Part 3
Crois-tu donc que je t'aime assez peu pour te ravir à toi-même? T'aurais-je ainsi parlé depuis que tu m'entends si je ne te demandais qu'un instant de plaisir tel que toutes les bergères m'en pourraient donner? Est-ce que mes yeux ne t'ont pas appris... Mais tu ne les regardes plus, mes yeux. Tu caches les tiens, et tu pleures..
MELITTA
ARCAS
Pourtant, si tu l'avais voulu, j'aurais tant aimé passer à tes pieds toute une vie d'amour et de tendres paroles. J'aurais mis mes deux bras autour de ton corps, ma tête sur ton sein, ma bouche sous la tienne, et tu aurais dénoué tes cheveux pour m'en faire des caresses autour de nos baisers... Écoute! si tu l'avais voulu, je t'aurais fait une hutte verte avec des branches fleuries et des herbes fraîches, pleines encore de cigales chantantes et de scarabées d'or, précieux comme des bijoux. C'est là que tu m'aurais enfermé toutes les nuits, et que sur le lit blanc de mon manteau étendu, nos deux cœurs auraient battu éternellement l'un contre l'autre.
MELITTA
Oh! laisse-moi pleurer encore...
ARCAS
Loin de moi?
MELITTA
Dans tes bras... dans tes yeux...
ARCAS
Mon amour... Le soir monte, et la lumière s'en va, comme un être ailé, vers le ciel... La terre est déjà noire. On ne voit plus au loin que la longue voie lactée du ruisseau qui scintille comme un fleuve d'étoiles autour de notre champ... Mais c'est trop de clarté...
MELITTA
Oui, c'est trop... conduis-moi.
ARCAS
Viens... Le bois où nous nous glissons entre les branches caressantes est si profond que, même le jour, les divinités en ont peur. On ne voit jamais dans les sentiers les doubles sabots des satyres suivre les pieds légers des nymphes. On n'y voit pas entre les feuilles les yeux verts des hamadryades fixer les yeux craintifs des hommes. Mais nous n'aurons pas peur puisque nous sommes ensemble, tous les deux, toi, et moi...
MELITTA
Non. Je pleure malgré moi, mais je t'aime et je te suis. Un dieu est dans mon cœur! Parle-moi! Parle encore! Un dieu est dans ta voix.
ARCAS
Mets tes cheveux autour de mon cou, ton bras autour de ma ceinture et ta joue contre ma joue. Prends garde, voici des pierres. Baisse les yeux, voici des racines. La mousse glisse sous nos pieds nus, et la terre est fraîche... Mais ton sein est chaud sous ma main.
MELITTA
Ne le cherche pas. Il est petit, il est jeune, il n'est pas beau. L'automne dernier je n'en avais pas plus qu'au jour de ma naissance. Mes amies se moquaient de moi. C'est au printemps que je l'ai vu croître, avec les bourgeons sur les arbres... Ne le caresse pas ainsi... Je ne peux plus marcher.
ARCAS
Viens pourtant... Ici nous sommes dans les ténèbres. Je ne vois plus ton visage. Nous ne sommes ni toi ni moi. Ne me donne plus tes lèvres: je veux revoir tes yeux. Viens jusqu'au vieil arbre là-bas, qui est devant le clair de lune. Sa grande ombre rampe jusqu'à nous, suis-la...
MELITTA
Il est grand comme un palais...
ARCAS
Le palais de tes noces, qui s'ouvre pour nous deux au fond de la nuit sacrée...
MELITTA
J'entends du bruit... Ce sont les palmes...
ARCAS
Les palmes bruissantes du cortège nuptial.
MELITTA
Ces étoiles...
ARCAS
Ce sont les torches.
MELITTA
Et ces voix...
ARCAS
Ce sont les dieux.
MELITTA
O chevrier, je suis entrée ici, vierge comme Artémis qui nous éclaire de loin à travers les branches noires, et qui, peut-être, écoute mon serment. Je ne sais pas si j'ai bien fait de te suivre où je t'ai suivie, mais un souffle était en moi, un esprit que ta voix a fait naître... et tu m'as donné le bonheur, comme un immortel, en me donnant la main.
ARCAS
Jeune fille aux yeux noirs, ni ton père ni mon père n'ont préparé notre union devant l'autel de leurs foyers en échangeant ta richesse et la mienne. Nous sommes pauvres, donc nous sommes libres. Si quelqu'un nous marie ce soir, lève les yeux: ce sont les Olympiens protecteurs des bergers.
MELITTA
Mon époux, quel est ton nom?
ARCAS
ARCAS. Et le tien?
MELITTA
MELITTA.
Biarritz, 1903.
UNE VOLUPTÉ NOUVELLE
I
Il y a quatre ans, peut-être cinq, j'habitais plusieurs jours par semaine un rez-de-chaussée incommode, mais clandestin et costumé, dans une rue qui communiquait par une de ses extrémités avec le petit parc Monceau: détail sans intérêt pour moi, car la grille en était fermée tous les soirs avant minuit, de sorte que je n'y pouvais passer précisément à l'heure où j'apprécie la marche en plein air.
Une nuit, comme je me trouvais là, en conversation silencieuse avec deux chats de faïence bleue accroupis sur une table blanche, j'hésitais à choisir entre deux passe-temps de solitude: écrire un sonnet régulier en fumant des cigarettes, ou fumer des cigarettes en regardant le tapis du plafond.
L'important est d'avoir toujours une cigarette à la main; il faut envelopper les objets d'une nuée céleste et fine qui baigne les lumières et les ombres, efface les angles matériels, et, par un sortilège parfumé, impose à l'esprit qui s'agite un équilibre variable d'où il puisse tomber dans le songe.
Ce soir-là, j'avais l'intention d'écrire et le désir de ne rien faire; en d'autres termes, c'était une soirée qui ressemblait à toutes les autres et allait fatalement se terminer devant une feuille de papier vierge et un cendrier plein de cadavres, quand je fus tout à coup tiré de mes pensées par un coup de sonnette inattendu.
Je levai la tête. Je me persuadai que, le vendredi 9 juin, je n'attendais personne à cette heure de nuit; mais, comme un second coup de sonnette suivit de très près le premier, j'allai à la porte et je tirai la serrure.
La porte ouverte, je vis une femme.
Elle se tenait enveloppée dans un manteau flottant qui était de drap beige comme un vêtement de voyage, mais broché d'entrelacs comme une sortie de bal. Cela se serrait autour du cou par une chenille ronde et touffue d'où la tête émergeait à peine, toute brune sous les cheveux teints en blond. Le visage était jeune, sensuel, un peu railleur; deux yeux très noirs, une bouche très rouge.
--Veux-tu bien me permettre de passer, dit-elle en penchant la tête sur l'épaule.
Je m'effaçai, avec l'étonnement particulier d'un homme qui voit entrer chez lui, à l'heure où l'on ne reçoit guère que les amies les plus intimes, une femme qui ne lui rappelle pas le moindre souvenir, et qui le tutoie dès la première phrase.
--Chère amie, lui dis-je timidement quand je l'eus suivie dans ma chambre; chère amie, ne m'accuse pas, je te reconnais à merveille, mais je ne sais par quelle infortune je ne puis à l'instant me rappeler ton nom. Ne serait-ce pas Lucienne? ou Tototte?
Elle eut un sourire d'indulgence et, sans répondre, elle défit son manteau. Sa robe était de soie vert-d'eau, ornée de gigantesques iris tissés avec la robe elle-même et dont les tiges montaient en fusées le long du corps jusqu'à un décolletage carré qui montrait nu le bout des seins. Elle portait à chaque bras un petit serpent d'or aux yeux d'émeraude. Un collier de grosses perles à deux rangs brillaient sur sa peau foncée, en marquant la naissance du cou qui était mobile et arrondi.
--Si tu me reconnais, dit-elle, c'est que tu m'as vue en rêve. Je suis Callistô, fille de Lamia. Pendant dix-huit cents ans, mon tombeau est resté en paix dans les bois fleuris de Daphné, près des collines où fut la voluptueuse Antioche. Mais maintenant, les tombeaux voyagent. On m'a emmenée à Paris et mon ombre suivait la pierre qui contenait mes cendres fines. Longtemps encore, j'ai dormi enfermée dans les caves glaciales du Louvre. J'y serais toujours si un grand païen, un saint homme, M. Louis Ménard, le seul qui se souvienne aujourd'hui des rites et des gestes divins, n'avait prononcé devant ma tombe les paroles traditionnelles qui savent rendre aux pauvres mortes une vie éphémère et nocturne. Pendant sept heures, chaque nuit, je me promène dans ta sale ville...
--Oh! pauvre fille! interrompis-je. Comme tu dois trouver le monde changé!
--Oui et non. Je trouve les maisons noires; les costumes laids et le ciel lugubre (quelle singulière idée vous avez eue de venir habiter sous un pareil climat!) Je trouve que la vie est plus sotte et que les gens ont l'air moins heureux; mais si j'ai une stupéfaction, c'est bien de revoir à chaque pas toutes les choses que j'ai connues. Comment! en dix-huit cents ans vous n'avez fait que cela! Rien de plus nouveau? Rien de mieux, vraiment? Ce que j'ai vu dans vos rues, dans vos champs, dans vos maisons, c'est tout, c'est bien tout?... Quelle misère, mon ami!
L'étonnement qu'elle me vit prendre pouvait tenir lieu de réplique. Elle sourit et s'expliqua:
--Tu vois comment je suis habillée? me dit-elle. J'ai la robe qu'on a mise avec moi au tombeau. Regarde-la. De mon temps, on s'habillait avec de la laine, du fil et de la soie. En revenant sur terre, je croyais trouver tous ces vieux tissus disparus même des mémoires. Je m'imaginais (pardonne-moi) qu'après de si longues années les hommes auraient découvert des étoffes merveilleuses comme le soleil ou la lune, et plus voluptueuses au toucher que la peau d'une vierge ou d'un fruit. Mais non, de quoi vous habillez-vous? de laine, de fil et de soie... Oh! je sais, vous avez trouvé les cotonnades, et vous en enveloppez les nègres, qui vous semblent inconvenants dans l'état où ils se promènent. C'est peut-être extrêmement moral... Tu aimes beaucoup le coton? Tu es fier de sa découverte? Moi, je ne peux pas même sentir sous mes doigts cette chose qui colle et qui se défait. Enfin, avez-vous une étoffe mieux drapée que la laine? non; plus fine que le fil de lin? plus lumineuse que la soie... Mais réponds toi-même.
Elle poursuivit:
--De mon temps, on se chaussait avec du cuir... On connaissait les mules, les souliers de couleur, les pantoufles fourrées, les bottines montantes... Tiens, tes souliers de cycliste, découverts avec une bride un peu plus haut, c'est une forme phrygienne. Regarde maintenant les miens: ils sont en maroquin olive et dorés aux petits fers comme une reliure. Admire-les. Tu n'en trouveras pas d'aussi beaux chez le fournisseur de tes amies.
Elle poursuivit encore:
--De mon temps, pour faire les bijoux, on se servait de deux métaux précieux: l'or et l'argent. En avez-vous trouvé un troisième? On en faisait des colliers, des bagues, des bracelets, des boucles d'oreilles, des diadèmes et des broches. J'ai retrouvé tout cela rue de la Paix, identique. Nous connaissions les perles, l'émeraude, le diamant, l'opale, la pierre de lune, le rubis, le saphir et toutes les silices nuancées qui viennent de l'Arabie et de l'Inde aujourd'hui comme autrefois. Par hasard, auriez-vous créé une pierre précieuse en dix-huit siècles? Une seule, dis-m'en une, je t'en prie! une pierre que je n'aie pas connue, une bague que je n'aie pas mise à mon doigt; un bijou nouveau, même monté en or comme les miens, puisque tu n'as pas de métal plus rare à m'offrir, mais portant dans ses griffes une gemme inventée?
Sa voix s'était animée peu à peu jusqu'à un ton de reproche et de dépit. Je fis un geste beaucoup plus calme.
--Callistô, répondis-je, tu me parais attacher une importance exagérée aux ornements dont les femmes se chargent et qui n'ont pas d'autre excuse que d'occuper, par leur choix difficile et leur composition méticuleuse, une vie stagnante et désœuvrée. Il est évident aujourd'hui, après dix mille ans d'efforts infructueux chez tous les peuples, qu'une jeune fille ne saurait jamais être plus belle par l'art du couturier, du brodeur et de l'orfèvre qu'à l'instant où elle se montre toute nue comme les dieux l'ont créée. Ce simple costume, je ne doute pas que les Grecs ne l'aient connu...
--Mieux que tes compatriotes.
--Vous ne l'avez pas inventé; n'en sois pas fière. Je reconnais que, de nos jours, on le travestit encore plus mal que du temps où tu es née; mais du mauvais au pire la différence importe-t-elle? On ne peut pas habiller les femmes. C'est un axiome. Nous ne le détruirons pas. Si les vérités esthétiques pouvaient se démontrer par théorèmes, M. Poincaré aurait déjà prouvé mathématiquement qu'il est inutile d'exercer l'imagination humaine à la recherche de cette découverte, aussi certainement chimérique que la trisection des angles. Pour ma part, je ne m'afflige pas d'un insuccès qui persiste parce qu'il est éternel; et je me contente d'admirer la femme dans sa pureté primitive (qui, elle aussi, est immuable) avec l'émotion antique de ceux qui touchèrent Hélène.
Elle me regarda plus fixement en penchant la tête vers moi, et me dit avec lenteur:
--Es-tu sûr, ô présomptueux! que les femmes n'aient pas changé?
II
Ce qu'elle fit immédiatement après avoir dit ces mots, je ne sais si je l'ai vu, dans le trouble où j'étais.
Comment elle quitta ses bagues, fit glisser quatre bracelets, ouvrit son collier, laissa tomber ses vêtements en même temps que ses lourds cheveux, je ne pourrais le dire. Ce fut si rapide et si éclatant qu'il m'en est resté dans la mémoire un éblouissement plein d'ombres.
Jusque-là, je n'avais pas cru avec certitude à la réalité de l'aventure. Les apparitions longtemps prises pour surnaturelles, et désormais tenues plus volontiers comme obéissant aux lois d'une nature profonde et mal connue, se présentent parfois avec les caractères d'une matérialité qui n'est démentie par aucun de nos sens et qui peut égarer un esprit incrédule ou simplement prévenu contre l'invraisemblance.
Je me demandais depuis une heure si je n'étais pas mystifié par une lectrice extravagante: quelque étrangère, pensais-je, assez immodeste et assez délibérée pour se rendre la nuit dans une chambre à coucher où on ne l'invite point, veut sans doute faire oublier le dessein banal qui l'entraîne, en considération du soin qu'elle apporte à le dissimuler dans une robe de théâtre. J'avais répondu dans le sens où elle me conduisait elle-même, avec la réserve d'un interlocuteur complaisant qui, par déférence ou par curiosité, ne veut pas déchirer trop tôt le tissu d'une comédie laborieuse et intéressante.
Mais dès qu'elle fut nue, je compris qu'elle venait à moi du fond du passé...
Je me souviens très bien qu'au moment où j'en eus la certitude, j'ébauchai, si je n'achevai pas, tous les mouvements qu'un instinct religieux m'inspirait invinciblement. Je me retins à ma chaise pour ne pas me mettre à genoux et je la regardais, en inclinant le front, avec un sentiment de sacrilège, comme si une personne aussi miraculeuse ne devait pas être contemplée avec les mêmes yeux qui voyaient les femmes vivantes.
Callistô était grande. Elle avait le torse étroit et rond, la taille haut placée, les jambes très longues. Ses articulations fines étaient d'une fragilité qui me ravissait; et même dans ses cuisses musclées on devinait des os délicats. Épilée, mais pure et sans fards, sa peau luisait comme au sortir du bain, brune d'un léger ton uniforme, presque noire au bout des seins, au bord allongé des paupières et dans la ligne courte du sexe. Je ne saurais expliquer comment sa beauté ne pouvait s'être accomplie ni sous notre climat, ni même dans notre temps, car cette évidence ne naissait d'aucun détail, mais seulement d'une harmonie et peut-être d'une clarté. Pour affirmer une différence entre elle et les femmes de mon époque, j'étais obligé de croire sans autre preuve à mon discernement, comme un collectionneur distingue le vrai du faux sans que parfois il puisse démontrer qu'il se fonde sur un indice particulier pour établir sa conviction.
Comme pour se mettre à ma portée, elle s'étendit sur une chaise longue.
--Vous auriez pu au moins perfectionner les femmes, reprit-elle en souriant. Et, tu le vois, les races ont perdu. Vos médecins, qui méprisent les nôtres, pourquoi laissent-ils aujourd'hui tes maîtresses moins belles que mes sœurs? La terre où nous vécûmes ne s'est pas engloutie. L'Oronte descend toujours du fond des montagnes de cèdres. Smyrne survit. Sparte est morte, mais Athènes est ressuscitée. Siècle vaniteux et débile, pourquoi remplaces-tu les Ioniennes par le mélange des Levantines, et que n'as-tu créé des sélections de femmes, comme tu crées des familles de roses? Tu ne peux pas. Ton effort est celui d'un enfant. Le nôtre fut celui des dieux.
Pendant qu'elle me parlait (je n'étais guère en esprit de discuter contre elle), une terreur comme on n'en a guère que dans le frisson du demi-sommeil, m'étreignait les tempes. Je tremblais qu'elle ne me quittât tout à coup, comme un être fluide, un néant de lumière, et je me demandais si mes yeux seuls auraient l'illusion de sa présence charnelle; si je pourrais, du bout du doigt, sur la peau tendre de sa hanche, la toucher.
--Viens! dit-elle en riant. Je ne suis pas une ombre. Donne-moi la main.
Et cambrant les reins sur la chaise longue, elle passa mon bras autour de son corps, qui pesa, voluptueux, sur mes doigts.
Puis, avec un entêtement qui ne voulait point se démentir, elle reprit sa conférence.
--Mille ans avant que je ne fusse belle, les hommes s'unissaient aux femmes à peu près comme les boucs aux chèvres. Tu as lu Homère? Ni Argos, ni Troie, n'ont connu d'autres plaisirs que ceux de l'acte sauvage dont les animaux se contentent. Même le baiser sur la bouche était ignoré de Briséis. Jamais Andromaque ne tendit sa poitrine à d'autres lèvres qu'à celles de son petit enfant. Jamais autour des flancs d'Hélène, une main ouverte et légère ne souleva le frémissement qui naît de la caresse humaine.
Elle ferma les yeux.
--Et puis, tout à coup, en un jour, l'antique Orient où je suis née prit aux dieux, comme un feu éternellement jeune, le seul don qui les distinguât des autres habitants de la terre: il inventa la volupté.
» O jours de sève! jeunesse du monde! Pour la première fois, les lèvres d'un homme et d'une femme, laissant les fruits, se savourèrent. La grande âme brûlante d'Aphrodite inspira le corps des amants, et chaque jour un plaisir nouveau--un plaisir nouveau, tu m'entends?--descendait de l'Olympe bleu dans les larges lits gémissants. Ce fut une ivresse effrénée: de Babylone au mont Eryx, tous les parfums, toutes les soieries, les fleurs, les arts et les femmes, formèrent le triomphe qui suivit la découverte de la joie. Les jeunes filles enfin libérées d'une barbarie héréditaire, conscientes de leurs sens et de leurs désirs, ouvrirent leurs narines à la rose et leurs corps charmants à la bouche. Pendant des siècles on augmenta le trésor des sensualités. De mon temps, dans Antioche et dans Alexandrie, les femmes l'enrichissaient encore. Moi-même, moi, Callistô, fille de Lamia, c'est moi qui ai trouvé ceci...
Mais je reculai...
Elle se rit.
--Ah! tu as peur! Eh bien, parle à ton tour; voyons! Pendant les dix-neuf cents ans de mon sommeil dans le tombeau, quelle joie inconnue avez-vous conquise? Je te demandais tout à l'heure une perle nouvelle. Je te demande maintenant un amour que je n'aie pas expérimenté. Sans doute, depuis si longtemps, on a dû révéler des jouissances toutes neuves. J'attends que tu m'invites à les partager.
Elle se maintenait avec sécurité dans ses positions d'ironie et je devinai bien que pendant ses longues courses nocturnes à travers la ville, elle avait essayé en vain de compléter son éducation; aussi ne tentai-je rien dans cette impossible voie.
--Prends patience, lui dis-je simplement. Vois-tu, nous avons commencé par tout oublier. Et puis, nous réinventons. C'est ce qu'on appelle l'histoire de la civilisation moderne. Il est arrivé au monde, peu d'années après ton trépas, des calamités sans exemple et qui auraient pu être irréparables. Ce fut d'abord la naissance et la singulière fortune d'une religion qui, à son origine, était moralement admirable; mais qui, dénaturée par des israélites trop grossiers ou trop adroits, a stérilisé l'effort de ta race et semé du sel sur les ruines d'Athènes. Ensuite, ce furent des invasions de barbares; quand le déluge de Judée eut pourri le bois du vaisseau, les rats y pénétrèrent et le mirent en pièces. Cela dura jusqu'au jour nouveau où l'on vit monter de l'Orient, comme une aurore, les livres sauvés du désastre et revenus de Constantinople. Nous mîmes cent ans à les lire. Depuis qu'ils sont étudiés, trois siècles à peine ont vécu. Mais le temps est à nous, peut-être. Laisse-nous le temps, Callistô.
Elle eut un sourire de dérision.
--Trouveras-tu, répondit-elle, dans les parchemins de tes musées la tradition de Rhodopis? Vos archéologues, qui possèdent si bien la politique de Périclès et la stratégie d'Alexandre, ont-ils reconstitué la science d'Aspasie et de Thaïs? Savent-ils si la tombe où repose la poussière fine de Phryné n'a pas enfermé pour toujours le secret d'une volupté perdue?
» Cette tradition, je l'ai encore. Veux-tu la connaître? Je te l'abandonne...
III
Quelles que soient les curiosités des jeunes filles qui liront ce fragment de mémoires, je ne pousserai pas plus avant la description de ce qui suivit; d'abord parce que j'ai déjà écrit, sur les documents de Callistô, tout un livre qui est _Aphrodite_; et ensuite, parce qu'une certaine réserve me retiendrait peut-être encore, à présenter, sous une forme personnelle, le détail d'une nuit excessive.
Callistô mit pied à terre vers midi. Elle me fit observer avec douceur que le soleil était levé déjà, et que, par la faute d'un éclairage perfectionné, nous ne nous en étions pas aperçus.
--Vous détruisez la Nuit; vous ne connaissez plus l'Aube, dit-elle d'une voix triste. Autrefois, le spectacle des lueurs du matin était la récompense des longues veilles épuisantes. Maintenant, vous passez votre vie dans une lumière monotone et vous ne savez même plus regarder les Ténèbres.
Je m'inquiétai.
--Midi!... mais tu m'avais parlé, pour toi, d'une vie bornée aux heures nocturnes. Comment puis-je encore te garder ici?
--C'est affaire entre moi et Perséphone, fit-elle avec un sourire singulier. Causons. Je n'ai pas fini d'injurier ton époque.
J'étais un peu las, et cependant nerveux.
--Assez, dis-je, je t'en prie. Parlons de nous, veux-tu? Laissons le monde, meilleur ou pire... Toi seule m'intéresses.
--Alors, écoute-moi. Tu n'es pas convaincu. Je continuerai jusqu'à ce que tu avoues. Vraiment, je reviens désolée de mon second voyage sur la terre. J'aurais dû rester au tombeau, avec le rêve d'un temps plus pur où j'avais grandi dans la joie. J'ai besoin de dire à quelqu'un sur quelles déceptions je termine ma promenade et que j'en veux à ton siècle pour toutes les surprises qu'il ne m'a pas offertes. Vois-tu, le monde est un jeune homme qui donnait des espérances et qui est en train de rater sa vie.
--Je ne sais pas... Il me semble pourtant que nous avons beaucoup pensé, beaucoup créé depuis ta mort. Le siècle où nous vivons n'est pas si méprisable.
--Il l'est! un peu par son impuissance et plus encore par sa fatuité. Non! vous ne pensez pas; et vous ne créez pas! Vous êtes des Phéniciens habiles à reproduire les modèles inventés par ma race, mais ailleurs que chez nous vous ne les trouvez pas, et vous n'existez que dans notre ombre.
Elle fit un geste.