Part 10
Le 9 novembre 1622, saint François de Sales partait pour Avignon. Il avait comme un pressentiment, qui lui fut confirmé sur sa route, de sa fin prochaine. «Adieu, mes filles, jusqu’à l’éternité», dit-il en les quittant aux visitandines d’Annecy. Il s’arrêta à Belley où s’était fondé, deux mois auparavant, le treizième monastère de la Visitation. A Lyon, il ne put voir que quelques instants la mère de Chantal; il la pria d’aller visiter les monastères de Saint-Étienne et de Montferrand et remit à son prochain passage à Lyon le moment des longs entretiens «cœur à cœur». Quand il fut de retour, assiégé par mille audiences, il eut toutes les peines du monde à se ménager un peu de liberté pour conférer avec «sa très bonne et très chère Mère». «Ma Mère, lui dit-il enfin, nous aurons quelques heures libres; qui commencera de nous deux à dire ce qu’il a à dire?--Moi, s’il vous plaît, mon Père, répondit-elle avec vivacité, mon cœur a grand besoin d’être revu par vous.--Eh quoi! ma Mère, reprit-il avec une douce gravité, avez-vous encore des désirs empressés et du choix? Je vous croyais trouver tout angélique.» Puis, sachant bien qu’il allait décevoir une âme qui lui était pourtant si chère, mais qu’il voulait préparer au suprême sacrifice: «Ma Mère, nous parlerons de nous-mêmes à Annecy; maintenant, achevons les affaires de notre Congrégation. Oh! que je l’aime, notre petit institut, parce que Dieu est beaucoup aimé en iceluy!» Sans répliquer, sainte Chantal mit de côté le mémoire qu’elle avait préparé pour exposer l’état de son âme, et prit celui qui concernait les affaires de l’institut; et, quatre heures durant, les deux saints réglèrent ensemble les questions qui étaient encore en suspens. Après quoi, l’évêque de Genève «ordonna» à la mère de Chantal d’aller visiter les monastères de Grenoble, de Valence et de Belley; il la pria aussi de passer à Chambéry et à Remilly, et lui donna rendez-vous à Annecy. Le lendemain matin, elle partait, après avoir reçu sa dernière bénédiction.
En route, «il lui prit une grande tristesse et serrement de cœur de ce que son Père ne lui avait pas voulu permettre de lui parler de son intérieur; mais, sans vouloir réfléchir sur elle-même ni gloser sur ce qu’avait fait son supérieur, elle fit un acte d’abandonnement d’elle-même à la divine volonté, et prenant son livre des Psaumes, elle se mit à chanter dans la litière le psaume 26»: _Quoniam pater meus et mater mea dereliquerunt me; Dominus autem assumpsit me_, «Mon père et ma mère m’ont abandonné, mais le Seigneur m’a pris sous sa protection»; et le calme revint dans son âme endolorie.
A Grenoble, étant en oraison le jour des Saints Innocents et priant pour son bienheureux Père, elle entendit «une voix très distincte» qui lui dit: _Il n’est plus._ Repoussant l’idée qu’il pouvait être mort, et prenant ce mot dans un sens tout mystique, elle partit de Grenoble «toute joyeuse» et arriva à Belley deux jours avant les Rois. M. Michel Favre qui l’accompagnait, veillait à ce que personne ne lui apprît la funèbre nouvelle. Enfin, le jour des Rois, elle se dit «en peine que l’on n’eût point de nouvelles de Monseigneur». M. Michel Favre lui ayant dit que Monseigneur était tombé malade, elle déclara vivement que dès le lendemain elle allait repartir pour Lyon. Alors, M. Michel, lui tendant une lettre de l’évêque, frère et successeur de saint François de Sales: «Ma Mère, lui dit-il, il faut vouloir ce que Dieu veut; prenez la peine de voir cette lettre.» Mais laissons-la nous raconter elle-même comment elle reçut ce terrible coup:
«Lorsque M. Michel me mit en main la lettre de Mgr de Genève, le cœur me battait extrêmement; je me retirai toute en Dieu et en sa volonté, me doutant bien qu’il y avait quelque chose de douloureux dans cette lettre. En ce peu d’espace que je me tins retirée, j’eus l’intelligence de la parole qui m’avait été dite à Grenoble: _Il n’est plus_: vérité dont je fus toute éclairée en lisant cette bénite lettre. Je me jetais à genoux, adorant la divine Providence et embrassant au mieux qu’il me fut possible la très sainte volonté de Dieu, et, en icelle, mon incomparable affliction. Je pleurais abondamment le reste du jour, et toute la nuit jusqu’après la sainte communion, mais fort doucement, et avec une grande paix et tranquillité dans cette volonté divine, et dans la gloire dont jouit ce Bienheureux. Car Dieu m’en donna beaucoup de sentiments avec des lumières fort claires, des dons et grâces que la divine Majesté lui avait conférés, et des grands désirs de vivre meshuy (désormais) selon ce que j’ai reçu de cet homme de Dieu.»
On essaya, sans grand succès, de lui faire prendre quelque nourriture. Le soir, elle se rendit, comme de coutume, à la récréation, «mais sans pouvoir dire un mot»: son silence, ses larmes, son maintien tristement résigné, tout manifestait «sa très âpre douleur». Puis elle se retira, dit matines, se fit lire un chapitre de l’_Imitation_, et se coucha, «voulant être seule pour se consoler avec Notre-Seigneur». Une sœur qui, au passage du saint évêque à Belley, lui avait prédit sa mort, vint passer la nuit auprès d’elle, à genoux, devant son lit, et toutes deux s’entretinrent des vertus de celui qu’elles pleuraient. Le lendemain matin, la mère de Chantal se leva avec la communauté, et après avoir communié, «d’un esprit tranquille, quoique affligé», elle écrivit quelques lettres, où elle exhalait à la fois sa chrétienne résignation et sa profonde douleur. Au nouvel évêque de Genève: «Oui, Monseigneur, j’adore de tout mon cœur la divine volonté en la mort de cet incomparable Père; mais, ô Dieu! non pas sans une extrême douleur, dans laquelle je veux ainsi aimer et révérer les décrets de son éternelle Providence sur moi qui mérite si bien ce châtiment... Oh! mon bon et cher Seigneur, ce sera désormais et plus que jamais que je ne chercherai rien en la terre, sinon mon Dieu dans lequel je me veux abîmer sans réserve.» A la mère de Blonay, supérieure à Lyon: «Bénie soit-elle à jamais cette douce volonté de mon Dieu, nonobstant l’amertume répandue en toutes les parties de mon âme, excepté en la fine pointe où elle ne peut vouloir ni aimer que les effets de son bon plaisir! J’entends que messieurs de Lyon font difficulté de nous donner ce saint corps; je sais bon gré à leur dévotion; _mais nous mourrons à la poursuite de ce trésor..._ Donc, ma fille, qu’il ne vous reste ni force ni courage que vous ne l’employiez pour nous le faire venir: mais cela sans différer, je vous en conjure, _et, si je l’ose, je vous le commande_, selon le pouvoir que Dieu m’a donné sur vous...»
Messieurs de Lyon qui avaient été témoins de la longue, douloureuse et chrétienne agonie du saint, et qui avaient admiré qu’il fût doux envers la mort comme il l’était envers tout le monde, finirent par déférer au désir de sainte Chantal et au vœu de saint François de Sales lui-même. Le corps du défunt fut envoyé à Annecy: partout où il passait, les plus grands honneurs lui étaient rendus. A Annecy, le 22 janvier, après une cérémonie à l’église, il fut transporté dans la chapelle de la Visitation où la mère de Chantal et ses religieuses, versant des larmes avec des prières, le reçurent dans les sentiments d’ardente et tendre piété qu’il aurait lui-même souhaités. En attendant qu’on lui dressât un tombeau digne de lui, on déposa le cercueil dans le sanctuaire, tout près de la grille du chœur des religieuses,--c’est là qu’il voulait être enterré,--et on le couvrit, non pas d’un lugubre drap mortuaire, mais du voile blanc des vierges, sur lequel, en lettres d’or, avaient été brodés les deux noms de Jésus et de Marie.
Et peu après, s’étant ménagé un jour de liberté, la mère de Chantal vint s’agenouiller auprès du corps de son unique Père; et là, «lui parlant comme si elle l’eût vu de ses yeux», elle lui rendit compte de son intérieur, comme à Lyon elle s’était promis de le faire. Suprême dialogue de deux âmes saintes que la mort n’a pu séparer. Quand la mère de Chantal vint retrouver les autres sœurs, elle était radieuse et comme transfigurée.
CHAPITRE VI
L’HÉRITAGE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES
«Mon Père, je ne doute pas que vous ne soyez un jour canonisé, et j’espère y travailler moi-même», avait dit la mère de Chantal à saint François de Sales lors de leur dernier entretien. Et le saint évêque avait protesté avec son humilité coutumière. Mais elle qui, du premier jour où elle le vit, l’avait «appelé saint du fond de son cœur», dès qu’il n’est plus, se met aussitôt à l’œuvre pour hâter l’heure,--qu’elle ne verra pas,--de la canonisation officielle. Elle «ramasse les saintes paroles et lettres de son bienheureux Père»; elle recueille et fait recueillir tous les témoignages concernant sa biographie, ses travaux, ses vertus, les miracles qu’il a accomplis; elle prépare une première édition de ses œuvres; elle fait écrire sa _Vie_ par son propre neveu, Charles-Auguste de Sales, et le Père de la Rivière; elle les documente, les assiste de ses conseils et de ses prières, revoit et discute leurs moindres pages; elle tient en haleine tous ceux qui, de près ou de loin, peuvent servir la cause à laquelle elle s’est consacrée. A Dom Goulu qui, préparant une _Vie_ du Saint, qu’il fit paraître en 1624, s’était adressé à elle pour se faire renseigner de première main, elle écrit une longue et très belle lettre, que Sainte-Beuve admirait fort et qui forme, selon lui, le meilleur panégyrique qu’on ait jamais prononcé du pieux évêque de Genève. «On n’a jamais mieux fait, écrit-il, le portrait d’un esprit, ni rendu aussi sensiblement des choses qui semblent inexprimables. Lumière, suavité, netteté, vigueur, discernement et dextérité céleste, ordonnance et économie des vertus dans cette âme, tout s’y présente et s’y peint d’un trait ferme et distinct.» Enfin, quand en 1627, Rome eut nommé trois commissaires apostoliques,--au nombre desquels était l’archevêque de Bourges, Mgr André Frémyot,--pour procéder à de minutieuses enquêtes sur la vie et les miracles de saint François de Sales, la mère de Chantal fit une longue déposition qu’on nous a heureusement fait connaître, et qui est un modèle de précision, de clarté, de sobre éloquence et de rigoureuse exactitude. Nul doute que cette déposition n’ait fortement pesé dans la balance au moment du procès de béatification. Sans sainte Jeanne de Chantal, saint François de Sales aurait assurément été canonisé un jour ou l’autre: elle a sans contredit fait avancer l’heure où pleine justice a été rendue à «son unique Père».
«Il ne me reste en cette vie, déclarait-elle, que le désir ardent de voir nos monastères en la parfaite et très amoureuse observance des choses que ce très heureux et très saint Père nous a laissées.» Or saint François de Sales n’avait laissé que des notes et des matériaux épars en vue d’un règlement définitif qu’il n’avait pas eu le loisir d’élaborer. En s’aidant de ses souvenirs personnels, des souvenirs et des avis des Mères qui avaient le mieux connu l’évêque de Genève, enfin et surtout des papiers de ce dernier, la mère de Chantal rédigea un _Coutumier_ qui, de l’avis de toutes les religieuses, exprimait dans la perfection l’esprit et les directions de leur saint fondateur. Ce fut la charte fondamentale de l’institut, et tous les monastères de l’ordre se firent un devoir de l’adopter et d’en suivre scrupuleusement les dispositions. Mais ce code ne pouvait pas prévoir tous les cas, fournir une solution à toutes les difficultés qui se présentaient. Au fur et à mesure que des questions nouvelles se posaient, les sœurs interrogeaient celle qui se considérait simplement «comme la sœur aînée de la famille, qui a plus pratiqué et communiqué avec le Père que les autres». Celle-ci se prêtait avec plaisir à leurs demandes d’explications. «Mes filles, aimait-elle à dire, je ne suis pas grande prédicatrice, comme vous savez; je ne sais presque parler qu’en répondant.» Mais elle répondait fort bien, et son bon sens, sa riche expérience de la vie et des âmes, son ardente piété, sa longue et docile intimité avec saint François lui dictaient les réponses appropriées. On recueillait à son insu ses propos et ses conseils: à la fin, cela forma tout un _Commentaire des règles de la Visitation_; on fit violence à son humilité; on la força à revoir, à ordonner, à mettre en forme ces réponses un peu décousues. L’œuvre législative des deux fondateurs de la Visitation était désormais complète; et elle était si solide que, depuis trois siècles, elle n’a pas eu besoin de retouches.
Ces règles qu’elle avait élaborées et formulées avec tant de soin et une si scrupuleuse conscience, la mère de Chantal n’admettait pas, sous quelque prétexte que ce fût, qu’on les transgressât. «J’ai tant dans mon cœur, écrivait-elle, que l’on observe les règles ponctuellement, que je donnerais de grande affection ma vie pour en obtenir la grâce à toutes nos sœurs.» Et ses lettres sont pleines des plus vives objurgations à cet égard. Elle, si douce, si bonne, si tendre, elle se révèle, toutes les fois que l’intérêt de la règle est en jeu, la plus rigide, la plus impérieusement sévère des directrices et fondatrices d’ordres. Ce n’est pas seulement son œuvre qu’elle défend,--les préoccupations personnelles sont depuis longtemps mortes en elle,--c’est celle du grand saint dont elle a été la confidente; c’est la cause des innombrables âmes qui lui doivent et lui devront leur salut; c’est la cause même de Dieu. Et, bien entendu, elle prêchera d’exemple. Les règles de la Visitation veulent que tous les trois ans la supérieure en titre soit solennellement déposée; elle peut être réélue, mais elle ne peut conserver le pouvoir que pendant six années consécutives. Jusqu’ici, conformément à l’expresse volonté de saint François de Sales, on n’avait pas appliqué la règle à la mère de Chantal, et sans déposition préalable, de trois ans en trois ans, elle avait été constamment réélue. Avant même que le _Coutumier_ fût rédigé, le 27 mai 1623, à la grande surprise générale, en présence de toutes les sœurs assemblées et du prévôt de Sales, elle se démit de ses fonctions et avec une résolution et une humilité incomparables, elle alla se mettre au dernier rang. On dut accepter cette déposition; la sœur assistante prit en mains le pouvoir, et l’élection fut renvoyée au jeudi 1er juin. Mais les sœurs «tinrent conseil entre elles, sans en rien dire» à l’intéressée, qui, le jour de l’élection, fut toute surprise d’être élue à l’unanimité supérieure perpétuelle. Elle refusa énergiquement cet honneur. En vain elle s’évertua à convaincre les sœurs de la faute qu’elles avaient commise: «il n’y eut pas moyen, avoue-t-elle, de leur persuader qu’il y en eût; qu’au contraire elles étaient honteuses de ne pas s’être opposées sur-le-champ; que je n’étais point comme les autres supérieures; qu’elles me reconnaissaient pour ceci et pour cela: des belles lanternes...» De guerre lasse, elle n’accepta la charge, «selon la règle», que pour trois ans. Mais ces trois années devaient «faire coup» dans l’histoire de l’ordre.
Un peu plus tard, à la Visitation de Grenoble, la mère de Châtel, qui avait, six ans de suite, rempli les fonctions de supérieure, est réélue, malgré elle, à l’unanimité, pour trois ans encore. A cette nouvelle, et en dépit des supplications dont elle est l’objet, la mère de Chantal, inflexible, exige l’annulation solennelle de l’élection et fait agir sur l’évêque pour l’y décider. Celui-ci ne s’étant pas laissé convaincre, elle part pour Grenoble, voit l’évêque, obtient de lui tout ce qu’elle veut, fait casser l’élection et procéder à une élection nouvelle, et aménage si bien toutes choses, qu’au bout de trois semaines elle peut partir pour Chambéry, laissant tout le couvent pacifié et heureux. La mère de Châtel qui, dans toute cette affaire, s’est montrée d’un désintéressement et d’une humilité admirables et a constamment soutenu sa sainte amie, a été envoyée à Aix pour présider à une fondation nouvelle.
En deux autres circonstances, la mère de Chantal eut à déployer, pour réformer d’évidents abus, une énergie inusitée. A Moulins, une religieuse veut se prévaloir de la dot considérable qu’elle a apportée au couvent pour y continuer sa vie mondaine; elle résiste à la supérieure qu’elle calomnie sans vergogne, donne à tous le plus déplorable exemple. D’Annecy, la mère de Chantal écrit à l’évêque d’Autun pour éclairer sa religion, à la supérieure pour la réconforter, la conseiller et la soutenir, à la religieuse coupable pour la réprimander et la ramener dans le droit chemin: lettres admirables, où la sévérité s’allie à la douleur et à la tendresse: «Ma très chère fille, puisque vous avez fait passer vos imperfections et misères jusqu’à la connaissance des sœurs, je ne puis plus me taire et m’empêcher de vous plaindre de votre détraquement tout à fait scandaleux dans la maison... Mais je vois bien que cette félonie veut être matée. Croyez que, si j’étais auprès de vous, à mon avis et aidée de la grâce de Dieu, je vous rangerais à la soumission et vous empêcherais bien de tenir le dessus comme vous faites.» «Il faut que je vous avoue la vérité, que vous me faites jeter bien des larmes... Je ne vous écris pas davantage à cause de ma douleur de tête. Faites profit de ceci, ma fille, et croyez que c’est d’un cœur de mère que je vous le dis. Je fais beaucoup prier pour vous, et prie beaucoup moi-même, car j’ai pitié de l’état où vous êtes.»
Une autre religieuse, supérieure celle-là d’un des monastères de l’ordre, a rompu la clôture et s’est rendue «avec deux carrosses» aux eaux de Bourbon où elle a «tenu maison ouverte». Malade et hors d’état de voyager, la mère de Chantal écrit à la coupable pour se faire exactement renseigner et pour la rappeler à l’ordre: «Au reste, ma chère fille, je ne puis m’empêcher de vous dire, selon ma confiance ordinaire, que je vous admire, vu que vous faites profession d’avoir une si particulière confiance envers moi, comme quoi vous faites des coups si importants à l’institut, sans m’en rien dire qu’après qu’ils sont faits... Ce n’est pas que je veuille que vous vous assujettissiez à me les communiquer; mais c’est pour vous faire voir que je ne suis pas encore si grue que je ne connaisse bien que vous ne me demandez mon avis qu’en de petites choses, pour m’entretenir, et qu’ès importantes où je pourrais dire ce qui vous serait utile, vous les faites comme bon vous semble, et après, vous me les demandez... Pardonnez-moi, ma chère fille, si je vous parle ainsi, je ne puis pas m’empêcher de dire la vérité à toutes celles de l’institut, tant que je vivrai. Qu’on le prenne bien ou mal, je n’y saurais que faire.» Ces lettres «de bonne encre» n’ayant pas été suffisantes pour rappeler à son devoir la supérieure égarée, la mère de Chantal écrit sans se lasser à l’évêque pour le supplier de faire un exemple. On lui donne enfin satisfaction: la supérieure insubordonnée est canoniquement déposée, transférée dans un autre monastère, et les religieuses qu’elle a séduites dispersées dans d’autres couvents. De sincères et touchants repentirs furent d’ailleurs la suite de ces exécutions énergiques.
Devons-nous penser là-dessus que la mère de Chantal fût une de ces femmes que leur goût inné de commandement entraîne aisément à des coups d’autorité? Une phrase assez énigmatique et peut-être un peu imprudente de la mère de Chaugy pourrait nous le faire croire: «Comme naturellement, écrit-elle, notre bienheureuse Mère avait un grand courage et, comme dit notre Bienheureux, _l’humeur impérieuse plutôt que tendante à l’impériosité_, il fallut que la grâce puissante abattît en elle ce qui était de la nature, et, certes, _il lui coûta beaucoup_.» Mais, d’autre part,--et l’abbé Bremond a eu grandement raison d’appuyer sur ce trait,--il y a un mot d’elle à saint Vincent de Paul qui nous éclaire sur les dispositions profondes et permanentes de son âme: «J’ai un surcroît d’ennui pour ma charge, lui écrivait-elle un jour, _car mon esprit hait grandement l’action_, et _me forçant pour agir dans la nécessité_, mon corps et mon esprit en demeurent abattus.»--La mère de Chantal haïr l’action, dira-t-on, elle dont la vie de fondatrice,--les deux mille lettres que nous avons d’elle nous le prouvent assez,--a été une action perpétuelle, une action comparable en somme à celle des plus grands hommes d’État!--Mais oui! Et pourquoi pas? Résignons-nous donc, une bonne fois, à ne pas trop simplifier--et mutiler--l’humaine réalité. La vérité, ce me semble, est celle-ci. Dans cette riche et complexe nature, admirablement équilibrée,--les médecins qui firent l’autopsie déclarèrent «n’avoir jamais vu un cerveau si sain ni une tête si bien faite, et qu’il ne fallait pas s’émerveiller si elle avait le jugement si bon et l’esprit si bien composé»,--des tendances diverses et presque contradictoires se faisaient jour, se combattaient peut-être et finissaient par composer une souple et vivante harmonie. Elle était certes armée pour l’action, la lutte, la prompte et ferme décision, bref, pour le commandement. Mais, tout au fond d’elle-même, je crois discerner surtout un infini besoin de tendresse, de paix intérieure, d’humilité, de détachement intime, de contemplation mystique. C’est ce besoin qui l’a inclinée à la vie religieuse, et que la vie religieuse n’a fait qu’accroître et développer. Elle eût aspiré à n’être que la plus humble moniale, perdue et abîmée en Dieu, dégagée de toute responsabilité, uniquement vouée à la stricte obéissance, à la méditation, à la prière. Seulement, elle avait un impérieux sentiment du devoir. Destinée par saint François de Sales, et par son propre génie, à diriger les autres, elle obéit docilement; elle «se força pour agir»; pour ne pas tromper la confiance qu’on mettait en elle, pour être à la hauteur de la tâche qui lui était imposée, elle fit appel aux facultés d’action qu’elle eût volontiers laissé sommeiller éternellement en elle; elle sacrifia à l’œuvre commune, à l’œuvre divine toute une partie d’elle-même, ne se réservant que le minimum de vie intérieure qui lui était strictement indispensable pour retremper ses forces et se préparer à de nouveaux travaux.