui un regard triomphant pour voir l'effet que produirait cette façon dégagée de parler sur les _hauts et puissants seigneurs_ qui se trouvaient dans son voisinage.

On s'assit. Une quantité de lorgnettes se mirent en mouvement et se braquèrent sur la jolie mademoiselle Kegge, nombre de têtes de dames, qui étaient engagées dans un entretien animé, se tournaient de temps en temps vers Henriette, sans vouloir pourtant paraître songer à la regarder. Plusieurs contemplaient avec stupéfaction la toque de madame; d'autres riaient, à l'abri de leurs mouchoirs brodés, de l'air important et affairé de monsieur; quelques-unes se poussaient du coude à l'intention du charmant.

--Mademoiselle Nagel est-elle ici aussi? demanda Henriette en laissant descendre un peu son boa de couleur foncée; dans ces derniers jours, elle s'était beaucoup préoccupée de la noble demoiselle dont elle venait de prononcer le nom.

--Pas encore! répondit Van der Hoogen, en laissant tomber de l'œil comme une grosse larme son lorgnon. Pas encore, mais elle viendra sans aucun doute. Hier encore, j'ai fait une visite chez le baron:--Van der Hoogen, m'a-t-elle dit, je languis après demain soir! Et tenez, la voilà justement... Elle viendra dans votre voisinage; charmant! charmant!

La dame que le fat désignait comme mademoiselle Constance fut introduite par un gentilhomme d'un certain âge; la tête de celui-ci était presque chauve, mais garnie encore sur les tempes de quelques minces touffes de cheveux blancs comme neige, et qui donnaient à son visage coloré un air très-imposant. Constance elle-même était une belle jeune femme de vingt-six à vingt-sept ans. Jamais je n'ai vu plus noble et plus grand air. Ses cheveux châtain foncé étaient arrangés de la façon la plus simple. Son front élevé se rattachait à un nez légèrement arqué et formant avec celui-ci la plus belle ligne qu'on pût voir. Ses grands yeux bleu de ciel étaient bordés de longs cils noirs, qui donnaient à son regard une douceur et une gravité extraordinaires, et la pureté de dessin de ses sourcils de même nuance était vraiment digne d'envie. Sa bouche eût eu quelque chose de dur si la bienveillance de son limpide regard n'en eût corrigé l'expression. Elle était de moyenne taille, et se tenait très-droite, sauf qu'elle penchait peut-être un peu, non pas le col, mais la tête. Elle portait une robe gris pâle, et une courte mantille de soie blanche garnie de duvet de cygne couvrait élégamment ses épaules larges et bien faites. Vraiment, ce n'était là ni la figure, ni le regard, ni la tournure, ni la toilette d'une jeune fille de qui on pût dire qu'elle était folle des marabouts de mademoiselle Kegge, ni qu'elle languissait dans l'attente d'un concert.

Elle choisit sa place un rang ou deux avant celles de nos dames, et bien que Van der Hoogen eût qualifié de _charmante_ cette circonstance, tant qu'elle était en perspective, je crois qu'il s'en trouva plus ou moins gêné. Quelque volontiers aussi qu'il eût voulu la mettre en évidence quand il alla faire son compliment à mademoiselle Nagel (il le fallait bien!) nous nous aperçûmes peu ou point de la familiarité dont il s'était vanté si haut. La demoiselle répondit à sa profonde révérence par un roide salut qui le retint à la plus déplorable distance, et, pour autant que je pus le remarquer, il y eut dans le peu de mots qu'elle daigna lui répondre, beaucoup de _monsieur_, et point de Van der Hoogen, non plus que de langueurs ou autres choses semblables. Il était évident que le _charmant_ appelait respectueusement son attention sur Henriette, mais elle était beaucoup trop polie pour se retourner brusquement, et ce ne fut que beaucoup plus tard, lorsque Van der Hoogen l'eut quittée pour aller accorder son violon (il était membre exécutant), qu'elle tourna vers nous sa belle tête et jeta un regard sur Henriette au moment où celle-ci me disait à mi-voix que mademoiselle Nagel devait avoir certainement une trentaine d'années. La petite Anna aussi faisait déjà ses remarques sur la société, et plaisantait sur le compte d'une dame âgée qui, selon elle, _avait l'air d'une folle avec sa bayadère de jais._

Deux ou trois coups de timbales retentirent, puis entrèrent en jasant et riant, et cela d'autant plus qu'ils se trouvaient embarrassés par cette mise en évidence, ce mélange de virtuoses et de dilettantes qui, dans un concert, unissent ordinairement leurs forces pour enchanter tous les cœurs. Ils prirent place derrière leurs pupitres respectifs, et alors commença cette effroyable, agaçante et criarde musique de chats, qui semble devoir précéder nécessairement toute jouissance musicale. Le bruit cessa dans la salle; chacun s'installa. Les messieurs et moi dans le nombre, se retirèrent dans le fond de la salle, à l'exception d'un seul jeune homme qui se mit à poser et à lorgner; il ne manquait d'ailleurs pas de regards irrésistibles ni de tailles à tout séduire! Il se fit un silence de mort. Le chef d'orchestre leva son bâton d'ébène et la symphonie commença. C'était naturellement la symphonie tel numéro de Beethoven.

Goethe[1] avait bien raison de dire que la physionomie et l'attitude du musicien trouble toujours la jouissance musicale et que la vraie musique ne devrait frapper que l'oreille; je partage son avis, en ce point que tout ce qui râcle, souffle ou chante _qualitate quâ_, devrait être invisible. Rien n'est assurément plus laid, que de voir une foule d'hommes portant des redingotes, des habits, et parfois des épaulettes; l'homme à cheveux noirs, blonds, gris, roux ou dépourvu de toute espèce de cheveux, faisant mille contorsions des yeux et de la bouche, se fatiguant et s'éreintant ensemble derrière un nombre égal d'instruments de bois et de cuivre, jusqu'à ce que leur visage se marbre ou se bleuisse, pour produire un effet si peu proportionné, pourrait-on dire, mais assurément si peu analogue aux moyens. Une dame spirituelle me disait un jour, qu'elle se sentait avoir faim en voyant le mouvement d'un archet; mais que n'éprouve-t-on pas lorsqu'on est sous le coup du va-et-vient de vingt-cinq archets, et de tous les mouvements des joues, des bras et des mains qu'offre un orchestre complet. En vérité il faudrait placer devant un paravent. L'ensemble harmonieux des sons devrait nous arriver du fond d'un mystérieux réduit, ou nous devrions écouter un bandeau sur les yeux. Mais qu'adviendrait-il alors des toilettes et des jolis yeux?

Cependant je dois contredire Goethe sur ce point qu'il affirme, que le sens de la vue n'a rien à faire avec la musique, car je dois faire à mes lecteurs l'important aveu que je vois vraiment la musique, et que j'ai la certitude qu'en prêtant quelque attention à leurs sensations et à ce qui se passe dans leur âme, ils découvriront la même chose. Il y a des tons et des accords qui se présentent à mes yeux sous la forme d'étincelles, de lignes larges ou étroites, d'épingles crochues, de serpents et de tire-bouchons; d'autres ressemblent à des éclairs, à des nœuds d'amour, à des craquelins[2], à des queues de porc, à des rayons, à des zig-zags, et je vois la possibilité de rendre par des figures tout un morceau de musique. Je prie celui qui ne comprend pas cela, de se pénétrer qu'il vit dans un siècle où il faut comprendre des choses semblables; et, s'il a étudié l'histoire ecclésiastique, qu'il se rappelle les hésychiens qui contemplaient leur estomac jusqu'à ce qu'ils y dissent rayonner une mystérieuse lumière.

Trois des parties qui constituent ordinairement une symphonie étaient jouées, quand je me sentis doucement taper sur l'épaule. Je me retournai, et j'aperçus le bras et la figure du bon pâtissier qui avait fait usage de sa carte d'entrée, mais qui avait trop de bon sens pour faire valoir sa parenté en cette occasion, et par conséquent ne s'était pas approché des membres de sa famille. O riches familles qui comptez des parents pauvres, si tous les cousins étaient aussi réservés! mais la plupart crient leur parenté sur les toits, et ne se laissent arrêter par aucune considération.

--N'est-ce pas le tour de la cousine Kegge? me dit à l'oreille de Groot, dont le virage exprimait un parfait contentement.

--Non, répondis-je, pas de longtemps encore.

--Je vous assure le contraire, reprit-il, à moins que son papier rouge ne mente. Voyez, dit-il, elle est la quatrième et nous avons déjà eu trois morceaux.

Le bon de Groot avait pris l'une des parties de la symphonie pour un morceau de cor obligé.

Je le tirai de son erreur, et il m'avoua s'être dit aussi;--Comme on entend peu ce cor!

L'artiste au cor parut à son tour, tout de noir habillé, et avec de longs cheveux bouclés et luisants de pommade. Il s'inclina d'un air rébarbatif et fit une mine comme s'il nous méprisait tous. Cela lui allait très-mal, car il gagnait ce soir là une bonne poignée d'argent, et bien que je sache que l'air ne se saurait trop payer, je suis pourtant d'avis que, pour l'argent qu'on donne et le bon accueil qu'on fait, on pourrait avoir au moins une figure polie. Les connaisseurs tendirent la tête, portèrent la main au pavillon de l'oreille, et se mirent à crier: Chut! Chut! quand les jeunes dames se permettaient de chuchoter; celles-ci portaient alors leur mouchoir de poche aux lèvres, sur quoi les vieilles dames regardaient d'un œil mécontent. Monsieur Regge était particulièrement prodigue de Chut! et l'on pouvait lire sur son visage que, de ce chef aussi, il se considérait comme tout à fait indépendant de toutes les _nobles et puissantes dames_ possibles.

L'artiste gonfla ses joues, se fit sortir les yeux de la tête, et remplit son cor au ravissement général de ceux des assistants qui aimaient le cor, bien qu'il y en eût un certain nombre qui, avec une physionomie entendue et significative, assuraient que ce n'était pas Pot de vin, chose dont l'évidence était d'ailleurs surabondamment établie; par le programme. Ce qui me parut distinguer particulièrement le jeu de l'artiste, c'était que le son de son cor ressemblait à tous les sons qui sortent ordinairement d'autres instruments. Tantôt il grondait comme un basson goutteux, puis il éclatait comme un cor de chasse, puis il avait le babil nasillard de l'intrigant hautbois et le cri retentissant de la trompette, et voire même de temps en temps le son aigu d'une flûte hystérique; mais rarement il ressemblait à ce qu'il était en réalité, c'est-à-dire un cor à clefs. Une fois les sons devinrent tellement bas, tellement atténués, que si je n'avais vu se mouvoir les doigts chargés de bagues du virtuose, j'eusse juré qu'il ne se passait rien du tout. En cette occasion du moins, il était bon que le musicien fût visible. Je pris grand plaisir pendant ce morceau, à observer un gros monsieur placé derrière l'orchestre, lequel monsieur avait engagé le célèbre artiste, et adressait à tous les membres de la société des clins d'œil, qui devaient à la fois leur attester combien il trouvait la chose magnifique, et leur demander si eux aussi ne la trouvaient pas magnifique; j'eus non moins de plaisir à contempler un grand jeune homme placé auprès de moi, et qui avait des cheveux, noirs et des joues pâles: il fermait religieusement les yeux, frappait la mesure de la pointe du pied, puis faisait une figure qui disait: Comment cela est-il possible? et il éprouvait une terrible envie de raconter à chacun combien il était familier avec le célèbre artiste, combien celui-ci était fort au billard, combien c'était un homme aimable, et à quelle bonne famille il appartenait; comme quoi il jouait uniquement parce qu'il ne pouvait s'en passer, comme quoi il avait reçu d'une princesse une tabatière merveilleusement belle, comme quoi lui-même en personne, avait assisté à la répétition, et comment l'artiste lui avait dit de sa propre bouche que ce même cor dont il jouait lui avait coûté mille florins.

Un grand mouvement se fit à l'orchestre. On recula je ne sais combien de pupitres. Le concierge de la salle de concert vint d'un air important placer deux bougies sur le piano, et monsieur Van der Hoogen ouvrit celui-ci, y plaça la musique et tira de dessous le tabouret. Tous les messieurs quittèrent l'orchestre et vinrent se joindre à nous au fond de la salle à l'exception du contrebassiste, vieillard qui releva ses lunettes sur son front, et du timbalier qui se campa les mains sur les hanches. Monsieur Van der Hoogen descendit pour s'acquitter de sa mission en allant chercher Henriette. Elle était fort pâle et je la soupçonnai de n'avoir pas pris grand plaisir au morceau de cor obligé. Monsieur Van der Hoogen la prit par le petit doigt et la conduisit sur l'estrade, Elle fit une révérence très-gracieuse pour une artiste-amateur, mais qui n'allait pas jusqu'à s'incliner profondément, comme une actrice, non plus que jusqu'au séduisant sourire stéréotypé en pareil cas sur le visage de celle-ci. Elle s'assit ensuite devant l'instrument au milieu de bruyants applaudissements et d'un tumultueux mouvement en avant des messieurs, ôta ses gants et laissa courir ses charmantes mains sur les touches.

Les premières mesures se ressentirent du battement irrégulier de son pouls, mais peu à peu elle se remit; elle reprit ses couleurs naturelles et joua, comme si elle se trouvait à la maison, avec la merveilleuse agilité qui caractérisait son jeu.

--C'est vraiment un miracle que des doigts humains puissent faire cela! me dit tout bas de Groot, après que le brave homme fut un peu revenu du saisissement que lui avait causé l'apparition d'Henriette. C'est comme si elle maniait des fuseaux. Regardez, elle jette ses bras l'un au-dessus de l'autre, comme si de rien n'était! Et elle tape ferme aussi! C'est prodigieux! dit-il, lorsqu'après avoir longtemps joué des deux mains dans les tons bas, elle frappa soudain, sans jeter les yeux sur le clavier, les touches de l'octave la plus élevée:--Diantre! cela va vite maintenant; c'est comme si on entendait couler une gouttière!

Monsieur Van der Hoogen se penchait sur le piano à un angle de cent trente degrés au plus, et se rendait utile en tournant les feuillets, mais quand il fut arrivé au dernier, il prit une ravissante attitude, une main posée sur le piano, l'autre appuyée sur le côté, tandis qu'il laissait errer dans la salle ses vilains yeux d'un air séducteur, comme s'il y voulait faire, en passant, la conquête d'une douzaine de cœurs.

Le morceau était fini. Henriette se leva et remercia d'un air fier pour les applaudissements qui ébranlaient la salle. Le _charmant_ la reconduisit à sa place et partagea son triomphe. Le vieux Kegge avait des larmes dans les yeux et le _charmant_ lui serra la main. Cela avait été, dit-il, incroyablement charmant! Henriette se laissa jeter par madame Kegge son boa sur les épaules et joua avec les bouts de celui-ci; puis elle se mit à parler à la petite Anna, de sorte que tout le monde fut surpris de voir une jeune dame «qui jouait si parfaitement et qui était si bonne pour sa petite sœur.»

Le bruyant final de la symphonie, dans lequel les timbales et les trompettes jouèrent un grand rôle, termina la première partie du concert de la société Mélodia et la pause commença.

Ce n'est pas le moment le moins intéressant d'un concert que celui où le brouhaha dissonant des voix remplace les harmonieux accords des instruments. Les dames préfèrent toujours un morceau de moins au programme à une réduction de la durée de la pause, et il n'y a pas lieu de s'en étonner, quand on songe à quelle démangeaison de parler, à quelles amourettes, à quels empressements, à quelles ambitions, à quels désirs de briller et de plaire, la pause donne carrière et satisfaction.

Si l'on avait une balance dans l'un des plateaux de laquelle on pourrait empiler toutes ces envies, tous ces désirs réunis, et qu'on plaçât dans l'autre le sentiment de la musique ou même si vous le voulez, seulement l'attention qu'on lui porte, ce dernier plateau s'élèverait à coup sûr.