S'ensuyt le Nouveau monde & navigations

Part 18

Chapter 183,084 wordsPublic domain

Nous fismes conseil de naviguer selon le rivaige de ceste terre vers orient et jamais le regard d’icelle terre habandonner/ et tant nous allasmes que arrivasmes a ung coing ou est le rivaige qui nous monstra qui estoit vers le midy: et depuis ce lieu la ou nous touchasmes premierement terre jusques a cestuy coing y a environ .ccc. lieues. En ceste espace de temps que naviguions par plusieurs fois nous descendismes en terre et conversasmes amyablement avec les gens de ce pays la comme dessoubz entendrez. Je m’estoye oublié d’escripre que du promonthoere du chef verd jusques au commencement de ceste terre y a environ sept cens lieues je estime pourtant que nous ayons navigué plus de .M.cccccccc. lieues partie pour l’ignorance des lieux et du nautonnier et partie des tempestes et vens lesquelz empeschoyent nostre droit chemin en nous envoyant en diverses versures et si je [ne] eusse donné courage a mes compaignons ausquelz la cosmographie estoit incongneue nous estions tous noyez: nul nautonnier n’estoit conducteur de la navigation & nul d’eulx ne congnoissoit a cinq lieues pres le lieu ou nous estions: par ce que nous avons esté vacabons & errans mais les instrumens des aultres corps celestes seullement a nous le monstroyent la verité & s’estoyent les quadrans et l’astralabe comme tous congneurent par ainsi depuis en avant tous les nautonniers m’ont faict grant honneur par ce que je leur ay monstré que sans la congnoissance de la clarté de naviguer que la doctrine de la science de la cosmographie doit estre plus celebree que tous les nautonniers de l’universel monde par ce qu’ilz n’ont notice: sinon de ces lieux la ou ilz ont assez navigué ledit coing nous monstra vrayement par le moyen du rivaige: et que estions aux parties du midy nous acordasmes de cercher quelles choses il y avoit en cestuy pays & navigasmes selon le rivaige environ .cccccc. lieues & plusieursfois descendismes en terre et parlasmes et conversasmes avec ceulx du pays et d’iceulx estions fraternellement receuz & avec eulx demourions aulcuneffois continuellement .xv. ou .xx. jours et amyablement estions logez comme dessoubz entendrez De ceste terre une partie est en la zene torride oultre la ligne equinoctialle vers le pol antartique par ce que son principe commençoit a huit degrez oultre icelle equinoctialle Selon ce rivage par si long temps nous navigasmes que apres que nous eusmes passé le tropique en capricorne trouvasmes le pol antartique de son orizon plus hault cinquante degrez et fuismes aupres d’icelluy antartique a .xviii. degrez et demy Ce que j’ay veu et congneu de la nature de ces gens la et de leurs coustumes et du traictement et fertilité de la terre & la salubrité de l’air: de la disposition du ciel & des corps celestes: et mesmement des huit estoilles fixes de la spere: mais des nostres anciens veuz: ou voirement qu’ilz en ayent traicté cy dessoubz je le narreray.

¶ De la nature et des coustumes de ces gens la.

Chapitre .cxvi.

Premierement quant aux gens de celluy pays nous avons trouvé si grande multitude de gens tant que nul homme ne le sçauroit nombrer comme se list en l’apocalipse et si vous dy que ces gens icy sont doulx et traictables & tous aussi bien les masles que femelles vont nudz nulle partie du corps ilz ne couvrent ainsi comme yssus du ventre de leur mere ainsi vont ilz jusques a la mort: ilz ont les corps grans: carrez: bien disposez et proporcionnez: et sont de coulleur tirant sur le rouge: Laquelle leur vient ainsi comme je pense: par ce que en allant ainsi tous nudz ilz sont tainctz du soleil et ont les cheveulx noirs & longs ilz sont en alleure et es jeux agilles: et de une liberalité et honneste visage: lequel eulx mesmes le destruisent par ce qu’ilz se percent les joues: les levres & les narines & les oreilles: et ne croyez que les pertuis soyent petis ou que tant seullement ilz en ayent ung percé par ce que j’en ay veu assez: lesquelz ont seullement au visaige sept pertuis desquelz chascun est capable d’y mettre une noix et ilz estoupent lesdictz pertuis avec pierres de couleurs: perses: de marbre: et de cristal et de albastre: et avec oz tresblancz: et d’aultres choses artificiellement ouvrees selon leur usaige Lesquelles choses si les voyez vous en aurez horreur: car cela est semblable a ung monstre: c’estassavoir ung homme a seullement dedans les joues & es levres sept pierres: desquelles y en y a assez de la longueur de la moitié de la paulme et ne seriez sans admiration par ce que par plusieursfois j’ay consideré et jugé ces sept pierres estre du poix de seize onces En chascune oreille y a trois pertuis: esquelz ilz tiennent d’aultres pierres lesquelles sont pendantes a certains aneaulx Et ceste coustume est seullement des hommes par ce que les femmes ne se percent leur visaige mais les oreilles seullement: ilz ont une autre coustume assez enorme & hors de toute creance humaine par ce que les femmes sont fort libidineuses & font enfler les membres de leurs maris en si grande grossesse qu’ilz semblent difformez & laitz: & cela elles le font avec ung certain artifice de morsure & certaines bestes venimeuses & pour ceste cause plusieurs perdent leursdictz membres et demourent chastrez ilz n’ont point de draps de laine ne de lin ne aussi de coton pource qu’ilz n’en ont point de besoing/ aussi ilz n’ont point de biens propres mais toutes les choses sont communes ilz vivent ensemble sans roy sans empereur & chascun de soy mesmes est seigneur ilz ont autant de femmes qu’ilz en veulent. Le filz se mesle avec la mere & le frere avec la seur et le premier avec la premiere toutes et quanteffois qu’ilz veullent: ilz divisent leur mariage et en toutes ces choses ilz ne gardent ordre Oultre cela ilz n’ont nulles eglises ny tiennent aucune loy: et aussi ne sont ydolatres que diray je plus oultre ilz vivent selon la nature ilz se pevent dire plustost epicuriens que stoiciens ilz ne sont point marchans ny ont marché d’aulcune chose Les peuples des leur combatent sans art ny sans ordre Les jeunes obeyssent aux vieux quant ilz bataillent apres la bataille ilz bruslent les vieux hommes & s’entretuent cruellement Et ceulx la qui sont prins en la bataille ilz les gardent non pas pour leur sauver la vie/ mais affin qu’ilz soyent mengez Par ce que la partie qui est victorieuse mengeue la perdante/ et entre eulx la chair humaine est a eulx commune viande. De ceste chose soyez asseurez par ce qu’il a esté veu le pere avoir mengé ses enfans et ses femmes/ et j’ay congneu ung homme auquel j’ay parlé lequel se divulgoit avoir mengé plus de trois cens corps humains. Je demouray en une certaine cité vingt et huyt jours en laquelle je veis par les maisons la chair humaine salee qui estoyt pendue aux poutres de la maison comme a nous est usance de pendre le lart. Et je vous dis que eulx ilz se esmerveilloient pourquoy nous ne mengions noz ennemis: et dyent que la chair humaine est une chose tressavoureuse: Leurs armes sont arcs & flesches: et quant ilz se affrontent aux batailles ilz ne couvrent nulles parties de leur corps pour eulx deffendre et en ceste chose ilz ressemblent aux bestes brutes en tant que nous a esté possible nous les avons persuadez de ne faire plus telles choses: et les remouvoir de ces mauvaises coustumes/ lesquelz nous promisrent les laisser. Les femmes combien qu’elles aillent nues elles sont libidineuses. Neantmoins elles ont les corps bien formez et nectz: & ne sont si laydes tant qu’on pourroit bien estimer. pource qu’elles sont charnues. et a cause de cela moins appert leur laidure. laquelle est converte au moyen de la bonne qualité et corporance qu’elles ont. Et nous est aparu une chose merveilleuse que entre toutes ces femmes n’en avons pas veu une qui eust les tettes avallees: et a celles qui avoyent enfanté n’apparoissoit a leur ventre aucune fracture & n’estoit different de celuy des vierges: & en toutes les aultres parties du corps elles leur ressembloyent: Quant elles se povoyent mesler avec les crestiens elles habandonnoyent toute honnesté. Ilz vivent en ce pays la cent cinquante ans: Et peu souvent sont malades: et s’ilz tombent en quelque maladie ilz se guarissent eulx mesmes de certaines racines d’herbes. Ce sont les choses plus notables que j’aye veues entour eulx. L’aer y est assez temperé et bon et comme je ay congneu par leur relation: jamais n’y a peste ou aulcune maladie laquelle procede de l’aer corrompu. S’ilz ne meurent de mort violente ilz vivent longuement: et la cause si est. Ainsi comme je croy par ce que les vens austraulx tousjours y tirent: lesquelz a nous est le vent D’acquilon Ilz se delectent de pescher. Et la mer y est bonne a pescher par ce qu’elle est habondante de toutes sortes de poisson: ilz ne sont point veneurs: je pense que c’est a cause des bestes sauvaiges: desquelles en y a de diverses sortes/ et mesmement de lyons et ours & innumerables serpens/ & de celles horribles & difformes bestes/ pource que la y a de tresgrandes forestz d’arbres de une grandeur inestimable Ilz ne sont hardis a cause qu’ilz sont tous nudz et sans armes: d’eulx exposer a telz dangers.

¶ La fertilité de la terre et qualité du ciel.

Chapitre .cxvii.

En ce pays la la terre est moult fertille et doulce/ et de plusieurs montagnettes et infinies valees: et habondante de tresgrans fleuves et arrousee de Fontaines tressalutaires & de larges forestz et espesses: et a peine penetrables & de toutes generacions de bestes sauvaiges y a dedans Les arbres sont tresgrans: ilz viennent sans estre cultivez desquelz le fruict a bon goust et delectable: et proffitable aux corps humains Et iceulx fruictz ne sont semblables aux nostres: la se engendrent innumerables herbes et de racines desquelles ilz font du pain: et de tresbonnes viandes: et ont beaucoup de semences en toutes manieres aux nostres differentes: nulle generacion de metal se trouve la fors celuy de l’or duquel ces pays la sont habondans Combien que en ce nostre premiere navigation n’en ayons point apporté les habitans nous notiffient & nous afferment dedans la terre estre grande habondance d’or: & d’eulx n’estre riens estimé ou voire estre prisé: ilz ont des marguerites comme aultresfois ay escript: Si je vouloye escripre toutes les choses qui sont la & lesquelles sont dignes de memoire: les diverses generations des bestes et la multitude d’icelles ce seroit une chose trop prolixe et longue: & croy certainement que pline n’a point touché la meilleure partie de la generation des papegaulx: Et la reste des autres oyseaulx & semblablement des bestes lesquelles en iceulx mesmes pays sont en si grande diversité de bectz & de couleur que de les paindre parfaictement/ le maistre policlete le grant paintre y eust bien failly a les paindre: tous les arbres sont odoriferans: & chascun rend gomme ou huylle: ou quelque aultre liqueur: desquelz si la proprieté estoit a nous congneue: je ne doubte point qu’elles soyent salutaires aux corps humains: et certainement si le Paradis terrestre estoit en quelque partie de la terre je estime qu’il ne fust pas loing de ce pays la. desquelz comme ay escript La situation est au midy en si grande temperance d’aer que jamais n’a a yver froit ne a esté chault.

¶ Des estoilles de celuy pole entarticque.

Chapitre .cxviii.

Une grant partie de l’an le ciel & l’air sont serains et vagues de grosses vapeurs. En ces pays la pluyes y cheoyent menuement et durement troys ou quatre heures: et se deffont a la semblance d’une brouee le ciel est aorné de tresbeaulx signes et figures: et aucunesfois avons veu venus et jupiter et les mouvemens & les circuitions d’icelles j’ay consideré: & d’icelles ay mesuré la circonferances & le dyametre avec une briefve voye de geometrie: & ay congneu iceluy ciel estre de plusgrant grandeur: j’ay veu en iceluy ciel trois canopes deux certainement cleres & l’autre obscur: le pole entartique n’est figuré avec l’urse majeur et mineur comme le nostre articque aparoist/ ny aupres de luy se veoit aulcune clere estoille et de celles lesquelles sont a l’entour de luy. Elles sont menees avec ung brief circuyt & trois en y a lesquelles ont la figure du triangle ortogone desquelles celle qui est du millieu a neuf demiz degrez de circonferance & quant cestes naissent de la senestre se veoit ung canope blanc d’une tresgrande grandeur: lesquelles estoilles quant elles parviennent au meillieu du ciel elles ont ceste figure.

Depuis cestes trois il en vient aultre deux: desquelles celle du millieu a de la circonference du dyametre douze demis degrez & avec elles venoyt ung aultre canope blanc et cestuy la a six aultres estoilles tresbelles et trescleres entre toutes les aultres le suyvent de l’octave espere/ lesquelles en la supersticion du firmament celle du meillieu a de la circonferance du dyametre degrez trente et deux: & avecques icelles va ung canope noir et de une grande magnitude: et si se voyent en la voye lactee/ c’est a dire le chemin sainct jacques: et telles figures ont quant elles sont en la ligne meridionalle.

¶ Des choses qui sont en celuy hemispere: Hemispere c’est la moytié du ciel aux philosophes repugnantes.

Chapitre .cxix.

J’ay congneu beaucoup d’autres estoilles tresbelles desquelles le mouvement diligemment ay noté: et tresbien les ay descriptz en ung petit livre ay faict en ma navigacion: lequel a present tiennent nostre Roy de portugal lequel livre j’espere qu’il me restituera: en celui hemispere c’est a dire j’ay veu choses non consentantes aux raisons des philozophes. J’ay veu deux foys l’arc ou ciel blanc: environ la minuyt: et n’a pas esté veu seullement de moy mais de tous les mariniers semblablement: et assez de foys nous avons veu la lune nouvelle: en celuy jour ouquel elle se conjoinct avec le soleil toutes les nuytz en celles parties du ciel courent plusieurs vapeurs et torches ardantes ung peu plus avant ay dit en celuy hemispere lequel a proprement parler n’est a plain hemispere: au regard du nostre: mais peu s’en fault qu’il ne soit semblable a la forme a nostre parquoy ainsi m’a esté advis de l’appeller.

¶ La forme de la quarte partie du monde retrouvee.

Chapitre .cxx.

Comme j’ay escript et dit de olispe d’ou nous partismes lequel est de la ligne equinoctialle: est distant de degrez .xxxix. et navigasmes oultre la ligne equinoctialle .l. degrez. Lesquelz ensemble font degrez .xc. laquelle somme contient la quarte partie du souverain cercle selon la vraye raison de mesurer a noz anciens donnee Adoncques la chose est manifeste que nous avons navigué la quarte partie du monde: et pour ceste raison nous autres qui habitons la europe environ la ligne equinoctialle a degrez .xxxix. et demy en la largesse septentrionale nous sommes en iceulx esquelz degrez .l. oultre ceste mesme ligne en la meridiale longuesse angulairement degrez cinq en la ligne transversale: et a ce que plus amplement entendez la perpendiculaire ligne laquelle ce pendant que nous sommes droictz du eminent point du ciel il pend en nostre teste et a eulx il pend au costé: et es costés pour laquelle chose se fait que nous sommes en la ligne droicte: Mais eulx ilz sont en la ligne transversalle non droicte et la forme se faict d’ung triangule orthogone: de laquelle lygne la maniere nous tenons comme par la figure cy dessoubz apperra magnifestement Et cestes choses diectes de la cosmographie souffisent.

¶ Comment ce livre est intitulé le troiziesme jour.

Chapitre .cxxi.

Lors furent les choses dignes d’estre notees: lesquelles j’ay veues en ceste ma derniere navigacion: laquelle je appelle troiziesme jour pour ce que les deulx jours furent aultres deux navigacions: lesquelles je fis par le commandement du roy d’espaigne vers l’occident: esquelles parties j’ay noté choses nouvelles desquelles par le moyen du souverain dieu nostre createur j’en ay faict ung journal: affin que se quelque foys me advient avoir temps de povoir recueillir toutes cestes choses merveilleuses d’en composer ung livre de geographie ou de cosmographie: affin que mes successeurs se recordent d’ung si grant artifice: Lequel en partie a noz predecesseurs a esté incongneu Mais de nous congneu. Je prie donc dieu tout clerement qu’il me proloigne la vie affin que avec sa bonne grace et avec le salut de mon ame: je puisse mettre a effect ma bonne voulenté. veu la bonne disposition ou je suis: Les autres deux jours je les garde en mes coffres & quant le roy de portugal m’aura rendu le troiziesme jour je m’efforceray de retourner au pays et au repos affin que avec les saiges et mes amys je puisse estre aydé et conforté en cest oeuvre pour l’achever.

¶ Excusation de Emery et quelle soit son intention.

Chapitre .cxxii.

Si vous demande pardon sy ceste mienne derniere navigacion ou voirement le dernier jour ne vous ay envoyé: comme par les miennes dernieres lettres vous avoye promis: je croy que vous entendez la cause laquelle si est du Roy de portugal n’ay peu avoir mes livres: je pense encores de faire ung voyage & sera la quatriesme: j’ay promis de le faire & y a ja deux navires aprestees pour aller chercher nouvelles regions vers midy de la bande vers levant je me appareille pour le vent lequel vent d’affricque s’appelle auquel voyage par le moyen de dieu: je pense faire beaucoup de choses qui seront au proffit et utilité de ce royaulme: et a l’honneur de ma vieillesse: et je n’atens aultre chose sinon de cestuy roy le congié Dieu permette cela qui sera le meilleur et cela qui se fera entendrez.

¶ Contre l’audace de ceulx qui veullent sçavoir plus que leur est besoing.

Chapitre .cxxiii.

De langue Espaignolle en langue rommaine: Le joyeulx interpreteur ceste epistre a translatee affin que les latins entendent quantes choses merveilleuses se retrouvent en la journee et de ceulx ausquelz l’audace s’abesse: lesquelz veullent trouver le ciel et sa majesté et sçavoir le plus qu’il n’est licite de sçavoir quant depuis de temps en ça que le monde est commencé ne s’est trouvé la grandeur de la terre: et cela qui dedans elle est contenu.

¶ Le sixiesme livre des choses de calichut conformez a la navigation de pierre aliares: duquel au second et troiziesme livre est faicte mencion/ lesquelles sont vrayes comme appert par la coppie d’aulcunes lettres selon l’ordre des ans en ce dernier livre recueillies.

¶ Copie d’ung chapitre d’unes lettres de dominique cretic messager de la seigneurie de venise en portugal datee du .xxvii. jour de juing Mil .v.c. et ung.

Chapitre .cxxiiii.