Saint Michel et le Mont-Saint-Michel

Part 6

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Quelle page que celle-là! Quelle page pour l’Archange! Quelle page pour la France! Quelle page éclatante en l’honneur de notre Normandie et de ce roc immortel, seul point de notre territoire que n’ait point foulé le pied de l’étranger! L’éloge serait ici superflu. Les faits parlent plus haut que toute parole, et ce qu’ils expriment, c’est _la gloire_, une gloire éblouissante comme le soleil, la gloire si pure du patriotisme soutenu par la religion. Oui, ô cité de saint Michel, de toi, comme de la cité de Dieu, nous pouvons dire avec admiration: _Gloriosa dicta sunt de te._ Des faits à jamais glorieux se sont accomplis dans tes murs! Ta gloire ne saurait être ni trop souvent rappelée, ni trop haut célébrée.

Toutefois ce n’était pas seulement sur sa propre montagne que saint Michel voulait défendre la France. A cette heure même où l’on croit tout perdu, l’Archange apparaît à Jeanne d’Arc et lui révèle sa sublime mission: «Lève-toi, lui dit-il, et va au secours du roi de France; tu lui rendras son royaume.» L’histoire, qui nous raconte les succès de l’héroïne, nous raconte également avec quelle effusion de cœur elle remerciait messire saint Michel de l’avoir protégée au milieu des combats.

En mémoire de la défense héroïque du Mont et en action de grâce des heureux événements qui la suivirent, Louis XI fit un pèlerinage au sanctuaire du protecteur de la France. Pour perpétuer le courage et le patriotisme des braves qui avaient sauvé l’honneur du pays, il établit la chevalerie de saint Michel; et sur la coquille d’or, emblème du pèlerin, qu’il leur donne comme insigne de leur ordre, il grave cette devise: _Immensi tremor Oceani_, la terreur de l’immense Océan, rappelant ainsi les défaites des Anglais sur la mer et sur nos grèves, où ils avaient cru voir l’Archange exciter la tempête et soulever contre eux les vagues furieuses. Voilà comment cet ordre fameux eut pour berceau notre Mont-Saint-Michel.

La célèbre montagne devait subir de nouvelles et terribles attaques. En ces jours lamentables où les disciples de Calvin tentèrent d’asservir notre catholique Normandie, ils comprirent bientôt que la prise du Mont devait leur livrer la contrée tout entière. Mais la cité de l’Archange demeurera le boulevard de la foi, comme elle a été le boulevard de la patrie. Si saint Michel a déployé la vigueur de son bras pour anéantir les ennemis de la France, pourrait-il rester insensible en face des ennemis de l’Église? En vain les calvinistes, sentant bien que la force est impuissante, ont recours à la ruse et se déguisent en pèlerins. En vain s’écrient-ils dans l’orgueil d’un triomphe prématuré: «Ville gaignée; ville gaignée!» La Moricière accourt avec une poignée d’hommes et culbute l’ennemi. En vain Montgommery surprend la petite cité; les moines défendent la citadelle à outrance. Que l’attaque se prolonge pendant des années; que les combats se succèdent sans trève, sans relâche! A chaque crise, le prince éthéré qui toujours veille, suscitera des défenseurs: les de Vicques, les La Chesnaye, les Quéroland. Grâce à sa protection toute puissante leur bras vainqueur repoussera tous les assauts. Vierge du joug de l’étranger, la montagne sera vierge du joug de l’hérésie: elle demeurera catholique et française toujours.

Quelle leçon de patriotisme et de foi! Si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, la France devait revoir des jours de malheur, des jours de guerre et d’invasion, qu’elle n’oublie pas saint Michel; qu’elle tourne vers lui ses regards, sa prière et son cœur; qu’elle lui dise avec cette confiance et cette conviction religieuse qui font les héros: _Sancte Michael Archangele, defende nos in prœlio!_ Et saint Michel suscitera des anges, des héros; il combattra pour la France et avec eux; et l’on pourra répéter toujours: _Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone, et Draco pugnabat et angeli ejus; et non valuerunt!_

Nous l’avons vu, le Mont-Saint-Michel a son abbaye où veille et s’initie à toutes les connaissances le savant bénédictin; il possède ses remparts où éclate la vaillance de l’intrépide chevalier; mais par dessus tout il est fier de sa basilique où des milliers de pèlerins sont venus s’agenouiller en priant, en espérant et surtout en aimant. C’est là, disons-le tout haut, la vraie grandeur, la gloire la plus précieuse du Mont-Saint-Michel: il est avant tout le sanctuaire visité pendant des siècles par la foi des chrétiens, le sanctuaire où nous devons célébrer le triomphe de la religion et de la piété. Si l’Archange descendait pour combattre à notre tête, il aimait surtout à monter au ciel pour y porter nos vœux et nos adorations. Et quel monument au monde fut jamais plus propice à la prière? N’est-ce pas ici, comme l’a si bien dit un illustre enfant de saint Benoît, que l’homme peut monter à Dieu sans être arrêté dans les élans de son âme, et que Dieu peut descendre à nous sans rien perdre de sa majesté?

Autrefois le démon avait ici ses autels. Tour à tour les Celtes et les Romains adorèrent sur cette montagne Bélénus et Jupiter. Mais la douce aurore du christianisme se levait à peine sur notre pays, que déjà les temples païens étaient renversés, qu’au prêtre des faux dieux succédait l’ermite; la prière aux sanglants sacrifices; au paganisme la croix du Sauveur. Le Mont, autrefois dédié à Bélénus, allait en un mot devenir le palais des anges. Vers les premières années du huitième siècle en effet, saint Michel apparaît au pieux évêque d’Avranches, saint Aubert, lui enjoignant de construire, au sommet du mont Tombe, un sanctuaire où la France viendrait l’honorer, comme déjà l’Italie le vénérait sur le Mont-Gargan. Après quelque hésitation, le saint évêque obéit; il part à la tête de son clergé, suivi d’un peuple nombreux qui, saisi d’enthousiasme, chante des hymnes et des cantiques. C’est ainsi que la religieuse cité d’Avranches ouvrait l’ère à jamais féconde des pèlerinages au Mont-Saint-Michel. Malgré de prodigieux obstacles, la basilique est construite; et à dater de ce jour le Mont-Saint-Michel devient le rendez-vous du monde catholique. Les pieux fidèles accourent de tous les pays: ils viennent des diverses parties de la France; ils viennent de toutes les contrées de l’Europe. Pour leur faciliter l’accès, des routes sont partout ouvertes; l’histoire nous a conservé leur nom: elles s’appelaient _voies montoises_. Quelle nombreuse, quelle magnifique et splendide procession le Mont-Saint-Michel voit alors se dérouler sous ses cloîtres et pendant des siècles! Tous les ordres, dans la société, tiennent à honneur d’y prendre part. L’Église, d’abord, y envoie ses princes: «Chose admirable, dit dom Huynes, en un lieu tant écarté du monde, si on voulait commencer de mettre sur le registre les évêques, abbés et autres personnages qui y viennent, je m’assure qu’en peu de temps on en aurait un beau catalogue. Et de plus, si nos ancêtres eussent remarqué les légats du saint-siège, les cardinaux et les archevêques..., nous nous contenterions de les nommer en général, tant il y en aurait!!» En effet, les saints accourent au Mont-Saint-Michel: saint Anselme, saint Édouard d’Angleterre, saint Louis, saint Vincent-Ferrier. Les pontifes y accourent: ce sont les archevêques de Rouen, les évêques de Normandie, de Bretagne et d’Angleterre. Les cardinaux y viennent de leur côté: c’est, pour n’en citer qu’un seul, le cardinal Rolland, qui plus tard devient pape sous le nom d’Alexandre III. Les abbés viennent y entretenir et y rallumer leur ferveur: ce sont les abbés de Cluny, de Saint-Michel de l’Écluse. Les princes, les empereurs et les rois viennent y demander la sagesse et le courage de porter chrétiennement le fardeau du pouvoir: à la suite de Childebert, c’est Charlemagne, c’est Guillaume le Conquérant, c’est Louis VII avec deux cardinaux, un archevêque, un évêque et cinq abbés; c’est Louis IX, c’est Philippe le Hardi qui, sauvé de la peste, à Tunis, vient témoigner sa reconnaissance au puissant Archange; c’est Philippe le Bel qui dépose sur l’autel de la basilique douze cents ducats destinés à modeler une statue de saint Michel en lames d’or; c’est Charles VI, avec toute sa cour; c’est Charles VII; c’est Louis XI qui trois fois vient prier au célèbre sanctuaire; c’est Charles VIII «remerciant son dit seigneur saint Michel, chef de son Ordre, de la bonne victoire qu’il obtenait contre ses ennemis;» c’est François Iᵉʳ reçu par Jean de Lamps avec une magnificence dont les annales du Mont nous ont légué le souvenir; c’est Charles IX et Henri III; c’est, dans les temps modernes, le comte d’Artois, depuis Charles X, et le duc d’Orléans, depuis Louis-Philippe, avec son frère et sa sœur.

Aux représentants du pouvoir et de la grandeur viennent se joindre les foules ardentes et confiantes. A partir de la seconde moitié du treizième siècle surtout, l’entraînement est général, irrésistible. «En 1333, dit dom Huynes, une chose advint grandement admirable et est telle.

Une innombrable multitude de petits enfants qui se nommoient _pastoureaux_ viennent en cette église de divers pays lointains, les uns par bande, les autres en particulier. Plusieurs desquels asseuraient qu’ils avoyent entendu des voix célestes qui disaient à chacun d’eux: _Va au Mont-Saint-Michel_, et qu’incontinant ils avoyent obeys, poussez d’un ardent désir, et s’estoient dès aussy tost mis en chemin, laissant leurs troupeaux emmy les champs et marchant vers ce Mont sans dire adieu à personne.» Les anges de la terre venaient ainsi saluer le Prince des anges du ciel; la faiblesse venait implorer la force. Avec les pastoureaux, ce sont des familles, des paroisses, des cités qui viennent, bannières en tête, solliciter la protection de l’Archange. Un historien du Mont nous a décrit ces pèlerinages, en un jour de saint Michel, de façon à nous révéler ce qu’étaient alors ces éclatantes et universelles manifestations de la foi chrétienne: «La veille du grand jour, nous dit-il, tous les canons de la place font entendre leurs salves glorieuses; du haut de la sublime tour, les neuf cloches angéliques répandent au loin leurs joyeuses volées. Le lendemain, les pieuses troupes gravissent la rue étroite qui conduit au monastère. Pendant qu’ils vont prendre leur place, voici que sur les grèves d’autres chants se font entendre: ce sont de nouveaux pèlerins qui sortent des voies montoises, s’avançant avec leurs étendards vers la sainte montagne. La route de Genets envoie quelques Anglais, des compagnies des environs de Coutances dont plusieurs marchent pieds nuds, quelques Flamands qui sont venus par l’antique voie de Bayeux à Genets... Avranches en envoie davantage encore, et du Gué-de-l’Épine, voici venir à la suite des compagnies normandes et parisiennes une grande quantité d’enfants de la Champagne. Ils sont suivis d’une foule si considérable, venue du Brabant et de la Haute et Basse-Allemagne, qu’on peut à peine leur fournir des vivres sur la route. De la voie Biardaise qui débouche à Bas-Courtils, sortent de nombreuses troupes venues du Mans, de Mortain et de Barenton. On y voit aussi quelques Italiens. Le grand chemin montois de Saint-James est encombré de Bretons, de Poitevins, de Gascons et même d’Espagnols... La voie de Pontorson, presque exclusivement bretonne, voit passer les populations de Rennes, de Quimper, de Saint-Brieuc, de Vannes et de Saint-Pol de Léon.» Ils sont reçus au milieu de toutes les magnificences du culte, des chants graves des moines, avec lesquels s’harmonisent les sons de l’orgue et les voix de la multitude. Les âmes se dilatent alors: de toutes parts les vœux éclatent, les prières montent vers l’Archange, nombreuses, ardentes et pleines de confiance. «Celui-ci recommande une épouse ou des enfants malades; celle-ci un fils et un mari qui exposent leur vie sur les flots pour gagner le pain de chaque jour; d’autres prient pour des parents infirmes dont plusieurs, comme le paralytique de l’Évangile, se sont fait apporter dans cette église, pour se recommander à Dieu par l’entremise de son Archange.» O voûtes de la basilique, où respire la piété des aïeux, comme la ferveur des vrais chrétiens dut alors vous faire tressaillir! Comme le grand Archange, ému par ces accents de foi, devait se tenir devant les autels du temple, son encensoir d’or à la main! Comme il devait recueillir avec amour l’encens que lui offraient ces cœurs dévoués! Comme la fumée précieuse de ces aromates dut monter de sa main jusqu’au trône de Dieu: _Data sunt ei incensa multa... et ascendit fumus aromatum de manu Angeli in conspectu Dei!_ L’histoire nous dit qu’en effet les pieux pèlerins ne criaient pas en vain: _Michael archangele, veni in adjutorium populo Dei!_ Saint Michel archange, venez en aide au peuple de Dieu! L’histoire nous dit que saint Michel fut le secours de ces âmes chrétiennes: _Stetit in auxilium pro animabus justis._ Dans ce sanctuaire béni que de grâces signalées! Que de malades rendus à la santé! Que de pécheurs convertis! Là se renouvellent les prodiges de l’Évangile: les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent, et les foules, saisies d’admiration, pénétrées de reconnaissance, retournent dans leur pays, en glorifiant le Seigneur et son Archange. Le miracle, en un mot, qui partout ailleurs est une exception, devient comme une habitude sur ce mont vénéré. A chaque pas, dans ces heureux temps, le pèlerin le sent et le touche du doigt. Il vit pour ainsi dire dans l’atmosphère des miracles. Et ces miracles, nous dit l’illustre fils de saint Benoît, qui consacre tout un livre à les raconter, sont attestés «par les escrits des moynes de cette abbaye, qui pour la pluspart les ont veus, et les voyant nous les ont laissés par escrits avec tous les témoignages qu’on pourrait désirer en cette matière, dans laquelle, sous prétexte de piété, il se glisse souvent plusieurs faussetés, si l’on n’y apporte la précaution nécessaire, telle que nous croïons avoir gardée en ce livre.» Cette précaution du savant écrivain est du reste superflue. Est-ce que cette affluence des peuples au Mont-Saint-Michel, est-ce que ce concours immense, cette confiance prodigieuse et constante ne proclament pas, plus haut que tous les écrits, la vérité, le nombre et la perpétuité de ces miracles? Non, les peuples ne seraient pas venus ainsi de toutes les contrées de l’Europe, de tous les rangs de la société; les multitudes n’auraient pas ainsi bravé les fatigues du voyage, les privations, les sacrifices de tout genre, si leur confiance n’avait été nourrie par les faveurs insignes que leur obtenait le puissant Archange.

Frappés par ces merveilles, émus par ces religieuses manifestations, les papes lancent l’anathème contre quiconque ferait tort aux pèlerins du Mont-Saint-Michel ou les entraverait dans leur saint projet. L’auguste sanctuaire devient pour eux un lieu de prédilection qu’ils veulent enrichir des privilèges les plus précieux. Plus de trente souverains pontifes y attachent des indulgences; et, pour affirmer leur propre dévotion, ils envoient des reliques nombreuses au trésor de la basilique.

Qu’il était beau le Mont-Saint-Michel, dans ces siècles de foi! De quelle profonde vénération, de quels pieux hommages l’entouraient alors les grands et les petits, les souverains et les peuples! Avec quelle vivacité de confiance le voyageur attardé sur les grèves, le matelot battu par la tempête, l’infortuné dans la détresse répétaient ce populaire et tant aimé refrain: «Saint Michel à notre secours!» C’étaient alors pour lui des jours glorieux, des jours d’une incomparable splendeur.

Mais quoi? devons-nous donc porter envie aux siècles passés? Cette splendeur serait-elle à jamais évanouie? Non, non; regardez plutôt à l’horizon! et vous verrez renaître la gloire des anciens âges. Trop longtemps, sans doute, la montagne sainte a été humiliée; trop longtemps, les soupirs et les gémissements y ont remplacé la prière et l’espérance; mais enfin la justice est venue; l’heure de la réparation a sonné. Dieu d’ailleurs, en des jours de colère, n’a que trop sévèrement signifié à la France la nécessité de revenir à son antique protecteur. La France a compris la leçon; et aujourd’hui les voies du Mont-Saint-Michel ne pleurent plus; elles sont tout à la joie, en se voyant de nouveau sillonnées par les pieux pèlerins; les évêques ont repris le chemin du sanctuaire béni; des gardiens fidèles remplacent les enfants de saint Benoît. Protégé par la science et par le dévouement, le Mont échappe à la ruine qui le menaçait; les grandes manifestations de la foi renaissent; et la nouvelle de cette faveur éclatante que l’immortel Pie IX a bien voulu accorder à la statue de l’Archange a fait tressaillir la vieille basilique. Oui, le Mont-Saint-Michel va redevenir lui-même; la science y fleurira comme aux jours d’autrefois: voici qu’en effet, aux alumnats du passé vient de succéder l’_École apostolique_. Les âmes patriotiques, celles qui ne veulent pas que la France périsse, y feront retentir le cri des antiques

héros: saint Michel soyez notre défenseur! La piété surtout, la piété s’y rallumera. Guidés par saint Michel, nous ferons revivre le Christ en nous-mêmes et autour de nous. La science, la bravoure, la piété, c’est-à-dire, _progrès_, _patriotisme_, _religion_, voilà les trois mots que notre dix-neuvième siècle voudra, pour son honneur, inscrire à son tour au sommet de la cité de l’Archange. Et l’on pourra redire toujours: _Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone; et Draco pugnabat et angeli ejus; et non valuerunt._

Un de nos grands orateurs disait, il y a quelque temps, dans une assemblée de catholiques: «Nous ne faisons pas de la politique; nous sommes les serviteurs d’une cause plus haute. Nous nous réunissons pour travailler ensemble à glorifier Dieu, à défendre l’Église et à faire du bien à nos frères en nous en faisant à nous-mêmes, sachant, d’ailleurs, que nous coopérons ainsi au relèvement social de notre pays. L’amour de Dieu et de nos frères, voilà notre force. Le relèvement de l’Église et de la France, dans la continuation de cette solidarité providentielle qui fut souvent la défense humaine de l’une et qui fut toujours la gloire immortelle de l’autre, voilà notre but.»

Dans ces nobles paroles, vous avez le résumé frappant des motifs qui nous invitaient naguère au couronnement de saint Michel. Nous n’avons pas voulu faire de la politique. La politique divise, et c’est l’union des cœurs et des âmes, c’est la charité fraternelle qui a présidé à cette fête religieuse. La politique aigrit et irrite, et c’est le calme, c’est la paix qu’après une tempête trop longtemps prolongée nous voulions solliciter par l’intercession de saint Michel. La politique dissipe; elle remplit l’âme des rumeurs terrestres et des vains bruits qui agitent le monde. Nous voulions nous recueillir et prier sur ce mont dont chaque pierre est comme un silencieux, un éloquent appel au Tout-Puissant. La politique enfin est de la terre, et sur ces sublimes sommets, sur cette cime sacrée, nous voulions laisser loin, bien loin sous nos pieds la terre, pour nous élever un instant jusqu’au ciel. Non, la politique n’était pas notre but, dans cette solennelle manifestation. Et quel était-il donc ce but? Nous nous réunissions pour travailler ensemble à _glorifier Dieu_. En ces jours où la gloire du Très-Haut est si souvent et si indignement outragée, nous voulions, à l’exemple de saint Michel, répéter de concert: _Quis ut Deus?_ Qui est semblable à Dieu? Nous voulions bénir Dieu pour nous et pour ceux qui le maudissent, adorer Dieu pour nous et pour ceux qui le blasphèment, aimer Dieu pour nous et pour ceux qui le haïssent. Nous voulions, en un mot, à la révolte opposer la soumission filiale, et comme la révolte est publique, nous voulions que la protestation de fidélité fût universelle.

Nous nous réunissions pour le bien de l’Église. Confiant dans la protection de son immortel patron, nous voulions conjurer l’Archange d’enchaîner les vents, de calmer la tempête, de dissiper toutes les erreurs, de briser les liens de la sainte Épouse du Christ, de lui restituer au plus tôt la liberté dont elle a besoin pour servir Dieu et pour sauver les âmes: _Ut, destructis adversitatibus et erroribus universis, secura (Deo) serviat libertate._ Nous voulions le conjurer d’obtenir à notre Père commun la fin de ses épreuves et de nous conserver longtemps, longtemps encore l’héroïque et admirable Pie IX, que la mort vient de nous ravir.

Nous nous réunissions pour défendre la patrie, cette patrie si chère à nos âmes chrétiennes. Nous priions saint Michel, son protecteur séculaire, de prendre en pitié cette France travaillée par tant de passions mauvaises, par tant de ferments de discorde et d’impiété. Nos voix catholiques et françaises voulaient s’unir pour lui crier en chœur: «Saint Michel, au secours de l’Église; saint Michel au secours de la France; pitié pour ses intérêts temporels et spirituels; rendez-lui, par sa foi, la vigueur et la gloire!» Nous nous réunissions pour le bien de nos frères: «Soulagez, disions-nous au puissant Archange, les misères des corps, des âmes et des cœurs. Obtenez à nos infirmes la santé, à nos pauvres pécheurs la grâce et le salut, à tant de cœurs oppressés la consolation et l’épanouissement!» Nous nous réunissions enfin pour nous-mêmes. Nous demandions à celui qui fut là-haut le gardien de la gloire divine, de nous obtenir à tous d’être ici-bas les vaillants soldats du Christ et de son Église! L’évêque et les prêtres en particulier l’ont supplié de couvrir de son invincible épée tous les individus, toutes les familles, toutes les paroisses de ce diocèse au sein duquel il a choisi lui-même sa demeure! Les guerriers ont imploré, par son entremise, la valeur, et, s’il en est besoin, l’héroïsme! Les pécheurs l’ont conjuré de mettre dans la balance de l’infinie justice leurs prières, leurs pénitences et leurs larmes! Les justes lui ont demandé de les introduire dans la sainte lumière: _Signifer sanctus Michael repræsentet eas in lucem sanctam!_

Notre appel a été entendu, et de nouveau nos grèves ont frémi sous les pas des pèlerins; de nouveau se sont levées des multitudes, faisant revivre les plus beaux jours du passé. La prière, une prière formidable, comme celle d’autrefois, est montée vers l’Archange; et pendant qu’une main vénérable déposait sur son front la couronne, tous les cœurs s’écriaient dans l’élan d’une confiance qui ne sera point trompée: _Sancte Michael archangele, defende nos in prœlio, ut non pereamus in tremendo judicio!_

♱ A. GERMAIN, évêque de Coutances et Avranches.

DEUXIÈME PARTIE

SAINT MICHEL

ET LE MONT-SAINT-MICHEL

DANS L’HISTOIRE ET LA LITTÉRATURE

INTRODUCTION

L’histoire du Mont-Saint-Michel n’est pas une page isolée de nos chroniques locales; elle se rattache par des liens étroits aux plus graves événements qui se sont accomplis en France depuis le huitième siècle. Cette montagne de granit, avec sa ceinture de remparts et sa couronne d’édifices à l’aspect fier et majestueux, ravit l’admiration du visiteur, excite l’enthousiasme du poète et anime le pinceau de l’artiste; mais elle doit avant tout fixer l’attention de l’historien. Tour à tour, on l’appela le Palais des anges, la Cité des livres, le Boulevard de la France et la Merveille de l’Occident. A quelle cause faut-il attribuer l’origine de ces titres glorieux? Le Mont-Saint-Michel est l’œuvre de la civilisation chrétienne, et c’est sous l’influence de la religion qu’il a conquis sa renommée.