Saint Paul

Part 15

Chapter 153,682 wordsPublic domain

De la joie, de la paix ingénue qui présidait à l’office, l’équivalent serait difficile à rencontrer dans une église moderne où les fidèles communient et prient beaucoup trop, _chacun pour soi_. Les chrétiens primitifs trouvaient dans la Communion, plus sensiblement, la charité du Christ multipliée par l’amour qu’ils lui rendaient et qu’ils se donnaient les uns aux autres. La ferveur d’un apôtre, comme Paul, élevait à un degré miraculeux ce bonheur simple et tranquille de s’aimer en Celui qui est l’Amour.

Malgré tout, ils apportaient du dehors leurs préjugés et leurs mauvais penchants. Le baptême n’extermine pas le vieil homme; autrement, la sainteté coûterait trop peu. Les coteries, les contradictions de tendances, les orgueils, les aigreurs, la sensualité se faisaient leur part, même au sein de l’assemblée.

Les gens d’un certain milieu formaient entre eux des groupes; ceux qui étaient dans l’aisance arrivaient avec leurs couffins gonflés de provisions et des bouteilles pleines, tandis que les pauvres manquaient du nécessaire. Ils se gorgeaient, s’enivraient[317]. Au sortir des saints Mystères, le libertinage, l’esprit de cupidité reprenaient ces charnels; alors qu’ils toléraient parmi eux des scandales, ils se croyaient des purs, des parfaits. L’arrogance avait toujours été le vice capital des Corinthiens[318]. Il reste comme inscrit sur le front sourcilleux de leur Acrocorinthe. Quand le premier enthousiasme des néophytes s’alanguira, quand Paul les aura quittés, des factions qui, par un prodige, n’iront pas jusqu’au schisme, troubleront leur chrétienté.

[317] I _Cor._ XI, 21.

[318] Mummius avait détruit la ville parce que les habitants avaient insulté du haut des murailles les ambassadeurs romains et jeté sur eux des paquets d’ordures.

Il employa dix-huit mois de soins à la former, à la prémunir. On peut supposer qu’il prêcha dans d’autres villes de l’Achaïe. Poussa-t-il une pointe jusqu’en Illyrie? C’est probable, puisqu’il était aux portes de ces régions montagneuses et qu’il en parle comme d’un pays-frontière où il aurait introduit l’Évangile[319].

[319] _Rom._ XV, 19: «Depuis Jérusalem, en tous sens, _jusqu’à l’Illyrie_, j’ai largement prêché l’Évangile du Christ.»

Durant son séjour à Corinthe, les grands embarras ne lui vinrent pas des convertis, mais des Juifs. Ils le détestaient comme un apostat, et leur haine se conçoit du moment qu’à leurs yeux la prédication de l’Apôtre détruisait leur vie nationale, leurs traditions, leurs espérances. Ils n’essayèrent point, cette fois, de tuer eux-mêmes l’hérétique; ils prétendirent armer contre sa parole l’autorité romaine.

Un jour qu’il discourait dans une salle ouverte aux passants ou dans la rue, une bande se jeta sur lui et l’emmena de force au tribunal du proconsul. Le grief qu’alléguait leur violence s’abrégea en cette audacieuse formule:

«Celui-ci engage les hommes à honorer Dieu d’une façon contraire à la Loi.»

On dirait qu’en prêchant une doctrine offensante pour la Loi juive, Paul, du même coup, lésait la majesté romaine. Les Romains respectaient dans sa religion le peuple israélite; quiconque la troublait bravait leur puissance et menaçait leurs propres dieux.

C’est ainsi que les plaignants prétendaient argumenter. Le proconsul, Gallion, frère de Sénèque, était un de ces lettrés aristocrates, magistrats corrects, qui voulaient concilier avec les devoirs de leur charge un libéralisme de philosophes. Sénèque loue son caractère affectueux, sa tendresse pour sa mère. Il avait cheminé habilement dans la carrière des honneurs. Cependant, il détestait l’adulation, et la franchise de son humeur se marquait par des saillies originales. Il aimait la tranquillité des sages, et méprisait les Juifs, leurs criailleries perpétuelles, leur furie de controverses à propos de vétilles pieuses.

Il regarda les ennemis de Paul s’agitant et vociférant, Paul lui-même, impatient de répliquer et qui ouvrait la bouche pour se défendre. Cette querelle l’ennuya; elle n’était point de son ressort. Il l’interrompit brusquement:

«S’il s’agissait, ô Juifs, d’une injustice ou d’un mauvais coup, je vous écouterais comme de juste. Mais, puisque c’est un débat à propos de doctrine, de noms et de la loi qui vous concerne, je ne veux pas être juge de ces choses-là.»

Sur quoi il fit un signe aux licteurs; les Juifs furent mis à la porte; Paul s’échappa d’entre leurs mains. Il se vit même vengé d’une façon comique.

Des Grecs se trouvaient là, toujours prêts à houspiller les Juifs, ayant contre eux des rancunes commerciales, des acrimonies religieuses. Quand ils virent le troupeau des plaignants éconduit, verges en main, ils vinrent à la rescousse de la police, leur fureur se débrida; ils rossèrent jusqu’à Sosthène, le chef de la synagogue. Gallion les laissa faire. Peu lui importaient les disputes de la canaille.

Cet épisode, dans l’histoire tourmentée de Paul, est la seule éclaircie plaisante. Eut-il avec Gallion d’autres rapports, dans la suite? Sénèque, par celui-ci, entendit-il parler de l’Apôtre? Ce sont là des problèmes insolubles.

Paul semblait pouvoir se fixer en Achaïe, élargir et fortifier l’église de Corinthe. Mais il devait être l’homme qui marche toujours. Sa volonté propre l’eût peut-être poussé en avant, vers l’Ouest. L’Esprit le ramena vers l’Asie Mineure; les églises déjà fondées réclamaient sa visite; il entrevoyait sur elles, et sur Éphèse où il allait travailler, cette gloire que Jean symbolisera dans les sept candélabres d’or entourant le Fils de l’homme.

XIV

LE TUMULTE D’ÉPHÈSE

Parti de Kenkrées--du port de Corinthe qui regardait l’Asie--Paul, que Silas et Luc n’accompagnèrent point emmenait avec lui Aquilas, Prisca et, sans doute, les gens de leur maison. Fut-ce uniquement pour suivre le prêcheur de l’Évangile que le fabricant de tentes ferma sa boutique, résolut de transporter à Éphèse son négoce? Nous n’en savons rien. Mais le fait offre une vraisemblance. La main-d’œuvre, le matériel d’un tel commerce étaient fort simples; il avait chance de prospérer partout. Cette décision d’Aquilas laisse discerner la puissance persuasive qu’exerçait Paul autour de lui. Il est vain, au surplus, de s’enquérir quels motifs particuliers l’engageaient à prendre cette famille comme l’associée de sa fortune apostolique.

Avant de s’embarquer, en signe d’un vœu dont nous ignorons la cause, il s’était fait tondre la tête. Dévotion juive qui frappa son entourage. Après un péril de mort ou une grande angoisse, les Juifs, pour attester au Seigneur leur gratitude, se liaient ainsi à une promesse pénitentielle; ils s’abstenaient, pour un temps, de vin et livraient au rasoir leurs cheveux. Paul, une fois de plus, démontra qu’il n’était pas un fanatique. Là où les traditions nationales ne contredisaient point son évangile, il revenait spontanément aux pratiques de la piété juive. Ce vœu, comme plus tard, celui du nazirat, dépassait un acte de simple condescendance.

Il navigua jusqu’à Éphèse; Éphèse communiquait avec la mer; ce sont les alluvions du Caystre qui, peu à peu, en ont ensablé le port. Il y laissa son ami Aquilas et Prisca. Bien que des Juifs curieux de sa doctrine cherchassent à le retenir, il se remit en route dans le dessein de monter en pèlerinage à Jérusalem. On n’est pas certain qu’il ait alors accompli cet itinéraire. De Césarée, par Antioche et Tarse, il gagna le Taurus, retourna voir les églises de Phrygie et celles de Galatie.

Il savait que des missionnaires judaïsants venus, croit-on, d’Antioche, détruisaient son œuvre parmi les Galates. Paul, à les entendre, n’était pas un véritable apôtre; est-ce que le Messie vivant lui avait, comme aux Douze, révélé toute vérité? De quel droit abrogeait-il la Loi transmise comme un patrimoine intangible? Les gentils pouvaient-ils être sauvés sans incorporer leur salut à celui d’Israël? Or, le signe du salut, le gage des prééminences spirituelles, c’était la circoncision. Paul, chez eux, l’avait interdite; ailleurs il l’approuvait, puisqu’il avait fait circoncire Timothée. Donc, «pour plaire aux hommes», il modifiait son évangile!

Paul comprenait l’urgence de rétablir dans l’esprit des Galates la notion vraie de la justice, l’intelligence de la Croix.

Avant de retourner chez eux, dans un premier moment d’indignation et d’inquiétude, il leur envoya son épître, d’Éphèse, semble-t-il, en 53 ou 54.

Elle débute par des apostrophes, comme l’avertissement d’un père à de grands enfants indociles:

«Même si nous, ou un ange venu du ciel vous annonçait quelque chose de contraire à l’évangile que je vous ai prêché, qu’il soit anathème!»

Son évangile, ce n’est pas des hommes qu’il le tient, mais de Jésus-Christ. Car ils savent à quel point, jusqu’à l’heure où Dieu lui révéla son Fils, il était, plus jalousement que personne, attaché aux traditions pharisiennes.

Les Apôtres ont reconnu sa vocation; mais est-ce parce qu’ils l’ont reconnue qu’elle est authentique? Elle lui vient d’une révélation qui ne peut être mise en doute. Cependant Jacques, Céphas et Jean, les _colonnes_, ont confirmé, à lui et à Barnabé, l’apostolat des gentils.

Vise-t-il à plaire aux hommes? Non, car il a dit à Pierre devant tous ce qu’il pensait de sa conduite. Il ne voit que Jésus crucifié, il est crucifié avec lui. Si la Loi suffisait à justifier, le Christ serait donc mort en vain.

Alors, à quoi bon la Loi? Vous avez eu les prémices de l’Esprit et vous voulez retomber dans la vie charnelle? C’est par la foi que vous êtes enfants d’Abraham, non par la circoncision. Abraham fut justifié avant d’être circoncis; ce n’est pas la circoncision qui l’a fait juste.

La justification vient de la promesse, non de la Loi. La Loi est un contrat; or, un contrat est aboli, si l’une des deux parties le viole ou l’annule. La promesse, au contraire, vient de Dieu seul; elle est donc irrévocable.

La Loi était comme un pédagogue pour des enfants mineurs. Quand est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, né sous la Loi, aux esclaves devenus, par le Christ, des fils d’adoption, des héritiers.

Ici, Paul s’attendrit au souvenir de tous les liens d’affection qui l’unissaient aux bons Galates:

«Vous m’avez reçu comme un ange de Dieu, comme le Christ lui-même... Vous suis-je devenu ennemi en vous disant la vérité?... Mes petits enfants que j’enfante avec douleur une seconde fois, jusqu’à ce que le Christ se forme en vous... je ne sais comment m’y prendre avec vous...»

Et, sous l’allégorie de Sara et d’Agar, il leur expose plus nettement encore les deux états de l’humanité, avant, après le Rédempteur: Agar, symbole de la Loi, était mère de fils esclaves; Sara, comme l’Église, engendra une humanité libre. Il faut chasser le fils de l’esclave, vivre selon la promesse, comme des enfants de liberté et de lumière.

«Ne vous ployez donc pas une seconde fois au joug de la servitude. Voici que moi, Paul, je vous le dis: si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous servira de rien.» Quiconque admet cette partie de la Loi s’engage à observer la Loi tout entière, puisque la circoncision est l’abrégé de la Loi.

On objecte à Paul que lui-même la prêche. S’il la prêchait, pourquoi les Juifs le persécuteraient-ils? «Qu’ils se mutilent tout à fait (comme les prêtres de Cybèle), ceux qui vous bouleversent!»

«Ne revenez pas aux pratiques charnelles, mais accomplissez les œuvres de l’Esprit. Le fruit de l’Esprit, c’est la charité, la joie, la paix, la douceur... Portez le fardeau les uns des autres... La circoncision n’est rien, ni non plus l’incirconcision. Désormais, que personne ne me cause des ennuis; car je porte sur mon corps les cicatrices du Seigneur Jésus.»

La véhémente admonition redressa-t-elle le faux ascétisme des Galates? Il est permis d’en douter. Son passage en Galatie ne suffit pas à réprimer la campagne des judaïsants. Mais il affermissait des principes qui, pour le salut de la foi, devaient prévaloir dans l’Église; sa lettre éclatait comme un prodigieux document d’inspiration, de logique, de verve dominatrice et de charité.

Il revint bientôt de la Galatie à Éphèse, centre présent de son apostolat.

Éphèse, plus proche de l’Europe que Tarse et Antioche, lui semblait le nœud des routes par où les églises d’Occident se joindraient à celles de l’Asie. Dans cette métropole, tous les peuples méditerranéens se donnaient rendez-vous. Le temple d’Artémis, magnifiquement reconstruit, y ralliait des caravanes de pèlerins. On adorait là une Artémis qui n’avait rien de commun, à l’origine, avec l’Artémis hellénique; son image primitive avait été une pierre noire tombée du ciel, un aérolithe; elle était une divinité astrale, sans forme humaine; puis elle devint une Artémis «aux multiples mamelles», mère des humains et des bêtes, figure de la Terre omniféconde.

Le lieu de ce temple ne se reconnaît plus maintenant qu’au tracé du péribole. Mais le théâtre, les rues, la bibliothèque témoignent d’une ville opulente, curieuse de voluptés intellectuelles.

Le théâtre, où pouvaient prendre place vingt-cinq mille spectateurs, servait à toutes les assemblées populaires. Ses gradins ébréchés s’appuient à une colline; sur son flanc, une montagne, aujourd’hui sauvage et boisée, forme un amphithéâtre naturel qui amplifiait la résonance des voix.

La scène demeure presque intacte, avec les bases de ses colonnes, ses degrés, ses soubassements. Tout en haut des gradins, l’arche d’une porte repose encore sur ses montants. De cet endroit, une trouée entre la double ligne des hauteurs, majestueusement dessinées, laisse le regard s’en aller au loin jusqu’à la mer.

Des rues, bordées de stèles et de tombeaux, gardent leur dallage que l’on croirait tout neuf, tant la blancheur en est éblouissante. Plus bas, la bibliothèque émerge, construite à la manière d’un portique, ayant en son milieu le demi-cercle arrondi d’une abside. Les rayons qui logeaient les volumes sont encore visibles dans ses parois. Derrière, circulent des galeries soutenues par des colonnes et s’enfonçant vers des couloirs obscurs. Dans ce dédale, empilait-on des livres de sciences occultes pareils à ceux que les chrétiens voueront au bûcher public?

Éphèse, quand il y débarqua, avait déjà entendu la parole de Dieu. Un disciple, Alexandrin d’origine, Juif converti, nommé Apollos ou Apollonios, homme instruit dans les Écritures, avait prêché à l’intérieur de la synagogue. Une foi ardente le transportait, et «il enseignait exactement ce qui concerne Jésus». Mais, par une lacune étrange, il ne connaissait, en fait de rite baptismal, que le baptême de Jean. Il ignorait le baptême donné au nom des Trois Personnes, celui qui donne le Saint-Esprit.

Prisca et Aquilas l’écoutèrent et ils l’avertirent de son erreur avec la simplicité d’un temps où quiconque possédait la science de la foi la communiquait librement même à de plus doctes que lui.

Ils l’engagèrent, puisque Paul n’était plus à Corinthe, à l’y suppléer dans son apostolat. Ils lui donnèrent pour les fidèles de cette ville des lettres qui le recommandaient. Apollos partit aussitôt, vivement pressé par l’Apôtre lui-même[320], et, d’après le témoignage de Paul[321], nous savons qu’il acquit sur l’église de Corinthe un ascendant considérable.

[320] I _Cor._ XVI, 12.

[321] I _Cor._ I, 12: «On dit couramment chez vous: «Moi, je suis à Paul, _moi à Apollos_...» Et, plus loin (III, 6): «Moi, j’ai planté; _Apollos a arrosé_.»

Si Paul, retournant à Éphèse, ne l’y trouva point, il rencontra un groupe de croyants qui avaient reçu apparemment d’Apollos une doctrine très incomplète. Comme Apollos ils ignoraient le baptême au nom du Saint-Esprit; ils ne savaient même point que le Saint-Esprit existât. Paul leur demanda: «A quoi donc avez-vous été baptisés?» Ils répondirent: «Au baptême de Jean.» Paul expliqua: «Jean baptisait d’un baptême de repentance en disant au peuple de croire en celui qui venait après lui, en Jésus.» Ils furent alors baptisés au nom du Seigneur Jésus. Paul leur imposa les mains et l’Esprit Saint vint sur eux; ils parlèrent en langues et ils prophétisaient.

Cet épisode surprenant dévoile, au seuil de l’Église primitive, de petites chapelles qui professaient un christianisme simpliste, noué, pour ainsi dire, en sa croissance. Cette douzaine de demi-chrétiens vivaient hors de la prédication commune; la descente du Paraclet sur les Apôtres n’était jamais venue à leurs oreilles. On les croirait païens d’origine plutôt que Juifs; car des Juifs n’eussent pas eu cette ignorance de l’Esprit, du Principe vivifiant qui se mouvait sur les eaux et illuminait les visions des prophètes.

Paul, au lieu de la corriger par une preuve métaphysique, évoque simplement les rapports de saint Jean-Baptiste avec Jésus, tels que les Évangiles les présenteront. Le Christ dont il se fait le héraut est bien le Christ de l’histoire, non un être fictif construit d’après les religions gréco-orientales.

On voudrait pouvoir suivre sa catéchèse dans les disputes quotidiennes. Le journal de ses prédications, quelle chose sans prix c’eût été pour nous!

A Éphèse, selon sa méthode, elles commencèrent dans la synagogue. Mais, au bout de trois mois, là, comme ailleurs, les Juifs décrièrent, blasphémèrent son enseignement. Alors il emmena ses disciples hors du lieu de prières; un certain Tyrannos, professeur de grammaire et de philosophie, lui loua ou lui céda la salle de son gymnase[322]. Les classes, en son école, avaient lieu le matin et finissaient vers onze heures. Paul l’occupait ensuite et, quand la chaleur n’était pas trop lourde, il y discourait, catéchisait jusqu’à la fin de l’après-midi.

[322] On voit encore à Éphèse les ruines de trois gymnases. Les salles étaient vastes, avec des hémicycles et des gradins.

Le reste de sa journée, il l’employait chez Aquilas, continuait, pour gagner son pain, à tisser des tentes; et, le soir, il s’en allait, «de maison en maison[323]», exhortait les fidèles, instruisait les païens, suppliait «avec des larmes» les Juifs de se repentir. Jamais, semble-t-il, sa ferveur n’avait atteint une pareille violence convaincante. Il était le parfait «esclave du Seigneur». Il se donnait si pleinement à Lui qu’il recevait de cette union une force illimitée.

[323] _Actes_ XX, 19.

Il n’exerçait sa puissance que par ses bienfaits et en communiquant au loin sa foi. Même à son insu il opérait des guérisons: les linges qui avaient essuyé la sueur de son visage, ses tabliers de travail, si on les appliquait sur les corps des malades ou des possédés, les soulageaient merveilleusement.

Jaloux de ses pouvoirs surnaturels, des mages et des sorciers prétendaient le contrefaire. Des exorcistes juifs couraient le pays et se targuaient de les délivrer grâce à des paroles secrètes que leur famille se transmettait depuis Salomon[324]. Quelques-uns d’entre eux, les sept fils d’un prêtre ayant nom Scéva, se risquèrent à invoquer sur des malheureux que tourmentaient des mauvais esprits le nom du Seigneur Jésus:

[324] JOSÈPHE, _Antiq._ VIII, II.

«Je vous adjure, commandèrent-ils, par le Jésus que Paul annonce.»

L’esprit malin répondit:

«Je connais Jésus; et je sais qui est Paul; mais vous, qui êtes-vous?»

Et le démoniaque, sautant sur les exorcistes, les mordit, déchira leurs vêtements; plus fort qu’eux tous, il les chassa de la maison, meurtris, presque nus, honteux.

Tout Éphèse commenta leur mésaventure. Aucune ville peut-être ne se vouait plus follement aux mystères de la magie; les désœuvrés y cherchaient un passe-temps; ils collectionnaient des livres d’incantations; leur fantaisie s’exaltait en des expériences semblables à celles qu’Apulée décrira. Dans un pays où sévissait la trouble mysticité phrygienne, les formules magiques disposaient d’un prestige difficile à vaincre[325]. Par elles on entrait en rapport avec les Esprits maîtres de l’air et du monde souterrain; l’invisible se faisait palpable; l’homme contraignait les Êtres supérieurs à lui céder une parcelle de leur pouvoir, à le délivrer des maladies, à contenter ses amours ou ses haines.

[325] Plutarque dit (_Symposiaca_, l. VII, quest. V) que, par _les mots éphésiens_, on peut chasser l’obsession des malins esprits.

Beaucoup de chrétiens, avant leur baptême, s’étaient adonnés à ces pratiques; malgré eux, ils y retournaient. Paul leur découvrit la servitude démoniaque impliquée dans l’illusion d’une puissance surhumaine. Mais les livres de magie demeuraient pour eux une tentation, et, pour d’autres, un péril. Saisis d’une sainte véhémence, ils en firent un gros tas, les brûlèrent devant toute l’assemblée. Le chroniqueur des _Actes_ estime à cinquante mille drachmes la valeur des ouvrages anéantis de la sorte. On les vendait fort cher en raison des vertus miraculeuses que prétendaient loger leurs litanies.

Paul avait-il prescrit cette extermination? Tout au moins il l’approuva, dussent les païens l’accuser de sauvage intolérance. Protéger l’erreur nocive lui eût semblé un crime envers la vérité. Ce que les Psaumes appellent énergiquement «la chaire de pestilence» devait maintenant disparaître, puisqu’en Jésus crucifié toute sagesse avait sa plénitude.

Paul voyait donc, à Éphèse, s’ouvrir devant lui «une _porte_ grande et puissante[326]». Mais il reconnaissait en même temps, et non sans tristesse: «Ceux qui s’opposent sont nombreux.» Les contradictions, les pièges, l’acharnement, la furie de ses adversaires lui avaient suggéré ce mot terrible: «Quand, à Éphèse, j’ai combattu les _bêtes féroces_, qu’y ai-je gagné, si les morts ne ressuscitent point[327]?» Et nous devinons qu’il avait contre lui les Juifs implacables, les païens dévots, les faux frères qui s’évertuent à diviser et à tromper les fidèles, en attendant l’émeute de la populace déchaînée par les trafiquants du temple d’Artémis.

[326] _Cor._ XVI, 9.

[327] _Id._ XV, 32.

Pour l’heure, outre ses luttes immédiates, il soutenait le tourment de savoir, dans les autres églises, en Galatie et à Corinthe, son œuvre calomniée, déchirée, menacée d’un désastre.

De Corinthe, il reçut d’une chrétienne, Chloé, dont les gens vinrent à Éphèse[328], des nouvelles si alarmantes qu’il se disposait à courir en Achaïe. Sa présence éteindrait les scandales, remettrait au milieu de ces turbulents l’unité dans l’esprit du Christ.

[328] _Id._ I, 11.

Cependant, il voulait «rester à Éphèse jusqu’à la Pentecôte». Il dépêcha aux Corinthiens Timothée avec Érastos chargés d’un message d’une admirable vigueur, sa première épître, où il réprouve les divisions des sectes, le libertinage, le désordre spirituel, et donne un ensemble de doctrines vital pour l’Église de tous les temps.

Les Corinthiens ont été comblés de dons inévaluables, puisque le témoignage du Seigneur mis en croix est fermement établi parmi eux. Qu’ils attendent en paix sa Parousie, sans chercher, comme les païens, la sagesse du monde. Ce qui est sagesse selon le monde est folie devant le Christ; entre le monde et Dieu nul compromis n’est possible; et «la folie de Dieu» confond la sagesse des hommes.

La parole de l’Esprit, la vie de l’Esprit, l’homme spirituel, et non le charnel la comprend. Paul, comme tous les Apôtres, n’est qu’un témoin, un dispensateur. Que les fidèles n’aillent donc pas dire: «Je suis à Paul», ou bien: «Je suis à Apollos», ou: «à Céphas»[329]. Est-ce que Paul a été crucifié pour le salut des hommes?

[329] Il ne faudrait pas conclure de ce mot que Pierre évangélisa Corinthe. Eusèbe l’a supposé; mais on n’en a aucune preuve. Paul veut dire exclusivement que des groupes de fidèles prétendaient suivre Pierre, comme le premier des Apôtres.

Que les chrétiens, à l’intérieur de la communauté, fuient le commerce des impudiques et des idolâtres[330]. Qu’ils ne tolèrent pas la liaison incestueuse d’un d’entre eux avec la femme de son père défunt. Qu’ils évitent eux-mêmes l’impureté. L’impudique pèche contre son propre corps, et le corps est le sanctuaire de l’Esprit Saint en nous.