Saint Paul

Part 24

Chapter 241,670 wordsPublic domain

[477] Une rencontre imprévue, au moment où j’écris ces pages, met sur ma table les _paroles d’un croyant_ de Lamennais. Dans la préface dédiée _au peuple_ (c’est-à-dire, selon l’Évangile de 1834, aux opprimés), je trouve ces phrases: «A présent, si je vous parlais de leurs souffrances (des souffrances de ceux qui vous aiment), on me jetterait avec eux dans les cachots. J’y descendrais avec une grande joie si votre misère pouvait être un peu allégée; _mais vous n’en retireriez aucun soulagement_, et c’est pourquoi il faut attendre et prier Dieu qu’il abrège l’épreuve.»

Étrange amoindrissement de l’intelligence spirituelle et de la charité chez le prêtre libertaire! Il se dispense de souffrir pour les misérables et avec eux, _parce que cela ne servirait à rien_. Comparez le langage de Paul dans les chaînes.

Tous ces dogmes, dans la bouche de Paul, prennent un accent d’autorité décisif; d’autant plus qu’ils sont liés à son expérience, aux faits divins ou humains dont il tient la certitude.

Mais, pour le monde moderne, ce sont des vérités presque mortes. A la notion de la nature déchue une philosophie hérétique ou néo-païenne a substitué le plus faux des principes: l’homme naît bon. Donc le Rédempteur est inutile. L’idée de la prédestination s’est déformée en une sorte de fatalisme qui laisse l’âme indifférente à son avenir essentiel. Le conflit de la chair et de l’esprit s’est vu simplifié: la chair étant redevenue souveraine, l’esprit n’a plus qu’à la servir et à se renier. Au lieu de la Communion des Saints, on est revenu en arrière, à une conception de la solidarité toute matérielle, comme celle des atomes pressés ensemble malgré eux, ignorants de ce qu’ils sont et de ce qu’ils veulent. L’affreux mot «bloc» représente la métaphysique de nos contemporains.

Paul est, plus que jamais, à cette heure, le docteur _des gentils_. Les nations auraient besoin de rapprendre, auprès de lui, les éléments du salut.

Il leur expliquerait comment le salaire du péché, c’est la mort, et de quelle maladie elles dépérissent.

Sa morale, enclose dans sa théologie, leur donnerait la méthode de l’unique guérison. En disant aux hommes: Vivez dans le Christ et selon lui, il leur enseigne toute force, toute joie, toute perfection. L’exemple qu’il leur propose ne s’adresse pas simplement à des anachorètes; son christianisme est _social_. Il a dit sur le mariage les choses les plus hautes et les plus sensées. L’amour des époux est, devant ses yeux, la figure du Mystère où le Christ s’unit à son Église; l’homme doit aimer son épouse, «de même que le Christ a aimé l’Église et s’est livré pour elle[478]». Seulement, la femme doit être soumise à son mari comme elle obéit «au Seigneur». Il conçoit le mariage indissoluble et saint, comme le Christ l’a voulu. Mais il découvre à la sainteté de l’institution des raisons sublimes qu’on n’apercevrait pas sans lui.

[478] _Éphés._ V, 25.

Entre les maîtres et les serviteurs, il exige, des uns, la bonté, des autres, la droiture diligente, la bonne volonté, comme de gens «qui servent le Seigneur et non pas des hommes».

A l’égard des pouvoirs publics, il entend que «tous soient soumis aux autorités supérieures. Car toute autorité vient de Dieu... Celui qui résiste à l’autorité résiste à l’ordre voulu de Dieu[479]».

[479] _Éphés._ VI, 7.

Il fait un précepte à chacun de travailler pour n’être point à charge au prochain et subvenir aux indigents. La division du travail, l’ordre dans la vie, la dignité lui paraissent, même en un sens surnaturel, des règles nécessaires.

Au-dessus de tout, il met deux vertus qu’ignorait le monde païen: l’humilité, la _charité_. L’hymne où Paul, en magnifique poète, a célébré celle-ci, résonnera peut-être sans charme aux oreilles de nos philanthropes et des altruistes satisfaits d’eux-mêmes. Si connu et vieux qu’il soit, il garde cependant une fraîcheur divine, comme une chose improvisée derrière la porte du Paradis:

«Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je ne suis qu’un airain bruyant ou une cymbale qui vibre. Quand j’aurais le don de prophétie, quand je connaîtrais tous les mystères et toute science, quand j’aurais toute la foi, une foi à déplacer les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Quand je donnerais en bouchées de pain tout ce que je possède, quand même je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien.

«La charité est patiente, elle est bonne. La charité n’envie pas. La charité n’est ni glorieuse, ni gonflée d’orgueil. Elle ne fait rien d’inconvenant, elle ne cherche pas son intérêt, elle ne s’encolère point, elle n’impute pas le mal. Elle ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle se réjouit de la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, elle endure tout.

«La charité ne succombera jamais. Si vous parlez des prophéties, elles s’évanouiront; des langues, elles cesseront; de la science, elle aura son terme. Notre science n’est que partielle et nous prophétisons partiellement. Quand viendra ce qui parfait, alors ce qui est partiel s’abolira. Lorsque j’étais un petit enfant, je parlais comme un petit enfant, je raisonnais comme un petit enfant. Lorsque je suis devenu homme fait, j’ai rejeté ce qui était du petit enfant. A présent, nous voyons les choses comme dans un miroir, en énigme. Alors nous verrons face à face. Mais alors je connaîtrai parfaitement, comme je suis connu. A présent donc demeurent la foi, l’espérance et la charité, ces trois choses. Mais la plus grande est la charité[480].»

[480] I _Cor._ XIII.

L’admirable d’un tel mouvement, c’est qu’il donne la perception de l’illimité dans l’élan vers Dieu. Et pourquoi Paul ceint-il la charité d’un diadème immortel, comme s’il voyait en elle la Mère du Christ? L’amour est le principe de tout; seul, il établit entre Dieu et le monde l’unité, non l’unité aveugle du rêve panthéiste, mais l’unité libre et consentie, celle qui n’épuisera point sa plénitude, puisque le créé, à jamais, se connaîtra créé au sein du Père des lumières.

En attendant, l’homme et la création ne vivent que d’un désir: atteindre cette unité, être affranchis des servitudes corruptibles «pour avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu[481]». La nature gémit, elle est dans les douleurs de l’enfantement. Nous qui avons les prémices de l’Esprit, nous gémissons en nous-mêmes, sous la loi de notre corps mortel, dans l’attente de sa rédemption.

[481] _Rom._ VIII, 21-23.

Le péché a obscurci l’univers; il fait peser même sur les animaux, sur la matière, la tristesse d’un désordre. Mais, lorsque le Seigneur Jésus «apparaîtra du ciel avec les anges de sa puissance, qu’il aura fait justice de ceux qui ne connaissent pas Dieu, qui n’obéissent pas à l’Évangile[482]», l’ennemie, la Mort sera enfin détruite. La splendeur qui investira l’âme et le corps des élus se réfléchira sur les cieux nouveaux, sur la terre sanctifiée. Et Dieu sera tout en tous.

[482] II _Thessal._ I, 7-8.

Paul est le prophète de l’unité dernière.

L’attente du «grand jour[483]» persiste chez lui, au fond de ses désirs, alors même qu’il paraît certain de ne point voir la Parousie. Il sait qu’au delà de la mort il sera bientôt avec le Christ. Mais son propre salut ne lui suffit pas. Il veut la conversion d’Israël, l’avènement du Juge, la fin des iniquités, la consommation de la paix.

[483] II _Tim._ I, 18.

Il est l’homme qui espère, il n’a pas enseigné théoriquement l’espérance. Traité comme un faux frère, honni, flagellé, lapidé, enchaîné, il ne cesse jamais d’espérer et de semer l’espoir avec ses mains de feu. Auprès de la gloire promise, que pesaient pour lui les tribulations? Il donna son sang en témoignage des choses qu’il espérait. Si l’on ne peut admettre tout à fait l’argument de Pascal: «Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger», car les fausses religions et les hérésies ont eu leurs martyrs, Paul se présente comme le témoin du Christ ressuscité, du Christ que les Apôtres avaient vu avant lui, dont Thomas avait palpé les plaies, dont lui-même avait entendu la voix et senti le regard _humain_. La preuve du témoignage de Paul, c’est que sa foi a changé le monde.

Elle ne l’a qu’en partie changé. Jésus a prédit que les puissances de la mort ne prévaudraient pas contre son Église, non qu’avant son retour son Église prévaudrait contre elles. Il y aura des heures--c’est Lui qui les annonce--où la foi déclinera si affreusement que les chrétiens--les faibles--se demanderont par quelle voie le Seigneur aura le dernier mot. Ils reliront alors l’épître aux Romains. Ils comprendront mieux qu’elle n’était pas pour le seul Abraham, mais pour nous et pour eux la promesse de fidélité.

Paul sera le clairon des suprêmes espérances.

Jusqu’au terme des siècles, nuit et jour s’il le faut, le bon soldat du Christ courra par les rues du camp, sonnera l’alerte et la charge; il affermira au cœur des braves l’alacrité, ralliera les blessés et les lâches; il ranimera jusqu’aux morts pour le combat où la défaite est impossible. Mais ce clairon de guerre, par une merveille ineffable, aura des accents humbles, d’une angélique douceur. Il chantera le règne de l’amour et la paix sans fin.

1923-1925.

TABLE DES CHAPITRES

Préface 7 I.--Saul le persécuteur 29 II.--Saul le voyant. Sur la route de Damas 61 III.--La vocation de Saul 72 IV.--Ses premiers pas d’apôtre 80 V.--A Tarse. Les années obscures 92 VI.--Le grand départ 105 VII.--A Chypre. Paul et la puissance romaine 117 VIII.--La porte de la foi 127 IX.--Le conflit sur les observances 147 X.--En marche vers l’Occident. Paul chez les Galates. A Philippes. Le témoignage du sang 161 XI.--Paul et les Juifs de Thessalonique 178 XII.--Le discours de l’Aréopage 187 XIII.--L’église de Corinthe 199 XIV.--Le tumulte d’Éphèse 217 XV.--Retour en Hellade. L’épître aux Romains 235 XVI.--Paul monte à Jérusalem une dernière fois. Son arrestation 253 XVII.--L’appel à César 276 XVIII.--La traversée terrible 288 XIX.--A Rome. L’enchaîné du Christ 298 XX.--Le martyr 315 XXI.--La figure de saint Paul 334

5744.--Tours, Imp. E. ARRAULT ET Cie.