Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 7
Si le soleil de l’Évangile ne s’était jamais levé sur les côtes de la Neustrie, quel spectacle nous offrirait aujourd’hui la cité de l’Archange? Que verrions-nous à la place de ces constructions hardies et de ces chefs-d’œuvre immortels? Peut-être le Mont-Saint-Michel serait, comme autrefois, un rocher sauvage et stérile. Mais, dès l’aurore du christianisme, tout changea d’aspect. Cette montagne qui avait ses destinées dans les vues de la Providence, devint le centre d’un mouvement religieux, dont l’influence salutaire se fit bientôt sentir en France et chez les nations voisines. C’est là que saint Michel, le protecteur des enfants de Dieu, choisit son sanctuaire de prédilection; et de là, comme d’une forteresse inexpugnable, il combattit pour les droits de la justice et de la vérité. Le monde s’ébranla. De toutes parts on accourut pour implorer l’assistance de l’Archange, et pendant plus de dix siècles le Mont-Saint-Michel servit de rendez-vous aux peuples chrétiens. Que de prodiges signalés, que de souvenirs touchants, que de pieuses et naïves légendes se rattachent à cette partie de notre histoire! On y retrouve la foi de nos pères, avec son élan irrésistible et sa noble simplicité.
La science, compagne assidue de la révélation, trouva un asile assuré sous l’égide de l’Archange. Les gardiens du sanctuaire savaient unir le savoir à la piété. Ils cherchaient dans les sciences divines et humaines les jouissances que la vérité procure aux esprits droits et affranchis de la servitude des sens. Aussi voyons-nous au Mont-Saint-Michel une phalange de religieux occupés sans cesse à l’étude des lettres, de la philosophie, des mathématiques, de l’astronomie, de la musique, de la jurisprudence, et des autres branches des connaissances profanes. Pendant que la France était en proie aux horreurs de la guerre, et que l’ignorance gagnait toutes les classes de la société, les enfants de saint Benoît recueillaient les débris de l’antiquité, transcrivaient les œuvres d’Aristote, de Cicéron, de saint Augustin, de Boèce, et ouvraient des écoles où de nombreux disciples se formaient à la culture de l’esprit et du cœur. Parmi ces savants, on compte de pieux interprètes de la Sainte Écriture, des poètes et des historiens dont les noms et les écrits sont parvenus jusqu’à nous. Au premier rang brillent les Robert de Torigni et les Guillaume de Saint-Pair.
Si la raison s’illumine au foyer de la révélation, les arts naissent aussi de l’inspiration religieuse et suivent dans leur évolution les progrès de la science. C’est pourquoi sous l’influence de la religion, les arts se développèrent au Mont-Saint-Michel et produisirent les merveilles qui étonnaient le génie de Vauban. Là nous trouvons toutes les richesses, toutes les transformations, toutes les variétés de l’architecture chrétienne. A l’origine, c’est le roman, avec sa sévérité; peu à peu, après de longs essais, l’ogive triomphe du plein cintre, la pierre semble s’élever sous un souffle divin et prend son libre essor vers le ciel; le corps des édifices, soutenu par des colonnes élégantes, se dilate avec ampleur; le granit s’anime sous le ciseau de l’artiste et s’épanouit en riches feuillages, ou revêt les formes symboliques les plus diverses. On dirait l’hymne de la création tout entière; ou plutôt c’est l’acte de foi d’un âge profondément chrétien. En présence de ces édifices séculaires, comme à la vue des travaux entrepris par les Mabillon, nous pouvons bien dire: _Voilà une œuvre bénédictine._
La religion, la science et les arts renferment les éléments d’une vraie civilisation. Il ne faut donc pas s’étonner si l’abbaye du Mont-Saint-Michel exerça une grande influence sociale au Moyen Age et à la Renaissance. Les enfants de saint Benoît, non contents de cultiver dans leur monastère toutes les connaissances divines et humaines, firent part au monde des trésors de science et de vertu qu’ils possédaient; on les vit en relation avec les souverains pontifes, les cardinaux et les évêques; ils entretinrent des correspondances actives avec les savants qui peuplaient les cloîtres, ou enseignaient dans les chaires publiques; non seulement ils avaient pour la plupart un libre accès auprès des ducs de Normandie, mais ils devinrent encore les amis et les conseillers de plusieurs rois de France et d’Angleterre. Ils surent profiter de leur crédit pour le bien de l’Église et de la société. Guillaume le Conquérant voulut confier à des religieux du Mont le soin d’instruire et de réformer les peuples nouveaux soumis à sa domination; Robert de Torigni contribua par sa prudence et sa fermeté à mettre un frein à la tyrannie de Henri II; un autre abbé, Pierre le Roy, fut nommé référendaire de l’Église romaine, en récompense des services qu’il avait rendus au Saint-Siège, à l’époque du grand schisme d’Occident. Cette influence extérieure se manifesta surtout pendant la guerre de cent ans. La cité de l’Archange fut transformée en château fort, et devint une citadelle inexpugnable contre laquelle se brisèrent tous les efforts de l’ennemi. La France presque entière subit le joug du vainqueur; mais le Mont-Saint-Michel ne vit point flotter sur ses remparts le drapeau de l’étranger. Les premiers succès qui amenèrent l’expulsion des Anglais furent remportés par les défenseurs du Mont, et, après la délivrance de notre territoire, Louis XI établit l’ordre de Saint-Michel pour reconnaître la protection que l’Archange avait accordée à nos armes, et perpétuer le souvenir des glorieux événements dont nous venons de parler.
Mais, avant tout, le Mont-Saint-Michel servit de véritable berceau au culte de cet _Ange de la patrie_, que Dieu dans les desseins de sa sagesse semble avoir choisi pour présider aux destinées de la France. Jamais culte ne fut plus populaire au Moyen Age ni plus universellement répandu, après celui du Sauveur et de la Vierge. Saint Michel, que la tradition représentait comme le prince de la milice céleste, le vainqueur du serpent infernal, le conducteur des âmes au tribunal suprême, le guide du peuple de Dieu et l’ange de la lumière, dissipant les ombres du paganisme et de l’hérésie; saint Michel, le type de la bravoure et de la fidélité, le protecteur du faible et de l’orphelin, le vengeur des droits de Dieu et l’heureux contradicteur de l’esprit du mal; saint Michel, avec ses attributs guerriers, sa forme poétique, son amour de la vérité et de la justice, devait exciter l’enthousiasme de nos pères, gagner leur confiance et ravir leur admiration. Les Francs avaient trouvé en lui un patron et un modèle. Les rois des deux premières races donnèrent l’exemple; ils se mêlèrent à la foule des pèlerins et allèrent au Mont placer leur couronne sous la protection de saint Michel; ou bien, comme Charlemagne, ils firent représenter l’image de l’Archange sur les drapeaux qu’ils portaient à la tête de leurs soldats invincibles. Heureuse nation que celle dont les chefs s’appuyaient sur le secours du ciel et ne mettaient pas leur unique espérance dans l’habileté des calculs humains, ou dans la force des armes! Quand la féodalité étendit ses ramifications à toutes les classes de la société, un grand nombre de seigneurs, prêtres, moines ou laïcs, confièrent la garde des châteaux, des tours et des abbayes-forteresses à l’Archange guerrier. Tous se croyaient plus en sûreté lorsqu’ils avaient placé leurs biens et leurs personnes sous la sauvegarde du prince de la milice céleste. Les communes, à leur tour, choisirent saint Michel pour patron et ornèrent de son image les hôtels, les beffrois et les places de nos cités.
Le culte de saint Michel conducteur des âmes fut encore plus populaire surtout depuis le dixième siècle. On pensait que l’Ange fidèle, après avoir précipité des cieux Satan révolté, le poursuivait sans cesse dans sa lutte acharnée contre les hommes. Il veillait sur l’innocence, ramenait à la pratique du bien les pécheurs égarés, conduisait les âmes au tribunal de Dieu, et pesait avec équité les bonnes et mauvaises actions. A ce titre, saint Michel fut honoré particulièrement dans les monastères. Les religieux, faisant profession d’un genre de vie plus pure et plus parfaite étaient dès lors les sentinelles avancées de la chrétienté, et comme tels, ils se trouvaient plus exposés que personne aux attaques, aux pièges et aux surprises de l’ennemi; de plus, ils se distinguaient par leur piété envers les morts: piété jadis si florissante dans la plupart de nos abbayes et surtout au Mont-Saint-Michel. Les moines avaient aussi à se prémunir contre les invasions des barbares et les empiètements de leurs voisins. Il n’est donc pas étonnant qu’ils aient songé à faire alliance avec le belliqueux Archange, pour le disposer à défendre leurs droits.
Saint Michel n’est pas seulement l’irréconciliable ennemi de Satan révolté; il en est aussi l’antithèse vivante. Ange de lumière avant sa chute, Lucifer est devenu le père du mensonge et de l’erreur; il est, selon l’expression de Tertullien, transformé en bête ennemie de la clarté du jour; c’est pourquoi son antagoniste a été regardé comme le protecteur des lettres, le porte-flambeau de la vérité, le propagateur des saines doctrines. En cette qualité il fut choisi autrefois pour le patron des étudiants. A l’exemple des religieux du Mont, qui se disaient «les disciples du prince éthéré,» la plupart de ceux qui fréquentaient les asiles ouverts à la jeunesse chrétienne, les élèves des universités, avec les maîtres qui enseignaient dans les chaires les plus renommées, se rangèrent sous l’étendard de l’archange saint Michel.
Ainsi, dans le palais des rois et dans le cloître des moines, au milieu des camps et à l’ombre des autels, dans les familles illustres et parmi les modestes écoliers, sur tous les points de notre territoire, et en particulier dans les localités voisines du Mont, le culte de l’Archange jouit pendant plusieurs siècles d’une grande célébrité. Le concert de louanges en l’honneur du génie tutélaire de la France était universel.
Dans les temps modernes, la dévotion à saint Michel a perdu son éclat. Faut-il s’en étonner? L’impiété s’efforce d’obscurcir le dogme des anges, et spécialement des démons; aidée dans son œuvre de destruction par le protestantisme qui a jeté le ridicule sur les plus saintes croyances, elle a réussi à pervertir l’esprit humain. Les populations n’aspirent qu’au bien-être matériel et ne voient plus que la vie présente. Quelle place un esprit tout céleste, uniquement occupé de la gloire de Dieu et des intérêts de l’autre vie, pouvait-il conserver au milieu d’une société sceptique et railleuse? A une époque la catastrophe a été complète, et aux yeux des hommes elle a paru sans remède. Le sanctuaire de l’Archange lui-même a subi le sort de nos autres édifices religieux: les moines ont été dispersés; les louanges de Dieu n’ont plus retenti sous les voûtes de l’ancienne basilique; à la prière ont succédé les imprécations et les blasphèmes; l’abbaye est devenue un sombre cachot où l’on n’entendait plus que le bruit des chaînes et le cri des victimes.
Saint Michel, vainqueur du paganisme et de l’hérésie, devait triompher. Déjà l’église a été rendue au culte, les cachots sont fermés, l’ère des grands pèlerinages est ouverte et la statue de notre céleste patron a reçu les honneurs du couronnement solennel. Grâce à l’initiative de l’épiscopat français, nous voyons revivre la piété, la confiance et l’élan des premiers âges. L’heure est donc opportune pour faire connaître la belle et sublime physionomie de l’Archange, et raconter les gloires de cette montagne si justement appelée la Merveille de l’Occident.
L’histoire de saint Michel et du Mont-Saint-Michel, dans ses grandes lignes, suit toutes les phases par lesquelles la France est passée, depuis son origine jusqu’à nos jours; elle peut se diviser en quatre périodes générales: la première s’étend de la fondation par saint Aubert à l’époque où la féodalité, après l’édit de Quiersy-sur-Oise et l’avénement de la race capétienne, fut définitivement constituée; la deuxième embrasse les années où le régime féodal triompha et ne fut pas contrebalancé par l’établissement définitif des communes; la troisième comprend la durée de cette lutte, unique peut-être dans les annales des peuples, de cette guerre d’extermination que notre pays soutint pendant plus d’un siècle contre l’Angleterre; la quatrième date des tentatives que firent les protestants pour entraîner la France dans l’hérésie, et se termine au glorieux couronnement de saint Michel.
A chacune de ces époques, le mont Tombe subit une transformation spéciale et le culte de l’Archange revêt un caractère nouveau, pour s’adapter aux circonstances et répondre à nos besoins. Sous les rois des deux premières races, saint Michel nous apparaît comme le _vainqueur_ du _paganisme_; les habitants de la Neustrie d’abord, et ensuite les Normands eux-mêmes se soumettent au joug de l’Évangile. A l’époque féodale, nos ancêtres, attendant avec anxiété l’heure du jugement suprême, ou redoutant les attaques de l’ennemi, confient leurs plus chers intérêts à l’Archange _conducteur_ et _peseur des âmes_. C’est alors que l’abbaye bénédictine jette un vif éclat et est gouvernée par cette longue série d’hommes dont l’histoire a enregistré le nom et les œuvres. Pendant la guerre de cent ans, le bruit des armes et des chants guerriers se mêle aux accents de la prière et l’abbaye se transforme en forteresse; de tous les points de notre territoire on lève les yeux au ciel, pour invoquer le _belliqueux Archange_, qui commanda jadis les armées du Seigneur. Dans les temps modernes saint Michel est honoré surtout comme le vainqueur de _l’hérésie_ et de _l’impiété_.
CHAPITRE PREMIER
SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL SOUS LES ROIS DES DEUX PREMIÈRES RACES
I
SAINT MICHEL DANS LES TEMPS PRIMITIFS.
En remontant le cours des âges, on trouve dès la plus haute antiquité les traces certaines de la croyance aux esprits, bons ou mauvais, inférieurs à Dieu, mais supérieurs à l’homme. Les juifs, héritiers des saines traditions, et les autres peuples, qui avaient emporté, en se dispersant, quelques lambeaux plus ou moins défigurés des révélations primitives, ont attribué à ces mêmes esprits une large part dans la lutte incessante du bien contre le mal; comme nous, ils ont pensé et ils pensent encore que les anges veillent sur les hommes, que les démons s’acharnent à leur perte; bien plus, d’après une découverte récente faite en Assyrie, le grand combat livré au ciel dès l’origine du monde n’était pas ignoré des anciens. De tout temps on a placé à la tête des célestes phalanges un chef invincible, personnification vivante de la vérité, de la justice et de la fidélité, ennemi à jamais irréconciliable du prince des ténèbres et des mauvais génies rangés sous son empire, ami des âmes et défenseur des droits de Dieu.
Ces croyances furent altérées et mélangées de grossières erreurs en Égypte, en Chaldée, chez les Assyriens et les autres nations infidèles; mais les juifs, instruits par les prophètes, ne s’écartèrent pas sur ce point des traditions de leurs ancêtres; au témoignage de Daniel, ils admirent l’existence d’un ange, dont le nom signifiait dans leur langue la majesté incomparable de Dieu, et désignait une mission spéciale: Michel, c’est-à-dire, qui est semblable à Dieu. Ils le reconnurent pour leur génie tutélaire, leur chef dans les combats, leur guide et leur conseiller; ils lui donnèrent le titre de «prince,» de «grand prince;» et, si l’on s’en tient aux règles de l’exégèse usitée chez les Hébreux, il est permis de croire que la Synagogue lui attribua la plupart des faits merveilleux consignés dans les livres saints, et accomplis par le ministère des anges. D’après ces interprétations, saint Michel fut regardé comme l’intermédiaire des révélations du Sinaï; c’est lui qui mit à mort les nouveau-nés des Égyptiens, pour hâter la fin de la première captivité et l’acheminement vers la terre promise; c’est lui qui sauva le trésor du temple de la cupidité des Séleucides et infligea un terrible châtiment à l’impie Héliodore (fig. 13). Il faisait sans doute partie de l’ambassade qu’Abraham reçut sous le chêne de Mambré; Moïse l’entendit lui adresser la parole dans le buisson ardent; Ézéchiel le vit peut-être sous le voile énigmatique du tétraphorme. Il fut, en un mot, le principal messager du Seigneur dans ses rapports avec le peuple élu; il prit part à tous les actes destinés à exalter ou à humilier, à défendre ou à punir la famille d’adoption, «la nation domestique de Dieu,» selon l’expression de Tertullien.
Les juifs ne pouvaient ignorer le combat dont le récit a été gravé sur les monuments chaldéens, et que saint Jean nous a dépeint avec des couleurs si vives dans son Apocalypse; ils savaient que saint Michel avait reçu la mission de combattre Satan, de s’opposer à ses projets et de défendre les âmes contre ses séductions. Une tradition, célèbre autrefois en Israël, vient jeter sur ce point une lumière éclatante. On racontait qu’une altercation s’était engagée entre les deux antagonistes, à la mort de Moïse; saint Michel fit enlever par un ange le corps du grand législateur et alla l’ensevelir dans une vallée du pays de Moab, afin de le soustraire au culte des Hébreux qui n’auraient pas manqué de lui rendre les honneurs divins. Le démon, souhaitant avoir les restes de Moïse en sa puissance pour faire tomber le peuple de Dieu dans l’idolâtrie, voulut mettre obstacle au dessein de l’Archange; mais
il fut contraint de prendre la fuite, dès qu’il entendit son adversaire prononcer, comme jadis au ciel, le nom du Seigneur tout-puissant. Saint Jude, dans son Épître, fait allusion à ce fait, quand il dit: «L’archange Michel, dans sa contestation avec le diable touchant le corps de Moïse, n’osa condamner son ennemi avec exécration; mais il se contenta de dire: Que le Seigneur exerce sur toi sa puissance.» Ici, saint Michel nous apparaît déjà comme vainqueur de l’idolâtrie (fig. 14).
Les juifs croyaient que cette lutte de l’Archange et de Satan devait se continuer au delà de la tombe jusqu’au jour redoutable du jugement: «En ce temps-là, est-il dit dans le prophète, Michel le grand prince se lèvera, lui qui est le protecteur des enfants de votre peuple... Et alors tous ceux qui auront leurs noms écrits dans le livre seront sauvés.» Ainsi, de toute antiquité, saint Michel a été pris pour le conducteur et le peseur des âmes, avec le symbole de la terrible balance dont il est plus d’une fois parlé dans les saintes Écritures. En cette qualité, il recevait et reçoit encore des hommages particuliers de la part des Juifs, qui récitent pour le repos des morts la prière suivante, appelée _Justification du jugement_: «L’archange Michel ouvrira les portes du sanctuaire, il offrira ton âme en sacrifice devant Dieu. L’ange libérateur sera de compagnie avec toi, jusqu’aux portes de l’empire où est Israël.» Les nations idolâtres, surtout celles qui étaient en relation plus directe avec le peuple de Dieu, admettaient aussi l’existence d’un génie, qui recevait les âmes au moment de la mort et les conduisait au tribunal du juge suprême. N’était-ce pas le rôle de Teutatès chez les Germains et les Gaulois, d’Hermès chez les Latins, les Grecs, les Phéniciens et les Égyptiens? Ce dernier, ami d’Osiris et instituteur des âmes sur la terre, assistait au jugement des bons et des méchants, dont les premiers étaient ensuite répartis dans les diverses régions du ciel, et les autres relégués dans des corps terrestres en punition de leurs fautes.
Les premiers chrétiens qui avaient lu les écrits de saint Jude et de saint Jean, ne pouvaient ignorer ni le nom, ni la nature, ni les triomphes du belliqueux Archange; ils connaissaient dans tous ses détails le grand combat que Michel et ses anges engagea au ciel contre le dragon révolté; ils savaient que l’antique serpent avait été vaincu et chassé loin de Dieu, avec ses légions infernales; ils étaient persuadés que la même lutte se continue sur la terre, et ne finira point tant que le séducteur pourra tromper les hommes, et les entraîner avec lui au fond de l’abîme. Pour eux, saint Michel était l’ami du Verbe incarné, il avait une mission à remplir dans l’Église, il devait être l’affirmation vivante et personnelle du Christ en face des négations impies de Satan; déjà on saluait en lui le vainqueur du paganisme et le conducteur des âmes. L’histoire des catacombes présente des traces de ces anciennes croyances, et Hermas lui-même en parle dans le livre du _Pasteur_. Son récit, quelle que soit sa valeur aux yeux de la critique, atteste du moins, sous la forme du symbole, que non seulement le nom, mais aussi la mission de l’Archange était connue dans les âges les plus reculés de l’Église.
Hermas demande au pasteur le nom du messager céleste qui leur est apparu armé d’une faux, coupant les branches d’un grand arbre sans jamais en diminuer l’élévation ni la beauté, et présentant un rameau à ceux qui étaient abrités sous son ombre. Le pasteur répond: Cet ange à la taille majestueuse est _Michel_, le _protecteur_ de votre peuple; il grave dans les cœurs la loi divine figurée par l’arbre, et veille à son observation; il pèse les actions des hommes, garde les bons sous sa puissance, fournit aux coupables le moyen d’expier leurs fautes, et envoie au ciel ceux qui ont lutté contre le démon et remporté la palme de la victoire.
Le culte de l’Archange se répandait, à mesure que la foi étendait ses conquêtes, et autant que la persécution le permettait. Tous aimaient à raconter, au milieu des épreuves de ces premiers siècles, les apparitions du belliqueux défenseur de l’Église et les faits merveilleux qu’on lui attribuait, surtout en Asie. Il était, croyait-on, du nombre des esprits bienheureux qui s’approchèrent du Sauveur et le servirent après la tentation du désert; il fallait voir en lui l’ange de l’agonie, de la résurrection et de l’ascension. D’après une pieuse légende rapportée par Grégoire de Tours, le Sauveur lui avait confié l’âme de sa sainte Mère, depuis l’heure de sa mort jusqu’au moment de son assomption. Il était apparu dans les environs de Colosses, l’une des premières villes qui embrassèrent le christianisme; dans l’île de Patmos, où saint Jean fut relégué, et jusqu’au sein de Rome païenne. Au rapport de Siméon Métaphraste, l’apparition de Colosses resta longtemps célèbre chez les Grecs, à cause des prodiges dont elle fut accompagnée. Pour en perpétuer la mémoire, on bâtit une chapelle sous le vocable de l’Archange, et une fête fut instituée à la date du sixième jour de septembre.