Part 16
[330] Paul, avec son bon sens, précise qu’il n’interdit pas aux chrétiens le commerce «des impudiques du monde, ni des gens cupides, ni des voleurs ou des idolâtres en général. _Car autant vaudrait sortir de ce monde_».
Que ceux qui sont mariés vivent dans le mariage saintement et loyalement. Chacun doit garder la condition où l’appel divin l’a trouvé. Le mariage est bon; mais l’état de continence est plus parfait. «Celui qui est marié a le souci des choses de ce monde. Il s’inquiète de plaire à sa femme. _Il est divisé._» Les idoles ne sont rien. Manger des viandes sacrifiées aux idoles, c’est donc un acte indifférent. Néanmoins, qu’on prenne garde de scandaliser les faibles en s’attablant près d’une idole.
Que les assemblées se tiennent dans l’ordre et l’amour. Que nul ne s’enfle d’orgueil à cause de ses dons spirituels. C’est le même Esprit qui dispense ses dons à chacun, comme il lui plaît. Avant tout, qu’on recherche la charité, cette chose plus grande que la foi et l’espérance, parce qu’elle subsistera éternellement.
L’Apôtre mène les Corinthiens au centre de la vérité angulaire, au fait de la Résurrection. Le Christ est ressuscité; par Lui les morts ressusciteront; la chair corruptible se revêtira d’immortalité.
«Ainsi, conclut-il, mes bien-aimés frères, soyez fermes, inébranlables. Croissez en tous sens dans l’œuvre du Seigneur, puisque votre travail n’est pas vain dans le Seigneur.»
Mais il ne s’arrête pas à des conseils généraux et sublimes. La fin de son épître définit un projet qui lui tenait au cœur: une grande collecte le préoccupait; il pensait aux frères, toujours indigents, de Jérusalem; et il se proposait de leur porter lui-même une importante aumône. Il ne compatissait pas simplement à leurs besoins; il voulait témoigner aux saints de l’église mère qu’elle demeurait pour lui et pour tous les chrétiens, même non juifs, la métropole de leur vie sanctifiée. De Sion était sorti le Rédempteur de l’univers; le Seigneur avait promis à Israël: «Le pacte de ta paix avec moi ne sera pas ébranlé[331].» C’était à Jérusalem que se manifesterait le Christ triomphant.
[331] _Isaïe_ LIV, 10.
Cette collecte, si hautement significative, Paul entend qu’elle produise le plus possible; et il l’organise avec industrie, en Juif pratique:
«Le premier jour de la semaine (le dimanche), que chacun de vous mette quelque chose de côté, ce qu’il peut, afin de ne pas attendre que je sois là pour que la collecte se fasse.»
Au moment où il envoya son épître, on était au printemps. Il songeait à se rendre en Macédoine, puis, l’automne venu, à gagner Corinthe:
«Je séjournerai chez vous un certain temps; ou même, je passerai l’hiver auprès de vous afin que vous me _mettiez en route_ pour l’endroit où je veux aller.»
Les circonstances devaient changer ses dispositions. Resta-t-il, comme il l’annonçait, à Éphèse, jusqu’à la Pentecôte, fête des prémices? On peut en douter.
Tous les ans, au mois d’avril, les Éphésiens célébraient Artémis par des pompes orgiastiques, des jeux dans le stade et des concours dans le théâtre. Les eunuques du temple, les Mégabyzes, et les vierges qui servaient la déesse la promenaient à travers les rues, le long des bassins du port. Des hérauts sacrés, des trompettes, des joueurs de flûte, des cavaliers précédaient la procession. Des encensoirs se balançaient devant la statue, coiffée d’un haut modius, et qui exhibait une grappe de mamelles, symbole de sa puissance féconde. Son corps était enfermé dans une gaine où des animaux en relief, lions ailés, taureaux ailés, béliers, griffons, abeilles signifiaient la fidélité créatrice de la Mère des Dieux. Artémis régnait sur Éphèse, elle était la gloire de sa ville; elle inspirait à ses fidèles les ivresses d’une communion sainte avec sa force éternelle.
Durant le mois d’Artémision, les pèlerins, foules enthousiastes, arrivaient de toute la province d’Asie, des îles et même d’Égypte. Les dévots achetaient autour du temple de petites images du sanctuaire, en bois, en ivoire, en argent. Une corporation exploitait ce commerce, et il était des plus fructueux.
Cette année-là, les orfèvres constatèrent que la vente des images diminuait; ils cherchèrent la cause et s’en prirent à la prédication du missionnaire juif qui annonçait un nouveau dieu. L’un des plus influents, un certain Démétrius, convoqua les autres orfèvres et les ouvriers qu’ils employaient:
«Hommes, leur dit-il, vous savez que de cette industrie vient votre bien-être: et vous voyez et apprenez que, non seulement à Éphèse, mais presque dans toute l’Asie, _cet homme_ a détourné par persuasion un grand nombre de gens, disant que ce ne sont pas des dieux, ceux qui se font avec les mains. Or, il est à craindre que non seulement notre partie (métier) tombe en discrédit, mais que le temple de la grande Artémis soit compté pour rien, et que soit détruit le prestige de celle que révère toute l’Asie et le monde entier.»
Assurément, Démétrius exagérait, en démagogue, afin d’échauffer les fureurs populaires; il confondait, à dessein, ou peut-être par ignorance, la propagande juive, âprement hostile aux simulacres idolâtriques, et qui pouvait agir dans toute l’Asie, avec l’apostolat du chrétien Paul pour qui la dévotion aux images était chose secondaire. La croissance des églises avait-elle pu si promptement ruiner un commerce prospère depuis des siècles? Tout au moins, Démétrius visait à le faire accroire; il espérait intéresser aux revendications des orfèvres les prêtres eux-mêmes, le personnel du temple[332] et les mendiants. Il voulait, par une émeute, obtenir que Paul et les chrétiens fussent chassés ou massacrés; et il faillit réussir au delà de ses espérances.
[332] Ce personnel était énorme. Outre les prêtres et les prêtresses, on y comptait les préposés aux festins religieux, les encenseurs, les hérauts sacrés, les trompettes, les cavaliers, les balayeurs, les joueurs de flûte, les préposés à la garde-robe de la déesse, etc. (voir DAREMBERG et SAGLIO, art. _Diana_),
Les ouvriers sortirent dans la rue, exaspérés, criant: «Grande est l’Artémis des Éphésiens!»
Cette clameur se multipliait, les passants, les pèlerins, se joignaient aux manifestants, entonnaient sans savoir pourquoi: «Grande est l’Artémis des Éphésiens!» Un courroux sacré précipitait la cohue; elle roulait vers le théâtre, lieu habituel des réunions publiques.
Sur son passage, deux Grecs macédoniens, Aristarque et Gaïus, furent signalés comme étant des compagnons de Paul. On les bouscula, on les entraîna. Les plus violents se disposaient à les lapider ou à les mettre en pièces.
A la nouvelle du tumulte, et sachant deux des siens en péril de mort, Paul n’eut qu’une idée: s’élancer au théâtre, apostropher les séditieux. Le danger l’exaltait; il apercevait une occasion magnifique de proclamer le Christ devant tout un peuple en s’offrant lui-même au martyre. Mais ses disciples l’en conjurèrent: «Ne vous montrez pas[333]!» Et des notables de la ville, des fonctionnaires romains dont il s’était fait des amis, les asiarques[334] lui mandèrent de se tenir coi. Il céda, parce que l’heure où il devait donner tout son sang n’était pas encore venue.
[333] M. LOISY (_Commentaire des Actes_, p. 749-756) soutient sans aucune preuve que l’émeute d’Éphèse est une invention du narrateur. Or celui-ci, dans l’hypothèse d’un récit fictif, n’aurait-il pas attribué à l’Apôtre un rôle de parade, le faisant monter sur la scène et haranguer la foule?
[334] Les asiarques étaient les magistrats ou les membres du comité qui veillait au culte des Césars. Il y avait à Éphèse deux temples dédiés aux Césars.
Dans le théâtre, les cris continuaient. Répercutées par la montagne, les voix s’entre-choquaient comme des vagues entre les blocs d’un môle. Les hurlements redoublèrent quand un certain Alexandre fit signe qu’il voulait parler. C’était un Juif, et les Juifs qui se trouvaient pris dans la foule, ayant peur d’être mis à mal, le poussaient en avant pour qu’il dégageât leur cause de celle des chrétiens. Il agitait les mains, réclamait un peu de silence. On reconnut un Juif; la populace vociféra, comme pour le broyer sous ses invectives.
La clameur se répétait: «Grande est l’Artémis des Éphésiens!» Deux heures durant, secouée par une frénésie, la foule jeta vers la déesse l’appel orgueilleux de sa foi blessée. La clameur tombait, puis reprenait dans un paroxysme. Tout d’un coup, sur la scène, devant les colonnes d’un portique, un personnage parut, étendit son bras. La foule applaudit, saluant le grammateus, le chancelier qui, d’ordinaire, présidait les assemblées du peuple. A l’instant, le calme s’établit; le grammateus dit simplement:
«Éphésiens, qui ne sait que la ville d’Éphèse est gardienne du temple de la grande Artémis et de son image tombée du ciel? Ces choses étant hors de toute dispute, il convient que vous ayez de la tenue et que vous ne fassiez rien d’irréfléchi. Car vous avez amené ces hommes sans qu’ils soient sacrilèges ni blasphémateurs de la déesse. Si donc Démétrius et ceux de son métier qui sont avec lui ont un grief contre quelqu’un, des audiences se tiennent et il y a des proconsuls; qu’ils portent devant eux leurs griefs. Mais si vous avez quelque autre différend, il sera éclairci dans une assemblée légitime. Car enfin nous risquons d’être accusés de sédition pour l’affaire d’aujourd’hui, ne pouvant rendre aucune raison de cet attroupement.»
Ayant ainsi parlé, il congédia l’assemblée du peuple. Les Éphésiens, gens frivoles, s’apaisèrent aussi vite qu’ils s’étaient émus.
Cependant, Paul, après cet événement, ne put s’attarder à Éphèse. Les haines coalisées préparaient contre sa vie quelque sinistre embuscade. Aquilas et Prisca «risquèrent leur tête pour le sauver[335]». Il ne voulut point les exposer davantage et s’embarqua secrètement pour Troas avec le dessein de passer en Macédoine.
[335] _Rom._ XVI, 3.
Mais il demeura quelque temps abattu par cette épreuve ajoutée à toutes les autres. Les plus vaillants, certains soirs, se couchent à bout de forces. «Nous fûmes accablés, confessera-t-il, au point de ne plus savoir comment vivre[336].» Même physiquement, il se sentait las: «L’homme extérieur, chez moi, s’en va en ruines[337].» Il eût, par moments, crié le Psaume de la déréliction: «Mon Dieu! Mon Dieu! Pourquoi m’avez-vous abandonné? De nombreux chiens m’entourent... L’assemblée des malveillants m’a cerné[338].» Il s’était attendu à une mort prochaine et n’espérait plus rien des hommes, afin, ajoute-t-il superbement, «que nous n’ayons point confiance en nous-mêmes, mais en Dieu qui réveille les morts[339]». Si l’homme extérieur, par moments, défaillait, à l’intérieur il se renouvelait de jour en jour[340]. «Quand je suis faible, c’est alors que je suis puissant[341].»
[336] II _Cor._ I, 8.
[337] _Id._ IV, 16.
[338] Ps. XXI, 2-17.
[339] II _Cor._ I, 8.
[340] _Id._ IV, 16.
[341] _Id._ XII, 10.
Plus que jamais, il le savait, ses jours terrestres seraient un perpétuel combat contre «les bêtes fauves». La merveille fut qu’il n’en resta pas moins doux, confiant, brûlant de charité pour ses frères.
A Rome, dans la cuve de pierre du Colisée, en me représentant les martyrs au milieu de l’arène, debout sous les huées innombrables, vis-à-vis des chiens hurlants, des ours et des hyènes qui se léchaient, j’ai compris, mieux qu’ailleurs, la rigueur magnifique de la destinée faite au chrétien: en face de lui, au dedans de lui, _le monde_ et son implacable hostilité; tout autour, des murailles énormes, impossibles à franchir; une seule issue, le ciel.
XV
RETOUR EN HELLADE. L’ÉPITRE AUX ROMAINS
Rome, l’Apôtre y songeait apparemment depuis son voyage à Chypre, peut-être depuis l’heure de sa vocation: toute la gentilité ne se concentrait-elle pas dans la capitale de l’Empire? Il en parlait souvent avec Aquilas et Prisca. Pendant son séjour à Éphèse, on avait retenu cette parole qu’il dut prononcer plus d’une fois:
«Il faut que je voie Rome aussi.»
Au début de l’épître aux Romains, il déclare solennellement:
«Dieu... m’est témoin que je fais sans relâche mémoire de vous et demande constamment dans mes prières que la voie me soit ouverte quelque jour, par la volonté divine, pour aller vers vous.»
Et les salutations finales de l’épître démontrent qu’il connaissait beaucoup de monde parmi les fidèles de Rome. Il y nomme, en premier lieu, ses amis Aquilas et Prisca. En effet, peu après lui, ils avaient quitté Éphèse où leur commerce n’était plus possible, où ils couraient le risque d’être assassinés; et ils avaient repris le chemin de Rome, l’édit d’expulsion n’étant plus appliqué. Là, comme à Éphèse, ils réunissaient «l’église dans leur maison» et préparaient la venue de Paul.
Avant de les y rejoindre, il tenait à revoir les saints de Jérusalem, à leur donner le témoignage de l’œuvre en croissance, dans les puissantes aumônes moissonnées par toutes les églises d’Asie, de Macédoine et d’Achaïe.
Son projet initial était de visiter d’abord la Macédoine[342]. Mais, à Troas, il avait appris que les dissensions et les scandales persistaient chez les Corinthiens; on critiquait son apostolat, on le contestait; on lui reprochait, comme une preuve d’humeur instable, son extraordinaire promptitude à se déplacer. Il pensa que, pour l’instant, dans l’état d’accablement, d’agitation qu’il avait peine à surmonter, sa venue serait inefficace; il aima mieux écrire. Il dicta une lettre pleine d’angoisse et de reproches qu’il confia aux mains de Tite. Si Timothée, trop timide, n’avait pas réussi à dominer le trouble des sectes, Tite peut-être réussirait mieux.
[342] II _Cor._ I, 15.
Cette épître de Paul a disparu, on ne sait au juste pourquoi. Mais il nous apprend qu’elle fit grande impression.
«Lors de notre arrivée en Macédoine, notre chair n’avait aucun répit, nous étions pressurés en tout: au dehors, combats; au dedans, terreurs. Mais Dieu qui réconforte les humbles nous a consolés par l’arrivée de Tite. Et non par son arrivée seulement, mais par la consolation que vous lui aviez vous-même donnée. Il nous a fait connaître votre désir ardent [de vous amender], vos gémissements, votre zèle pour moi, en sorte que je me suis réjoui davantage. Car, si je vous ai affligés par cette lettre, je ne m’en repens point. Je m’en étais repenti d’abord; car je vois bien que cette lettre, ne fût-ce que sur l’heure, vous a contristés. Mais, à présent, oui, je me réjouis, non pas de vous avoir contristés, mais parce que votre tristesse vous a menés au repentir[343].»
[343] II _Cor._ VII, 5-9.
La lettre de Paul les avait bouleversés, puis inclinés vers de sages conseils. Tite, par ses insistances vigoureuses, en avait aidé l’action. Ils l’avaient reçu «avec crainte et tremblement», mais s’étaient soumis dans un élan d’humilité. Tite les avait, en outre, disposés «à participer au ministère en faveur des saints», à la collecte pour Jérusalem.
Quand il revint auprès de Paul, celui-ci, rasséréné devant le repentir des Corinthiens, leur adressa une nouvelle épître, celle que nous possédons comme la deuxième, la quatrième en fait[344].
[344] La première est aussi perdue, celle dont il fait mention (I _Cor._ V. 9): «_Je vous ai écrit_ (dans la lettre que vous avez) de ne point vous mêler aux fornicateurs.»
Après leur avoir dit dans une effusion pénétrante ce qu’il avait éprouvé à leur endroit, il les exhorte à se montrer généreux comme l’ont été les fidèles de Macédoine. Le passage de sa lettre où il touche ce point délicat est à la fois décisif et insinuant; la grandeur des vues commande l’aumône et l’onction de la charité sollicite.
«Ce n’est pas en ordonnant que je parle, mais, par le zèle d’autrui, je veux éprouver la sincérité de votre amour. Vous savez la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qu’il s’est fait mendiant à cause de vous, afin que vous deveniez riches par sa mendicité. En cette affaire, je vous donne un simple avis... Lorsque le cœur y est, chacun est le bienvenu, s’il donne en proportion, non de ce qu’il n’a pas, mais de ce qu’il a. Pour que d’autres soient dans l’aisance, il ne faut pas que vous soyez dans la gêne; mais, selon l’équilibre, que votre abondance d’à présent subvienne à leur indigence, afin qu’à son tour leur abondance subvienne à votre indigence.»
Il stimule par l’amour-propre leur libéralité: «Si les Macédoniens, qui peuvent venir avec nous, trouvaient que vous n’êtes point prêts, nous serions couverts de confusion (je ne parle pas de vous).» Mais il s’élève infiniment au-dessus des petites habiletés d’un quêteur; il fait appel à autre chose qu’à l’intérêt bien entendu; il voit dans l’aumône une communication ineffable de l’amour divin. En tendant la main pour Jérusalem, il fait sentir qu’il donne beaucoup plus qu’il ne reçoit.
Ses explications laissent entrevoir les difficultés d’une telle collecte. Elle paraissait toute simple aux Juifs convertis; pour eux, elle reprenait avec un autre sens la coutume séculaire des Israélites de la diaspora, envoyant au Temple leurs offrandes annuelles[345]. Les païens baptisés, au contraire, s’en étonnaient. Certains avaient dû murmurer sur Paul les mots de l’éternelle suspicion: «Tout cet argent ira-t-il aux pauvres de Jérusalem?» Le propos était revenu à ses oreilles; voilà pourquoi il prévient qu’il a grand souci d’éviter les moindres soupçons[346]; et il adjoint aux quêteurs un frère «dont il a, en maintes circonstances, éprouvé le zèle».
[345] Pour désigner les frères qu’on chargera de porter la collecte à Jérusalem, il emploie le mot d’_apôtres_ consacré chez les Juifs pour ces sortes de messagers.
[346] VIII, 20-21.
S’il prend ces précautions, est-ce vaine inquiétude de passer aux yeux des hommes pour ce qu’il n’est pas? Ses ennemis pouvaient déformer, amoindrir tous ses actes. En soi, la chose était sans importance. Mais les calomnies propagées sur sa conduite gênaient l’efficacité de son apostolat. Aussi l’ensemble de cette épître est-il une sorte d’apologie, singulièrement précieuse. Bénis soient les détracteurs de Paul qui nous ont valu cette réplique poignante et fière, la confession des souffrances et des visions du Saint!
Ses ennemis, ceux qu’il appelle ironiquement les archi-apôtres, «les plus que trop apôtres», ou, sans ironie, les faux apôtres, des missionnaires cupides, hypocrites dans leurs diatribes, l’accusaient de contradiction et de faiblesse.
«Ses lettres, insinuaient-ils, sont pesantes et fortes; devant vous il sera faible, comme anéanti.»
Peut-être avait-il en effet des inégalités d’humeur et d’attitude; comme un malade qu’il était, il subissait des crises d’accablement; son éloquence, qu’il déclare médiocre, montrait des hauts et des bas; il obéissait à des impulsions paradoxales que les malveillants déclaraient contradictoires. Toutes ses pensées étaient asservies «à l’obéissance au Christ».
Mais il avertit les Corinthiens qu’ils le trouveront tel de près que de loin. Si, par lui-même, il est faible, le Christ, tout-puissant, lui prête sa force.
Il rétorque les griefs, accusant à son tour ceux qui devraient se taire et s’humilier. Lui en veut-on d’avoir prêché gratuitement, sans être à charge à personne? Il donne à entendre que les faux apôtres, eux, exigent des fidèles au delà de leurs besoins.
On lui reprochait de se glorifier, de faire trop valoir la puissance qu’il tenait du Christ. Il se vante de mériter ce blâme; car ce n’est pas sa personne qu’il glorifie. Il pourrait se targuer de ses avantages selon la chair. Il est Juif, de race pure et de bonne lignée. Il a plus travaillé que nul autre pour le Christ, enduré plus de fatigues et d’opprobres. Il a été comblé de révélations et de visions. Mais il ne veut se glorifier que dans son infirmité; et, s’il se justifie, ce n’est pas devant les hommes: «Nous disons toutes ces choses, ô bien-aimés, en face de Dieu, pour votre édification[347].»
[347] Entre le début et la fin de cette épître, l’exégèse négative s’est plu à grossir une opposition qui n’en rompt aucunement l’unité. Si, au ch. II, le ton annonce des dispositions indulgentes, tandis qu’au dernier il avertit: «Je ne vous ménagerai pas», la conclusion, quelques lignes ensuite, n’en est pas moins pleine de douceur: «Tout mon désir est de ne pas avoir à user de sévérité, quand je viendrai, mais du pouvoir que le Seigneur m’a donné pour édifier et non pour détruire.»
Il annonce aux Corinthiens sa visite. Pour la _troisième_ fois il ira les voir. Il avait donc fait chez eux un deuxième séjour, dont nous ne savons rien, si ce n’est par l’allusion d’ici, toute fugitive. Et, sur sa troisième venue, les _Actes_ ne nous apprennent qu’une chose: il demeura trois mois à Corinthe, les trois mois de la mauvaise saison où l’on ne pouvait naviguer.
C’est là, on le suppose, qu’avant de s’en aller à Jérusalem, les yeux tournés vers Rome et l’Occident, inaugurant en désir une phase nouvelle de sa carrière, il dicta sa grande épître aux Romains. Peut-être la confia-t-il à Phoebé, une chrétienne, «diaconesse[348] de l’église de Kenchrées», qui partait justement pour l’Italie, celle dont il dit à la fin:
[348] La Ire épître à _Timothée_, III, 12, indique les qualités des femmes qu’on choisira comme diaconesses: «Qu’elles n’aient pas une mauvaise langue. Qu’on les prenne graves et fidèles en tout.» Les diaconesses étaient des vierges ou des veuves chargées de catéchiser les femmes, de les _baptiser_, de prendre soin des pauvresses et de porter aux chrétiennes malades l’eucharistie.
«Assistez-la en toute affaire où elle pourrait avoir besoin de vous. Elle a fait beaucoup pour le service de plusieurs et pour moi-même.»
L’épître semble proportionner la solennité de son accent et son ampleur à l’idée qu’il se faisait de la chrétienté romaine, de son avenir. Qu’il l’ait crue opportune, c’est une apparente étrangeté; car, en principe, il n’œuvrait point sur les fondations posées par autrui. Or, il n’avait aucune part aux commencements de l’Église, à Rome.
L’Évangile, de très bonne heure, y était venu. Tout ce qui se passait en Orient avait, dans la ville maîtresse, une prompte répercussion. Des soldats de la cohorte italique, à Césarée, avaient pu se convertir comme le centurion Cornélius, et, rentrés à Rome, avaient parlé du Christ[349]. Quelques-uns des étrangers présents à Jérusalem, lors de la première Pentecôte, des Grecs d’Antioche avaient émigré ou séjourné dans la capitale de l’Empire. La plupart des gens que mentionnent les salutations finales de l’Épître portent des noms grecs.
[349] Voir MARUCCI, _Archéologie chrétienne_, t. I, p. 6.
Des Juifs aussi avaient formé le premier noyau des «saints élus». La colonie juive était si considérable qu’ils imposaient le repos du sabbat dans les quartiers où ils faisaient du commerce[350], au Transtévère, à Suburre, près de la porte Capène.
[350] Voir Paul ALLARD, _Histoire des persécutions_, t. I, p. 1-13.
Ils étaient surtout cabaretiers, petits marchands de dattes, d’huile, de poissons. Juvénal, en se promenant par les rues des faubourgs, croisera, non sans curiosité, la sorcière juive en guenilles qui mendiait à l’oreille du passant[351] et, pour prix de ses prédictions heureuses, happait de ses doigts crasseux quelques as. Mais il aurait pu connaître aussi des Juifs, commerçants aisés, tels que Prisca et Aquilas, des Juifs médecins, peintres, poètes, comédiens, et des prosélytes juives, riches courtisanes, comme l’était Poppée.
[351] Voir _Sat._ VI.