Sac au dos à travers l'Espagne

Part 16

Chapter 163,673 wordsPublic domain

«Des Anglais!» s’exclame-t-elle, car tous les touristes sont invariablement pris à l’étranger pour Anglais, et aussitôt à brûle-pourpoint elle nous lâche son vocabulaire britannique:

«_English spoken. Mylords. Roastbeef. Soda water. Pretty miss. Brandy._

--_Yes, brandy!_»

Elle passe derrière son comptoir et nous verse de cette abominable eau-de-vie dont l’Allemagne empoisonne les deux mondes en général et l’Espagne en particulier.

En face du comptoir, vrai _bar_ anglais, rehaussé par une glace italienne et des étagères mauresques chargées de flacons à étiquettes germaniques, le mur est couvert de grandes affiches enluminées, vantant les produits britanniques. Sur la table, des couteaux portant l’estampille de _Sheffield_ et sur un coin du comptoir est un appareil à glace fabriqué à New-York.

«Vous n’avez donc rien de français ici?»

Elle leva les yeux et les épaules comme si elle cherchait dans sa mémoire.

«_Nada!_» dit-elle.

Rien! ou presque rien; c’est à peu près de même partout en Espagne. Dans ce pays où Anglais et Allemands ont pris dans le commerce et l’industrie une si large place, nous sommes à peine représentés.

Les Allemands surtout se sont implantés avec leur audace et leur ténacité habituelles, inondant non seulement les marchés espagnols de leurs produits, mais falsifiant les vins du cru.

Mon ami Robert Charlie a fait sous le titre _le Poison allemand_ une très patriotique campagne contre l’invasion de la bière germanique; il serait à souhaiter qu’un écrivain espagnol entreprît une campagne analogue non contre l’invasion des vins allemands, mais contre la falsification par les Allemands des vins espagnols.

Malaga, la ville la plus populeuse et la plus commerçante de l’Andalousie, le premier port d’Espagne après Barcelone, est le centre d’importation des denrées germaniques, principalement des alcools, au moyen desquels l’Allemagne falsifie sur place tous les vins de l’Andalousie.

Aussi, bien que la production vinicole ait considérablement augmenté, puisque de vingt millions d’hectolitres qu’on récoltait il y a quatorze ou quinze ans, elle s’élève aujourd’hui à plus de trente millions, l’exportation, loin d’accroître dans les mêmes proportions, n’a fait que diminuer, parce que, comme le constatait récemment le journal _El Liberal_, «la majeure partie des vins espagnols qui ont passé la frontière française ou ont été embarqués pour l’Amérique ou les pays du Nord, n’étaient pas du vin, à proprement parler, mais une infâme mixture fabriquée avec de l’alcool allemand et offerte sur les marchés comme un produit de crus renommés.»

Avec de l’alcool amylique, des colorants provenant de la houille, de l’extrait sec artificiel, de la glucose, un peu de moût de la plus mauvaise qualité et des tonnes d’eau, les Allemands qui trafiquent à Malaga inondent les marchés français et ceux d’Espagne de milliers de barriques portant les marques des bons crus et pourvues des meilleurs certificats de provenance[14].

[14] On en a inondé les marchés français, tandis que nos vignerons voyaient avec douleur leurs excellents vins naturels leur rester pour compte dans leurs caves.

La sophistication, une fois en train, ne s’est pas limitée au commerce extérieur. On fabrique également des vins artificiels pour la consommation de Madrid et des autres grandes villes, ainsi que l’a démontré le laboratoire municipal, dont les analyses ont signalé dans ces vins la présence de l’alcool amylique et d’autres substances étrangères au jus de la treille et généralement nuisibles. L’extrême bon marché de l’alcool allemand facilite ces abus, et bien d’autres abus encore, qui, non seulement compromettent la santé publique, mais nuisent à la consommation des vins naturels et ruinent le vigneron. La spéculation éhontée trouve évidemment plus commode et plus avantageux d’acheter une barrique d’alcool que huit barriques de vin, et avec cette barrique d’alcool, de l’eau et d’autres ingrédients, elle fabrique, sans tomber sous le coup des exigences fiscales, dix ou douze barriques de vin (?). Ce qui lui vaut un double bénéfice, puisque l’eau ne coûte rien et que le fabricant n’a point eu de droits d’entrée à payer.

Que sera-ce, quand le bon marché des alcools industriels étrangers s’aggravera de la prime de 60 francs par hectolitre que le gouvernement allemand accorde à l’exportation?

On frémit en pensant aux difficultés et aux embarras qui menacent notre commerce... Tandis que l’Allemagne s’indemnisera de ses primes avec les millions gagnés sur les nations qui lui prennent ses alcools industriels, et principalement sur l’Espagne, nous verrons dépérir, de jour en jour, notre production vinicole, diminuer nos affaires avec l’étranger, augmenter, par conséquent, la crise agricole, industrielle, commerciale et monétaire!

(_El Liberal._)

Il résulte de cette audacieuse flibusterie une dépréciation universelle des excellents vins de l’Andalousie, un appauvrissement des producteurs et un renchérissement des denrées de première nécessité.

N’est-ce pas une chose effroyable que cette concurrence déloyale faite à toutes les races par la race saxonne? Ce n’est pas seulement par ses bières que l’Allemagne nous empoisonne, c’est par ses alcools sophistiqués, ses vins artificiels vendus sous de fausses marques et sous le couvert d’éhontés spéculateurs.

XXXVIII

L’AUBERGE DU GRAND SAINT IAGO

A la recherche d’une _posada_ dans les prix doux--car si nous touchons à la fin de notre voyage, nous touchons également à celle de notre bourse--nous avisons un agent de police occupé à se livrer à un outrage public aux bonnes mœurs.

«Je sais ce qu’il vous faut, nous dit-il, patientez un moment.»

Il termine paisiblement sa petite affaire au milieu de la rue, _coram populo et puellis_, et tandis qu’il s’ajuste, un camarade le rejoint.

Nous voici déambulant par les _calles_ étroites et tortueuses avec nos sacs demi-vides pendant sur une épaule, nos faces brûlées, nos souliers poudreux, nos triques de rôdeurs et nos vêtements qui bâillent par plus d’une couture au soleil levant. Les deux agents qui nous flanquent ne contribuent pas peu à nous désigner à l’attention et si nous avions fait la gageure de passer pour deux compagnons du fameux Melgarès, dont la respectable famille habite les environs de Malaga, nous eussions gagné à coup sûr.

Aussi, dès les premiers pas, une troupe de polissons nous escorte. Des hommes et des femmes se mêlent à la bande.

«Qu’est-ce que c’est?

--Des _ladrones_.

--N’est-ce pas ceux qui ont attaqué la diligence de Motril?

--Justement, ils viennent par le bateau de Motril.

--On les a arrêtés sur le port.

--Ah! les gredins!

--Ils en ont bien la mine.

--Le garrot! le garrot!»

La foule grossit. On commence par lancer quelques cailloux. Pour échapper au sort de la femme adultère de l’âge évangélique, nous offrons à chaque cabaret que nous rencontrons les rafraîchissements les plus choisis à nos guides. Ils refusent avec dignité:

«Nous n’avons pas soif.

--Bah! on boit sans soif.

--Les ivrognes, oui; pas les Andalous.»

Au diable la sobriété des Andalous! Nous débouchons dans un petit carrefour en face d’une maison qui forme un angle. Enfin, c’est là. Il était temps. _Auberge du Grand Saint Iago._ Encore un saint qui a dû fricasser pas mal de juifs et de Maures; mais nous bénissons son nom; il nous sauve des fureurs de la populace qui s’arrête surprise et déçue de nous voir arrêtés à la porte d’une auberge au lieu de celle de la prison.

La police frappe pendant cinq ou six minutes du pied et du poing en criant à chaque coup d’une voix lamentable, mode andalouse de s’appeler:

«Hé! señora! hé! l’_ama_! señora _Mariquita_!»

La señora Mariquita se décide à paraître au balcon de l’étage supérieur; grosse commère qui a de beaux restes et les montre en partie dans un déshabillé des plus sommaires.

«Des seigneurs voyageurs!» crient les deux policiers.

Elle laisse tomber comme une reine un regard à la fois étonné et dédaigneux; dédaigneux sur des seigneurs qui payent aussi peu de mine, étonné sur la foule qui les escorte, puis se décide à descendre nous ouvrir.

Nous entrons; les curieux se dispersent et les agents se retirent après nous avoir recommandé aux bons soins de la señora comme si nous étions de vieux amis et trempé par politesse leurs lèvres dans un verre de liqueur que nous leur avons fait servir.

L’hôtesse qui,--elle nous l’apprit elle-même--est la veuve d’un de leurs camarades, appelle à son tour d’une voix dolente: _Barbara! Barbara!_ et nous confie, tandis qu’elle va achever sa toilette, à une fort jolie nièce qui ne paraît avoir de barbare que le nom.

_O Grand Saint Iago!_ Tu restes un de mes meilleurs souvenirs d’Espagne et bien que tu aies fait rôtir à petit feu un nombre illimité de juifs, j’eusse souhaité de passer sous ton enseigne un nombre illimité de jours!

Toi seul m’as réconcilié avec les _posadas_ des Espagnes. Non pas que la _casa_ de la señora Mariquita fût absolument un centre de sybaritisme, ni même un lieu de simple confort; mais, si la femme du vicaire de ma paroisse, fourvoyée là par hasard, eût été choquée de la pauvreté de la chambre, de la dureté de la couche, de la voracité des puces, de la grossièreté des draps, de l’exiguïté du pot à eau et de la cuvette, son révérend époux se fût certainement épanoui à l’éclat des yeux et du sourire de la chambrière, dont la brune beauté et la piquante saveur lui eussent fait oublier un instant, ne fût-ce qu’un instant, son chœur de blondes et bibliques chanteuses d’hymnes.

Et la cuisine! Quels condiments, quels piments, quel incendie! Pour l’éteindre, trois brocs de malaga de diverses couleurs furent à peine suffisants.

Sur les murs de la salle, asile de ces débauches, s’alignaient des escouades de saints et de saintes à mine béate ou rébarbative; mais une nouvelle jeune fille, aussi jolie que la première et répondant au doux nom de Cata, atténuait par son aimable présence l’austérité de cette pieuse compagnie, tout en augmentant le légitime désir de chacun de goûter aux joies célestes. La señora Mariquita n’ignorait sans doute pas que pour un voyageur rien n’est plus agréable que la variété, aussi avait-elle commis une de ses nièces au service des lits, et la plus jeune à celui du buffet.

Malaga n’est pas seulement célèbre pour l’excellence de ses vins, il l’est aussi pour la beauté de ses filles, et cette fois la renommée aux cent bouches ne ment pas.

Yeux noirs éclatants et doux, blancheur mate du teint, visage d’un charmant ovale, épaisse et luxuriante chevelure, lèvres si rouges qu’on les croirait barbouillées de mûres, taille fine et poitrine délicieusement agrémentée; ajoutez à cela une exquise délicatesse des mains et des pieds dont la cambrure reste découverte, et vous aurez le croquis de Cata et de la généralité des Malaguègnes. La plupart ont en outre un petit air réservé et sérieux sous lequel perce le désir de plaire et la satisfaction de se sentir admirée. Voilà plus qu’il n’est suffisant pour mettre à l’épreuve la vertu des saints. Ne vous étonnez pas si la nôtre subit des assauts.

A notre baragouin castillan la _niña_ riait comme une folle et ne se lassait pas de remplir nos verres, que de notre côté nous ne nous lassions pas de vider. Aussi bien avant le dessert, mon compagnon, plus ferré que moi sur la langue de Don Quichotte, lui décocha ce quatrain décroché d’un vieux livre:

Son tus labios dos cortinas De terciopelo carmesi; Entre cortina y cortina, Niña, dime que si.

Tes lèvres sont deux rideaux De velours cramoisi; Entre rideau et rideau, Fillette, dis-moi que oui.

Riant aux éclats, les mains appuyées sur ses seins, comme pour en mieux accuser les contours, elle se laissa voler un baiser en criant: _no, no, no_, puis se sauva, et deux secondes après nous entendions sa tante et sa cousine, la préposée aux lits, joindre leurs gammes à la sienne. Trilles moqueurs qui tombèrent sur notre ardeur comme autant de douches glacées.

Le soir, pour nous consoler, nous allions assister à la _malagueria_, mimique locale qu’on ne danse plus guère que dans les cabarets du port et les concerts populeux; sorte de pantomime amoureuse jouée entre une jeune fille et un beau gars bien découplé, qui ne m’a pas semblé différer essentiellement de celles déjà vues dans les villes andalouses. Une chose m’a frappé dans toutes ces chorégraphies, la différence marquée et caractéristique entre les danses espagnoles et les nôtres. Chez nous, l’art chorégraphique est devenu une savante acrobatie dont le _nec plus ultra_ consiste à s’écarter tant qu’on peut de la nature. Se tenir sur la plante de l’orteil, s’élancer les bras en l’air comme si l’on voulait s’envoler dans les frises, prendre des poses disloquées, faire des sauts de pie et un compas de ses jambes, c’est ce qui plonge au troisième ciel tous les _dilettanti_, amants forcenés de ces genres de tour.

Au risque de passer pour un philistin, j’avoue mes sympathies pour des poses plus naturelles. Aux sauts périlleux de l’étoile gymnasiarque, je préfère de beaux reins qui se cambrent, des flancs qui voluptueusement ondoient, une taille qui semble plier sous l’étreinte amoureuse, et, comme le disait avec son sens de l’art et du beau l’immortel Gautier, «une femme qui danse et non pas une danseuse, ce qui est bien différent».

Les environs de Malaga seraient délicieux sans les nuées de poussière qui enveloppent tout, bêtes et gens, villas et végétation. A certains moments, cette poussière est d’une telle épaisseur que les côtés des routes semblent recouverts d’une couche de neige. Les arbres paraissent ornés d’un feuillage de carton et les bananiers, dont les grandes feuilles pendent jusqu’à terre, ont l’air d’arbres en zinc.

Nous prîmes le tramway pour aller jusqu’au Polo, village de pêcheurs à quelques milles de la ville, et nous pûmes nous rendre compte de cette atmosphère poudreuse qui, plus que la malpropreté des rues de Malaga, empêche les étrangers d’y faire un long séjour.

Les tramways, copiés sur les Américains, sont aussi de fabrication allemande, et le parcours se paye par kilomètre à raison de deux sous.

Quand le moment fut venu de prendre congé et de faire nos adieux métalliques, nous eûmes quelque inquiétude.

--«_Mira! l’ama._ Combien devons-nous? Et ne salez pas trop la note.

--Trois pesetas et demie chacun, dit-elle.

--Trois francs cinquante pour la chambre, c’est un peu cher. Enfin, on ne vient pas tous les jours à Malaga, et l’on n’a pas toujours d’aussi jolie chambrière. Et pour les repas?»

Elle nous regarda toute surprise.

«Mais, s’exclama-t-elle, c’est trois francs cinquante pour le tout.»

XXXIX

A TRAVERS L’ANDALOUSIE

Notre intention première était de suivre la côte jusqu’à Gibraltar, puis de remonter à Séville par Tarifa et Cadix; mais devant nous ravitailler à Séville, il nous restait juste assez pour prendre le train de troisième classe en nous approvisionnant d’un _chorizo_ pour notre déjeuner. Nous voici donc dans ces abominables wagons espagnols, qui courent à une vitesse de cheval poussif, avec une minuscule portière pour permettre de jouir du paysage, point de ressemblance commun avec les nôtres, comme s’il en coûtait beaucoup plus de donner de l’air et de la lumière aux infortunés voyageurs. Compagnie très mélangée: gendarmes; _toreros_; deux vieilles religieuses conduisant aux noces du Christ une jeune novice dont un mari plus substantiel ferait bien mieux l’affaire; une famille allemande allant je ne sais où, encombrée de paquets, de paniers, de hardes et d’une marmaille pouilleuse et mal élevée.

Mais le supplice est de se trouver, après deux mois de marche et de vie au grand air, enfermé dans ces boîtes, où l’on ne peut ni bouger ni se détirer les membres, ni s’allonger, ni même respirer à l’aise, asphyxié par les émanations de culottes et de jupes non lavées, et autres malpropres dessous. Puis, rouler en chemin de fer est un temps perdu pour le touriste qui se met en route non dans le but de parcourir bêtement des kilomètres, mais pour _voyager_ dans le vrai sens du mot. Autant rester chez soi, au coin de son feu, et s’y chauffer les gibecières en suivant sur la carte les récits des voyageurs.

Nous traversions cependant un pays merveilleux et d’une grande richesse. Partout des canaux d’irrigation, de délicieux chemins bordés d’aloès et de nopals, des bouquets de citronniers, de grenadiers et de figuiers sans nombre.

Et quelles pittoresques bourgades! quels féeriques décors de murailles arabes, de tours gothiques, de châteaux crénelés, de couvents forteresses. Voici _Cartama_ la Mauresque, assise au milieu des oliviers et des vignes sur le flanc d’une montagne rocheuse que couronne un manoir féodal; _Alora_ la charmante, émergeant des palmiers, des grenadiers et des orangers de ses jardins en terrasse; _Osuna_, dans la plus fertile plaine de l’Andalousie, le vieux fief des commandeurs de Calatrava, et _Marchena_ aux ducs d’Arcos, et la blanche _Carmona_ qui dresse sur un mont ses tours romaines et son alcazar. On déroule à chaque tour de roue les pages de l’histoire toute palpitante des grands coups d’épée des légionnaires et des Goths, des Arabes et des chevaliers.

Et les vallées couvertes d’orangers, les plaines aux grands pâturages, les vignes célèbres du fief de _Teba_ dont le vin égale celui de Xérès; le lac salé de _Fuente de Piedra_, et les tranchées au travers des sierras, les viaducs, les ponts jetés à des hauteurs effroyables sur les abîmes de l’Abdelagis.

Comme on aimerait s’arrêter dans tous ces coins aperçus en courant et qu’on ne reverra jamais plus; fouiller ces vieilles bourgades si pauvres en confort et si riches en glorieux souvenirs, déjeuner dans cette _venta_ assise au bord de la rivière, partager le dîner des gitanos là-bas, près de ce vieux monastère abandonné, coucher dans ce hameau où les jolies filles viennent au passage saluer de la main les voyageurs.

C’était notre vie depuis deux mois et nous regrettions de ne plus pouvoir recommencer le long de cette délicieuse ligne à travers l’Andalousie, au risque de retrouver la _venta_ sans pain, les gitanos voleurs, l’hôtelier inhospitalier, la servante revêche, et la fatigue et la poussière et la chaleur. Mais c’est justement tout cela qui fait l’agrément des voyages... quand on est de retour,

Le ciel ouvert, la vie errante Et, surtout, la chose enivrante: La liberté, la liberté.

«Quel plaisir peut avoir une excursion où l’on est toujours sûr d’arriver, de trouver des chevaux prêts, un lit moelleux, un excellent souper et toutes les aisances dont on peut jouir chez soi? Ce qui constitue le plaisir, c’est l’obstacle, la fatigue, le péril.»

C’est l’opinion de Gautier et je la partage. Il n’avait pourtant traversé l’Espagne qu’en mule ou en diligence, mais la diligence d’alors offrait de ces imprévus que ne donnent plus, à part l’écrabouillement, les parcours en chemins de fer.

Enfin, dans l’horizon empourpré, nous distinguons une grande tour rousse carrée, surmontée d’une lanterne à jour. C’est la _Giralda_. Nous voici bientôt à Séville.

XL

SÉVILLE

Séville, perle de l’Andalousie, patrie de _don Juan_, cité légendaire des Inès, des Rosines, des Elvires, et de l’immortel barbier; Séville avec ses maisons peintes, ses balcons vitrés en saillie, surplombant les uns sur les autres, ses rues étroites tendues de velum, ses places plantées d’orangers et de palmiers, ses innombrables carrefours, ses délicieux _patios_ séparés de la chaussée par un vestibule dallé de marbre et des grilles artistiquement forgées en fleurs, en chiffres, en devises, ses soixante-dix couvents encore debout, est une des rares grandes villes d’Espagne qui ait conservé le cachet espagnol.

«_Qui n’a pas vu Séville n’a pas vu de merveille_,» dit le proverbe andalou. Je dois avouer cependant qu’avant d’entrer à Séville, j’avais vu d’autres merveilles qu’elle fut loin de me faire effacer. Je pense que son animation et sa gaieté, qui contrastent avec la tristesse et la somnolence des autres villes, ont contribué à sa réputation.

Bruyante de jour, elle devient, la nuit, tintamarresque. Ce ne sont que chants, airs de danse, coups de piston et _peteneras_. «_Quien canta su mal espanta. Celui qui chante effraye le malheur._» Et chacun s’en donne à cœur joie.

Le plus agaçant, c’est que l’abominable piano joue le rôle principal dans cet orchestre endiablé, et se fait entendre à chaque coin, jusqu’au fond des cafés qui ne ferment que fort avant dans la nuit. Le piano a tué la guitare comme le chapeau la mantille. On fabrique encore, il est vrai des guitares un peu partout, et l’on en trouve des magasins fort bien assortis, mais ce sont les étrangers qui s’en approvisionnent.

Lorsque le tintamarre commence à s’éteindre, que vous vous préparez à fermer l’œil, accourent des légions de moustiques. Je n’en ai été harcelé nulle part par de telles quantités, si ce n’est à Monaco. Cette plaie volante et presque invisible vous dévore, pénètre à travers les moustiquaires et perce les draps. Au cas où vous êtes parvenu à vous préserver des piqûres de l’infernal insecte et que vous commencez à sommeiller, voici les crieurs de nuit qui, lanterne sur le ventre et pique à la main, vous réveillent de leur lamentable: _Ave Maria carissima_, pour vous annoncer que le temps est serein. Comme ils ont chacun leur quartier, ils repassent plusieurs fois dans la même rue en chantant leur antienne, sans doute pour faire preuve de zèle et de crainte qu’on ne les ait pas entendus. Bientôt arrivent les ânes et les mulets des maraîchers secouant d’énormes grelots, des clochettes qui sont des cloches, puis les bousculades, les charges qui s’écroulent, les vociférations, les interpellations, les disputes, et cela sans interruption jusqu’à cinq heures du matin. Alors les boutiques s’ouvrent et la ville est debout, car c’est de très grand matin ou très tard que se font les affaires.

La _calle de las Sierpes_ est la rue la plus gaie, la plus mouvementée, la plus pittoresque de Séville. C’est à la fois le _Strand_ de Londres, le bazar du Caire, la _Puerta del Sol_ de Madrid, le boulevard; mais un boulevard de quelques pieds de largeur interdit aux voitures, et aussi, volupté inestimable pour les Espagnols, interdit au soleil. Des _tenditos_ multicolores jetés d’une maison à l’autre couvrent entièrement la longue et tortueuse artère et ne contribuent pas peu à lui donner le plus curieux aspect.

Dans la _calle de las Sierpes_ se trouvent les boutiques élégantes, les théâtres, les cafés somptueux. J’eus le plaisir d’y voir l’industrie et l’art français représentés autrement que par ces bibelots de pacotille, d’un abominable clinquant et outrageusement bourgeois connus sous le nom d’_articles de Paris_. La principale maison de vues photographiques et tout ce qui concerne la partie est tenue par un compatriote, un de ces Français que Dumas appelait plaisamment des exilés de l’industrie et du commerce. Cet exilé, d’ailleurs, se porte à merveille, et joint la belle humeur sévillanne à l’entregent parisien.

Pour faire œuvre de patriotisme, nous lui achetâmes quelques vues de Séville qu’en qualité de compatriote il nous compta au-dessus du prix.

Chez le _Barbedienne_ de l’endroit je reconnus de ravissantes statuettes de Laure Martin-Coutan, tandis qu’aux vitrines de l’unique libraire, au milieu des traductions des œuvres de Zola, s’étalait, dans le texte original, ouvert sur une très croustillante eau-forte de Julian, l’_Ompdrailles_ de Léon Cladel.