Sainte Jeanne de Chantal

Part 9

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Et elle n’était pas au bout de ses tristesses. Cinq ans après son mari, la jeune veuve de Celse-Bénigne mourait à son tour, laissant une «pauvre petite fille» qui allait être Mme de Sévigné. La mère de Chantal fut profondément affectée de cette mort: elle «aimait tendrement» sa belle-fille. «Voilà comment, écrivait-elle douloureusement, Dieu nous tire pièce à pièce tout ce qui nous est plus cher ici-bas.» Un mois après, elle apprenait la mort de son gendre, M. de Toulonjon, qu’elle aimait beaucoup lui aussi. Elle pâlit affreusement: «Voilà bien des morts, dit-elle, ou plutôt bien des pèlerins qui se hâtent de gagner le logis éternel.» De ses six enfants, de sa bru, de ses gendres, il ne lui restait plus que Françoise, et trois petits-enfants en bas âge. Elle avait perdu sa sœur, son mari, son père, son incomparable guide et ami saint François de Sales. Elle demeurait seule, à soixante ans, vestale douloureuse et sainte, pour veiller sur toutes ces tombes. Dieu frappait à coups redoublés sur cette âme héroïque et tendre, comme s’il voulait la détacher entièrement de la terre et «l’attirer davantage à lui». Les enseignements et l’exemple du saint évêque de Genève avaient bien produit leur fruit. Et si parfois elle avait eu quelques doutes ou quelques scrupules,--et elle en a eu,--touchant le meilleur emploi de sa vie et sur la difficulté de concilier ses devoirs de mère et les impérieuses exigences de sa vocation religieuse, elle pouvait, au soir de son existence, se rendre ce témoignage que lui rendit un jour Celse-Bénigne,--ce charmant Celse-Bénigne qui, jadis, avait voulu l’écarter du cloître: «J’admire, lui écrivait donc ce dernier au lendemain de son mariage, j’admire la conduite de Dieu sur nous. Quand vous seriez demeurée au monde selon nos souhaits, et que vous auriez pris les soins de nous avancer que votre amour maternel et votre non-pareille prudence auraient su vous faire inventer, vous n’auriez pas pensé à me loger mieux que je ne suis, Dieu m’ayant donné en mon mariage tous les avantages souhaitables à ceux de ma condition, de mon âge et de mon humeur.»

Le fait est que la mère de Chantal avait su tout concilier et mener de front les multiples obligations de sa double vie. Si vives et absorbantes qu’aient été ses préoccupations familiales, elles n’ont jamais nui aux minutieuses charges qu’elle assume; et, réciproquement, sa dévorante activité de fondatrice et d’organisatrice ne l’empêche nullement de se dépenser en lettres, conseils, démarches de toute sorte pour le bien-être ou le bonheur de ses enfants. Souvent malade et, néanmoins, toujours prodigieusement active, on est émerveillé de tout ce qu’elle a pu faire tenir d’œuvres et d’initiatives dans la courte enceinte d’une pauvre vie humaine.

A peine relevée de la maladie qui avait suivi la mort de sa fille Marie-Aimée, elle est appelée à Grenoble par saint François de Sales pour y fonder, comme à Lyon et à Moulins, une nouvelle maison de la Visitation. Les voies lui avaient été préparées par une fervente chrétienne, la présidente Le Blanc, dont la «sainte ardeur» était son œuvre. «Je vous prie, lui écrivait saint François, ma très chère mère, de préparer doucement nos petites avettes, pour faire une sortie au premier beau jour et venir travailler dans la nouvelle ruche pour laquelle le Ciel prépare bien de la rosée.» Les débuts du nouveau monastère furent beaucoup moins rudes que ceux du monastère de Moulins, où la mère de Bréchard, la fondatrice, avait éprouvé de terribles difficultés. Il suffit de quelques jours à la mère de Chantal pour tout régler à la satisfaction générale. Après avoir assisté, le 8 avril 1618, à la consécration solennelle de la maison nouvelle, reçu quelques novices, établi la mère Marie-Péronne de Châtel comme supérieure, elle put repartir pour Annecy, où son «bien-aimé Père» l’attendait avec quelque impatience.

Celui-ci, en effet, venait de recevoir le bref du pape Paul V qui le déléguait pour ériger la congrégation de la Visitation en ordre religieux, sous la règle de saint Augustin. Assisté de la mère de Chantal, il examina longuement et minutieusement les constitutions de l’institut, en arrêta le texte définitif, déclarant qu’elles «devaient être à perpétuité inviolablement observées et gardées», et, le 16 octobre, dans une cérémonie solennelle, la congrégation de Sainte Marie était élevée à la dignité d’un ordre religieux, contrairement aux intentions premières de ses saints fondateurs.

Le lendemain même, la mère de Chantal partait pour Bourges, où son frère l’archevêque avait tout disposé pour l’érection d’un cinquième monastère. Elle s’arrêta à Lyon, à Moulins, où elle crut devoir modérer la ferveur ascétique de la mère de Bréchard. A Bourges, on lui fit fête, et bien que la négligence des serviteurs de Mgr Frémyot lui «donnât souvent matière d’exercer la pauvreté», elle trouvait qu’elle était servie avec trop d’appareil: saint François de Sales dut calmer ses scrupules à cet égard. A Paris, où il était alors, «plusieurs bonnes âmes désiraient un établissement de Sainte Marie»: tout en prévoyant «des difficultés innombrables», il crut qu’«il fallait seconder leurs désirs», et il priait «sa très chère Mère» de venir le rejoindre. L’archevêque de Bourges aurait voulu garder sa sœur auprès de lui plusieurs années: il s’opposa de tout son pouvoir au départ pour Paris, et, le jour fixé pour ce départ, il vint dire à la mère de Chantal «qu’il avait partout défendu qu’on lui donnât aucun équipage». Mais elle, sans se troubler, et avec cette vivacité spirituelle et ferme qui ne l’abandonnait jamais: «Monseigneur, lui dit-elle, cela n’importe s’il n’y a point d’équipage, l’obéissance a de bonnes jambes, nous irons fort bien à pied.» Retourné par cette réponse, l’archevêque lui prêta son carrosse pour la conduire jusqu’à Paris. Et, joyeuse d’obéir, laissant comme supérieure à Bourges la mère Anne-Marie Rosset, elle s’achemina vers Paris avec quatre professes et une novice, n’ayant que dix-neuf _testons_ dans sa bourse.

Elle arriva à Paris, qu’elle ne connaissait pas encore, la veille de Quasimodo 1619. Avec raison l’évêque de Genève attachait une extrême importance à la fondation d’un nouveau monastère de la Visitation dans la grande ville bruissante et affairée, déjà ouverte aux quatre vents de l’esprit, et où se dépensait généreusement l’activité de vaillants ouvriers d’une renaissance religieuse: Bourdoise, Bérulle, Condren, M. Olier, M. Vincent. Mais la fondation n’alla pas toute seule: railleries mondaines, calomnies et médisances, méprises et étroitesses ecclésiastiques, jalousies de certaines communautés religieuses, on n’épargna rien pour décourager saint François de Sales et sainte Chantal de leur projet: par leur sang-froid, par leur humilité, par leur douceur patiente et souriante, ils finirent par désarmer toutes les hostilités. Au bout de quelques semaines, l’orage s’apaisa: le cardinal de Retz donna son consentement; et, le lendemain, 1er mai 1619, l’évêque de Genève présida la cérémonie d’établissement, fit un sermon, exposa le Saint-Sacrement, établit la clôture et confia à M. Vincent, dont l’appui sans doute n’avait pas dû lui manquer, la direction spirituelle du nouveau monastère. Quatre mois après, le 13 septembre, il repartait pour Annecy: la mère de Chantal, qu’il avait mise en rapports avec la mère Angélique, devait rester trois ans sans le revoir, et il n’allait la revoir que pour mourir.

Les épreuves allaient fondre sur la communauté nouvelle. La maison où l’on s’était logé, au faubourg Saint-Michel, était trop petite, incommode, placée entre deux bruyants tripots, et il fallait songer la remplacer. Grave problème pour des religieuses qu’on croyait riches et qui, les aumônes venant à manquer, connurent l’extrême pauvreté: la mère de Chantal n’avait pas même de linge pour en changer. Ses compagnes étant tombées malades, elle était seule, avec deux novices, pour suffire à tout; et elle suffit à tout, apprêtant la cuisine, servant à l’infirmerie, et «chantant l’office avec ses deux novices l’une voix si forte et soutenante, que l’on eût jugé qu’il y avait bon nombre de voix au chœur». On commençait à respirer quand la peste éclata à Paris: tout le monde voulut fuir le fléau. La ville n’était plus qu’un désert; l’herbe poussait haute dans les rues. Abandonnée de tous, ne sachant comment nourrir ses filles, la pauvre mère de Chantal allait dire son _Pater_ avec larmes devant le Saint-Sacrement, implorant le pain quotidien. L’hiver venu, la misère redoubla: on n’avait pas de sièges, et il fallait s’asseoir par terre; on n’avait ni bois, ni couvertures: plusieurs religieuses, réduites à coucher au grenier sur des fagots, se réveillaient au matin couvertes de neige. Par son entrain, sa gaîté, sa confiance dans la Providence, son humilité, et, pour dire le mot, sa sainteté, la mère de Chantal soutenait tous les courages, et, dans ce complet dénuement, les nobles femmes s’estimaient parfaitement heureuses.

Tant de vertus méritaient leur récompense. La réputation de la mère de Chantal s’étendait; des novices appartenant aux meilleures familles et aux plus fortunées se présentaient. Avec la dot de l’une d’elles, la sœur Hélène-Angélique Lhuillier, on put acquérir les écuries de l’hôtel Zamet, qu’on transforma en un monastère. Mais en songeant aux tribulations qui avaient précédé cette acquisition, la Sainte déclarait «qu’elle avait plus acheté la maison de Paris par larmes et prières que par argent».

Les fondations se multipliaient: à Montferrand, à Nevers, à Valence, à Orléans; et chaque fondation nouvelle était, pour la mère de Chantal, un nouveau sujet de préoccupations. De toutes parts on s’adresse à elle pour les détails d’organisation pratique, pour la conduite à suivre en telle ou telle délicate conjoncture, pour la direction spirituelle: toujours d’accord avec saint François de Sales, elle veille à tout, et elle a réponse à tout. Et ses conseils, ses prescriptions même les plus rapides sont toujours enveloppées de bonne grâce, de la plus tendre affection. Elle veut que chaque supérieure «se rende communicative, attrayante et gracieuse envers ses filles»; «il faut, ajoute-t-elle, qu’elles retrouvent en nous ce qu’elles ont laissé, que nous leur soyons mère, amie, sœur, toutes choses; car si elles n’ont de l’amitié et cordialité de nous, et les unes avec les autres, elles seront sans soutien extérieur.» Elle-même prêche d’exemple: toute «tracassée» qu’elle soit, «accablée d’affaires et d’écritures», elle n’oublie personne, et les plus humbles de ses religieuses ont leur part dans les salutations, affectueux souvenirs dont elle émaille ses lettres. Son cœur de mère s’est élargi, à mesure qu’augmente le nombre de ses enfants.

Vers la fin de 1621, se sentant moins utile à Paris qu’ailleurs, elle songe à quitter la maison dont la fondation lui a coûté tant de peine. Une maladie la retient trois mois à son poste. Rétablie, elle fait procéder à l’élection d’une supérieure et, en dépit des instances dont elle est l’objet de la part des trente-quatre religieuses qu’elle laisse, en dépit du froid rigoureux, elle se résout à partir. Il y eut une scène d’émouvants adieux. Tout le monde pleurait. La mère de Chantal prononça de fortes, tendres et pieuses paroles qui nous ont été conservées. «Adieu, mes chères filles, dit-elle en terminant, je vous laisse sans vous laisser; je vous donne de très bon cœur ma bénédiction, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.» Et elle embrassa toutes les sœurs qui l’accompagnèrent jusqu’à la porte, où deux carrosses l’attendaient.

Elle se rendit tout d’abord à Maubuisson où l’attendait la mère Angélique. Celle-ci, après avoir réformé le monastère de Port-Royal, dont elle était abbesse, entreprenait la réforme du couvent de Maubuisson. Elle s’était profondément attachée à saint François de Sales et à la mère de Chantal, qu’elle vénérait comme de saints personnages. L’évêque de Genève, qui l’aimait beaucoup et lui a écrit de très belles lettres, disait d’elle «qu’elle n’avait point le cœur, l’esprit ni le courage de son sexe, tellement il lui trouvait une âme généreuse et relevée au service de Dieu». Elle aurait voulu quitter son abbaye et entrer à la Visitation. Mme de Chantal, qui avait pour elle une vive affection, appuyait fort ce dessein. Saint François de Sales hésitait beaucoup; finalement, il proposa d’en référer à Rome; mais comme il mourut sur ces entrefaites, l’affaire en resta là. La mère Angélique demeura la grande abbesse de Port-Royal, et Saint-Cyran succéda à saint François de Sales dans la direction de cette «âme d’insigne et extraordinaire vertu».

En quittant Maubuisson, la mère de Chantal et ses cinq compagnes allèrent en pèlerinage à Pontoise, sur le tombeau de la bienheureuse Marie de l’Incarnation. De là, elles se rendirent à Orléans, puis à Bourges, à Nevers, à Moulins. Partout où la sainte passait, elle usait de son autorité temporelle et spirituelle pour réformer les abus ou les imperfections qui s’étaient glissés dans la vie matérielle ou religieuse des divers monastères, pour rappeler à la stricte observance de la règle, pour ranimer la piété, exalter les courages. A tout le monde elle communiquait son zèle. Et enfin elle se rendit à Alone, auprès de sa fille Françoise, où elle attendit les sœurs que saint François de Sales devait lui envoyer d’Annecy et qui devaient l’aider à fonder une maison à Dijon.

A Dijon, chose curieuse, les esprits étaient très partagés touchant l’opportunité d’accueillir les filles de la Visitation. Tandis que, dans les milieux populaires, où le nom et la réputation de la fille du président Frémyot étaient très répandus, on souhaitait passionnément leur venue, le Parlement et, en tête, son premier président Brûlart, faisait une sourde et parfois violente opposition. Deux humbles filles, Marie Bertot et Claire Parise, allèrent à Paris, virent le roi, obtinrent de lui des lettres patentes, et, cautionnées par une riche veuve, la présidente Le Grand, firent lever les derniers obstacles. Au mois d’avril 1622, quand, très émue, sainte Jeanne de Chantal arriva dans la vieille ville où, cinquante ans plus tôt, elle était née, le menu peuple lui fit une réception triomphale. Marchands et artisans avaient d’eux-mêmes fermé leurs boutiques et s’étaient répandus dans les rues, manifestant une joie extraordinaire. «On n’entendait ni l’on ne sentait rouler le carrosse, et semblait que ces bonnes gens le portassent à bras; aussi demeura-t-on beaucoup de temps à faire bien peu de chemin, n’étant pas possible de fendre la presse.» Enfin, l’on arriva dans la petite maison louée qui devait servir de monastère: «Ce nouveau monastère, dit Jeanne en y entrant, est destiné à honorer la vie cachée de Jésus, Marie, Joseph, dans la maison de Nazareth.» Nombre de personnes de la ville vinrent lui rendre leurs devoirs. Sur le soir, plus de deux cents villageois et villageoises des environs vinrent lui souhaiter la bienvenue. Elle fut si touchée de cette démarche qu’elle fit venir les sœurs dans une grande cour et,--geste charmant qui la peint tout entière,--elle les fit dévoiler pour accueillir plus cordialement ces rustiques visiteurs. Elle les «caressa fort», leur adressa quelques pieuses paroles, et dut leur donner sa bénédiction, «car ils se mirent à genoux et ne voulurent point se lever qu’elle ne la leur eût baillée». Le lendemain, le grand vicaire de Mgr Zamet, évêque de Langres, vint faire l’établissement. La mère de Chantal venait de réaliser l’un de ses plus chers désirs.

Bientôt les novices se présentèrent: Claire Parise, qui avait si bien su déjouer les manœuvres hostiles du Parlement; la présidente Le Grand, dont les soixante-quinze ans étaient affamés d’austérités et d’humiliations; Jeanne-Marguerite de Berbisey, une riche parente de la mère de Chantal. Celle-ci n’était arrivée à Dijon qu’avec quatorze livres, fruit de ses économies; elle avait refusé l’argent que lui avait offert sa fille Françoise. Aumônes et dons affluèrent: au bout de six mois, elle avait acheté et meublé une maison spacieuse, bâti l’église, le chœur et la sacristie, commencé les parloirs. Douze novices, pleines de ferveur, avaient été recrutées. A ce moment-là, saint François de Sales, qui comptait se rendre à Avignon, lui donna rendez-vous à Lyon. Elle fit venir de Montferrand pour la remplacer la mère Favre, et le 28 octobre 1622, elle partait pour Lyon.

La pieuse et tendre amitié qui l’unissait à l’évêque de Genève n’avait subi aucune éclipse, et l’absence, qui est fatale à tant d’amitiés terrestres, n’avait fait que la consolider encore. Comme toutes les vraies amitiés, elle était fondée sur la communauté des aspirations morales, mais, plus encore peut-être, sur des oppositions de tempérament et de caractère. Ces deux riches et profondes natures s’attiraient par leurs contrastes mêmes. L’un, doux, calme, lent, circonspect, très volontaire, énergique et ferme sous ses apparences ondoyantes; l’autre, vive, ardente, franche et directe, très tendrement et finement femme sous ses apparences viriles. La psychologie de cette amitié, c’est peut-être saint François de Sales qui en a donné la plus juste formule dans une jolie lettre qu’il écrivait à sainte Chantal vers la fin de sa vie: «Il n’y a point d’âmes au monde, comme je pense, lui disait-il, qui chérissent plus cordialement, tendrement, et, pour le dire tout à la bonne foi, plus amoureusement que moi; car il a plu à Dieu de faire mon cœur ainsi. Mais néanmoins, _j’aime les âmes indépendantes, vigoureuses et qui ne sont pas femelles_; car cette si grande tendreté brouille le cœur, l’inquiète et le distrait de l’oraison amoureuse envers Dieu, empêche l’entière résignation et la parfaite mort de l’amour-propre. Ce qui n’est point Dieu n’est rien pour nous. Comme se peut-il faire que je sente ces choses, _moi qui suis le plus affectif du monde_, comme vous savez, ma très chère Mère? En vérité, je le sens pourtant; mais _c’est merveille comme j’accommode tout cela ensemble_, car il m’est avis que _je n’aime rien du tout que Dieu_ et toutes les âmes pour Dieu.» Sainte Chantal réalisait pleinement tout son idéal d’amitié.

«N’aimer rien du tout que Dieu»: saint François de Sales n’en était pas arrivé là du premier coup; mais de très bonne heure il avait conçu que tel devait être l’objet de la vie chrétienne; et ce détachement complet de soi-même et des créatures, ce parfait dépouillement intérieur, cette «nudité» de l’âme devant Dieu, c’est ce qu’il ne cesse de prêcher dans ses lettres de direction et ce qu’il a pratiqué lui-même avec une admirable constance. Au prix de quels sacrifices intimes? Il nous l’a soigneusement caché. Mais on peut bien conjecturer qu’une âme profondément «affective» comme la sienne ne s’est pas détachée en un jour, ni sans douleur, de certaines créatures. «Je le veux bien, Seigneur, s’écriait-il un jour, tirez, tirez hardiment tout ce qui revêt mon cœur. _O Seigneur, non, je n’excepte rien, arrachez-moi à moi-même._ O moi-même, je te quitte pour jamais, jusqu’à ce que mon Seigneur me commande de te reprendre.»

Dans cette «voie royale», guidée par lui, sainte Chantal l’avait scrupuleusement suivi. «Je suis bien aise, lui écrivait-elle en 1616, de ce que vous garderez votre solitude, parce qu’elle sera encore employée au service de votre cher esprit. Je n’ai pu dire _notre_, car il me semble n’y avoir plus de part, _tant je me trouve dénuée et dépouillée de tout ce qui m’était le plus précieux_.» Et elle ajoute, douloureusement: «Mon Dieu! mon vrai Père, _que le rasoir a pénétré avant!_ Pourrai-je demeurer longtemps dans ce sentiment? Au moins notre bon Dieu me tiendra dans les résolutions, s’il lui plaît, comme je le désire... O Dieu! qu’il est aisé de quitter ce qui est autour de nous! mais quitter sa peau, sa chair, ses os, et pénétrer dans l’intime de la moelle, _qui est, ce me semble, ce que nous avons fait_, c’est une chose grande, difficile et impossible, sinon à la grâce de Dieu.»

Elle a persévéré, l’héroïque femme. Longuement séparée de «son unique Père», ne recevant de lui que des lettres ou trop rares, ou trop brèves, elle a accepté sans se plaindre ce progressif détachement mutuel, cette mort apparente de leur amitié. De loin en loin, cependant, cet héroïsme s’attendrit, s’émeut, se reprend, la femme reparaît sous la sainte, avec son désir d’affection humaine, son besoin d’une présence réelle: on sent que le feu sacré n’a fait que couver sous la cendre. «Que vous êtes heureux, écrit-elle à M. Michel Favre, le confesseur de saint François, _que vous êtes heureux au-dessus de tout le reste du monde_, de voir toujours les actions de ce vrai imitateur du Fils de Dieu, notre Sauveur et souverain Maître; mais faites-en bien votre profit... Et si vous avez l’_incomparable bonheur_ de le suivre, ayez soin, je vous prie, de m’en mander souvent des nouvelles et de le faire soulager tant que vous pourrez, le conjurant par soi-même et _par tout ce que Dieu a voulu que je lui sois_, de faire tout ce qui sera possible pour conserver sa santé.» Et au saint lui-même: «Il faut encore dire tout ceci: c’est que _cette unité n’empêche pas que tout le reste de l’âme ressente quelquefois une inclination et penchement du côté du retour vers vous_; et ne sens ni inclination ni affection _qu’à cela_; toutefois, je ne m’y amuse nullement, ni n’en ai aucune inquiétude, grâce à Dieu, à cause de cette unité en la pointe de l’esprit. Mais quand, par manière d’élire, _l’incomparable bonheur de me voir à vos pieds_ et recevoir votre sainte bénédiction se passe dans mon esprit, _incontinent je m’attendris et les larmes sont émues, me semblant que je fondrai en icelles quand Dieu me fera cette miséricorde_. Mais je me divertis tout promptement, et il m’est impossible de rien souhaiter pour cela, laissant purement _à Dieu et à vous_ la disposition de tout ce qui me regarde.» Que ce chaste mélange de scrupules mystiques et de tendresse humaine est donc touchant! Et enfin ce beau cri d’humanité: «Vous n’avez point de nouvelles à m’écrire, dites-vous? _Eh! n’avez-vous point quelques mots à tirer de votre cœur? car il y a si longtemps que vous ne m’en avez rien dit!_ Bon Jésus! quelle consolation d’en parler un jour cœur à cœur!» Cette consolation devait lui être refusée.