Sac au dos à travers l'Espagne

Part 17

Chapter 173,771 wordsPublic domain

Généralement, la librairie espagnole est pauvre. On lit peu _tras los montes_ et, comme le constate dans un livre récemment paru, un écrivain espagnol, V. Almirall[15], «la librairie de fonds est dans un état rudimentaire. On ne publie guère que des éditions de luxe, imprimées avec des clichés usés, qu’on relie fastueusement pour l’ornement des bibliothèques, et que l’on se garde bien de feuilleter. La lecture se borne à des romans frivoles ou à des insanités pornographiques.» La pornographie écrite et imagée s’étale avec une aimable liberté d’allure. Boîtes d’allumettes, papier à cigarettes, petits cahiers _illustrés_ sont offerts par des garçonnets et des fillettes, en pleine rue, aux portes des théâtres, dans les cafés. Quelques-unes de ces priapées sont dessinées très habilement et laissent bien loin les légendaires jeux de cartes de Kehl qui font la joie des collégiens. C’est là toute une belle branche de commerce qui est fort prospère.

[15] _L’Espagne telle qu’elle est._ Albert Savine.

On voit aussi plusieurs brasseries à l’instar des nôtres. Sous le nom de _cerveza_, on y débite, affirme-t-on, la cervoise du cru. Beaucoup s’imaginent bien à tort que la bière est peu connue en Espagne. Elle y est d’un usage aussi ancien qu’en France. Dans son très intéressant et instructif livre: _la Bière française_, Robert Charlie cite à ce sujet l’historien de la guerre de Numance. «Polybe, qui accompagna les Scipions dans leurs guerres d’Espagne, raconte que le vin d’orge est la boisson générale du peuple, qu’il en a de plusieurs espèces et de différentes qualités et que la meilleure est servie aux rois d’Ibérie dans des coupes d’or.»

Ce ne fut pas à coup sûr de cette dernière que le garçon me versa, car je la trouvai assez détestable. Si elle était vraiment indigène, je l’ignore, mais j’en doute, car il n’est plus guère de _cerveza_ andalouse. Le phylloxera allemand s’est introduit aussi bien dans les orges et les houblons espagnols que dans les vignes, et a tué l’industrie des brasseurs.

La _calle de las Sierpes_ conduit à la cathédrale, par la curieuse place de _San-Francisco_, aussi pittoresque en son genre que celle de l’_Hôtel-de-Ville_, de Bruxelles.

A l’extrémité d’une rue étroite, se dresse la fameuse Giralda, qui domine la masse énorme de la cathédrale et de l’Alcazar. Elle servait primitivement d’observatoire aux Arabes et, bien que vieille de près de neuf siècles, ses murs de brique semblent élevés d’hier. On sait que cette tour est surmontée d’une statue colossale en bronze, la Foi portant le labarum, pesant environ 1500 kilogrammes, qui tourne sur elle-même au moindre vent. De là le nom de Giralda (girouette). La cathédrale est de quatre cents ans plus jeune.

Un jour, le chapitre de Séville n’ayant probablement rien à faire, ce qui devait lui arriver assez souvent, décida l’édification d’une cathédrale sur l’emplacement de l’ancienne mosquée:

«Bâtissons, dirent les chanoines, un monument qui fera croire à la postérité que nous étions fous.»

On se mit à l’œuvre. Ce n’étaient pas les fonds qui manquaient. L’opulent clergé pouvait se payer ce luxe... avec l’argent des fidèles. Mais plusieurs générations de chanoines passèrent avant que les travaux fussent achevés. Ils durèrent cent dix-huit ans, de 1401 à 1519, et devant cette œuvre merveilleuse, extraordinaire, inouïe, la postérité est restée et restera frappée d’admiration et d’étonnement. L’intérieur est partagé en cinq nefs. «Notre-Dame de Paris, a écrit Théophile Gautier, se promènerait la tête haute dans la nef du milieu qui est d’une élévation épouvantable.»

Il faut en rabattre un peu et même beaucoup, et ne pas craindre de tailler dans les brillantes broderies et les fantastiques arabesques des enthousiasmes du poète, pour ramener les choses à des proportions plus exactes. Elle n’en reste pas moins la plus grande et la plus belle basilique d’Espagne, mais sa beauté est surtout intérieure, car malgré ses dimensions colossales, elle est loin d’offrir l’aspect imposant et majestueux de Notre-Dame de Paris.

Pour donner une idée de la hauteur de la nef principale, il suffit de dire que le cierge pascal pèse plus de 1000 kilogrammes. L’éclairage coûtait annuellement 20 000 livres de cire et 20 000 livres d’huile. Je crois ce beau zèle d’illumination un peu refroidi.

La quantité de vin consommé pour le saint sacrifice allait de pair avec ces dépenses. _Dix-huit mille sept cent cinquante litres_ s’engloutissaient chaque année dans les sacrées burettes. Il faut dire aussi qu’il fait soif à Séville et que là comme ailleurs les sacristains sont altérés. Cependant, quand on songe qu’il y a quatre-vingts chapelles et autels à six messes en moyenne par jour, ce qui fait 482 messes quotidiennes, on s’explique cet engloutissement.

La richesse y ruisselle inouïe, le luxe écrasant, l’art multiple et merveilleux. _Murillo_, _Campana_, les _Herreras_, _Valdès Leal_, _Vargas_, _Francisco Zurbaran_, _Juan de las Roclas_, _Alonso Cano_, tous les maîtres y ont leurs meilleures toiles. Comme partout, le grotesque grimace à côté du sublime. Des _ex-voto_ ridicules, cœurs, béquilles, membres et magots de cire sont appendus aux murs. Çà et là en certains coins de chapelle, de longues tresses de cheveux noirs, douloureux holocauste, rappellent la vitrine de quelque malpropre perruquier. Des tuyaux d’orgue immenses, bizarres, sont placés horizontalement, ainsi qu’une mitrailleuse géante braquée sur le chœur.

J’ai trouvé en maints endroits l’image de deux très appétissantes créatures qui émergent tout exprès d’un nuage pour soutenir l’antique tour. Il ne faudrait pas en sourire devant un troupeau de dévotes; on risquerait fort de se faire écharper; ces aimables brunes ne sont rien moins que les patronnes de Séville, Justa et Rosina, qui, filles d’un simple potier de Triana, ont été, grâce à je ne sais quel concours de miraculeux événements, investies par le Père Éternel de la garde spéciale de la Giralda.

On les aperçoit, pendant les grandes tempêtes, soutenant de leurs petites mains la statue de la Foi, et, à l’heure actuelle, il ne manque pas de bonnes femmes des faubourgs qui vous racontent qu’elles ont vu, _de leurs propres yeux vu_ les deux saintes arrêtant au passage les boulets et les obus qu’en 1843 Espartero lança sur la ville, et qui pouvaient endommager la tour.

XLI

LES DEUX MARIA DE DON PEDRO

Je ne m’arrêterai pas davantage dans la cathédrale, le lecteur peut en trouver de minutieuses descriptions dans tous les _Guides_. Je ne ferai que citer en passant la maison de Pilate, que le premier marquis de Tarifa construisit sur le modèle de celle du proconsul de la Judée, en souvenir d’un voyage à Jérusalem; la _Casa de los Taveras_ qu’habitait l’_Étoile de Séville_, la belle Estella, maîtresse du roi Sancho le Brave; le palais de San Telmo, résidence du duc de Montpensier, sur le bord du Guadalquivir et ses délicieux jardins, non loin de la _Tour d’or_ où l’on versait, dit-on, le contenu des galions chargés des dépouilles du Nouveau Monde.

Mais, avant de quitter la basilique, il faut voir la _Capilla Real_, où repose dans la paix du Seigneur Maria de Padilla, l’adorée de Pierre le Cruel, en compagnie de saint Ferdinand, qui prit Séville aux Maures. Il est couché dans une brillante châsse, revêtu de son harnais de guerre, vrai linceul d’un soldat. Au jour de sa fête, le 30 mai, on écarte en grande pompe le rideau qui le cache et l’on montre à la foule béante la pâle figure du roi guerrier qui depuis six cents ans semble encore dormir.

Une autre exhibition de ce genre macabre fort appréciée des Espagnols est celle de doña Maria Coronel, aussi parfaitement conservée au couvent de Santa-Inès. Je ne sais si le Saint-Père la canonisa, mais elle le méritait bien, comme vous l’allez voir, car elle préféra perdre son mari et sa beauté plutôt que sa vertu.

Le fougueux don Pedro la harcelait de ses désirs coupables; mais la vertu de la dame n’était pas d’une étoffe à recevoir le moindre accroc. Elle résista de telle sorte que le monarque ne vit d’autre moyen que d’imiter l’exemple du grand roi David qui fit traîtreusement dépêcher son général Uri pour jouir à son aise des charmes opulents de la délicieuse Bethsabée. Donc le cruel Pedro fit condamner l’infortuné Coronel à mort, sous je ne sais quel fallacieux prétexte--MM. les juges en ont toujours des douzaines en leur sac--et promit à l’épouse la grâce de l’époux en échange d’une simple nuitée.

La belle n’hésita pas. Ces saintes sont terribles. Elle préféra voir son mari mort que cocu et lui laissa bravement couper la tête. On ne dit pas si, en cette occurrence, le mari fut consulté.

Les esprits pervers et sarcastiques vont penser que c’était un moyen pour se débarrasser d’un jaloux et commettre le péché mignon avec la liberté de conscience d’une veuve.

Il n’en fut rien; elle continua de résister à ce que les journalistes d’outre-Manche appelleraient les _immoraux assauts_ du roi, mes compatriotes les _derniers outrages_, et les natures simples comme la mienne, qui ne vont pas chercher midi à quatorze heures, l’hommage le plus complet qu’on puisse rendre à la beauté. Pour y échapper, elle se réfugia dans un des cinquante couvents de la ville. Mais elle comptait sans l’ardeur royale.

Minuit sonnant, on frappe à la porte de sa cellule.

«Mon enfant, ouvrez, dit la mère abbesse accourue avec une chandelle.

--Ma mère, répliqua la recluse flairant quelque nouvel assaut, je suis dans mon lit.»

C’est bien ce que le roi espérait.

«C’est le roi, dit la mère.

--Que Sa Majesté me pardonne, répondit doña Coronel, mais je ne puis ouvrir. J’ai fait vœu au maître du ciel de ne plus me montrer à un visage d’homme, et je ne le romprai pas pour un maître de la terre.

--Je vous relève de votre serment, ma fille,» répliqua promptement l’abbesse.

On entendit un craquement de couchette et quelque remue-ménage dans la cellule, mais la porte ne s’ouvrait pas. Sa Majesté s’impatientait.

«Ouvrez, doña Coronel; je vous l’ordonne, fit-elle impérieusement.

--Je m’habille, seigneur.»

C’était bien inutile, pensait don Pedro, et aussi la mère abbesse toute suffoquée de honte et d’indignation qu’on fît attendre ainsi un roi à la porte.

«Sire, dit-elle, pardonnez-moi, pardonnez-lui, elle ne sait ce qu’elle fait.»

Un royal coup d’épaule digne de celui d’un portefaix met fin à tout cet oiseux bavardage; la cloison cède et voici le roi dans la cellule,

Ardant ses yeux sanglants sur cette jeune proie.

Il la saisit et va lui faire subir «les derniers outrages» sans égard pour la mère abbesse qui tient toujours la chandelle.

Mais la superbe Andalouse arrache le flambeau des mains de la matrone et en promène la flamme sur son visage qui, comme un paquet d’étoupe, prend feu aussitôt. Pendant les pourparlers au trou de la serrure elle se l’était oint de l’huile de sa lampe.

Si enflammé que l’on soit, on ne peut pas embrasser une maîtresse qui flambe, aussi, quand il eut éteint le feu, le roi absolument refroidi offrit avec ses excuses toutes sortes de compensations.

«Demandez ce que vous voudrez, lui dit-il, et votre volonté sera faite.

--La maison des Coronel a été rasée, répondit-elle; qu’à la place qu’elle occupait s’élève un couvent où je finirai mes jours en pleurant sur mes péchés et les vôtres.»

Don Pedro pensa peut-être qu’elle eût mieux fait de demander autre chose, car de couvents, ça faisait le cinquante et unième, mais ce n’était pas le moment de discuter des goûts d’une sainte qui venait de se brûler le visage par vertu.

Le couvent fut bâti, la nouvelle Lucrèce nommée abbesse, et depuis cinq siècles le visage ravagé de la fondatrice est exposé tous les ans, afin, je le suppose, d’en ôter l’envie à celles qui voudraient l’imiter.

Puisque nous parlons de ce terrible paillard don Pedro, entrons à l’Alcazar, seulement pour contempler les _Bains des Sultanes_ devenus ceux d’une autre sainte, mais, celle-ci, du calendrier de Vénus, la belle Maria de Padilla.

Il nous faut traverser le _patio de las Donzellas_ appelé ainsi parce que les rois maures y recevaient annuellement un tribut de cent pucelles. Heureux rois maures! Je paye à leur mémoire mon tribut d’admiration. Les bains sont tout près. Je suppose qu’on y conduisait d’abord les cent donzelles qui devaient en sentir le besoin après un voyage sous ce ciel caniculaire et des moyens de locomotion primitifs.

Descendons avec le délicieux essaim; car il faut descendre au sous-sol par un escalier de marbre. Sous des voûtes un peu trop obscures se trouvent les bassins.

La lumière pâle et diffuse Baigne d’un charme tous les corps.

J’avoue qu’à la place des sultanes, des cent _donzellas_ et de Maria de Padilla, j’eusse préféré une bonne coupe en plein air, à cette pénombre discrète, car ces caves manquent de gaîté.

Il est vrai que quand la favorite s’ébattait dans les bassins de marbre, le roi, de crainte qu’elle ne s’ennuyât, venait avec ses courtisans lui tenir compagnie. Ces vieux usages avaient du bon et je comprends ainsi la visite aux dames. Une reine de l’extrême Sud s’offre de la même façon chaque année à la respectueuse considération des hauts dignitaires de la cour.

Je pense cependant que la divine Maria avait d’autres voiles que l’onde parfumée. L’exquise galanterie consistait à boire de l’eau qui caressait de si doux charmes, et cela va sans dire, de la trouver plus délicieuse que tous les crus de l’Andalousie.

Un gentilhomme français admis à l’insigne honneur de cette séance intime, moins courtisan ou de plus faible estomac que les autres, s’abstint de toucher au philtre.

«Par la Madone, s’exclama ironiquement le roi en fronçant son terrible sourcil, vous me paraissez bien dégoûté, monseigneur!»

Mais l’autre s’en tira par cette réplique:

«Je n’ose, en effet, sire, tremper mes lèvres dans cette coupe de liqueur enchantée.

--Et pourquoi?

--C’est qu’après avoir goûté à la sauce, je craindrais de ne pouvoir résister au désir de goûter à la perdrix!»

Quant aux jardins de l’Alcazar, ils ont subi bien des transformations et les rois maures ne reconnaîtraient plus leurs _délices_ avec ces ifs bizarrement taillés, ces fontaines en rocailles, ces conques, ces amours bouffis et tout le rococo Louis XV apporté par Charles III.

Certaines allées sont pavées de briques percées de trous invisibles. On touche le ressort d’un ingénieux mécanisme et ces trous deviennent autant de petits jets d’eau qui attaquent en tous sens les promeneurs.

C’était le grand amusement de don Pedro le Cruel, qui, entre deux têtes coupées, ne dédaignait pas la gaudriole.

A cause de cela, qu’il lui soit beaucoup pardonné. «Mon Dieu! délivrez-nous des vertueux, des purs moroses et tristes!» Une petite prière que je fais en passant.

Au moment où les demoiselles d’honneur de la cour se promenaient en toute confiance, sans songer à mal, devisant simplement sur les qualités respectives de leurs amants et celles d’une toilette nouvelle--sujet de conversation des demoiselles d’alors qui n’a guère varié depuis--le roi faisait jaillir les jets.

Les robes, qui se portaient larges, empesées et en cloche, et l’absence de pantalon, rendaient le jeu des plus piquants. Et les petits cris des victimes surprises, les gestes insolites et les fuites précipitées désopilaient Sa Majesté.

XLII

LES CIGARIÈRES

Il ne faut pas quitter Séville sans rendre visite aux _cigareras_ dont les doigts effilés et agiles fournissent de _puros_ et de _papelitos_ tous les fumeurs espagnols. Ne fumant pas, je laisse à de meilleurs juges le soin de discuter le mérite des cigares sévillans pour ne m’occuper que de celui des cigarières.

Elles sont plusieurs milliers--la surveillante qui nous ciceronait donna le chiffre un peu exagéré, je crois, de sept mille deux cents--entassées, c’est le mot juste, dans une succession de longues galeries communiquant les unes aux autres par des rangées d’arcades.

Matrones, jeunes femmes, fillettes, tout pêle-mêle dans une promiscuité qui doit être fort dangereuse pour la tendre innocence.

Mais d’innocentes, je ne pense pas qu’il s’en trouve beaucoup. Le comité des rosières trouverait difficilement le placement de ses couronnes, et l’angélique Société pour la propagation de la pureté, de Londres, y perdrait ses sermons et ses _tracts_. Il n’est pas besoin, d’ailleurs, pour rouler des cigares, d’un certificat de vertu.

Aussi, beaucoup et de très jeunes, mariées sans doute en expectative, se trouvaient dans cet état pénible à l’œil, que par galanterie pour les dames nous appelons _intéressant_. Un plus grand nombre allaitaient ou berçaient un poupon, tandis qu’un autre marmot se traînait autour de leurs jupes. L’administration, humaine et sage, tolère que ces jeunes mères gardent près d’elles l’enfant qu’elles nourrissent. Payées à la tâche, elles peuvent travailler à leur fantaisie sans léser en rien les intérêts de la fabrique. Je n’en ai vu aucune fumer, mais j’en ai vu beaucoup dormir sans que les surveillantes songeassent à troubler leur méridienne.

Malgré cette agglomération de femmes, de nourrices, de marmaille, de filles aux dessous négligés, l’odeur est supportable, car celle du tabac domine et couvre toutes les émanations suspectes.

Pas de bruit. Interpellations et conversations à haute voix défendues; mais un petit bavardage, continu, incessant, emplit les salles comme un bourdonnement d’abeilles.

Il faisait très chaud et presque toutes s’étaient mises à l’aise, fichus rejetés, corsages ouverts. Quelques-unes même, débarrassées de jupes trop lourdes, ne gardaient que l’indispensable. Aussi, dès notre entrée dans chaque galerie, jouissions-nous de la vue d’une collection des plus variées en couleur et en forme de gorges andalouses, du blanc laiteux au rouge brique, de la grenade au potiron.

Spectacle agréable et inattendu, mais de courte durée, car au fur et à mesure que notre présence était signalée tout rentrait dans le corsage ou disparaissait sous un châle hâtivement saisi, avec accompagnement de petites mines effarouchées fort plaisantes à voir, mais seulement pour la forme, comme nous dit un _torero_ avec qui nous avions fait connaissance et qui nous accompagnait, et parce qu’il fallait, devant les contremaîtresses, garder les convenances.

Ces _cigareras_, dont la plupart sont fort jolies, font les délices de la garnison. C’est un sérail toujours ouvert aux heureux soldats casernés à Séville, très prisés, comme le sont partout les soldats, des filles du peuple.

Mais aux _toreros_ la fleur de la corbeille! Nous le vîmes bien à l’engouement qu’excitait notre ami. Tous les cœurs pour lui, tous les regards, tous les sourires. Son nom courait de bouche en bouche:

«Manuel Erreria! Le matador! Manuel Erreria!»

Nous en étions jaloux. Lui, souriant, jouissait modestement de son triomphe, sans morgue comme sans griserie, en homme habitué aux ovations des cœurs. D’ailleurs, il avait son _enamorada_ qu’il énamourait lui-même et cela lui suffisait. Heureux garçon! Il était encore à l’âge où l’on croit à la constance!

Mais il ne faudrait pas se faire illusion et s’imaginer qu’en la ville natale de _don Juan_ on peut impunément suivre les traces du cynique scélérat. S’il est facile de jeter son mouchoir dans ce harem agité, de ramasser une Elvire dans le tas des jeunes amoureuses, il serait dangereux, le choix fait, de donner une rivale à l’odalisque. Les petites cigarières de Séville prennent l’amour au grand sérieux et ne badinent pas avec lui. Gare à la vengeance! Si elles ne vitriolent pas le _traître_, comme quelques-unes de nos gourgandines, elles lui font deux bonnes entailles sur la face pour en dégoûter les autres; deux entailles en croix à l’aide d’un _navaja_ bien aiguisé, l’une au nom du Christ et la plus profonde en celui de la Vierge Marie.

Le bourreau des cœurs ainsi stigmatisé ne peut plus que difficilement continuer la série de ses conquêtes; du moins s’il le tente, ses victimes sont averties. Elles savent du premier coup d’œil qu’elles ont affaire à un _lâcheur_.

Ces demoiselles, on le voit, ne sont pas toujours commodes. Il y a deux ou trois ans, elles s’insurgèrent, je ne sais à quel propos, se saisirent d’un surveillant détesté qui leur faisait la morale, lui mirent culotte bas et le fessèrent de la belle façon. De mémoire de jésuite on n’avait vu cinglade pareille. Les vieilles maîtresses d’école d’Albion, expertes et cuirassées en la matière, en eussent elles-mêmes frémi. Plus de cinquante enragées s’acharnèrent sur ce malheureux derrière, que l’on dut arracher tout sanglant des mains des ménades. Il fallut la troupe et deux jours de siège pour venir à bout des petites furies.

La sainte Vierge est la patronne de cette armée de jupes, où cependant, passé douze ans, il n’est plus guère de virginités. Dans chaque salle et au milieu des vastes corridors de la manufacture, elle est placée en belle niche, entourée de fleurs pieusement renouvelées chaque jour.

Outre une lampe perpétuelle, les petites cigarières lui brûlent des cierges et lui adressent d’étranges prières. Celles pourvues d’un amant la supplient de le rendre éternellement fidèle, les novices de leur en procurer un aimable et bien amoureux; je ne parle pas des plus ferventes qui ne cessent de répéter:

_O Marie, conçue sans péché, fais-moi pécher sans concevoir._

XLIII

SUR LE GUADALQUIVIR

Le bateau d’_Algéciras_, faisant escale à Cadix, levait l’ancre à trois heures du matin, heure vraiment espagnole. Couchés très tard, nous craignions de manquer le départ, mais nous comptions sans les moustiques qui, à deux heures, nous tenaient encore éveillés. Une demi-lieue séparait notre _casa de Huespedes_ de la tour _del Oro_, place d’embarquement; il ne fallait plus songer à dormir.

Mais sur les bords du Guadalquivir pas plus que sur ceux de la Seine, l’on ne se pique de ponctualité. Cette vertu britannique est peu prisée des races latines. C’est un tort; nous avons, en revanche, d’autres vertus que les Anglais ne possèdent pas. Quoi qu’il en soit, à Séville comme à Paris, on arrive généralement trois quarts d’heure après celui de grâce--quand on arrive;--c’est pourquoi ceux qui n’aiment pas se morfondre, avancent de soixante minutes en donnant rendez-vous. C’est ce que faisait le capitaine de la _Carolina_, et peu au courant de ces usages, nous arrivâmes au paquebot pour y trouver l’équipage endormi.

Quand toutes les horloges de la ville, auxquelles se joignirent celles du faubourg de la Triana qui lui fait face, eurent décroché quatre coups, ce qui prit un certain temps, les passagers commencèrent à déboucher sur le quai.

On chauffe et bientôt l’on se met en mouvement un peu avant le lever du soleil.

Le Guadalquivir est le seul fleuve navigable de l’Espagne, pour les bateaux ne jaugeant pas plus de 200 tonneaux, et encore à partir de Séville, c’est-à-dire à 25 lieues de l’océan.

Ses eaux rousses, ses bords plats, ses nombreuses volées d’oiseaux aquatiques, lui donnent en maints endroits une physionomie hollandaise. Mais l’azur intense du firmament, l’ardent soleil, les ombres bleues, les cigognes et les hérons, groupés près de ses longues lignes de joncs, rappellent bien vite qu’on navigue dans les splendeurs du Midi.

Nous glissons rapidement dans les méandres du fleuve, charmés à chaque détour par des coins de rivage inattendus, enveloppés dans les molles clartés de l’aube. Villas émergeant d’un bouquet de palmiers, vieux cloître abandonné, assis au sommet d’une colline et dont la cloche rouillée a depuis longtemps sonné matines pour la dernière fois.

Séville s’enfonce et disparaît derrière l’épais rideau des jardins de _San-Telmo_, tandis que la _Giralda_, au contraire, semble grandir davantage et monter dans les brumes violettes, aiguille ardente, seule éclairée par les feux du levant. A gauche de nous, la grande plaine festonnée au loin par des ondulations gris-perle. Les habitations se clairsèment; les joncs, en masses épaisses, défendent l’approche des rives, refuges de nuées de hérons et de canards.