Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 10
Le culte de saint Michel se développa et revêtit une forme plus solennelle sous la prélature du bienheureux Aubert, au commencement du huitième siècle; mais, comme on l’a vu, ce triomphe était préparé depuis longtemps. Des auteurs autorisés pensent que l’Archange veilla sur le berceau de la France mérovingienne, et que dès lors son nom fut en grande vénération parmi les tribus qui avaient embrassé l’Évangile. Quand le roi Clovis engagea nos destinées à la journée de Tolbiac, le succès parut un moment déserter ses drapeaux et la victoire pencha pour les Suèves; mais le héros franc, à la sollicitation du patrice Aurélien, leva les yeux au ciel et invoqua le Dieu de Clotilde: «Si tu me donnes de vaincre, lui dit-il, je croirai en toi et je recevrai le baptême; car mes dieux sont sourds à ma prière et me refusent leur appui.» Il parlait encore lorsque les hordes barbares prirent la fuite, laissant un riche butin au pouvoir du vainqueur. A l’exemple de Constantin, Clovis triompha par la vertu de la croix, et, d’après de graves écrivains, saint Michel fut le messager céleste dont Dieu se servit pour écraser la puissance du paganisme dans les champs de Tolbiac comme sur les rives du Tibre. Une ancienne légende rapportée dans Guillaume Chasseneuz ajoutait que le prince de la milice céleste avait fourni la _sainte ampoule_ avec l’huile pour le baptême du roi, et qu’il avait dirigé les Francs dans leur expédition contre les Goths. Quoi qu’il en soit, le culte de l’Archange était en honneur à la cour des rois mérovingiens; car Wulfoald, maire du palais du jeune Childéric II, fit ériger le monastère de Saint-Mihiel, dont nous avons déjà parlé. Ainsi, dans les contrées austrasiennes qui secouèrent le joug des Romains même avant l’élévation de Clovis, sur les bords de la Meuse où l’idolâtrie «s’attachait aux arbres des forêts, aux eaux des fontaines, aux dieux de pierre et de bronze que Rome avait délaissés,» saint Michel, vainqueur du paganisme, fut honoré par les vieilles peuplades gallo-franques. Après avoir présidé à la formation de notre unité nationale, sous les premiers rois mérovingiens, il fixa sa demeure au sommet du mont Tombe. «La nation des Francs, dit l’auteur de la _Légende dorée_, s’était illustrée au loin par la grâce du Christ, et après avoir dompté partout dans les provinces les têtes des superbes, elle vivait heureuse sous la conduite du pieux roi Childebert, qui régnait en maître sur toutes les parties de ses vastes États. Alors, comme Dieu gouverne l’univers entier par les légions des esprits célestes soumis à sa puissance, le bienheureux Michel archange, un des sept qui sont toujours debout en présence du Seigneur, celui qui est préposé à la garde du paradis pour introduire les âmes des justes dans le séjour de la paix, après s’être offert à la vénération des fidèles sur le monte Gargano, et avoir illuminé dans la grâce du Christ toutes les nations latines de l’_Orient_, voulut se manifester comme le _protecteur des peuples de l’Occident_, lui qui avait autrefois prêté l’appui de sa force aux enfants d’Israël bénis par les patriarches. Il faut comprendre par quel _dessein mystérieux_ il a choisi, sur les côtes occidentales, un lieu où afflue de tous les points de la terre la religieuse multitude des fidèles.»
L’Archange ne prêta pas seulement l’appui de son épée pour détruire les idoles; il eut sa place dans l’œuvre de civilisation que l’Église entreprit et acheva au prix de tant de labeurs et de sacrifices. Les difficultés étaient sans nombre: le paganisme offrait encore de vives résistances, et les Francs conservaient, même après le baptême, leur nature féroce et leurs instincts barbares. Pour remédier au mal, Dieu suscita de nobles dévouements. Des hommes, que nous pouvons appeler les pionniers de la civilisation, se réunirent et formèrent sur tous les points de la Gaule des collégiales ou des monastères florissants, que plusieurs maires du palais des rois mérovingiens prirent sous leur puissante protection, à l’exemple de saint Léger, de Wulfoald et de saint Éloi. Parmi ces asiles de la science et de la piété, un certain nombre se placèrent sous la garde de l’Archange, protecteur des moines et en général de tous ceux qui sont engagés dans les voies de la perfection. Ils ne pouvaient choisir un plus beau modèle que cet esprit céleste, dont l’un des profonds penseurs de nos jours a pu dire en toute vérité: «L’éclat de la puissance et de la beauté de saint Michel serait capable de nous donner la mort, s’il nous était manifesté dans la chair. Sa gloire nous éblouit, bien que nous ne puissions la contempler qu’à travers le voile des imperfections nécessaires à la créature (P. Faber).»
La plus célèbre collégiale fondée sous les auspices de l’Archange fut celle du Mont-Saint-Michel au péril de la mer. Le vénérable évêque d’Avranches avait compris que son œuvre n’était pas achevée. Le temple matériel avait reçu sa consécration; mais pour y célébrer le sacrifice de l’autel il fallait des prêtres, et la montagne était déserte depuis la mort des derniers solitaires. C’est pourquoi le zélé pontife établit au Mont une collégiale de douze chanoines, «qui devaient se consacrer au service du bienheureux Archange.» Il existe des détails importants sur l’habitation, la règle de vie et les ressources temporelles de cette communauté naissante. Les chanoines habitaient douze cellules construites autour de l’église; ils devaient partager les heures de la journée entre la prière publique, la garde du sanctuaire, l’étude et le travail manuel; ils avaient aussi la mission de recevoir les pèlerins et de remplir auprès d’eux les diverses fonctions du ministère sacerdotal. Les repas se prenaient en commun; le même vestiaire servait pour toute la collégiale et les revenus étaient affectés aux frais du culte, à l’entretien de chaque membre ou au soulagement des malheureux. Pour couvrir les premières dépenses et subvenir aux nécessités les plus urgentes, saint Aubert fit le sacrifice des domaines qu’il possédait à Genêts. Bientôt la libéralité des pèlerins augmenta ces ressources et assura l’avenir de la fondation.
D’après une pieuse croyance, deux nouvelles apparitions de saint Michel se rattachent à l’origine de cette collégiale. On rapporte que l’évêque d’Avranches, attristé de voir sa chère montagne dans la plus grande pénurie d’eau, se mit à genoux et supplia l’Archange de venir à son aide. Il fut exaucé au delà de ses désirs; car saint Michel lui montra au pied de la montagne, du côté de l’aquilon, une source
abondante, qui dès lors fut appelée la _Fontaine Saint-Aubert_. Ses eaux, dit dom Huynes, servaient à rafraîchir les «sitibons» et rendaient aux «fébricitants» leur «pristine santé.» Mais, ajoute la légende, elles ont cessé de couler quand la France s’est écartée des traditions d’autrefois et a renoncé à sa glorieuse destinée. Dans une dernière apparition, le prince de la milice céleste dit au bienheureux Aubert, qui priait dans l’église avant de regagner sa ville épiscopale: Je suis Michel, l’Archange qui se tient devant le trône de Dieu; désormais j’habiterai ce sanctuaire et je le prends sous ma protection. L’œuvre du saint prélat était terminée.
La nouvelle des événements accomplis au Mont-Saint-Michel ne tarda pas à se répandre de tous côtés. L’Europe catholique fut saisie d’un religieux enthousiasme, et le printemps de l’année 710 vit se renouveler dans les Gaules les prodiges qui s’opéraient depuis plus de deux siècles en Italie, sur le monte Gargano. Des foules de pèlerins, accourus souvent des plus lointaines régions, se pressaient autour du sanctuaire de l’Archange, attendant avec émotion l’heure où ils pourraient s’agenouiller devant l’autel et vénérer les saintes reliques. Les chanoines recevaient les pieux visiteurs et leur racontaient les apparitions de l’Archange et les merveilles qui avaient accompagné la construction de la basilique. Avant le départ, chaque étranger descendait le versant de la colline et allait puiser de l’eau miraculeuse. En un mot, l’ère des grandes manifestations était ouverte pour le Mont-Saint-Michel, qui pouvait dès lors rivaliser avec les principaux sanctuaires du monde catholique. Le pape Constantin, qui gouvernait l’Église universelle, voulut favoriser lui-même le nouveau pèlerinage et encourager le zèle des populations; dans ce but, il enrichit la basilique de nombreux privilèges, accorda des faveurs spirituelles aux chanoines et leur fit don d’une petite châsse très précieuse, renfermant une parcelle de la vraie Croix, de la sainte Couronne et du berceau de Notre-Seigneur. Ce reliquaire contenait encore, disent les annalistes, un morceau du voile de «Nostre-Dame,» une partie des vêtements de sainte Anne et de saint Jean l’Évangéliste, un fragment de la verge du prophète Aaron, des ossements des saints apôtres Pierre et Paul, des glorieux martyrs Étienne, Laurent, Anastase, des illustres vierges Agnès, Luce, Agathe, et de plusieurs autres saints ou saintes des premiers siècles de l’Église. Ce don généreux prouve l’intérêt que le Pontife romain portait au sanctuaire du mont Tombe.
Au huitième siècle et dans les âges suivants, les souverains ne craignirent pas de se joindre à la foule des pèlerins, et plusieurs monarques puissants vinrent déposer leur sceptre et leur couronne entre les mains de celui qu’ils appelaient «Monseigneur saint Michel.» Childebert donna l’exemple et fut, dit un auteur, «la première tête couronnée qui humilia son front devant l’autel élevé dans ce lieu, sous l’invocation du prince de la milice céleste.» Dans un voyage qu’il fit en Neustrie, quelques mois après la cérémonie du 16 octobre 709, ce monarque, surnommé _le Juste_ par ses contemporains, visita la basilique de l’Archange pour y «faire ses dévotions;» il combla les chanoines de ses pieuses largesses; il leur donna, en particulier, des reliques du martyr saint Sébastien et de l’apôtre saint Barthélemy. Ce pèlerinage royal, accompli dès les premières années du huitième siècle, est la preuve certaine que le culte de saint Michel a pris un caractère national sous la dynastie mérovingienne, et l’on doit regarder l’acte de Childebert comme l’offrande publique et solennelle de la Neustrie au prince de la milice céleste, en attendant que Charlemagne place la France entière sous son puissant patronage.
A partir de cette époque, le Mont-Saint-Michel a été le centre et le foyer d’un mouvement religieux dont l’importance n’a jamais été bien comprise au dix-neuvième siècle, et dont les conséquences sociales sont depuis longtemps méconnues. Après la foi au Sauveur et à sa très sainte Mère, la croyance au belliqueux Archange exerça la plus salutaire influence sur l’esprit guerrier et le cœur généreux de nos pères; pour eux saint Michel était bien plutôt un modèle qu’un protecteur. Aussi, l’enthousiasme se communiqua-t-il avec la rapidité de l’éclair. Le culte de l’Archange fit des progrès rapides sur les côtes de l’Armorique; il pénétra dans les diverses parties de la Gaule, franchit les limites de notre territoire, jeta de profondes racines en Allemagne, d’où il devait s’étendre chez tous les peuples du nord, et passa le détroit pour gagner l’Angleterre et l’Irlande; bientôt il reçut la sanction des évêques, qui introduisirent la fête du 16 octobre dans les liturgies particulières, et enfin, à mesure que les nations se formaient et se civilisaient au contact de l’Évangile, il revêtit cette forme d’universalité qui le distingua dans le cours du moyen âge.
L’Irlande, qui avait reçu son premier apôtre de l’Armorique, nous envoya plus tard à son tour une colonie de religieux qui travaillèrent sous les rois mérovingiens à civiliser les Francs; elle fut aussi à la tête des nations voisines qui députèrent des pèlerins au Mont-Saint-Michel, en témoignage de leur foi et de leur piété. Ces visiteurs inconnus produisirent en Neustrie une vive sensation et leur voyage fut regardé comme un événement dont la renommée se répandit «bientost de tous costés.» Un jour, dit la chronique, les chanoines préposés à la garde du sanctuaire reçurent quatre pèlerins étrangers qui venaient, paraît-il, des lointaines contrées de l’Hibernie. Ils racontaient que leur pays avait été le théâtre d’une lutte mémorable, dans laquelle le prince de la milice céleste avait triomphé du serpent infernal. Dans leur reconnaissance, les Hibernois avaient choisi quatre des leurs pour les envoyer au delà des mers, déposer sur l’autel de l’Archange un petit glaive avec un bouclier d’airain de forme ovale et parsemé à la surface de quatre croix d’argent. Que faut-il voir dans ce trait, sinon le combat de saint Michel vainqueur du paganisme contre l’horrible superstition des druides qui dominaient en maîtres sur toute la surface de l’Irlande, avant la prédication de saint Patrice? Et ces armes, déposées dans la basilique du mont Tombe, sont-elles autre chose qu’un _ex-voto_, un gage de confiance, un symbole? La légende, dans son langage figuré, s’exprime en ces termes: L’Hibernie fut désolée par un affreux serpent dont l’haleine empestée corrompait l’air et le seul contact brûlait les plantes comme le feu dévore l’herbe des champs. Ce monstre, hérissé de dures écailles et couronné d’aigrettes, avait établi son repaire à la source d’un fleuve dont il empoisonnait les eaux, et de là il répandait au loin la terreur et la mort. Dans cette cruelle extrémité, les habitants comprirent que Dieu seul pouvait les secourir; ils prièrent donc leur vénérable prélat d’intercéder pour eux auprès du Créateur de toutes choses. Le pontife, touché des malheurs de son peuple, ordonna un jeûne de trois jours, afin d’implorer la protection du ciel et de fléchir le cœur de Dieu. Le quatrième jour, dès l’aurore, un grand nombre de clercs et de fidèles se réunirent sous l’étendard de la croix, et tous se dirigèrent vers l’antre redoutable. A la vue du monstre, les plus braves pâlirent d’effroi. Cependant, après une courte et fervente prière, ils reprirent courage et au signal donné ils lancèrent à l’ennemi une grêle de flèches et de pierres. Quelle ne fut pas leur surprise! Le dragon resta immobile, comme foudroyé par une force invisible. On hésita un instant, puis on s’approcha, non sans éprouver encore une secrète frayeur. Mais, ô prodige! le monstre gisait sans vie au fond de son antre. A ses côtés on trouva un bouclier et un glaive, que chacun voulut voir et admirer. La nuit suivante, l’Archange saint Michel apparut à l’évêque et lui dit: «C’est mon bras qui a terrassé le serpent, dont tous vos efforts n’auraient pu triompher; prenez ces armes et portez-les dans mon sanctuaire de prédilection.» Aussitôt les quatre délégués se mirent en marche, traversèrent l’Océan et prirent la direction du monte Gargano; mais l’espace semblait grandir devant eux, et au lieu d’avancer, ils reculaient. Ayant ouï dire qu’il existait en Neustrie un nouveau sanctuaire dédié au prince de la milice céleste, ils rebroussèrent chemin et arrivèrent sans peine au terme de leur voyage. Depuis lors la vieille Hibernie, la Grande-Bretagne et le royaume des Pictes s’associèrent au mouvement général, et envoyèrent des pèlerins au Mont-Saint-Michel.
Ainsi quelques années s’étaient à peine écoulées et déjà la dévotion au saint Archange avait pris une extension prodigieuse. A cette même époque, on voit se dessiner l’un des principaux caractères du culte de saint Michel. Nos pères aimaient à le vénérer comme l’ange de l’Eucharistie, veillant à la garde des sanctuaires et punissant les misérables qui se permettaient des irrévérences aux pieds des saints autels. D’après une ancienne légende, un jeune homme appelé Colibert voulut passer la nuit dans l’église, malgré les observations et les menaces que lui firent les chanoines. Vers minuit, saint Michel apparut avec «la pieuse Mère de miséricorde,» et «le porte-clefs du royaume céleste;» il se dirigea vers le jeune homme, et lui reprocha sa témérité. Colibert fut saisi d’épouvante. Une sueur froide ruisselait de son front. Il se blottit dans un coin et pensa que sa dernière heure était sonnée. La sainte Vierge vint à lui et le consola; ensuite elle le fit sortir de la basilique, en lui adressant ces paroles, que nous empruntons à dom Huynes: «Colibert, pourquoi avez-vous esté si outrecuidé que d’entrer en la connoissance de ces secrets des citadins du ciel? Levez-vous et sortez de l’église au plutost, et estudiez-vous de satisfaire aux esprits célestes de l’injure que vous leur avez faict.» Le pauvre jeune homme sortit plus mort que vif et tomba sur le pavé, à la porte du sanctuaire. Dès le matin, il confessa sa faute à tous les religieux, et, l’ayant pleurée pendant deux jours, «le troisième il trespassa.»
La France mérovingienne reconnut aussi dans saint Michel l’ange du repentir, le conducteur des âmes, et même parfois l’ange médecin; c’est pourquoi les malades, les affligés, les pécheurs venaient s’agenouiller dans le sanctuaire du mont Tombe, pour obtenir la santé, la paix et le pardon. Les chanoines, dont la piété ne se démentit pas durant de longues années, accueillaient les pèlerins avec empressement; aux uns ils faisaient d’abondantes aumônes, ils rompaient aux autres le pain de la divine parole, à tous ils donnaient l’exemple des vertus chrétiennes.
Cependant la collégiale fut soumise à une épreuve sensible. L’évêque d’Avranches vécut encore seize ans après la fondation du Mont-Saint-Michel. Il employa ce temps à consolider et à parfaire son œuvre. Quand il pouvait dérober quelques heures à ses occupations, il se retirait dans sa chère solitude et se joignait aux chanoines pour vaquer à la prière, ou recevoir les pèlerins qui venaient des différents points de la France et des contrées voisines. Mais le ciel voulait récompenser les vertus et le zèle du saint prélat. Le 10 septembre de l’année 725, le bienheureux Aubert s’endormit dans le Seigneur. Sur son lit de mort, il exprima le désir d’être inhumé à l’ombre de l’autel qu’il avait érigé et sur lequel il aimait à offrir les saints mystères. Ce vœu fut accompli avec une religieuse fidélité; de hauts personnages, précédés d’un clergé nombreux et suivis d’une foule émue, portèrent la précieuse dépouille dans l’église du Mont-Saint-Michel et la déposèrent dans la tombe que le saint avait choisie lui-même pour le lieu de son repos. Bientôt la voix du pieux évêque retentira plus forte que jamais; Dieu glorifiera son serviteur en opérant par son entremise des prodiges éclatants, et les fidèles dans leur culte ne sépareront plus saint Aubert de saint Michel.
La tombe de l’évêque d’Avranches, placée à côté de l’autel de l’Archange, semble nous révéler encore un autre caractère de la dévotion des Francs pour le prince de la milice céleste; ils pensaient que celui-ci, après avoir protégé les justes dans le dernier combat, recevait leur âme pour l’introduire devant le juge suprême, et veillait sur leurs dépouilles mortelles en attendant le jour de la résurrection. Saint Michel, croyait-on, était le gardien des sépultures. En résumé, à l’époque mérovingienne, le culte de l’Archange nous apparaît avec la plupart des attributs dont la foi et la piété du moyen âge l’ont entouré. Mais, sous le règne des derniers successeurs de Clovis, les attaques continuelles des ennemis du dehors et surtout les dissensions qui existaient entre l’Austrasie, la Neustrie, la Bourgogne et l’Aquitaine, ralentirent le progrès du catholicisme, et furent un obstacle aux manifestations religieuses dont le Mont-Saint-Michel était le théâtre depuis la fondation de la basilique. Il fallait l’épée de Charles-Martel, de Pépin et de Charlemagne pour rendre à la France son unité, sa force et son ascendant, et préparer au glorieux Archange un triomphe plus durable et plus complet.
V
SAINT MICHEL ET LA FRANCE CARLOVINGIENNE.
Vers le milieu du huitième siècle, pendant que Charles-Martel et Pépin le Bref luttaient contre les Saxons, les Frisons, les Sarrasins, les Lombards et les autres ennemis de la France et de l’Église, saint Boniface, qui devait sacrer le premier roi carlovingien, parcourait l’Allemagne, renversait les temples païens et établissait les sièges épiscopaux de Mayence, de Passau, de Freisingen, de Ratisbonne, de Salzbourg, d’Erfurt, de Wurzbourg. Pour soumettre ces contrées à l’Évangile, il avait à vaincre un obstacle en apparence insurmontable: les barbares, qui vivaient des dépouilles enlevées à l’ennemi et du fruit de leur chasse, ne voulaient pas renoncer au culte de Wuotan, le dieu de la guerre, et de Diane, la chasseresse. Le zélé missionnaire, qui était venu d’Angleterre et avait traversé les Gaules, n’ignorait pas les merveilles accomplies sur le mont Tombe. A l’exemple de saint Aubert, il opposa aux fausses divinités l’Archange vainqueur du paganisme; il fonda des monastères et bâtit des églises sous le vocable de saint Michel; il fit célébrer avec pompe la fête établie en son honneur et lui consacra le sommet des montagnes où les Germains rendaient à Wuotan et à Diane un culte sacrilège: «Observez, dit un illustre écrivain de nos jours, l’admirable coïncidence de ces deux faits qu’on n’a pas encore rapprochés l’un de l’autre. A l’extrémité de la Gaule, au bord de l’Océan, saint Michel apparaît à un saint évêque; à l’extrémité occidentale de l’Europe chrétienne, saint Michel est donné pour patron à ces tribus germaniques qui sont en voie de se convertir. C’est ainsi que se fonde la société chrétienne, sous la protection de l’Archange. Elle existe encore et vivra toujours.» (Léon Gautier.)
Dès le commencement du neuvième siècle, lorsque Charlemagne, après avoir triomphé des Saxons, des Lombards et des Sarrasins, reçut la couronne des mains de Léon III, saint Michel était connu et vénéré dans les vastes États qui composaient l’Empire d’Occident; la Neustrie en particulier et les provinces d’Allemagne, où les Romains et les Gaulois avaient laissé plus de traces de leur séjour, la Bavière, la Souabe et la Franconie se couvrirent de monastères et d’oratoires dédiés au glorieux Archange. En Neustrie, le pieux fondateur du Mont-Saint-Michel n’était plus; mais son esprit vivait dans ses enfants. Les chanoines rivalisaient de zèle et travaillaient de concert à faire honorer le prince de la milice céleste; les pèlerinages devenaient plus nombreux, depuis que Charlemagne avait réuni sous son sceptre une grande partie des nations chrétiennes; de pieuses dotations augmentèrent les ressources de la collégiale, et des reliques insignes enrichirent le trésor de l’église; à cette même époque des travaux assez importants furent exécutés sur la montagne: on disposa des bâtiments pour les pèlerins et quelques habitations s’ajoutèrent aux modestes cellules des chanoines. En un mot, l’œuvre de saint Aubert prospérait de jour en jour et portait des fruits abondants. Les évêques d’Avranches, à l’exemple de leur illustre prédécesseur, visitaient de temps en temps le mont Tombe, pour y chercher le silence de la retraite et y célébrer les saints mystères; chaque année, l’anniversaire de la dédicace était solennisé avec pompe; l’Église fêtait aussi les apparitions de saint Michel sur le monte Gargano et à Rome. De leur côté, les peuples germains évangélisés par saint Boniface eurent un Michelsberg ou mont Saint-Michel, célèbre dans tout le cours du moyen-âge par la fameuse légende de la plume, la plus naïve peut-être, la plus poétique et la plus intéressante de toutes celles que les annalistes d’outre-Rhin nous ont conservées.