Saint Dominique

Part 2

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C’était à l’Ordre cistercien qu’Innocent III venait de confier la réduction des Albigeois. Amalric, abbé de Cîteaux, et les religieux de Fontfroide, Pierre de Castelnau et Raoul, devaient conduire cette croisade de prédications contre l’hérésie; ils avaient reçu pour cela pleins pouvoirs et entière délégation du Saint-Siège. Désireux de leur offrir leur concours, l’évêque d’Osma et son chanoine allèrent de Rome à Cîteaux. Didace, admirant les observances monastiques de cet illustre couvent, conçut le projet d’emmener avec lui plusieurs religieux pour implanter l’Ordre dans son diocèse. Il aurait pris lui-même l’habit cistercien, si nous en croyons Humbert de Romans, non pour embrasser dans toute sa rigueur l’état monastique (en le maintenant dans son diocèse, Innocent III l’en empêchait), mais pour participer comme oblat aux mérites de l’Ordre.

Ces voyages de Didace et de saint Dominique ont donné prétexte à de nouvelles légendes, qui ont été, comme les autres, propagées par Alain de la Roche et Jean de Réchac. Se rendant en Danemark, les deux envoyés d’Alphonse IX se seraient arrêtés à la cour de Philippe-Auguste et y auraient été accueillis avec honneur, par la bru du roi, Blanche de Castille; cette princesse n’était-elle pas la cousine de Dominique Guzman, d’après la généalogie fabuleuse qui a été composée après coup à notre saint? Jusqu’alors stérile, le mariage de Louis de France et de Blanche aurait dû sa fécondité merveilleuse aux prières de saint Dominique, qui lui aurait prédit, cinq ans à l’avance, la naissance d’un fils[14]. D’autre part, dans leur désir bien naturel de faire participer leur Ordre à la gloire de saint Dominique, certains écrivains monastiques ont fait séjourner le bienheureux dans leur couvent, et même lui ont fait faire profession religieuse chez eux. Selon Denys le Chartreux, saint Dominique, se dirigeant vers Cîteaux, se serait arrêté au monastère de la Grande Chartreuse, pour s’y faire moine; mais, animé de l’esprit prophétique, le prieur aurait refusé sa profession, en lui disant: «Allez, vous êtes réservé pour de plus grandes choses»; et il lui aurait donné la mission de prêcher contre les Albigeois. D’après d’autres écrivains, ce fut l’habit de saint Bernard, que saint Dominique reçut en même temps que son évêque, et après avoir été Prémontré et Chartreux, il serait devenu Cistercien, sans cesser d’ailleurs d’être chanoine régulier de Saint-Augustin!

[14] Mariés le 23 mai 1200, Louis et Blanche de Castille n’eurent leur premier enfant, Philippe, qu’en 1209. (Cf. Sepet, _saint Louis_, p. 1.)

Il est inutile d’insister longuement sur ces légendes; outre qu’elles ne sont rapportées ni par Jourdain, ni par Humbert, ni par Thierry d’Apolda, ni par aucun chroniqueur du treizième siècle, elles fourmillent tellement d’invraisemblances et d’anachronismes, elles contredisent d’une manière si évidente ce que l’on sait de positif sur la vie du Saint, qu’elles ne sauraient arrêter l’attention de l’historien.

De Cîteaux, Dominique et Didace se rendirent dans le midi de la France, et dès lors commença leur apostolat. Celui de Didace devait durer moins de deux ans, jusqu’à sa mort, en 1206; celui de saint Dominique devait être plus long et plus fécond, puisque ses prédications aux Albigeois se poursuivirent jusqu’en 1215, et que, de ces missions, sortit la création de l’Ordre des Prêcheurs.

CHAPITRE II

SAINT DOMINIQUE ET LES ALBIGEOIS.

Depuis la première moitié du douzième siècle, les prédications hérétiques avaient été très actives et le néo-manichéisme avait fait les plus grands progrès en Aquitaine et en Languedoc. En 1139, Pierre le Vénérable avait dénoncé au clergé provençal les menées de Pierre de Bruys et de son principal disciple, Henri[15]. Les Vaudois, les Patarins et les Cathares étaient venus d’Italie prêcher leurs doctrines dans le midi de la France et tous y avaient reçu un accueil favorable. La noblesse avait été gagnée par des enseignements qui livraient les biens d’Église à ses convoitises et légitimaient d’avance toutes ses usurpations; les artisans et les paysans avaient applaudi aux violentes attaques dirigées par les sectaires contre la puissance temporelle du clergé, les dîmes et les droits de toute sorte qu’il prélevait sur les fidèles; enfin, cette religion individuelle pouvait, dès l’abord, séduire de nombreuses âmes, même parmi les plus délicates. L’autorité civile fermait les yeux avec complaisance sur les progrès de l’hérésie, quitte à envoyer au bûcher les sectaires exaltés qui excitaient trop ouvertement les populations à la destruction des églises ou au pillage des biens ecclésiastiques. Dès 1145, saint Bernard jetait un cri éloquent de détresse: «Qu’avons-nous appris et qu’apprenons-nous chaque jour? Quels maux a faits et fait encore à l’Église de Dieu l’hérétique Henri! Les basiliques sont sans fidèles, les prêtres sans honneur. On regarde les églises comme des synagogues, les sacrements sont méprisés, les fêtes ne sont plus solennisées. Les hommes meurent dans leurs péchés, les âmes paraissent devant le tribunal terrible sans avoir été réconciliées par la pénitence ni fortifiées par la sainte Communion. On va jusqu’à priver les enfants des chrétiens de la vie du Christ, en leur refusant la grâce du baptême[16].» Saint Bernard ne se contenta pas de dénoncer le mal: à la demande du Saint-Siège, il voulut le combattre lui-même, mais ce fut en vain. En 1145, il parcourut le midi de la France; on le trouva successivement à Bordeaux, Bergerac, Périgueux, Sarlat, Cahors, Belleperche, Toulouse. Malgré son éloquence, il n’obtint que de rares succès; à Verfeil même, on refusa de l’écouter et il fut si indigné de l’obstination des habitants qu’en s’éloignant, il lança sa malédiction sur ce nid d’hérétiques: «_Viride folium, desiccet te Deus!_[17]»

[15] Vacandard, _Histoire de saint Bernard_, t. II, p. 220.

[16] Vacandard, _op. cit._, t. II, p. 222, auquel nous avons aussi emprunté les détails qui suivent sur les prédications de saint Bernard.

[17] «Verfeil, que Dieu te dessèche!»

Le saint joue sur l’étymologie de ce nom, qui signifie aussi _feuille verte_.

Malgré les efforts des Papes et de leurs légats, les doctrines hétérodoxes continuèrent à se répandre dans la seconde moitié du douzième siècle. Au commencement du treizième, c’était un hérétique avéré qui avait en main le gouvernement d’une partie du Languedoc, Bertrand de Saissac, tuteur de Raymond Roger, vicomte de Béziers et de Carcassonne, tandis que les comtes de Foix et de Toulouse étaient gagnés secrètement à la secte[18].

[18] Cf. _Histoire du Languedoc_ par dom Vaissète (éd. Molinier), t. VI, p. 154 et suiv.

L’hérésie était si solidement implantée dans le pays qu’elle s’y était organisée, opposant sa hiérarchie à la hiérarchie catholique. Toulouse et Carcassonne avaient chacune son évêque albigeois: avant la croisade, Isarn de Castres était à Carcassonne «l’évêque des hérétiques», à Toulouse, c’étaient Bernard de la Mothe et Bertrand Marty. Les évêques étaient assistés de diacres qui avaient une résidence fixe dans un grand village, autour duquel ils rayonnaient, prêchant la doctrine nouvelle ou présidant aux rites de l’initiation ou _Consolamentum_. Raymond Bernard était diacre à Montréal, Guilabert de Castres l’était à Fanjeaux, avant de devenir lui-même évêque de Toulouse. Enfin, comme dans la primitive Église, on distinguait deux sortes de fidèles: les uns, les _Parfaits_ ou _Bonshommes_, avaient reçu l’initiation complète ou _Consolamentum_, toute la doctrine leur était révélée et ils devaient l’enseigner et la répandre; ils étaient astreints aux abstinences, aux jeûnes, au célibat et à toutes les observances de la secte; parfois, ils se distinguaient par un costume spécial. Ceux qui avaient ainsi fait profession étaient en quelque sorte les membres actifs de la communauté hérétique. Les autres leur témoignaient le plus grand respect, les «adoraient», quand ils se trouvaient en leur présence, demandaient à genoux leur bénédiction, mangeaient le pain et les aliments qu’ils avaient bénis et pourvoyaient à leur entretien et à leur défense. Ceux que nos documents appellent les Croyants, _credentes haereticorum_, étaient des adhérents plutôt que des initiés; c’était en quelque sorte le tiers ordre de l’hérésie. Ils avaient foi dans les doctrines de la secte et les acceptaient aveuglément; ils donnaient aux Parfaits l’aide dont ils avaient besoin, assistaient aux réunions qu’ils présidaient; mais ils continuaient leur genre de vie habituelle, se mariaient, avaient des enfants, et ne se distinguaient des fidèles que par leur mépris pour l’Église, ses dogmes et ses pratiques, à moins qu’un intérêt particulier ne les engageât à modérer ou à dissimuler leurs sentiments: souvent ils demandaient le _Consolamentum_ à leur lit de mort.

L’hérésie était pratiquée ouvertement dans le Lauraguais, le Razès, le Carcassès[19] et tout le comté de Toulouse, au commencement du treizième siècle. Avant la croisade, l’évêque Isarn de Castres tint des assemblées à Cabaret, dans la Montagne-Noire. Raymond de Simorre promena ses prédications entre Carcassonne et Castelnaudary: on le signale tour à tour à Aragon et à Montalive, près de Fanjeaux. En 1206, Isarn de Castres fit une tournée pastorale aux environs de Montréal; et à Villeneuve, il conféra le _Consolamentum_ à Audiarda Ebrarda. Guilabert de Castres avait une maison à Fanjeaux et y enseignait publiquement les doctrines albigeoises[20].

[19] Ces pays répondaient à peu près, le premier aux arrondissements de Villefranche et de Castelnaudary, le second à celui de Limoux, le troisième aux cantons de Carcassonne.

Fanjeaux et Montréal sont aujourd’hui des chefs-lieux de canton, le premier dans l’arrondissement de Castelnaudary, le second dans celui de Carcassonne.

[20] Ces renseignements sur les menées des hérétiques en Languedoc, au commencement du treizième siècle, nous sont fournis par les précieux registres des inquisiteurs toulousains conservés à la Bibliothèque de Toulouse, en particulier dans le ms. 609.

Déjà du temps de saint Bernard, presque toute la chevalerie du Languedoc était hérétique: «_fere omnes milites_», dit avec découragement le saint abbé de Clairvaux. La situation était la même, en 1206, et Innocent III ne se trompait pas quand il attribuait les progrès de l’albigéisme à la faveur que lui témoignait la noblesse. Très souvent, c’était chez des chevaliers et même chez les seigneurs du pays, que les Parfaits tenaient leurs réunions, et dans l’assistance, figuraient les plus grands noms des alentours.

Toutefois, il ne faudrait pas croire que si les hérétiques ont tenu tout particulièrement à l’adhésion des seigneurs et à leur protection, ils aient négligé les classes, plus humbles mais aussi plus nombreuses, des bourgeois et des paysans. Aux environs de Caraman et de Verfeil, sur les confins du Toulousain et du Lauraguais, la population tout entière leur était gagnée et peu de personnes mouraient sans le _Consolamentum_. A Fanjeaux et à Montréal, les laboureurs travaillaient le dimanche et les jours de fête, et parce qu’il en fit le reproche à l’un d’eux, le jour de Saint-Jean-Baptiste, saint Dominique faillit être assassiné au _Champ du Sicaire_. Pour attirer les artisans, les Parfaits avaient établi des ouvroirs et des ateliers,--on dirait de nos jours des patronages,--où l’on enseignait aux jeunes gens les doctrines hérétiques en même temps qu’un métier; il y en avait plusieurs dans la seule bourgade de Fanjeaux.

En somme, à l’arrivée de Didace et de saint Dominique, le comté de Toulouse et en particulier le Lauraguais et le Razès étaient pénétrés profondément par l’hérésie. Elle s’affichait ouvertement, chantait ses cantiques dans les églises mêmes de Castelnaudary, spoliait de ses dîmes l’évêque de Toulouse, menaçait dans sa cathédrale le chapitre de Béziers et le forçait à s’y fortifier[21]. Or le triomphe de l’albigéisme aurait été la ruine du christianisme, dont il était la négation radicale.

[21] _Histoire du Languedoc_, loc. cit.

Pour ces néo-manichéens, en effet, le monde, au lieu d’être la création d’un Dieu bon, était l’œuvre et demeurait le jouet d’un être malfaisant; le mystère de la Trinité disparaissait devant le dualisme de deux principes éternels, celui du bien et celui du mal; l’œuvre de la Rédemption et du Calvaire n’avait été qu’un simulacre, un être divin ne pouvant pas souffrir dans sa chair et mourir; les mérites de Jésus-Christ ayant aussi peu de réalité que son expiation, le salut par le baptême, la grâce et les sacrements, était une illusion, et partant, les pratiques recommandées ou imposées par l’Église étaient aussi vaines que ses enseignements. Les dogmes de la vie future, des récompenses du ciel, des châtiments éternels de l’enfer, de l’expiation temporaire du purgatoire, celui de la résurrection de la chair et de la communion des saints étaient remplacés par la doctrine de la métempsycose et de la migration indéfinie des âmes d’un corps dans un autre. Aucun accord n’était donc possible entre le Credo catholique et le Credo albigeois; ceci devait tuer cela; et ce fut pour en avoir eu la vue nette, que saint Dominique se consacra avec tant de zèle à la prédication contre l’hérésie[22].

[22] Sur les doctrines albigeoises, cf. Douais, _Les Hérétiques du comté de Toulouse_.

Partis de Cîteaux dans les premiers mois de 1205, l’évêque d’Osma et son chanoine allèrent rejoindre, en Languedoc, les missionnaires qu’Innocent III avait envoyés contre l’hérésie; ils les trouvèrent, près de Montpellier, dans le plus profond découragement, se demandant si leur œuvre n’avait pas échoué, comme celle de leurs prédécesseurs.

C’est que l’hérésie était constituée plus fortement qu’ils ne se l’étaient imaginé; elle avait des chefs habiles et savants, capables de soutenir les controverses théologiques les plus ardues. Mais ce qui faisait encore plus la force de ces docteurs albigeois, c’était leur ascétisme. Faite d’abstinences et de privations, leur vie inspirait le plus grand respect aux populations qui en étaient témoins. Tout autres étaient les allures des abbés cisterciens envoyés à la défense de l’orthodoxie. Au lieu d’aller à pied, de bourgade en bourgade, comme le faisaient les Parfaits, ils chevauchaient au milieu d’une brillante escorte; il leur fallait des attelages pour porter leurs vêtements et leurs provisions, et ce luxe scandalisait des pays séduits par l’austérité des Bonshommes: «Voilà, disait-on, les ministres à cheval d’un Dieu qui n’allait qu’à pied, les missionnaires riches d’un Dieu pauvre, les envoyés comblés d’honneurs d’un Dieu humble et méprisé[23].»

[23] _Acta Sanctorum_, 4 août.

Telles n’étaient pas les habitudes de l’évêque et du chanoine d’Osma. Appelés à témoigner sur saint Dominique, dans le procès de canonisation de 1233, les habitants de Fanjeaux déclarèrent qu’ils n’avaient jamais vu un homme aussi saint. Deux femmes, Guillelma et Tolosana, rapportèrent qu’elles lui avaient fabriqué des cilices. Plus au courant encore de son genre de vie, frère Jean d’Espagne raconta ses pénitences et ses macérations: «Maître Dominique se faisait donner la discipline et il se flagellait lui-même avec une chaîne de fer.» Aussi, Didace et lui purent-ils rappeler sans présomption les missionnaires cisterciens à l’austérité apostolique. «Ce ne sera pas seulement par des paroles, leur dirent-ils, que vous ramènerez à la foi des hommes qui s’appuient sur des exemples. Voyez les hérétiques; c’est par leur affectation de sainteté et de pauvreté évangélique, qu’ils persuadent les simples. Si vous leur donnez un spectacle contraire, vous édifierez peu, vous détruirez beaucoup, vous ne gagnerez rien. Chassez un clou par l’autre, mettez en fuite une sainteté d’apparat par les pratiques d’une sincère religion.» La leçon fut comprise: revenant à la simplicité, les moines cisterciens renvoyèrent toutes les futilités qu’ils avaient apportées. Ne gardant que leurs Heures et les livres indispensables à la controverse, vivant dans la plus stricte pauvreté, ils allèrent à pied de village en village, sans escorte, sans argent, seuls au milieu de l’hérésie, et, nous dit Jourdain de Saxe, lorsque les Parfaits virent ce changement, ils redoublèrent d’énergie, pour résister à l’assaut qui se préparait[24].

[24] «_Pedites, sine expensis, in voluntaria paupertate fidem annuntiare cœperunt. Quod ubi viderunt hæretici, cœperunt et ipsi ex adverso fortius prædicare._»--Jourdain (ap. Quétif et Échard, _op. cit._, p. 5.)

Saint Dominique et Didace se mirent aussitôt à l’œuvre, sous la direction des légats. Guillaume de Puylaurens nous les montre allant nu-pieds de pays en pays. Dans les auberges où ils s’arrêtaient, ils vivaient de peu et pratiquaient les abstinences qui devaient être inscrites plus tard dans la règle des Prêcheurs. En 1207, Didace retourna en Espagne et y mourut, au moment où il s’apprêtait à revenir en Languedoc pour y poursuivre ses missions; dès lors, saint Dominique continua seul l’œuvre qu’il avait entreprise.

Né en 1170, il était à la force de l’âge lorsqu’il reçut de son évêque la direction des compagnons qui les avaient suivis. On voudrait avoir une reproduction de sa physionomie pour y surprendre le secret de l’ascendant irrésistible qu’il exerça sur eux. On peut y suppléer par le portrait que trace de lui l’un des témoins de ses dernières années, sœur Cécile, du couvent de Saint-Sixte: «Sa stature, dit-elle[25], était médiocre, son visage beau et peu coloré par le sang, ses cheveux et sa barbe d’un blond vif, ses yeux beaux. Il lui sortait du front et d’entre les cils, ajoute-t-elle naïvement, une certaine lumière radieuse, qui attirait le respect et l’amour. Il était toujours radieux et agréable, excepté quand il était mû à compassion par quelque affliction du prochain. Il avait les mains longues et belles, une grande voix noble et sonore. Il ne fut jamais chauve, et il avait sa couronne religieuse tout entière, semée de rares cheveux blancs[26].»

[25] _Relation de Sœur Cécile_, citée par Lacordaire, _op. cit._, p. 219.

[26] Ce dernier trait ne se rapporte évidemment qu’aux dernières années de la vie du Saint.

Jourdain de Saxe insiste, lui aussi, sur cette expression lumineuse, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui se dégageait des traits de saint Dominique, et qui était comme le rayonnement de son âme. «Rien ne troublait l’égalité de son âme, si ce n’est la compassion et la miséricorde; et parce qu’un cœur content réjouit le visage de l’homme, on devinait sans peine, à la bonté et à la joie de ses traits, sa sérénité intérieure... Bien que sa figure brillât d’une lumière aimable et douce, cette lumière pourtant ne se laissait pas mépriser, mais elle gagnait facilement le cœur de tous, et à peine l’avait-on regardée qu’on se sentait entraîné vers lui.»

Ses prédications contre l’hérésie manifestèrent cet ascendant naturel, et encore plus son égalité d’humeur et la sérénité de son âme; car les difficultés ne lui firent pas défaut. Comme saint Bernard, il eut à subir les outrages des hérétiques: «ils se moquaient de lui, dit Jourdain, et s’attachant à ses pas, lui lançaient toutes sortes de railleries[27]»; «li adversaire de vérité li moquoient, getant boë expuement et des vils choses et li lioient la paille par derrière le dos.» Parfois les menaces accompagnaient les injures: il leur opposait une fermeté d’autant plus inébranlable qu’elle provenait d’un désir ardent du martyre. «N’as-tu pas peur de la mort? lui demandaient quelques hérétiques étonnés? Que ferais-tu si nous nous saisissions de toi?»--«Je vous supplierais, répondit-il, de ne pas me mettre à mort du coup, mais de m’arracher les membres un à un, pour prolonger mon martyre; je voudrais n’être plus qu’un tronc sans membres, avoir les yeux arrachés, rouler dans mon sang, avant de mourir, afin de conquérir une plus belle couronne de martyre[28]!» et lorsqu’il passait dans un village où sa vie était en danger, il le traversait en chantant. «Les persécutions ne le troublaient pas, dit un témoin de sa vie[29], il marchait souvent au milieu des dangers avec une sécurité intrépide et la peur ne le détourna pas une seule fois de sa route. Bien mieux, quand il était pris de sommeil, il s’étendait le long ou proche du chemin et dormait.» A plusieurs reprises cependant, les menaces des hérétiques faillirent se réaliser. Un jour qu’il montait de Prouille à Fanjeaux par un chemin creux, «pressentant quelque embûche, il marchait intrépide et alerte. Des satellites de l’Antéchrist l’attendaient pour le tuer», et ils n’abandonnèrent leur projet que lorsqu’ils furent persuadés du bonheur que lui causerait le martyre. «A quoi bon, se dirent-ils, faire son jeu! Ne serait-ce pas le servir et seconder ses vifs désirs, plutôt que lui nuire? Désormais donc ils s’abstinrent de lui tendre des pièges.» La tradition a conservé le souvenir de ce fait et, dans le pays, on nomme encore _chemin du Sicaire_ le sentier où il se passa[30].

[27] Jourdain de Saxe, _op. cit._, p. 9.

[28] _Ibidem_.

[29] Enquête de Toulouse.

[30] On a érigé une croix là où la tradition place ce fait.

A l’assemblée de Montpellier, Didace avait déclaré qu’il fallait ramener les hérétiques par la force de la prédication et des bons exemples. Ce fut à la controverse que saint Dominique et ses compagnons eurent recours. Ils indiquaient à l’avance le lieu et le jour d’une conférence contradictoire; hérétiques et catholiques s’y rendaient de toutes les régions avoisinantes; l’assistance comprenait à la fois des chevaliers, des femmes, des paysans. Sans doute par acclamation, la foule désignait un président et des assesseurs chargés de tenir la balance égale entre les deux partis; le bureau constitué, on se livrait à des débats sérieux et approfondis. De part et d’autre, on présentait des _libelli_, vrais mémoires rédigés à l’avance sur une question controversée et qui servaient de base à la discussion. Alors commençait entre les chefs des deux groupes une lutte oratoire, un tournoi d’argumentations qui se terminait le plus souvent par un vote de l’assemblée. Jourdain de Saxe parle de scrutins qui avaient lieu à la fin de ces réunions; c’étaient sans doute des ordres du jour, par lesquels l’assistance émettait son sentiment sur la discussion qu’elle venait de suivre.

Saint Dominique tint un grand nombre de ces réunions contradictoires. La première de toutes eut lieu à Servian près de Béziers. Accompagnés de l’évêque et du chanoine d’Osma, les légats du Saint-Siège venaient de Montpellier, mettant, pour la première fois, en pratique les conseils austères de Didace. Or, à Servian, prêchaient en toute liberté les deux ministres cathares Beaudoin et Thierry, grâce à la faveur toute particulière que leur témoignait le seigneur du lieu. Mais lorsque du haut des remparts, le peuple vit monter vers lui, les pieds ensanglantés et dans l’attitude la plus humble, les missionnaires du Saint-Siège, il força les deux hérétiques à accepter avec eux une controverse publique. Elle dura huit jours et elle produisit sur les esprits une telle impression que le peuple escorta pendant une lieue, sur le chemin de Béziers, saint Dominique et ses compagnons.

De Servian, ils se dirigèrent sur Béziers, l’une des citadelles de l’hérésie. Les Parfaits y étaient tout-puissants, grâce à la connivence du vicomte, des consuls et de l’évêque lui-même. Pendant quinze jours, les prédications et les controverses se continuèrent; mais l’effort des missionnaires n’eut pas tout le succès qu’il méritait; si plusieurs conversions isolées s’opérèrent, la masse de la population resta fidèle aux doctrines vaudoises.