Saint Dominique

Part 1

Chapter 13,650 wordsPublic domain

“LES SAINTS”

Saint Dominique

par JEAN GUIRAUD

PARIS LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE RUE BONAPARTE, 90

1899

“LES SAINTS”

Collection publiée sous la direction de M. Henri JOLY

VOLUMES PARUS:

Saint Dominique, par JEAN GUIRAUD.

Saint Henri, par M. l’abbé HENRI LESÊTRE.

Saint Étienne, roi de Hongrie, par E. HORN. _Deuxième édition._

Saint Ignace de Loyola, par H. JOLY. _Deuxième édition_

Saint Louis, par MARIUS SEPET. _Deuxième édition._

Saint Pierre Fourier, par L. PINGAUD. _Deuxième édition._

Saint Vincent de Paul, par le PRINCE EMMANUEL DE BROGLIE. _Quatrième édition._

Saint Jérôme, par le R. P. LARGENT. _Deuxième édition._

Psychologie des Saints, par H. JOLY. _Quatrième édition._

Le Bienheureux Bernardin de Feltre, par E. FLORNOY. _Troisième édition._

Saint Augustin de Cantorbéry, par le R. P. BROU (S. J.). _Troisième édition._

Sainte Clotilde, par G. KURTH. _Quatrième édition._

Saint Augustin, par AD. HATZFELD. _Quatrième édition._

POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:

Saint Ambroise, par le DUC DE BROGLIE.

Saint Nicolas Ier, par M. ROY.

Sainte Odile, par HENRI WELSCHINGER.

Saint François d’Assise, par HENRI COCHIN.

Chaque volume se vend séparément. Broché... 2 fr.

Avec reliure spéciale... 8 fr.

TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie.--MESNIL (EURE).

SAINT DOMINIQUE

CHAPITRE I

ENFANCE ET JEUNESSE DE SAINT DOMINIQUE.

1170-1203.

En commençant cette _Vie de saint Dominique_, nous ne nous dissimulons pas les difficultés d’une pareille entreprise. Fondateur d’un ordre religieux qui a joué un grand rôle dans l’histoire, notre saint a connu les excès de la louange et de la critique. Ses admirateurs et ses disciples ne se sont pas contentés des renseignements, parfois vagues ou laconiques que nous ont laissés sur sa vie les auteurs du treizième siècle, et en particulier son successeur Jourdain de Saxe; et dès la fin du quatorzième siècle, la légende s’est mêlée à l’histoire. Alain de la Roche l’a répandue à profusion dans sa biographie, et son zèle, aussi pieux que maladroit, n’a réussi qu’à obscurcir la vie de son héros. Jean de Réchac, au dix-septième siècle, a marché sur ses traces, dans une biographie sans critique où déborde le merveilleux. D’autre part, les ennemis de la foi n’ont vu trop souvent en saint Dominique que le fondateur de l’Inquisition, et ils ont voulu imputer à sa mémoire tous les abus de cette institution; sa pieuse figure leur est apparue à la clarté sinistre des bûchers. Llorente nous le montre à Lagrasse, près de Carcassonne, célébrant la messe sur un tertre aplati, «tandis qu’aux quatre coins de la plate-forme, quatre bûchers étaient dressés, et que les flammes y dévoraient les victimes[1]!»

[1] _Histoire de l’Inquisition_, t. II, p. 67.

L’historien doit se garder de telles exagérations. Sans nier le merveilleux et le miracle, il a le devoir de peser les témoignages, et de n’accorder sa créance qu’à ceux qui lui semblent autorisés, fallût-il pour cela écarter des légendes séduisantes et poétiques. D’autre part, il ne considère pas le personnage dont il écrit l’histoire, comme un client qu’il faut justifier de toute manière, même aux dépens de la vérité. Les saints eux-mêmes ont pu se tromper, et quoique surabondante en eux, la grâce divine ne les a pas infailliblement préservés de toute erreur et de toute faute. Si saint Dominique avait commis des actes de cruauté, nous ne ferions aucune difficulté de le reconnaître; mais, en plaçant le bienheureux dans son temps et dans son milieu, en considérant surtout le caractère de ses adversaires, il nous apparaît comme un défenseur sage et modéré, non seulement de la morale et de la foi, mais encore de la civilisation, compromise par les doctrines subversives des Albigeois.

Saint Dominique naquit à Calaroga, dans le royaume de Léon, vers 1170. Son pays avait reconquis vaillamment sa liberté sur les Arabes, par une longue croisade de plusieurs siècles; et non loin de sa ville natale, à Burgos, l’on montrait le tombeau du Cid, la terreur des Maures. Les institutions monastiques étaient prospères autour de Calaroga: à moins de quatre lieues, au milieu de montagnes, se dressait l’antique monastère bénédictin de Silos, réformé par l’abbé Dominique[2]. A la Vigne, les Prémontrés venaient de fonder un couvent florissant. Enfin, à Uclès, se trouvait une maison de l’un des grands ordres militaires de l’Espagne, l’ordre de Saint-Jacques de l’Épée.

[2] Saint Dominique de Silos était devenu abbé de ce monastère vers 1040 et avait travaillé aussitôt à le réformer. Cf. Mabillon, _Annales Ordinis S. Benedicti_, t. IV, p. 407.

Les parents du bienheureux, Félix de Guzman et Jeanne d’Aza, appartenaient à la noblesse du pays. La critique scrupuleuse des Bollandistes a émis à ce sujet quelques doutes, et il faut avouer que les exagérations de certains écrivains méritaient de les provoquer: Lopez Agurlita fait de saint Dominique le cousin de Blanche de Castille et de saint Ferdinand, alors que, dans aucun des nombreux actes rendus en faveur des Prêcheurs, ni saint Louis ni son frère Alphonse de Poitiers ne revendiquent une aussi sainte parenté, et que Jourdain de Saxe, disciple et successeur du Bienheureux, ne lui attribue nulle part une aussi illustre origine[3].

[3] «... Les anciens Bollandistes ont révoqué en doute la _haute_ noblesse attribuée aux parents de saint Dominique. Aujourd’hui plus que jamais, on se défie de ces généalogies dressées aux dix-septième et dix-huitième siècles; elles furent trop souvent l’œuvre d’une vanité peu scrupuleuse.» (_Analecta Bollandiana_, t. XII, p. 322.)

Il semble toutefois prouvé que, soit du côté des Guzman, soit du côté des Aza, notre saint descendait de nobles chevaliers, qui, pendant plusieurs siècles, avaient combattu pour la patrie espagnole et la foi chrétienne. Ses parents étaient pieux: honorée comme une sainte dès le treizième siècle, sa mère fut béatifiée par Léon XII en 1828. Il avait deux frères aînés qui, comme lui, se consacrèrent à Dieu: après de solides études, Antoine devint chanoine régulier de Saint-Jacques, et se voua, en cette qualité, au service des pauvres et des malades. Mannès suivit, lui aussi, les cours des Universités; mais, en 1217, il fit profession religieuse entre les mains de son frère, et, devenu Prêcheur, il contribua à répandre l’ordre naissant en Castille; Grégoire XVI devait le béatifier.

La naissance de saint Dominique fut marquée de signes merveilleux. Tandis que sa mère l’attendait, elle eut une étrange vision: «elle s’imagina, dit Jourdain de Saxe, qu’elle portait dans son sein un chien, et qu’il s’en échappait ayant à sa gueule une torche ardente dont il embrasait le monde».--«Le jour du baptême, dit Thierry d’Apolda, la marraine du Bienheureux eut une vision où cet enfant béni lui apparut, marqué au front d’une étoile radieuse, dont la splendeur illuminait la terre entière[4]»; symboles énergiques et gracieux de l’action que devait exercer le zèle enflammé de saint Dominique et de ses fils spirituels.

[4] Quétif et Échard, _Scriptores ordinis Prædicatorum_, t. I, p. 2.--Bollandistes, _Acta Sanctorum_, 4 août.

Jeanne d’Aza éleva elle-même son fils pendant les sept premières années de sa vie; mais lorsqu’il fallut commencer son instruction, elle comprit la nécessité de se séparer de lui. Son frère était archiprêtre de Gumiel d’Izan, non loin de Calaroga; elle lui confia Dominique, qui demeura sept ans auprès de lui. Nous n’avons pas de détails sur ses études; elles furent sans doute ce qu’étaient celles de tout enfant de bonne famille: le latin classique, celui des Pères de l’Église, les exercices de rhétorique en firent probablement le fond.

Lorsque le jeune élève eut quatorze ans, l’archiprêtre dut remettre sa direction à plus savant que lui, et saint Dominique fut envoyé à Palencia (1184). Cette ville était l’une des plus importantes du royaume de Léon. Son université ne devait être définitivement fondée qu’en 1209, par Alphonse IX, mais elle possédait déjà ces écoles qui se développaient, au moyen âge, à l’ombre des abbayes ou des maisons épiscopales[5]. Nous savons que saint Dominique y passa dix années; les six premières furent consacrées aux arts libéraux, et par là on entendait les exercices du trivium et du quadrivium, qui préparaient à la maîtrise ès arts, c’est-à-dire la grammaire, la poétique et la logique; l’arithmétique, l’algèbre, la musique et l’astronomie.

[5] Les écoles de Palencia étaient très anciennes; on les faisait remonter jusqu’aux temps des Goths. Lucas de Tuy, diacre de Léon, qui écrivit sa chronique vers 1239, dit qu’à Palencia, il y eut de tout temps des écoles, _semper ibi viguit scholastica sapientia_. (Cf. Denifle, _Les Universités au Moyen âge_ (en allemand), t. I, p. 472.)

Après ce double cycle d’études générales, il put choisir la science particulière qu’il voulait cultiver; ce fut la théologie, à laquelle il se consacra pendant quatre ans, de 1191 à 1194. Il s’y adonna avec ardeur; nous en avons pour garants ses biographes, qui mentionnent ses veilles prolongées, et surtout ses livres, tout couverts d’annotations, qu’il dut vendre pour subvenir à ses aumônes: «vendidit libros suos manu sua glossatos[6].» Étudiant, mêlé à la jeunesse, parfois turbulente et dissipée, des écoles, saint Dominique conserva cette gravité et cette pureté qu’il avait montrées dès son jeune âge. Il se faisait déjà remarquer par la délicatesse de ses mœurs, la prudence de son caractère: «sa conduite n’avait rien du jeune homme, et sous une apparence tendre, se cachait la sagesse d’un vieillard». C’est que, dès cette époque, il connaissait tout ce que la vie spirituelle a d’austère et d’élevé; il s’adonnait à ces macérations qu’il pratiqua jusqu’à la fin de sa vie; pendant plus de dix ans, il s’abstint de vin[7], et le plus souvent, c’était sur la terre nue qu’il s’endormait, après les longues veilles consacrées à l’étude ou à la pénitence.

[6] Témoignage de Frère Étienne au procès de canonisation. (Cf. Bollandistes, _A. S._, 4 août, p. 389.)

[7] Ce trait est rapporté par la plupart de ses biographes et en particulier par Eudes de Châteauroux, dans un de ses sermons: «veniens Palenciam, ubi tunc florebat studium, a vino abstinuit per illos quatuor annos, quibus studuit et etiam per sex alios sequenter.» (Cf. Denifle, _op. cit._, p. 473.)

En même temps, il pratiquait largement la charité, donnant aux pauvres, avec ses consolations, tout ce qu’il prenait sur ses besoins. Ses biographes nous rapportent plusieurs traits de son dévouement. Pendant qu’il étudiait la théologie, une disette s’abattit sur la ville et sur toute l’Espagne, et l’on sait l’étendue des ravages que causait ce fléau au moyen âge; beaucoup de pauvres mouraient de faim dans l’abandon. Dominique ne put pas soutenir un pareil spectacle, il vendit tout ce qu’il possédait, jusqu’à ses livres et ses notes; son exemple fut suivi par plusieurs de ses condisciples, et la misère fut soulagée par les aumônes des étudiants et des maîtres que l’exemple du Bienheureux avait émus. Devançant saint Vincent de Paul, il essaya plusieurs fois de se vendre pour son prochain: il tenta d’abord de se substituer à un prisonnier des Maures que sa sœur réclamait avec instances, et plus tard, il voulut de même arracher à des hérétiques quelques femmes que la misère tenait sous leur dépendance. Un biographe, son contemporain, Barthélemy de Trente, nous dit qu’il renouvela à plusieurs reprises ses héroïques résolutions.

Saint Dominique était déjà engagé dans les ordres sacrés, sans que nous puissions préciser à quelle date il les reçut; car les historiens ne nous ont conservé que des détails épars et laconiques sur la première partie de sa vie. Quelques biographes ont essayé de suppléer par des suppositions à ces incertitudes. Un écrivain prémontré du dernier siècle, Joseph-Étienne de Noriega, a voulu démontrer que, lorsqu’il étudiait à Palencia, le Bienheureux avait déjà revêtu l’habit de saint Norbert, à Notre-Dame de la Vigne[8], et qu’il le garda jusqu’en 1203; mais quelque habiles que soient ses raisonnements, on ne saurait s’y arrêter, car cette même année, Dominique était déjà prieur du chapitre d’Osma, et signait en cette qualité un diplôme de 1203; d’autre part, dans sa déposition au procès de canonisation, le prieur provincial des Dominicains de Lombardie, frère Étienne, déclarait qu’étant étudiant en théologie à Palencia, c’est-à-dire avant 1194, son maître était déjà chanoine d’Osma.

[8] Il s’appuie sur les relations suivies qu’entretenaient avec les Prémontrés de Notre-Dame des Vignes le premier maître de saint Dominique, son oncle, l’archiprêtre de Gumiel. Il est certain cependant que le saint a connu de près l’Ordre de saint Norbert, puisque, comme on le verra dans la suite, il lui a fait de nombreux emprunts pour les constitutions des Prêcheurs.

Pour faciliter les études à des clercs d’élite, l’Église avait coutume de leur conférer des canonicats avec dispense de résidence; les revenus de la prébende servaient à l’entretien de l’étudiant. Tel fut sans doute le cas de saint Dominique puisque, vivant à Palencia, il était déjà inscrit au chapitre d’Osma. Ses études une fois terminées, en 1194, il alla prendre possession de sa stalle et de ses fonctions. «Aussitôt, dit Jourdain de Saxe, il commença à paraître entre les chanoines ses frères, comme un flambeau qui brûle, le premier par la sainteté, le dernier de tous par l’humilité, répandant autour de lui une odeur de vie vivifiante et un parfum semblable à l’encens, les jours d’été... Comme un olivier qui pousse des rejetons, comme un cyprès qui grandit, il demeurait jour et nuit dans l’église, vaquant sans relâche à la prière et se montrant à peine hors du cloître, de peur d’ôter du loisir à sa contemplation. Dieu lui avait donné la grâce de pleurer pour les pécheurs, les malheureux et les affligés; et cet amour douloureux, lui pressant le cœur, s’échappait au dehors par des larmes. C’était sa coutume, rarement interrompue, de passer la nuit en prières, et de s’entretenir avec Dieu, sa porte fermée. Quelquefois alors, on entendait des voix et comme des rugissements qu’il ne pouvait contenir, sortir de ses entrailles émues. Il y avait une demande qu’il adressait souvent et spécialement à Dieu, c’était de lui donner une vraie charité, un amour à qui rien ne coûtât pour le salut des hommes... Il lisait un livre qui a pour titre _Conférences des Pères_, et qui traite à la fois des vices et de la perfection spirituelle, et il s’efforçait en le lisant de connaître et de suivre tous les sentiers du bien. Ce livre, avec le secours de la grâce, l’éleva à une difficile pureté de conscience, à une abondante lumière dans la contemplation et à un degré éminent de perfection[9].»

[9] Jourdain de Saxe (Quétif et Échard, _op. cit._, t. I, p. 4). Pour cette citation, comme pour plusieurs autres que nous ferons dans la suite, nous empruntons la traduction de Lacordaire (_Vie de saint Dominique_, p. 33).

La vertu et le zèle du jeune chanoine s’accordaient à merveille avec les projets de l’évêque d’Osma, Martin de Bazan, et de son ami Didace d’Azevédo.

Malgré la réforme de Grégoire VII, les chapitres cathédraux se laissaient aller au relâchement; titulaires parfois de fiefs seigneuriaux, rebelles à l’autorité épiscopale, certains chanoines étaient des princes temporels plutôt que des religieux; et les hérétiques, déjà si nombreux en Espagne, en Italie et dans le midi de la France, ne manquaient pas de dénoncer leurs abus. Plusieurs réformateurs avaient essayé de rétablir la régularité de l’office canonial, et de rappeler aux chanoines les observances religieuses; c’est le but qu’avaient poursuivi en 1106, Guillaume de Champeaux, le créateur des chanoines réguliers de Saint-Victor, et en 1120, saint Norbert, le fondateur de l’Ordre des Prémontrés. Après eux, plusieurs évêques avaient réussi à faire adopter à leurs chapitres la règle de saint Augustin, comme le fit, à Osma, Martin de Bazan, vers 1195. Malgré quelques oppositions, les chanoines firent profession de vie régulière, et en 1199, Innocent III confirma les nouveaux statuts, plus étroits, qu’ils avaient reçus de leur évêque. Didace d’Azevédo et Dominique furent probablement les auxiliaires du prélat dans cette réforme, car aussitôt après, ils furent nommés, l’un prieur, l’autre sous-prieur; et lorsque, vers 1201, Didace recueillit l’héritage de l’évêque Martin, saint Dominique devint, avec le titre de prieur, le chef du chapitre[10].

[10] Cf. Balme, _Cartulaire de saint Dominique_, t. I, _passim_.

Il s’appliqua à maintenir dans toute leur rigueur les nouvelles observances, en donnant lui-même l’exemple de la régularité, pratiquant la vie commune avec ses confrères, ne quittant la cellule et le cloître que pour chanter l’office divin à la cathédrale ou passer de longues heures de méditation dans son oratoire. Il vécut ainsi dans la retraite pendant neuf ans; ce fut sa vie cachée. Soit qu’elle n’ait présenté rien de particulier aux yeux des hommes, ressemblant extérieurement à celle des autres chanoines, soit que ses biographes n’aient pu se procurer que de rares détails sur cette période de son existence, nous la connaissons très peu.

Alain de la Roche, et après lui Jean de Réchac et Baillet, ne se sont pas résignés à cette obscurité: réunissant des légendes sans valeur, ils ont construit une Vie fabuleuse de saint Dominique. D’après eux, il aurait déjà consacré ces neuf ans à des missions; il aurait parcouru plusieurs provinces d’Espagne, prêchant contre les Sarrasins et les hérétiques, et même, non loin de Saint-Jacques de Compostelle, il serait tombé entre les mains des pirates. Emmené en captivité sur mer, il aurait calmé une violente tempête, et converti l’équipage par la vertu du Rosaire, qui venait de lui être révélé. Rendu à la liberté, il aurait poussé encore plus loin ses pérégrinations, et tour à tour, il aurait prêché la dévotion à la Vierge par le Rosaire[11], en Armorique, particulièrement dans les diocèses de Vannes et de Dol, et serait retourné en Espagne pour éviter les charges de l’épiscopat qu’aurait voulu lui imposer le comte de Bretagne. Soutenu par la grâce divine, il aurait, au cours de ces voyages apostoliques, opéré des conversions aussi nombreuses qu’importantes, celle en particulier de l’hérésiarque lombard Rainier, transformé, dès lors, en un prédicateur zélé de l’orthodoxie.

[11] C’est à dessein que dans cette Vie nous omettrons de parler de l’origine du Rosaire et des efforts que le saint aurait faits pour propager cette dévotion. C’est une question de plus en plus contestée, depuis les doutes assez graves qui ont été émis, dès le siècle dernier, par les Bollandistes (Cf. _Acta Sanctorum_, 4 août); or une biographie comme celle-ci doit s’attacher uniquement aux résultats acquis de la science.

Un examen, même superficiel, de ces récits suffit pour en dégager le caractère fabuleux; ils fourmillent d’anachronismes et d’invraisemblances. «Tout cela, dit un Dominicain, le Père Touron, ne peut s’accorder ni avec la suite de l’histoire de notre saint, ni avec les témoignages des plus anciens auteurs.» Après lui, les Bollandistes n’ont pas hésité à déclarer ces légendes sans valeur, et Lacordaire les a dédaigneusement passées sous silence. Loin de parcourir le monde chrétien, et de prêcher le Rosaire aux populations émerveillées de l’Espagne et de la Bretagne, pendant ces neuf ans, saint Dominique, nous dit le bienheureux Jourdain[12], «ne sortit que rarement de l’enceinte de son monastère».

[12] Jourdain, _op. cit._, p. 3: «vix extra septa monasterii comparebat».

Une circonstance fortuite vint l’en tirer. En 1203, le roi de Castille, Alphonse IX, chargea l’évêque d’Osma d’aller demander au seigneur de la Marche la main de sa fille pour son fils, le prince Ferdinand; dans cette ambassade extraordinaire Dominique accompagna Didace. Les historiens se sont demandé quelle était cette Marche dont les chroniqueurs du treizième siècle parlent en termes si laconiques. Pour les uns, en particulier pour Bernard Gui, ce serait le Danemark: ils ont remarqué avec quelle insistance Jourdain de Saxe à mentionné la longueur et la fatigue d’un pareil voyage; d’ailleurs, puisque quelques années auparavant, Philippe-Auguste avait épousé Ingeburge de Danemark, et qu’en 1254, un autre roi de Castille, Alphonse X, devait demander la main d’une princesse norvégienne, il n’y a aucune invraisemblance à supposer que l’évêque d’Osma et saint Dominique aient dû accomplir une aussi lointaine mission. D’après d’autres auteurs, il s’agirait tout simplement du comté de la Marche, en France, et de la fille du comte Hugues de Lusignan, prince assez puissant pour que son alliance fût recherchée par des maisons royales. Enfin, se rappelant que de la Marche, les deux envoyés se rendirent à Rome, auprès d’Innocent III, avant de retourner en Castille, certains historiens ont émis une nouvelle hypothèse, non moins possible, et pensé qu’il était question de l’une des Marches italiennes. Ce qui est certain, c’est que dès ce premier voyage, Didace et Dominique traversèrent le comté de Toulouse, et qu’ils furent effrayés des progrès qu’y faisait l’hérésie cathare et vaudoise.

On leur dit qu’en che païs, Li bougres si estoient mis; Tout environ chèle contrée Toute la terre estoit semée De la gent ki Dieu ont guerpi, Por faire honeur à l’ennemi[13].

[13] _Li Romans saint Dominike_ (Bibl. Nat., ms. fr. 19531), cité par le R. P. Balme.

A Toulouse, saint Dominique s’aperçut que leur hôte était l’un de ces «bougres», et immédiatement, il entreprit sa conversion. Les raisonnements, les controverses et les exhortations semblaient n’aboutir à rien, lorsqu’une nuit la grâce divine opéra le changement si ardemment souhaité par le saint. «Dès lors, dit Bernard Gui, il nourrit dans son cœur le projet de se dépenser au salut des mécréants, d’instituer à cette fin un Ordre de prédicateurs, et de le consacrer à l’évangélisation des peuples.»

Didace et son compagnon firent à deux reprises le voyage d’Espagne à la Marche; d’abord, pour présenter la demande en mariage; puis, pour aller chercher la princesse avec une brillante escorte. Mais la seconde fois, leur mission fut terminée par un événement tragique: ils n’arrivèrent que pour assister aux funérailles de la jeune fiancée. Didace envoya la triste nouvelle à son roi; et, rien ne le retenant plus dans la Marche, il se rendit avec saint Dominique à Rome, vers la fin de 1204. Il voulait abdiquer l’épiscopat entre les mains du Pape, et consacrer le reste de sa vie à l’évangélisation des Cumans et autres infidèles qui erraient dans les steppes du Dniéper et du Volga. Mais l’attention d’Innocent III se concentrait alors sur d’autres pays: il se préoccupait beaucoup plus de l’hérésie albigeoise et des dangers qu’elle faisait courir à l’Église, au cœur même de sa puissance. Il refusa de relever Didace de ses fonctions épiscopales, mais l’envoya prêcher en Languedoc. Nous savons peu de chose, du reste, sur le séjour de l’évêque d’Osma et de son compagnon à Rome; d’après Bernard Gui, ils se seraient concilié la faveur du Pape et de son entourage, et, dès lors, se seraient établies entre saint Dominique et les cardinaux Savelli et Hugolin, plus tard Papes sous les noms d’Honorius III et de Grégoire IX, ces relations d’amitié, qui devaient être si utiles à la fondation des Prêcheurs.