Saint Paul

Part 23

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Les rues, autour de lui, s’éveillaient; les dures semelles des soldats sonnaient sur les dalles; les épées nues brillèrent au soleil montant. Les passants regardaient avec une curiosité ironique ce vieil homme déguenillé qu’on emmenait, les bras derrière le dos. Il entendait peut-être le bourreau qui suivait l’escorte rire avec ses valets. Il ne pensait point à cette écrasante puissance de Rome qu’un bas-relief, contre un arc de triomphe, lui eût montrée sous la figure d’un cavalier indifférent, implacable, dont le cheval appuie son sabot sur la nuque d’un vaincu.

Il cherchait, même à cette heure, des âmes qu’il pourrait conduire au Christ. Comme le centurion, marchant près de lui, le regardait d’un air attristé, il osa l’entretenir du Seigneur; il lui dit:

--Crois au Dieu vivant; il me ressuscitera des morts, moi et tous ceux qui croient en Lui[465].

[465] Ce trait, comme les suivants, n’a comme garant que les _Apocryphes_.

Ils se dirigèrent au sud-ouest de la ville, vers la porte d’Ostie. Là, une femme de grande mine, droite sur la chaussée, le front couvert d’un voile, attendait son passage. Dès qu’il approcha, elle tourna vers lui ses yeux pleins de larmes; et, joignant ses mains, suppliante, elle cria:

--Paul, homme de Dieu, souviens-toi de moi devant le Seigneur Jésus.

Paul reconnut Plautilla, une patricienne qui assistait intrépidement les chrétiens dans leurs angoisses. D’un ton joyeux il lui dit:

--Bonjour, Plautilla, fille du salut éternel. Prête-moi le voile dont tu couvres ta tête. Je m’en lierai les yeux comme d’un suaire et je laisserai à ta dilection ce gage de mon affection, au nom du Christ.

Ils longèrent, au delà du Tibre, sur la voie d’Ostie, le lieu, à droite de la route, où Constantin empereur devait ériger, en l’honneur de l’Apôtre, une première basilique. Une matrone chrétienne, Lucina, possédait en cet endroit une maison de campagne[466]. Un mille environ plus loin, ils prirent, à gauche, le chemin qui montait vers le plateau. Si Paul considéra, un instant, l’horizon, d’étranges réminiscences vinrent surprendre son cœur: ce grand pays que fermaient à l’Occident les crêtes des monts Sabins et qui descendait, au Sud, jusqu’à la mer, cette plaine, bleuâtre et sereine, où le Tibre tournait entre des buttes vertes, ressemblait à la plaine de Cilicie appuyée aux rampes du Taurus.

[466] Voir MARUCCI, _loc. cit._

Un autre fleuve glissait là-bas... Les jours de son enfance surgirent, puis s’effacèrent; du Saul de jadis au vieux Paul qui allait mourir il voyait plus de distance que de Tarse à Ostie.

Le soleil se faisait lourd; la poussière du chemin irritait ses yeux las. Il avançait d’un pied vaillant. Depuis la route de Damas il avait tant marché! Cette étape était la dernière; il l’achèverait comme un bon vétéran, du même pas que les jeunes soldats de César; et, d’un seul coup, il tomberait, comme sur un champ de bataille.

Le point de la banlieue désigné pour l’exécution était un vallon désert et secret; des sources d’eau salubres lui avaient mérité le nom d’_Aquae salviae_. Les autorités romaines avaient sans doute choisi cette solitude, de crainte que le spectacle du martyre n’excitât parmi les chrétiens une ferveur contagieuse.

L’escorte s’arrêta _près d’un pin_. Le condamné requit du centurion la liberté de se recueillir. Il pria debout, les mains étendues, tourné vers l’Orient, vers la ville sainte de ses pères. On l’entendit parler _en hébreu_ à Quelqu’un d’invisible. Sans doute, une suprême fois, il revit ses transgressions lointaines; il demanda miséricorde, quoique assuré de l’avoir obtenue. Il pria plus encore pour le salut d’Israël, pour les églises qu’il avait fondées, pour toutes les autres, et pour l’Église à venir.

L’arrêt portait qu’il serait, selon la coutume, flagellé avant d’être décapité. Il offrit encore au baiser des verges ses épaules décharnées, creusées par des lanières sans nombre. Toutes ses campagnes, comme sur une stèle, s’y lisaient inscrites en glorieux stigmates.

Puis on lui banda les yeux avec le voile de Plautilla; il s’agenouilla et tendit le cou en silence. Avide, la terre romaine but la libation du sang libérateur.

Quelques fidèles, de pieuses femmes assistaient, sans doute, du haut de la colline, au sacrifice; Lucina était, on peut le croire, parmi eux. Ils portèrent le corps saint dans sa villa. Il y reposa jusqu’en 258, jusqu’au temps où il fut réuni à celui de saint Pierre, dans la nécropole de la voie Appienne. On le transféra ensuite, au IVe siècle, sous l’autel de la basilique dédiée à l’Apôtre, _Saint-Paul hors les murs_.

De là au val des trois fontaines, j’ai suivi, un jour d’été, le trajet de son martyre. J’y suis retourné en automne avec allégresse. La campagne garde un air d’antique sauvagerie. Les lignes du paysage n’ont pas dû changer. A droite, entre une pinède sur une butte, quelques fermes éparses, une tour d’un rouge brun, et l’éperon d’une butte verte, le Tibre lent, sinueux comme le Cydnus, descend toujours vers la plaine immense, appelé par la mer. Au bas de la route, passé deux poteaux de pierre, une allée silencieuse coupe des bosquets d’eucalyptus et de lauriers-roses.

Trois chapelles sont groupées dans le vallon. Celle qui commémore les trois fontaines, maintenant murées, n’eût guère plu à Paul, tel que nous le connaissons: trois cénotaphes, avec des frontons arrondis de marbre noir, portent un caractère d’inanité funèbre. Une vaste mosaïque païenne, au milieu du dallage, représente les quatre saisons. Une grille, dans un coin, enferme le tronçon d’une colonne légendaire où le bourreau, avant de frapper, aurait appuyé la tête du martyr.

Mais il est facile de s’abstraire, d’oublier le faux décor. La chapelle, comme le vallon, demeure pleine de ce recueillement qui laisse venir en nous les présences éternelles. Je conçois les Trappistes établissant, tout près, leur monastère; ils ont mieux fait que d’assainir un fond marécageux, réceptacle des fièvres; ils y rendent plus liturgique l’intimité divine. L’anachorète Paul accepte ce refuge; l’homme que nous y retrouvons, c’est le contemplatif, celui qui modelait sa doctrine et ses actes sur la vision du Dieu caché. C’est aussi le porte-glaive que la tradition consacre.

Paul, en toutes ses effigies, tient la poignée d’une épée dont la pointe est dirigée vers la terre. L’épée fut l’instrument de son supplice; elle est en même temps l’emblème de sa parole plus tranchante qu’un glaive à deux tranchants. Seul à seul, je l’ai longuement prié: quand donc le désir d’être touché par ce glaive grandira-t-il en moi? quand ce glaive m’aura-t-il pénétré jusqu’aux jointures et aux moelles, jusqu’au lien secret «de l’âme et de l’esprit»? Car la science unique dont son martyre conclut l’enseignement, c’est qu’il faut se séparer de soi-même et mourir avec le Christ pour vivre en Lui.

XXI

LA FIGURE DE SAINT PAUL

L’homme et le saint.

Les péripéties de sa carrière--le peu qui nous en est connu--se groupent comme des scènes typiques sur les losanges d’un vitrail.

Saul gardant les manteaux des lapidateurs, Saul renversé sur la route, Paul frappant de cécité le mage Élymas, Paul avec Barnabé apostrophant le prêtre qui leur amène des victimes, Paul sur la butte de l’Aréopage, Paul devant la tour Antonia ou dans la salle du sanhédrin, Paul secouant la vipère au milieu du brasier, même Paul, _près du pin_, agenouillé sous le coutelas du bourreau, ce sont des images qui ne peuvent se confondre avec rien d’autre. Aucune légende n’offrirait l’équivalent de leur vérité immédiate et palpable.

Mais, si l’on essaye de fixer au centre du vitrail un portrait où transparaisse l’essentiel de sa vie profonde, il faut s’avouer, d’avance, vaincu par la grandeur et l’unité complexe d’une figure sans égale.

«L’avenir ne verra pas un autre saint Paul», a dit le plus insigne de ses commentateurs[467]. Tous les hommes admirables qui seront comme lui Apôtres et Docteurs, un Augustin, un Bernard, un Dominique paraîtront, auprès de sa personne, les copies incomplètes d’un trop riche exemplaire.

[467] Saint Jean-Chrysostome, homélie sur la componction.

Sa physionomie condense des caractères si multiples et suréminents que nulle image plastique n’a jamais pu en saisir l’ensemble.

La médaille du second siècle, où il fait vis-à-vis à saint Pierre, ne donne qu’un masque traditionnel: le nez bombé, le front nu, les yeux à fleur de tête, la tension d’une force agissante, et non le reploiement mystique.

La saint Paul, sculpté à Reims, sur une des tours de la cathédrale[468], sublimise la majesté prophétique du Voyant, son calme surhumain. Le regard des yeux vides semble retourné au dedans, vers quelque chose d’immuable. La statue élimine l’amour exalté, la véhémence.

[468] Dans la première niche de la face sud de la tour méridionale.

Un vitrail du XIIIe siècle, à Bourges, présente un Paul meurtri de tendresse, ivre des ravissements du Mystère. N’allons pas y chercher la fougue conquérante de l’Apôtre.

Un Flamand, Hugo Van der Goës, dans une statue en bois, taillée vers 1468[469], a su figurer deux aspects du visage de Paul: le côté gauche de la face marque une rudesse austère; le côté droit, par le regard et la flexion des muscles, s’adoucit, se fait miséricordieux; et la fermeté des lèvres harmonise les deux expressions.

[469] Elle se trouve à Louvain, chez M. le chanoine Thierry.

Depuis la Renaissance, la plupart des artistes, sauf Véronèse, dans un radieux portrait[470], ont étrangement assombri la splendeur du personnage; Raphaël, Rembrandt, le Gréco lui-même, ont rêvé un Paul sourcilleux, contracté, amer; Dürer lui a prêté l’œil torve d’un hérétique en courroux.

[470] A Florence, au musée des Offices.

Quant aux modernes, si l’on excepte Maurice Denis, avec la fresque de Genève, ils n’ont rien entrevu sur lui de révélateur.

Tandis que Pierre et Jean proposent à l’imagination des types conçus d’après une idée simple, le pénitent ou le contemplatif, Paul déconcerte par la mobilité de ses traits. On peut toujours dire: Ce n’est pas lui, alors que c’est bien lui. Saul le persécuteur ne ressemble point à Paul en extase. Le Paul de l’épître aux Galates est très loin du Paul des épîtres à Timothée.

Et pourtant c’est bien le même homme que nous reconnaissons, malgré la transfiguration du Saint.

Dans sa nature, un trait domine tout: la violence passionnée, non impulsive, mais dogmatique, régie par les principes de sa foi. Il croit et il exige que les autres croient comme lui, vivent comme lui, soient soumis à la vérité. La Grâce n’a pas créé en son être un tempérament; elle s’est assujetti les puissances dont l’avait orné Dieu en le prédestinant.

Ses défauts mêmes ont servi les fins divines; la vélocité de ses impressions le disposait à l’inconstance; son humeur vive le tournait à briser ce qui lui résistait; son énergie virile aurait pu l’asservir aux appétits charnels; l’emportement de ses convictions le vouait au fanatisme; la finesse de sa dialectique eût préparé un sophiste.

Mais, dirigés vers l’œuvre juste, son besoin de mouvement, sa promptitude d’action hâtèrent la marche de l’Évangile. Sa brusquerie décisive rompit, où il le fallait, les chaînes de l’ancienne Loi. Sa foi indomptable entraîna les indécis, retint dans l’unité les fragiles troublés par les discordes. Sa souplesse ajusta aux peuples à convertir, aux erreurs qu’il voulait abattre, les moyens de persuasion. Ses infirmités l’aidèrent à demeurer humble; il parla du péché en homme qui avait éprouvé dans sa chair le dur conflit.

Avant tout, Paul fut doué d’une volonté magnifique. Il était né avec le génie du commandement. Resté Juif, il serait devenu un de ces héros du désespoir qui précipitèrent, en voulant redresser Israël, sa ruine nationale.

Il possédait l’œil et le geste du chef, le don de voir la chose à faire, de convaincre les autres qu’elle devait, pouvait être faite. Il enseignait par l’exemple; il montrait ses mains que le travail avait durcies. Il s’était acquis le droit de dire: qu’est-ce que la faim? qu’est-ce que les verges? que sont les périls des routes et de la mer? Tout cela, Dieu aidant, je l’ai franchi. _Imitez-moi._

Sa vaillance confond nos mollesses. Nul coureur d’aventures n’osera comparer ses audaces à celles de l’Apôtre. Son courage avait pour aiguillon l’_esprit de triomphe_. Il voyait, au bout du stade, la couronne. Mais, au lieu de «courir en vain», il visait au terme infaillible. Il peinait pour la seule gloire du Christ. D’où sa patience inouïe, la patience de ceux qui ne se lassent pas d’espérer. Prodige des prodiges, chez le plus impatient des hommes!

Le signe particulier de Paul, c’est qu’une intelligence subtilement nette sert sa volonté. Mieux qu’un Socrate ou un Sénèque, il regarde au fond de lui-même:

«Je sais que le bien n’habite pas en moi... Le bien que je voudrais, je ne le fais pas; et le mal que je ne voudrais pas, je le fais[471]...»

[471] _Romains_ VII, 18.

Grand analyste, sans qu’il songe à l’être. Il n’examine jamais par curiosité ou par orgueil le monde intérieur. Il confronte sa misère avec les perfections divines; il scrute sa conscience sous la lampe de la foi. Aussi aperçoit-il tout d’un coup le point central de ses faiblesses, la source de ses vertus.

Plus qu’un analyste, Paul est un logicien. Il a besoin de nouer ses idées autour d’un principe; le nœud est quelquefois si serré qu’on ne le défait pas sans peine. Il laisse aux disciples des rhéteurs les transitions bien ménagées, l’art de couper une idée en deux ou en quatre, et de balancer les périodes. Il raisonne en intuitif, ou discourt selon la méthode juive, contournée et violente: cheminement abrupt des prémisses, imprévu des conclusions. S’il utilise des formes de dispute hellénique,--le débat avec un contradicteur fictif qui pousse une objection pour donner lieu de la résoudre,--ce n’est point en vue d’une volupté oratoire; s’il dramatise ses arguments, ce n’est pas un jeu de théâtre. Souvent il esquisse le profil d’une vérité; puis il néglige d’en compléter l’exposition. Il a trop hâte d’énoncer autre chose. Sa logique ne se prend pas elle-même comme fin; il veut convaincre, exhorter, changer les cœurs, les jeter à Dieu.

Paul est un logicien _mystique_. Il l’était, dès avant sa conversion. Il témoignait, contre Étienne, parmi les Juifs hellénistes, comme il l’a fait plus tard, devant les églises, contre les judaïsants. Il défendait la synagogue, de toute la véhémence d’un amour intraitable.

Dieu se réservait en lui un des plus grands passionnés qui aient remué la terre. Au début, ses passions se trompaient d’objet. Dilatée, illuminée par l’Esprit, sa puissance d’amour montra jusqu’où l’homme, après le rachat du Christ, pouvait, du premier coup, rebondir.

Le saint, chez Paul, est d’autant plus extraordinaire qu’un sentiment impétueux de son Moi semblait lui fermer la route de la sainteté. L’homme sanctifié ne vit plus en soi, pour soi; il soumet et conforme sa vie totale à celle de son Dieu. Le miracle, en Paul, c’est qu’il a pu dire sans mensonge:

«Je vis--non, c’est le Christ qui vit en moi.»

Et pourtant il n’a pas cessé d’être lui, d’être Paul, avec toute la misère et toute la noblesse de son humanité vraie.

Plus il se fait l’esclave du Christ, plus il devient puissant et libre, plus il est lui-même.

Au lieu de commander dans un petit clan juif, il gouverne par ses conseils l’Orient et l’Occident; il affermit une discipline qui va s’étendre à l’univers.

Il méprise la science des rabbins, les disputes profanes des philosophes. Mais la science qu’il reçoit d’une révélation ou des Apôtres ouvre à son désir les trésors de l’incompréhensible sagesse.

Il aimait, dans un sens étroit, ses frères en Israël. Maintenant sa charité embrasse les âmes des croyants et des infidèles; il aime en Dieu tout ce qui peut être aimé.

Il n’exerçait qu’un pouvoir éphémère et, pour violenter, pour détruire. A présent, Dieu lui communique une part de son omnipotence. Il chasse les démons, il guérit des malades, il ressuscite des morts.

Les murs d’un cachot, les chaînes ont beau le retrancher du monde des vivants, sa parole sort plus libre que jamais, plus efficace.

Il ne connaissait que les joies terrestres, que la justice des hommes. Et voici qu’il a été ravi jusqu’au troisième ciel. Il attend le triomphe de l’éternelle Justice et la plénitude d’un bonheur dont il ne peut se faire une idée.

Tout cela n’est point le privilège de Paul; quiconque entrera, par le baptême, dans le royaume du Père, sera, comme lui, l’héritier; loin d’espérer, pour lui seul, la possession du Seigneur, Paul veut que tous soient sauvés; il se juge indigne entre les indignes, «le dernier des Apôtres... un avorton, le premier des pécheurs». Il ne se glorifie que des coups reçus, des opprobres sans mesure; par là, il est certain de ressembler à son modèle.

Mais avec cette humilité coexiste une conscience dévorante de sa mission. Le Christ et lui ne faisant plus qu’un, il dogmatise en son nom, il se donne comme exemple, il développe toute l’ampleur de son génie.

Ses actes et sa doctrine réconcilient des qualités dissemblables, même, en apparence, incompatibles: la rudesse et la mansuétude; la dignité et l’abaissement; l’ironie et l’onction; la décision foudroyante et la prudence flexible; l’esprit de liberté et la soumission; la hauteur contemplative et le sens pratique; la fidélité aux principes transmis et l’essor vers l’avenir. Ce grand intellectuel est le plus charitable des missionnaires; ce Juif est le plus universaliste des théologiens.

Paul écrivant à Philémon en faveur du fugitif Onésime, c’est, humainement, le type accompli de la bonté.

Paul pesant les raisons qu’il a, _pour lui_, de désirer mourir, et, celles, plus fortes, qui lui font souhaiter, _pour ses frères_, de vivre encore, c’est le type surnaturellement accompli du chrétien.

Ce que peut être un homme et un saint parfait, nous le trouvons en Paul plus absolument qu’en nul autre, Il serait vain de chercher quelle perfection lui fut départie à un degré moindre; elles se déploient chez lui, dans un merveilleux équilibre; et, quelle qu’en soit la magnificence, il demeure près de nous; l’élément originel de sa condition humaine subsiste, converti en vertus; le Saint est notre frère par ses infirmités; rien de ce qui lui fut personnel n’est aboli; il nous aide à entrevoir comment les élus, glorifiés, transformés selon l’effigie du Christ, conservent la figure de leur première vie.

Le Docteur des nations.

Sa théologie est immense; nul commentaire n’en extraira toutes les richesses. Le plus étonnant peut-être dans sa doctrine, c’est une fermeté précise excluant l’hypothèse d’une formation flottante, d’un assemblage d’éléments épars.

Elle repose sur le dogme du péché d’origine; cette notion lui vient de la théodicée juive, de l’Ancien Testament[472]. Le mystère de la faute, tangible par ses suites, suffirait à justifier la nécessité de la Rédemption. Tous les hommes ne sont qu’une même chair; ils se transmettent l’inclination au mal, hérédité d’Adam qui, en plus d’un sens, pourtant, était la préfiguration du Christ «à venir[473]».

[472] Les plus acharnés à faire de Paul un _syncrétiste_ sont forcés de le reconnaître; sur ce point, il ne doit rien à l’esprit grec, il le contredit totalement (voir TOUSSAINT, _l’Hellénisme et l’apôtre Paul_, p. 345).

[473] Voir _Rom._ V, 14 et le _Commentaire_ de saint THOMAS (t. I, p. 76).

Le genre humain n’avait pas en lui de quoi satisfaire; il fallait un propitiateur. Dieu seul, en se communiquant à sa créature par l’Incarnation, pouvait lui rendre la faculté de redevenir son image. Le Christ a tout _réconcilié_. Mais, pour sauver des esclaves, il a pris lui-même la forme d’un esclave; il s’est anéanti jusqu’à la mort, et à la mort la plus infamante. Humiliation annoncée par les prophètes, vérifiée dans l’histoire humaine de Jésus et continuée en ses disciples. Il est ressuscité pour que nous ressuscitions avec Lui, non simplement afin de prouver sa puissance, mais voulant que l’homme récupère en lui, par lui, la vie éternelle. Cette vie est un pur don; elle s’appelle la béatitude; elle s’appelle aussi la grâce, effusion de vérité dans l’intelligence, pouvoir, dans la volonté, d’accomplir le bien.

L’assurance du salut acquis, nous l’aurions, même si Paul ne nous l’apportait point. Ce qu’il nous apprend, nous le saurions par les Évangiles et l’enseignement de l’Église. Cependant, sur ces conquêtes essentielles, il ajoute des clartés merveilleuses, il a les paroles du génie inspiré:

«Les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance[474]...»

[474] _Rom._ XI, 29.

«Si par la faute d’un seul la mort a régné du fait d’un seul, à plus forte raison ceux qui reçoivent la surabondance de la grâce et de la justice régneront-ils dans la vie par le fait du seul Jésus-Christ[475].»

[475] _Id._ V, 17.

Quand il voit dans le Christ la tête du corps de l’Église, il énonce mieux qu’une métaphore; il rend sensible un fait surnaturel plus vrai que la loi de la gravitation. Car c’est bien du Christ, comme de la tête, que descend aux membres toute la plénitude vivifiante:

«Il est la tête des bienheureux qui lui sont unis par la gloire; des saints qui lui sont unis par la charité; des pécheurs qui tiennent encore à lui par la foi, bien qu’ils n’aient plus la charité; ensuite des infidèles qui peuvent lui être unis, quoiqu’ils ne le soient pas encore en réalité, mais qui lui seront un jour unis effectivement selon l’ordre de la prédestination divine; et enfin de tous ceux qui pourraient être unis à lui, mais qui ne le seront jamais effectivement, comme les infidèles qui vivent encore en ce monde et ne sont pas prédestinés[476].»

[476] Saint THOMAS, _De l’Humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ_, ch. VI.

La prédestination! Paul affronte ce mystère, d’un regard pathétique, mais dont la tranquillité ne se dément pas, comme on élève les yeux sans vertige vers le gouffre d’une nuit comblée d’étoiles. Il sait que Dieu est juste; cela, comment en douter, puisque c’est Dieu? Celui qui a créé les âmes veut le salut de toutes. L’homme, asservi par la chair, reçoit de l’Esprit la liberté dans la foi et l’amour. Pourquoi les uns, sans mérite apparent, obtiennent-ils ces privilèges? Pourquoi les autres sont-ils déshérités? L’argile, si le potier en fait «un vase d’ignominie», ne peut lui demander pourquoi. Paul songe aux Juifs endurcis; les ténèbres sont leur partage; Dieu en est-il cause? Ils repoussent la lumière, ils la méprisent, ils ne veulent que l’anéantir; et pourtant elle viendra sur eux. Quant aux infidèles, s’ils n’ont pas même la Loi, ils seront jugés sans la Loi; ils sont leur propre loi, ayant cette clarté naturelle qui illumine tout homme en ce monde.

Mais, à l’égard du juste, Paul voit les trois étapes de sa carrière bienheureuse: il est prédestiné par l’élection divine, justifié par sa foi, par ses œuvres et celles de ses frères; il sera enfin glorifié. Cette gloire, il ne saurait y entrer, sans s’être uni au corps mystique de l’Église universelle, sans la communion des saints, la vertu des sacrements et des rites.

Quand l’Apôtre «complète dans sa chair ce qui manque aux tribulations du Christ pour son corps qui est l’Église», il ne croit pas seulement endurer ce qu’aurait pâti le Christ à sa place; il entend que, s’il souffre après son Maître et comme lui, l’efficacité des mérites est accrue dans l’Église; l’œuvre rédemptrice s’amplifie en puissance par cette union mystique[477].