Part 2
Nous marchâmes longtemps devant les tréteaux. La foule avait encore grossi. Le soleil devenait plus difficilement tolérable dans cette vaste plaine sans ombre, au milieu d'un peuple houleux. Artémidora s'était ornée d'abord de sa tunique blanche, puis de la ceinture des vierges remontée au-dessous des seins, et ses cheveux disparaissaient dans le sommet d'un voile bleuâtre qui enveloppait tout son corps. Elle se retournait souvent pour nous voir; et je m'aperçus alors qu'en s'habillant soudain elle avait revêtu presque une âme nouvelle. Son visage s'était métamorphosé. Elle nous observait avec inquiétude, comme si elle avait cherché à savoir lequel de tous ces hommes allait lui faire outrage, et oubliant déjà dans quelle nudité nous avions connu sa personne, elle repoussait son voile plissé avec ce joli mouvement du coude gauche en arrière qui veut dissimuler le globe de la croupe.
Déjà nous avions parcouru la moitié de la rue principale, quand Parrhasios s'arrêta.
--Non, me dit-il, ce que je cherche n'est pas ici. La jeunesse du corps et la beauté du front ne se rencontrent point ensemble. Aussi bien Prométhée n'est-il pas un éphèbe. Coupons court vers la droite; suivons au hasard: j'ai plus de chances de trouver mon homme parmi les esclaves de second prix.
A peine avions-nous fait trois pas dans la deuxième allée à droite, il étendit les mains et cria:
--Le voici!
Je m'approchai avec curiosité.
L'homme qu'il me désignait ainsi touchait à la cinquantaine. De très haute taille et de proportions excellentes, il avait le front large, l'arcade sourcilière puissante et musclée, le nez robuste et géométrique, les narines épanouies, les oreilles profondes. Ses cheveux étaient gris, sa barbe encore brune, courte et roulée en boucles rondes aussi expressives que ses traits. Les fortes attaches de son cou formaient une sorte de piédestal, qui donnait, par un singulier rapport, une autorité plus grande à l'intelligence de ses yeux.
Parrhasios l'interpella:
--Comment t'appelles-tu?
--Outis.
--Je ne te demande pas de littérature, mon brave, mais le nom que tu as reçu de ton père, et tu me répondras, je pense?
--Depuis un mois je m'appelle Outis. Si j'ai porté un nom ancien, il ne me plaît pas de te dire lequel.
--Pourquoi?
--Ni de te dire pourquoi, fils de chien.
Parrhasios, hors de lui-même, devint plus rouge que son manteau. Le vendeur, tout alarmé, avança des bras suppliants.
--Ne l'écoute pas, seigneur, il parle comme un insensé. Et c'est pure malice de sa part, car il a plus de cervelle que moi. Il est médecin. Pour la science comme pour l'habileté, il n'avait pas son pareil dans Olynthe. Je te dis là ce que tout le monde répète, car il était célèbre jusqu'en Macédoine. On m'a dit que depuis trente ans il a guéri plus d'Olynthiens que nous n'avons pu en tuer le jour où nous avons pris la ville. Ce sera un esclave précieux dès que tu l'auras mis à la chaîne et qu'il aura senti le bâton; car il fait encore l'insolent, mais il changera de ton comme les autres. Alors, si tu sais le mener, tu ne connaîtras pas la mort avant ton centième hiver. Donne-moi trente drachmes et Nicostrate sera ta chose pour toujours.
--Nicostrate? répéta Parrhasios vers moi. En effet. Je connais ce nom. Mon indifférence est totale envers sa science de médecin. Toutes mes drogues sont dans ma cave et l'une me guérit fort bien des indigestions que l'autre donne. Quand parfois je suis enrhumé, je ne m'applique pas d'autre emplâtre qu'une belle fille aux seins brûlants sur ma poitrine étendue, et je compte bien vivre cent ans sans l'aide de cet apothicaire.
Se tournant vers le vendeur, il ordonna:
--Ote-lui ses vêtements.
Nicostrate se laissa faire, impuissant et dédaigneux.
Parrhasios continua de commander.
--Mets-le de face, et les bras tombants. Bien... De côté... De dos... A droite maintenant... Encore de face... Marché conclu.
Il claqua légèrement de la main mon épaule et me dit à mi-voix:
--Superbe! mon petit.
Et je ne lui répondis point, car je me sentais secoué d'un frisson qui était presque de l'envie.
Cinquante ans sont passés; l'espace d'une vie humaine. J'ai vu des milliers de modèles: jamais un qui fût comparable à ce Nicostrate d'Olynthe.
Il était la statue de l'Homme dans toute sa grandeur, à l'âge où la force devient de la puissance. Parrhasios le nommait Prométhée; mais n'importe quel nom éternel n'eût pas été moins digne de son nouvel esclave. Cet homme dans mon atelier pendant un an de mon travail, et j'eusse fait assez d'ébauches pour emplir toute ma carrière de Dzeus, de Ploutons, de Poseidons, des quinze dieux à barbe grise qu'on appelle les Dominateurs. Il évoquait l'Olympe à ses pieds. Quand il allongeait le bras, on y voyait le Trident, et quand il le haussait, on y voyait la Foudre. Les lignes de ses pectoraux s'unissaient à ses épaules avec un air de majesté qui divinisait tous les gestes.
Ah! pensai-je, Parrhasios songe à me donner des femmes, comme si j'allais passer mes soirs entre les stèles du Céramique, et certes, il ne comprend pas que je renoncerais à l'amour lui-même en échange de son Nicostrate. Les dieux lui inspireront-ils de me l'envoyer jamais, fût-ce pour une journée?
Ainsi je remuais en mon cœur des malaises de jalousie; et puis je me consolais à demi en sachant que, si ce n'était le marbre, au moins la cire allait fixer de sa matière presque aussi pure tout ce qui brillait là d'immortel.
En effet, Nicostrate fut perdu pour le marbre.
Je ne l'eus jamais pour modèle.
Le malheureux ne posa qu'une fois, et vous allez savoir comment.
IV
Je revins seul, à cheval, à travers l'Attique. Pendant mes cinq années d'absence, des créanciers avaient vendu le peu de bien que je possédais, et je descendis simplement dans une hôtellerie d'Athènes pour les longues semaines nécessaires à ma nouvelle installation.
Parrhasios m'avait suivi à quelques jours d'intervalle. Apprenant dans quel lieu modeste j'avais fait porter mes bagages, il ne voulut point que j'acceptasse d'autre hospitalité que la sienne et me fit dire qu'il m'attendait.
Le lendemain, je me rendis chez lui, seul, et pour décliner son offre.
Il habitait, à mi-chemin entre le Céramique et l'Académie, un palais de marbre et d'airain, près de la maisonnette où vivait Platon. Ses jardins s'étendaient très bas jusqu'aux rives bleues du Cyclobore, et de l'autre côté, remontant vers la route, ils entouraient l'édifice blanc d'arbres inutiles et fastueux.
Par une faiblesse inattendue chez un homme de sa valeur, Parrhasios aimait à donner l'ostentation de la richesse. Sa fortune était immense: il faisait qu'on n'en doutât point. Et d'ailleurs, prenant leur part de plaisir à toutes les voluptés offertes, il voulait éprouver sans cesse le marbre frais, les soies fines, la peau plus douce encore des vierges, la pourpre seyant au visage, l'or inaltérable et solaire. C'est pourquoi sa maison ressemblait au palais d'Artaxercès.
Il m'accueillit au seuil de la grande cour intérieure qui lui servait d'atelier.
Debout, toujours drapé de soie rouge et la bandelette au front comme un dieu olympien, il m'ouvrit ses larges bras. Puis je pénétrai à ses côtés dans l'illustre salle, matrice de chefs d'œuvre, où je fus ému de me retrouver.
--Mon Prométhée? répondit-il à ma question. Non. Je ne le sens pas mûr encore. Ce Nicostrate a besoin d'être médité quelque temps, et je pressens que ma première conception du sujet va éclater en morceaux dès que j'y ferai entrer sa personne. Dans quelques jours nous verrons bien.
Je lui demandai s'il se reposait, mais c'était mal le connaître. La peinture était sa vie même. Revenu de voyage au milieu de la nuit, il avait commencé un tableau le matin.
--Viens, me dit-il brusquement. Je suis content que tu puisses le voir: cette petite chose est une merveille. Je n'ai jamais rien fait de plus beau.
C'était encore un trait de son caractère, que d'estimer ses œuvres à leur valeur suprême et de comprendre l'admiration que tout le peuple grec vouait à son grand nom.
Le panneau commencé reposait obliquement sur un chevalet de bois de sycomore dont les deux montants, prêts à se rejoindre, se recourbaient en cols de cygnes d'or. Je me penchai respectueusement et vis un singulier sujet qui, pourtant, ne me surprit point dans l'atelier de Parrhasios. Son tableau représentait un paysage sylvestre et frais à voir, où s'allongeait sur le côté une nymphe endormie, ses flèches à la main. Un satyre, penché devant elle, lui soulevait la tunique jusqu'à la ceinture avec une expression de gourmandise bestiale. Derrière, un deuxième satyre à genoux assaillait la vierge directement, sans troubler son jeune sommeil qui devait être bien profond. C'était tout.
Mais comme je relevais les yeux, j'aperçus à quelques pas, étendue sur une banquette, la confuse Artémidora entre les deux barbares Sarmates qui venaient de poser avec elle le mouvement de cette rouge esquisse.
Et Parrhasios m'expliqua:
--Oui. J'aime ces tableaux de vie intense, et je ne montre le Désir de l'Homme qu'à l'instant de son paroxysme et de sa réalisation. Socrate, qui avait commencé par être un mauvais sculpteur avant de devenir un bon philosophe, voulait me voir peindre l'amour avec des regards et des pensées. C'était d'une absurde critique. La peinture est dessin et couleur: sa langue ne parle que par gestes, et le geste le plus expressif est celui par quoi elle triomphe. J'ai peint Akhilleus à l'instant où il tue. Sa colère immobile, je la laisse au poète. Mais en voilà assez, nous nous comprenons.
Il s'assit devant son chevalet et commanda:
--Reprenez la pose.
Alors Artémidora leva ses yeux noirs vers nous et d'une voix qui me laissa troublé elle murmura:
--Devant lui?
Mais Parrhasios n'entendait point. Parrhasios chantait déjà. Avec son pinceau fin dont le manche était d'ivoire et creusé en roseau, il ajouta les derniers traits à l'esquisse afin d'en accentuer encore l'impeccable et pur dessin. Puis deux de ses jeunes apprentis lui apportèrent ses instruments.
--Tu le vois, me dit-il en souriant, j'ai cessé de peindre à la détrempe. Voilà de la cire et des fers selon le procédé nouveau. Ces jeunes gens de l'Ecole de Sikyone, je les battrai sur leur terrain!
On eût dit, en effet, à le voir, qu'il avait toujours employé ce procédé de Polygnote récemment remis à la mode. Ses petites boîtes à cire étaient disposées dans un coffret déjà maculé par l'usage. Il y plongeait avec mesure le fin cautère chauffé au fourneau, en retirait une gouttelette de cire colorée, la posait à sa place et la mêlait aux autres avec une sûreté de main qui m'arrachait parfois un sourire d'enthousiasme.
Tout en peignant, il m'apprenait comment on mêlait la cire aux couleurs et quelles couleurs étaient les bonnes, à l'exclusion de toutes les autres. Son blanc venait de l'île de Mélos, celui de Samos étant trop gras. Il aimait le cinabre indien, plus solide que le cinabre d'Ephèse, plus coûteux aussi, d'ailleurs. La sandaraque couleur de flamme et l'arménion d'un bleu si pâle, convenaient aux vêtements féminins. Il estimait le noir d'ivoire que le jeune Apelle venait d'inventer, mais il s'en tenait pour sa part au noir plus docile aux mélanges, fabriqué (lorsqu'on peut en prendre) avec les os calcinés des morts et ravis aux tombeaux anciens.
Ainsi se passa la journée sans que je sentisse la fuite des heures, sinon quand Parrhasios commandait: «Reposez-vous!» et qu'Artémidora toujours plus rougissante, cachait son visage dans ses mains.
Vers la fin du jour, il se leva, criant aux apprentis:
--Faites chauffer la plaque!
Et se retournant vers moi, il me dit:
--C'est fini.
On lui apporta la plaque rouge qui lançait des étincelles. Il la saisit par le piton avec des tenailles à longues branches. Il la promena très lentement devant le tableau horizontal, où la cire montait à la surface en fixant au bois sec son âme multicolore.
Et voilà comment fut achevée, entre l'aube d'un jour et le crépuscule, la «Nymphe surprise» de Parrhasios, qui est maintenant à Syracuse.
Parrhasios regarda son œuvre avec une négligente complaisance, et secouant sa belle main expressive, il cria comme pour cent personnes:
--Oui. C'est un exercice avant la bataille.
Distrait, je demandai:
--Quelle bataille?
Il parut s'étonner que je n'eusse pas compris. A grands pas, il traversa la pièce, ouvrit une porte: Nicostrate à la chaîne leva les yeux sur nous. Parrhasios se haussa devant lui, et, les doigts passés dans la barbe, il murmura comme pour lui seul:
--Ma bataille de dieu contre cet être humain.
V
Je restai un mois entier occupé dans Athènes à des affaires personnelles, qui ne me permettaient pas de retourner chez Parrhasios.
Athènes était vraiment en deuil depuis la chute des Olynthiens. Le marché de Khalkis, la vente d'un peuple allié,--ce scandale et cet affront aux portes mêmes de l'Attique,--était le sujet de tous les discours, le songe de tous les silences.
Contre Philippe, on ne pouvait rien. Kratès ne voulait pas la guerre, et Démosthéne lui-même ne la demandait plus. Mais Eschine, en revenant du Péloponèse, avait rencontré sur sa route des troupeaux d'Olynthiens conduits comme des bêtes, et il lui avait suffi de raconter ce passage d'esclaves, pour soulever à sa voix l'indignation du peuple contre les cités coupables.
Un jour, ce fut pis encore: on apprit que dans la ville même, un citoyen traitait en femme captive une malheureuse Olynthienne. L'homme fut arrêté, jugé, condamné à mort sur-le-champ.
Alarmé, je vis Parrhasios menacé d'un sort semblable et laissant là toute affaire, je descendis jusqu'à son palais, afin de l'avertir s'il en était temps.
Portes et rideaux étaient fermés lorsque je parvins à son mur. L'esclave ne voulait pas me laisser franchir le seuil. Il me fallut insister, montrer mon angoisse, affirmer qu'il y allait de la vie de son maître. Je passai enfin, et suivant en courant la grande galerie vide, je soulevai la portière.
Je n'oublierai jamais le regard lent et grave que me jeta Parrhasios lorsqu'il me vit entrer. Il peignait debout, gigantesque devant un panneau de bois noir qui était presque de sa taille. Le ciel vaguement orageux donnait à sa haute stature une apparence extra-humaine. La sérénité de son visage était telle, que les traits n'y paraissaient plus: les rides mêmes s'étaient effacées, ainsi qu'il arrive aux cadavres des grands vieillards couchés dans la paix des morts.
Il ne me parla point. Il ne me regarda plus. La tige chaude entre les doigts, il portait les larmes de cire entre la boîte et le panneau droit, d'une main aussi sûre et aussi tranquille que s'il avait créé le monde avec des gouttes de couleur.
C'est alors que, suivant son œil fixé tour à tour sur son œuvre et sur un point de la vaste salle, j'aperçus, tumultueux et nu, écartelé des quatre membres à la croupe d'une roche véritable, Nicostrate qui tirait, couvert de tous ses muscles, sur quatre cordes retordues.
Longtemps, je restai immobile, retenant mon souffle, ne sachant plus ce que j'étais venu faire et dire. Mon cerveau nageait tout entier dans les merveilles de la vue. Mes autres sens ne me parlaient plus et j'avais moins de pensée qu'on n'en a en songe.
* * * * *
Tout à coup, Parrhasios prononça un mot... Du moins, il me sembla l'entendre.
Et ce mot, c'était:
--Crie!
Et sa voix était calme comme son geste et son front.
--Crie! répéta Parrhasios.
Nicostrate poussa violemment un éclat de rire forcé qui remua la salle. Et il dit qu'il ne crierait point! qu'il était maître de son visage! qu'on n'attacherait pas ses traits, comme ses membres, avec des câbles à la roche! qu'il empêcherait bien ce tableau de se faire! puis il vomit l'écume de sa rage avec des éclats d'injures.
La face de Parrhasios ne s'altéra pas d'une ligne. Il posa le cautère qu'il tenait à la main, en prit lentement un autre qui chauffait à blanc dans le fourneau voisin, et, mesurant la place exacte où le vautour de son tableau fouillait le foie de Prométhée, il dit à un esclave sarmate:
--Tiens. A droite. Sous la dernière côte. Touche légèrement, sans pénétrer.
Nicostrate vit cet homme s'avancer jusqu'à lui. Il gardait un sourire très pâle et la chair grésilla sans qu'il eût dit un mot.
Mais, bientôt, ses yeux défaillirent. Une sueur atroce coula de ses tempes. Il se mit à hurler d'abord, puis à gémir d'une voix secouée comme un sanglot de petit enfant.
Parrhasios, impassible, observait son visage.
* * * * *
Combien de temps ceci dura-t-il? Je ne sais plus. Jusqu'au soir, je pense. Je ne sais pas davantage à quelle heure j'eus la force de me traîner hors de cette salle, car je défaillais de la tête aux pieds. Au moment où je passais la porte, j'entendis un silence soudain, puis une voix dans l'éloignement:
--L'imbécile! criait Parrhasios. Il est mort un instant trop tôt!
* * * * *
Lorsqu'on sut le lendemain dans Athènes, comment Parrhasios avait accompli le «Prométhée enchaîné» qu'il destinait au Parthénon, il n'y eut dans toute la ville qu'un seul cri d'horreur.
Le peuple se porta en foule sur la route du Cyclobore et vint assaillir la maison du peintre, dont les portes étaient fermées.
--Un Olynthien! Un homme libre! Un vaincu du Macédonien!
--Le poison pour son meurtrier!
Je me mêlai à cette foule hostile, non pas pour sauver mon ami, car moi aussi je pensais alors qu'il méritait tous les supplices, et les hurlements de Nicostrate grondaient toujours dans mes oreilles. Mais j'allai, suivant la cohue, poussé par le mouvement du peuple, et je parvins avec le troupeau sous les murailles assiégées.
La foule cria longtemps. La maison semblait morte. Pas un esclave sur le seuil. Pas une voix derrière les rideaux qui pendaient entre les colonnes, immobiles et refermés.
Enfin Parrhasios lui-même, entre deux rideaux qui s'ouvrirent, apparut au premier étage, les bras croisés dans sa robe royale et le front toujours ceint de la bandelette sacrée.
Une tempête de cris monta jusqu'à lui:
--Assassin! Barbare! Allié de Philippe! criait la foule. Où est-il, cet Olynthien? Nous lui ferons des funérailles comme à un général vainqueur. Et le poison pour toi! le poison pour toi!
Parrhasios laissa cette colère se déchaîner et se ralentir. Puis, saisissant à ses pieds, par les deux côtés du panneau, le «Prométhée» qu'il venait de peindre, il le souleva lentement et comme religieusement, d'abord au-dessus de la balustrade, puis au-dessus même de son front, si bien qu'il fut caché par lui, et l'Œuvre apparut à la place de l'Homme.
Une brusque secousse ébranla cette foule qui s'approcha encore. Un prodige lui apparaissait: le tableau de la douleur humaine et de l'éternelle défaite par la souffrance et par la mort, palpitait au-dessus de ses têtes. Devant ses innombrables yeux, le sommet de la grandeur tragique se découvrait là pour la première fois. Elle frémit. Quelques hommes pleurèrent. Un silence de temple se répandit jusqu'aux dernières bouches de la multitude, et comme des huées essayaient de renaître, une acclamation tonnante les étouffa dans le bruit de la Gloire.
Le Caire, 1901.
DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT
ARCAS
Jeune fille aux yeux noirs...
MELITTA
Ne me touche pas!
ARCAS
Non certes; je reste loin, tu le vois, sœur d'Aphrodite, jeune fille aux cheveux bouclés comme des grappes de raisins. Je m'arrête sur le bord de la route, et je ne peux plus m'en aller, tu le vois, ni vers ceux qui m'attendent, ni vers ceux que j'ai quittés.
MELITTA
Va! va! tu parles vainement, chevrier sans chèvres, coureur de chemins vagues! Si tu ne peux plus suivre la route, va-t'en alors à travers champs; mais n'entre pas dans ma prairie, toi que je ne connais pas; ou j'appelle!
ARCAS
Qui donc appellerais-tu dans cette solitude?
MELITTA
Les dieux! qui m'entendront.
ARCAS
Ah! petite fille! Les dieux sont plus loin de toi que je ne suis à présent, et fussent-ils même à tes côtés, ils ne me défendraient pas de te dire que tu es belle, car ils sont fiers de ton visage et ils savent bien que c'est leur chef-d'œuvre.
MELITTA
Tais-toi, chevrier. Va-t'en. Ma mère m'a défendu d'écouter aucun homme. Je suis ici pour garder mes brebis laineuses et leur faire brouter l'herbe jusqu'au soleil couchant. Je ne dois pas entendre la voix des garçons qui passent sur la route avec le vent du soir et les poussières ailées.
ARCAS
Pourquoi?
MELITTA
Je ne le sais pas. Ma mère le sait pour moi. Il n'y a pas encore treize ans que je suis née sur son lit de feuilles, et je serais bien imprudente si je ne faisais pas tout ce qu'elle veut m'ordonner.
ARCAS
Tu ne l'as pas comprise, enfant, ta mère si bonne et si sage et si belle, et si vénérable. Elle t'a parlé des hommes barbares qui traversent parfois les campagnes, le bouclier sur le bras gauche et l'épée dans la main droite. Ceux-là seraient méchants pour toi, car tu es faible et ils sont forts. Dans les cités qu'ils ont prises pendant les détestables guerres, ils ont tué beaucoup de jeunes vierges presque aussi belles que tu l'es et ils ne t'épargneraient pas s'ils te trouvaient sur leur chemin. Mais moi, quel mal pourrais-je te faire? Je n'ai que ma peau de mouton sur l'épaule et ma baguette à la main. Regarde-moi. Suis-je donc si terrible?
MELITTA
Non, chevrier. Tes paroles sont douces et je les écouterais longtemps... Mais les plus douces paroles sont perfides, m'a-t-on dit, lorsque la bouche d'un jeune homme les murmure à l'une de nous.
ARCAS
Me répondras-tu si je te pose une question?
MELITTA
Oui.
ARCAS
A quoi songeais-tu, sous l'olivier noir, lorsque j'ai passé?
MELITTA
Je ne veux pas te le dire.
ARCAS
Je le sais.
MELITTA
Dis-le-moi.
ARCAS
Si tu me permets d'approcher. Autrement je resterai muet. Je ne puis te dire cela qu'à l'oreille puisque c'est ton secret et non le mien. Tu veux bien que je m'approche? que je te prenne la main?
MELITTA
A quoi pensais-je?
ARCAS
A ta ceinture de noces.
MELITTA
Oh! qui t'a répété... Ai-je parlé tout haut? Es-tu dieu, chevrier, pour lire de si loin dans les yeux des filles? Ne me regarde pas ainsi! ne cherche pas à lire ce que je pense à l'instant...
ARCAS
Tu songeais à ta ceinture de noces et à l'inconnu qui la dénouerait, avec quelques-unes de ces douces paroles que tu crains autour de toi. Celles-là aussi seront-elles perfides?
MELITTA
Je ne les ai jamais entendues...
ARCAS
Mais tu entends les miennes, et tu vois mes yeux...
MELITTA
Je ne veux plus les voir...
ARCAS
Tu les vois dans ton songe.
MELITTA
O chevrier!...
ARCAS
Quand je te prends la main, pourquoi frissonnes-tu? Quand mon bras se referme autour de ta poitrine, pourquoi t'inclines-tu? Pourquoi ta faible tête cherche-t-elle mon épaule?...
MELITTA
O chevrier!
ARCAS
Comment serais-tu ainsi presque nue dans mes bras si je n'étais pas déjà presque ton époux?
MELITTA
Mais non, tu ne l'es pas; laisse-moi, laisse-moi, j'ai peur, va-t'en, je ne te connais pas; laisse-moi, tes mains me font mal, laisse-moi, je ne te veux pas!
ARCAS
Pourquoi me parles-tu, petite fille, avec la bouche de ta mère?
MELITTA
Non, ce n'est pas elle, c'est moi qui te parle. Je suis sage; laisse-moi, chevrier. J'aurais honte de faire comme Naïs, ou comme Philyra ou Chloë qui n'attendirent point le jour de leurs noces pour apprendre les secrets d'Aphrodite et enfanter mystérieusement. Non, non, je ne te céderai pas! tu peux déchirer ma tunique, je ne te céderai pas, chevrier! je m'étranglerais plutôt de mes mains.
ARCAS
Pourquoi encore? Et que t'ai-je fait? J'ai touché cette tunique, je ne l'ai pas déchirée. J'ai baisé ta ceinture, je ne l'ai pas dénouée. Eh bien, soit! je t'abandonne, je te délivre, je te laisse... Va-t'en!... Pourquoi ne t'en vas-tu pas?
MELITTA
Laisse-moi pleurer.
ARCAS