Saint Michel et le Mont-Saint-Michel

Part 11

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Sur le Michelsberg, situé à l’extrémité du Stromberg, petite chaîne de collines du Zabergau, s’élève, dit Max de Ring, une chapelle qui formait jadis le chœur d’une église de capucins; elle est d’une date très ancienne et repose sur un temple de Diane, la déesse favorite des Germains. Le visiteur peut distinguer à la voûte et aux murs extérieurs des restes de figures, qui remontent au temps du paganisme. Or, d’après la légende, lorsque Boniface, l’apôtre de la Germanie, vint prêcher en ces lieux la doctrine du Christ, il fut entravé au milieu de sa mission par les malices et les pièges du diable; dans ce péril extrême, il invoqua l’assistance «du chevalier du ciel,» et aussitôt une lutte terrible s’engagea entre l’Archange et son implacable ennemi. Saint Michel, grâce à son courage, remporta la victoire et enchaîna Satan qu’il alla plonger dans l’abîme d’où il était sorti. «Mais dans la lutte le diable avait arraché à l’Archange une plume de ses ailes, toutes brillantes de rubis et d’émeraudes.» Saint Boniface la recueillit avec soin et, après avoir achevé la conversion du pays, il la plaça dans une châsse au-dessus de l’autel qu’il consacra sur la montagne en l’honneur de Jésus-Christ. Une médaille d’argent, fort rare de nos jours, rappelle cet événement merveilleux; pour la plume, elle a disparu depuis que les partisans de Luther ont pillé et profané l’église du Michelsberg, et malgré toutes les recherches, on ne l’a jamais retrouvée. Qui ne verrait dans cette fiction poétique une allusion au triomphe de l’ange, vainqueur du paganisme, sur le redoutable Wuotan et les autres divinités des Germains? Qui ne serait frappé en même temps de la foi de ces premiers âges?

Malgré les progrès rapides que le culte de saint Michel faisait dans le monde chrétien, il n’avait pas atteint toute son extension et quelque chose semblait manquer à la gloire de l’Archange. Le héros qui avait humilié l’orgueil du paganisme dans la personne de Witikind et d’Abiatar, et tenait sous sa domination le vaste empire d’Occident, Charlemagne n’avait pas encore par un acte public proclamé la puissance de saint Michel. L’heure solennelle était venue. Un pontife célèbre par l’éclat de ses vertus avait travaillé à répandre le culte de l’Archange en élevant la basilique du mont Tombe; l’un des plus grands monarques dont l’histoire ait enregistré le nom et les œuvres allait reconnaître le prince de la milice céleste pour le protecteur de la France, la fille aînée de l’Église et la première nation du monde. L’illustre empereur fit placer sur ses étendards le nom et l’image de saint Michel, reconnaissant ainsi que le chef de la milice céleste l’avait couvert de sa protection et veillait sur les destinées de ses États. _Patronus et princeps imperii Galliarum_: Saint Michel patron de l’empire des Gaules; tel est le beau titre que nos pères donneront désormais à celui que Daniel appelait le grand prince.

Pendant la période la plus glorieuse de la dynastie carlovingienne, la civilisation fit de rapides progrès, grâce à l’initiative des évêques et des moines. Les Maures d’Espagne d’un côté, et de l’autre les barbares du Nord furent obligés de suspendre pour un temps les invasions qui avaient été si désastreuses sous les règnes précédents. Le paganisme semblait vaincu pour toujours. Le culte de l’Archange fleurissait au Mont-Saint-Michel et dans toutes les provinces de l’Empire; un grand nombre de cathédrales et d’églises avaient au moins une chapelle dédiée au chef de la milice céleste; d’après un usage déjà très ancien, on représentait parfois au sommet des édifices religieux le prince de l’air, armé d’une flèche ou d’un dard qu’il enfonçait dans la gueule d’un monstre palpitant sous ses pieds (fig. 20). La ville de Cortone en fournit un exemple dès le septième siècle. Dans tous les monastères érigés sous le titre de saint Michel, la piété, la science et le travail étaient en honneur; les religieux vénéraient presque toujours l’Archange en sa qualité de vainqueur du paganisme; témoin le monastère de Noirmoutiers, fondé en 680 par saint Philbert. Dans cette île, située à l’extrémité de l’Aquitaine du côté de l’Armorique, il existait, à la place du cimetière actuel, un monument druidique que saint Philbert renversa pour y élever une église sous le patronage du puissant Archange. Ce sanctuaire fut en grande vénération dans toute la contrée jusqu’à l’époque où les Normands, en 846, dévastèrent l’île de Noirmoutiers.

A cette époque, où le respect de l’autorité n’avait pas encore subi les atteintes de la révolution, les peuples regardaient saint Michel comme l’ange tutélaire des souverains chargés de gouverner la France et des guerriers qui versaient leur sang pour elle sur le champ de bataille; cette protection se manifestait surtout dans la lutte suprême, à l’heure de la mort. Par exemple, rien de plus touchant que la scène où l’auteur de la _Chanson de Roland_ nous raconte la mort de son héros? Ce

récit aux yeux de l’historien est légendaire; mais il doit être regardé comme l’expression d’une croyance généralement reçue au moyen âge. Roland va mourir. Il adresse la parole à sa chère Durandal, «il cause longuement avec elle, et cet entretien est trempé de larmes; il lui dit de très-douces choses, comme un Français en dirait à la France: O ma Durandal, comme tu es claire et blanche! comme tu luis et flamboies au soleil! comme tu es sainte et belle!» Puis par un magnifique mouvement d’éloquence, il se met à énumérer tous les royaumes, tous les empires qu’il a conquis avec l’aide de sa bonne épée: «Avec elle je conquis Normandie et Bretagne, je conquis Provence et Aquitaine... En ai-je assez conquis de ces pays et de ces terres que tient maintenant Charles à la barbe chenue! Plutôt mourir que de la laisser aux païens: que Dieu n’inflige pas cette honte à la France!» Et il prend le parti de la cacher sous son corps expirant: car il sent de plus en plus «que la mort l’entreprend et qu’elle lui descend de la tête sur le cœur.» Alors il retrouve dans ses yeux un reste de clarté, ce qu’il en faut pour découvrir l’Espagne, et il se tourne énergiquement de ce côté. «Et pourquoi le fait-il? Ah! c’est qu’il veut faire dire à Charlemagne qu’il est mort en conquérant.»

Mais Roland est chrétien, il est surtout chrétien, et va nous le montrer sur ce rocher d’où il peut contempler l’Espagne en triomphateur. Il lève les yeux au ciel, et d’une main encore puissante, frappe sa poitrine ensanglantée. «_Mea culpa_, dit-il, et naïvement il tend à Dieu son gant droit. Il semble alors que l’on entende un bruit d’ailes; et, en effet, voici que des milliers d’anges s’abattent autour de Roland:» et à la tête de tous on voit _saint Michel_, «_notre saint Michel du Mont au péril de la mer_.» (Léon Gautier.)

La France carlovingienne était à peine formée, et déjà le nom de l’Archange se trouvait sur toutes les lèvres; dans les prières, il était invoqué en sa qualité de patron du royaume ou de conducteur des âmes; il avait une place d’honneur dans les arts et la littérature; son principal sanctuaire, le Mont-Saint-Michel au péril de la mer, était regardé en quelque sorte comme un monument national. Les rois très chrétiens imitèrent l’exemple de Charlemagne. Louis le Débonnaire combla de ses pieuses largesses Saint-Michel de Verdun, et, en 817, il plaça de nouveau ses États sous la protection du prince de la milice céleste, pour lequel il eut toujours une grande dévotion. Dans la suite, les autres rois de France se firent un devoir d’aller en personne rendre leurs hommages à «Monseigneur saint Michel;» ou, s’ils ne purent accomplir cet acte religieux, «ils recommandèrent leur âme» aux prières des chanoines ou des religieux et encouragèrent les pèlerinages au mont Tombe. Aussi, dans le cours du dixième siècle et dans les âges suivants, on vit des guerriers courageux, des hommes de toutes conditions, des femmes et des enfants partir de presque tous les points de la France et venir prier dans le sanctuaire de l’Archange.

A cette époque, nous trouvons les traces d’une coutume qui s’est transmise jusqu’à nos jours. Ces nombreux pèlerins, voulant emporter dans leur famille des souvenirs de leur voyage, détachaient des parcelles de la pierre qui couvrait le tombeau de saint Aubert, ou dégradaient les murs de la basilique; la surveillance des chanoines ne

suffit pas pour empêcher ces pieuses déprédations, il fallut les défendre sous les peines les plus sévères. Alors les pèlerins recueillirent sur la plage des galets et des coquilles, qu’ils conservaient ensuite avec soin; (fig. 21) plusieurs, disent les manuscrits, fixaient à leur gourde, attachaient sur leurs vêtements et suspendaient à leur cou des «conques marines,» ou d’autres objets qu’ils avaient fait bénir par les prêtres préposés à la garde de l’église; puis, fiers de ces glorieuses décorations, ils retournaient dans leurs foyers et communiquaient à tout le monde l’enthousiasme dont ils étaient animés. Dès lors la coquille était regardée comme le symbole du pèlerin; elle fut gravée sur un chapiteau du onzième siècle; les abbés du monastère et plusieurs gentilshommes la placèrent plus tard dans leurs armes; les chevaliers de saint Michel voulurent la porter autour du cou et sur la poitrine, en forme de collier et de croix.

VI

LE MONT-SAINT-MICHEL SOUS L’INVASION DES NORMANDS.

Pour avoir une juste idée de la grande célébrité dont jouissait le Mont-Saint-Michel sous les rois Carlovingiens, il suffit de lire les lettres d’Odon, abbé de Glanfeuille, le livre des miracles de saint Frodobert et la vie de saint Vannes de Verdun; il y est parlé de la célèbre montagne comme du sanctuaire de prédilection où l’Archange se plaisait à manifester sa puissance.

Mais des jours de deuil, qui devaient être suivis d’un triomphe éclatant, allaient se lever pour la Neustrie: on était à la veille des calamités que Charlemagne entrevoyait sur son lit de mort et que ses faibles successeurs ne pouvaient prévenir plus longtemps. Les terribles enfants du Nord avaient quitté leurs froides contrées, et déjà leurs barques légères cinglaient vers les côtes de France. Bientôt ces guerriers redoutables mirent le pied sur le sol qu’ils convoitaient, et, avant de s’y établir en maîtres, ils le couvrirent de ruines et l’arrosèrent de sang. Le Mont-Saint-Michel échappa au pillage et servit d’asile à ceux qui fuyaient devant le flot de l’invasion; cependant les Danois s’attaquaient de préférence aux monastères, profanaient les églises et mettaient à mort les prêtres ou les moines qui n’avaient pu se dérober à leurs coups par une fuite précipitée. Les barbares rendaient un culte sacrilège à Odin, cette farouche divinité que l’on représentait montée sur un cheval à huit pieds, tenant une lance à la main et ayant sur ses épaules deux corbeaux, ses messagers; aussi se plaisaient-ils à profaner les sanctuaires dédiés à saint Michel, vainqueur du paganisme; par exemple, après s’être emparé de l’île de Noirmoutiers, en 846, ils détruisirent le monastère et l’oratoire élevés par la piété de saint Philbert. C’était le dernier effort que Lucifer tentait pour faire revivre le culte des faux dieux dans les régions les plus chrétiennes de la France.

D’autre part, la civilisation, les sciences et les arts étaient en pleine décadence; la nuit approchait et annonçait le dixième siècle, avec ses ténèbres profondes et ses luttes sanglantes; la monarchie n’était plus assez puissante et la féodalité pas encore suffisamment affermie pour opposer une digue aux invasions du dehors ou maintenir à l’intérieur la paix et l’unité. Quel fut le sort du Mont-Saint-Michel pendant une période si douloureuse? L’histoire est sobre de détails; elle en fournit pourtant un certain nombre qui peuvent nous instruire et nous intéresser. Nous trouvons d’abord un épisode assez important, surtout à cause des circonstances singulières qui l’accompagnent.

En 861, un membre de la collégiale, nommé Pierre, visita Rome avec «une troupe de pèlerins illustres,» séjourna quelque temps au Mont-Cassin et revint en France, après un voyage de deux ans. Comme souvenirs, il apportait dans une corbeille de vieux ouvrages qui contenaient les biographies de saint Benoît et de ses disciples, Honorât, Maur, Simplice, Théodore et Valentinien. Arrivé sur les bords de la Saône, il rencontra le célèbre Odon, abbé de Glanfeuille, qui, à l’approche des Normands, s’était enfui de son monastère avec ses religieux et avait emporté les restes de saint Maur, pour les soustraire à la profanation. Après avoir raconté les incidents de son voyage et décrit les merveilles qu’il avait admirées dans la Ville sainte, le chanoine montra les précieux manuscrits dont il était possesseur. Odon, désireux de les acquérir, réussit mais avec peine à les acheter pour un prix élevé. Il retoucha la vie de saint Maur écrite par Fauste, polit le style sans en modifier le sens et ajouta une épître dédicatoire adressée à son ami Adelmode, archidiacre du Mans.

En 870, six ou sept ans après le retour du chanoine Pierre, un moine français du nom de Bernard fit le voyage du monte Gargano, de Jérusalem et de Rome, avec deux autres religieux animés des mêmes sentiments de dévotion; il retourna ensuite dans sa patrie et termina son pèlerinage par le mont Tombe. Dans une relation intitulée: _Voyage aux lieux saints_, il nous a laissé une description où la poésie et la légende ont une large part; cependant la page relative au Mont-Saint-Michel doit être rapportée ici, non seulement à cause de sa haute antiquité, mais parce que l’auteur y parle de la cité de l’Archange comme d’un sanctuaire mystérieux entouré de la vénération des fidèles. «Saint-Michel-aux-deux-Tombes,» d’après le pieux visiteur, se trouve situé sur une montagne «qui s’avance à deux lieues dans la mer;» le sommet est couronné d’une église dédiée à saint Michel et le pied est baigné, le matin et le soir, par les flots de l’Océan, «excepté le jour de la fête de l’Archange où la mer s’arrête et forme un rempart à droite et à gauche,» pour laisser à toute heure un libre accès aux _pèlerins_. S’il est difficile de croire à la réalité de ce prodige, du moins est-il indubitable, au témoignage du moine Bernard, que le Mont-Saint-Michel était dès lors le rendez-vous d’un grand nombre de pieux visiteurs.

Vers la même époque, les apparitions des Normands étaient de plus en plus fréquentes sur les côtes de France: «Les temps que nous décrivons, dit M. l’abbé Desroches, rappelaient les persécutions des Dèce et des Dioclétien.» Le diocèse d’Avranches en particulier «devint une effrayante solitude; la plupart de ses villages étaient consumés par les flammes; les autres n’offraient plus que des enceintes désertes.» Pour éviter la hache des pirates, il fallait renoncer à la foi de son baptême et «jurer sur le cadavre d’un cheval immolé en sacrifice» d’adorer le cruel Odin et les autres divinités du Nord. La désolation ne connut pas de bornes, quand les Danois, sous la conduite du célèbre Rollon, s’abattirent sur la Neustrie, non plus pour la dévaster comme un torrent qui passe, mais afin de s’y établir en maîtres souverains. Alors quelques familles d’Avranches se réfugièrent au Mont-Saint-Michel et s’y établirent comme dans un camp retranché, dont les abords étaient presque inaccessibles. Là, sous l’égide de l’Archange et protégés par le voisinage de la Bretagne qui opposa une vive résistance aux invasions normandes, les fugitifs n’eurent pas à redouter la visite des pirates. Un groupe de maisons furent construites sur le versant de la colline, à l’est et au sud, et formèrent une paroisse sous le vocable de l’apôtre saint Pierre, qui était depuis longtemps honoré sur le mont Tombe, où il avait un oratoire appelé dans le _Roman du Mont-Saint-Michel_, «l’igliese Seint-Perron.»

Ainsi s’écoulèrent les dernières années du neuvième siècle et les premières du siècle suivant. Le zèle des chanoines s’était ralenti; la règle n’était plus observée avec la fidélité des anciens jours, et même certains membres de la collégiale avaient renoncé aux avantages de la vie commune pour rentrer dans le monde. Les pèlerinages existaient encore; mais ils devenaient moins fréquents. Les Français n’osaient plus affronter les fatigues d’un long voyage, ni s’exposer à la fureur des Danois. Mais saint Michel, vainqueur du paganisme, allait dompter les farouches enfants du Nord et les soumettre aux lois de l’Évangile; il devait même les transformer en ses plus fidèles et plus dévots serviteurs.

Déjà le chef des pirates, le fameux Rollon, avait renoncé aux dieux du paganisme, pour embrasser la religion chrétienne; en 911, il signait avec Charles le Simple un traité qui lui cédait la Neustrie à titre de fief royal, et lui assurait la main de Gisèle; l’année suivante il recevait le baptême et devenait le modèle de ceux qu’il avait étonnés par sa barbarie. Plusieurs de ses compagnons d’armes imitèrent son exemple, et bientôt la piété refleurit avec plus d’éclat que jamais là où hier encore le paganisme dressait des autels. Pendant la semaine qui suivit son baptême, Rollon, vêtu de la blanche tunique des régénérés, fit de larges présents à un certain nombre de sanctuaires, afin d’obtenir la faveur et l’assistance des plus grands saints du ciel; s’adressant à l’archevêque de Rouen, nommé Franco, il lui dit: «Quelles sont dans les terres que je possède les églises les plus vénérées et les plus puissantes par le mérite et la protection de leurs saints patrons?»--«Les églises de Rouen, de Bayeux et d’Évreux, répondit le prélat, ont été dédiées en l’honneur de la très sainte Vierge, Mère de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ; l’église _In periculo maris_ a été consacrée sous le nom de saint Michel, l’Archange, gardien du paradis.» Les trois premiers jours qui suivirent cet entretien, les cathédrales de Rouen, de Bayeux et d’Évreux reçurent de riches présents: il était juste que la Mère du Sauveur eût les prémices; le quatrième jour, ce guerrier, qui s’appelait Robert depuis son baptême, donnait à la basilique du mont Tombe la belle terre d’Ardevon, et semblait par cet acte mettre son épée au service de saint Michel. A partir de ce jour, dit un historien, les «Normands n’eurent après Dieu et la Vierge oncques plus cher patron.»

Aussitôt les chanoines se soumirent à leurs règles, et l’ordre parut se rétablir dans la collégiale de saint Aubert; la dévotion des fidèles se ralluma aux récits des victoires que l’Archange avait remportées sur les ennemis du nom chrétien, et l’ère des pèlerinages reprit son cours un moment ralenti: le prince Robert, dit dom Hugues, «donna une grande confiance aux estrangers qui désiroient visiter cette saincte montagne, de s’y acheminer, et d’y rendre leurs vœux avec toute asseurance. Car il establit une telle police par toute sa province et eut un tel soin de bannir de ses terres tous les voleurs et meurtriers que de jour et de nuict on pouvoit cheminer par toute la Normandie sans crainte d’aucun péril ou danger.» Ainsi, l’Église acheva en peu d’années la civilisation de ces pirates que la France essayait en vain de réduire par la force des armes depuis plus d’un siècle; et saint Michel fut encore l’ange tutélaire qui présida du haut du ciel à ce triomphe de la foi sur le paganisme.

Les ducs de Normandie marchèrent sur les traces de Rollon. Guillaume-Longue-Épée, que deux martyrologes placent au nombre des saints, favorisa les pèlerinages au Mont-Saint-Michel, et, l’an 927, il fit don à la collégiale de plusieurs domaines importants situés dans les localités voisines. Parmi les nobles barons et les riches seigneurs de la Normandie, du Maine et de la Bretagne, un certain nombre imitèrent sa générosité; par exempte la famille du célèbre Yves de Bellême dota richement les chanoines de saint Michel et leur envoya des vases précieux pour le service du sanctuaire.

La collégiale méritait encore de telles faveurs, et loin d’abuser de ses richesses, elle en fit d’abord un saint usage. Outre les aumônes qui étaient distribuées aux pèlerins et aux pauvres de la contrée, des églises et des maisons religieuses furent bâties aux frais des chanoines, sur les terres qui dépendaient du mont Tombe; de ce nombre étaient les anciennes églises de Bacilly et de Vessey. Et même, d’après les chroniqueurs, les membres de la collégiale auraient fait des fondations importantes non seulement sur le littoral, mais encore dans l’île de Guernesey. Cependant la prospérité ne fut pas moins funeste aux clercs du Mont-Saint-Michel que les épreuves du siècle précédent. «La négligence et la paresse» s’introduisirent dans la petite communauté; ce n’était plus le même zèle, ni la même ferveur. Il fallait d’autres apôtres pour le pèlerinage national de la France, et le sanctuaire de l’Archange réclamait des gardiens plus dévoués.

En effet, une impulsion nouvelle devait être imprimée au culte de saint Michel dans la dernière moitié du neuvième siècle. Les populations, persuadées que le monde finirait avec l’an 1000, allaient tourner leurs regards suppliants vers le messager céleste chargé de recevoir les

âmes au moment de la mort, pour les conduire au tribunal du juge suprême et les défendre au jour redoutable du jugement. Le mouvement sembla partir du Mont-Saint-Michel, il se communiqua d’abord à la Normandie et à la Bretagne, et gagna ensuite le Maine, l’Anjou et les autres parties de la France. Les Bretons se distinguaient entre tous par l’élan et la vivacité de leur foi; ils venaient souvent et en grand nombre prier dans le sanctuaire de l’Archange, qu’ils enviaient aux Normands; ils accusaient même le Couësnon d’avoir fait une folie en séparant le Mont de la Bretagne. Dans les contrées où les voyages au mont Tombe étaient plus longs et plus difficiles, nous voyons des oratoires s’élever en l’honneur du prince de la milice céleste; le plus célèbre de tous est celui de Saint-Michel-d’Aiguilhe, en Velay (fig. 22). Les particularités qui s’y rattachent sont du plus haut intérêt pour notre histoire.

Au pied de la montagne que domine Notre-Dame du Puy, au sein d’une belle vallée, se dresse le rocher célèbre qui, par son élévation, sa forme et sa hardiesse, a mérité le nom de merveille. Le sommet, où Diane reçut autrefois un culte sacrilège, est couronné d’un édifice sous le vocable de saint Michel, le vainqueur du paganisme; le milieu est consacré à saint Gabriel, le médiateur de la paix entre le ciel et la terre, et la partie inférieure est dédiée à saint Raphaël, le guide et l’ami des hommes voyageurs sur la terre d’exil. C’est ainsi que le moyen âge associait souvent le culte des trois archanges, dont les saints livres nous ont appris les noms et les titres particuliers. Le sanctuaire de Saint-Michel-d’Aiguilhe fut bâti sous le règne si agité de Lothaire, de 962 à 965. A la même époque de 960 à l’an 1000, cent douze monastères importants, parmi lesquels un certain nombre étaient sous la protection du glorieux Archange, furent construits ou réparés: il faut mettre en première ligne l’abbaye du Mont-Saint-Michel, dont l’origine sera décrite dans le deuxième chapitre de cette histoire.

CHAPITRE II

SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE FÉODALE.

I

ABBAYE DU MONT-SAINT-MICHEL.