Rusbrock l'Admirable (œuvres choisies)

Part 6

Chapter 63,790 wordsPublic domain

Sion signifie spéculation de toute vérité et contemplation de toute justice.

Et le Verbe du Seigneur sortira de Jérusalem.

Jérusalem veut dire la montagne elle-même et la vision de la paix.

Aaron est la montagne inexpugnable de la puissance. Voilà pourquoi il eut pour fils Ithamar, qui signifie la liberté surnaturelle.

Traduit d’hébreu en latin, Ithamar veut dire: le palmier de l’île. Le mot latin _palma_ signifie ou l’arbre ou son fruit, ou la victoire ou la paume de la main ouverte. En effet, le sommet de notre esprit, uni à l’esprit de Dieu, est une montagne dans une île; l’île est entourée par un océan immense de la Divinité, et tous les fleuves qui coulent de l’Homme-Dieu se jettent dans cette mer. Dans cette île naît Ithamar, la liberté, la palme toujours verte; née au sommet d’un arbre sublime, elle trouve dans sa hauteur son éternelle jeunesse; inviolable aux foudres et aux tempêtes, elle est inaccessible aux froideurs de la terre, et l’infidélité des créatures ne peut rien contre elle. La maturité des fruits du palmier est beaucoup plus prompte en Syrie et en Égypte que partout ailleurs.

En hébreu, Syrie veut dire autel ou sublimité.

Égypte veut dire angoisse, ténèbres, tristesse.

Quand nous montons sur l’autel de la montagne, nous offrant en sacrifice dans la joie de la hauteur, nous voyons dans la liberté le palmier grandi, et ses fruits mûrs parmi les splendeurs de la Syrie.

Si, au contraire, l’acte s’accomplit dans les pesanteurs de la nature et dans les fatigues de l’esprit, c’est le palmier qui croît laborieusement parmi les ténèbres, les angoisses et les tristesses de l’Égypte.

La liberté est le signe et la condition de la victoire. Nos ennemis vaincus, nous goûtons sans peur les fruits du palmier. Le palmier ne porte qu’un fruit. Notre liberté est un vase unique qui reçoit d’en bas toutes nos vertus; d’en haut, toutes les largesses de Dieu.

Tous les biens sont dans cette corbeille. Notre liberté est immense dans son fond; car elle a ses racines dans la liberté de Dieu, c’est-à-dire dans son unité.

C’est des sources riches et profondes de cette liberté que toutes nos puissances tirent la force de faire le bien. Tout coule du même principe. Sans la liberté, le mérite ne serait pas. C’est elle qui recueille, comme Ithamar, toutes les offrandes destinées à la construction du temple.

Ithamar, traduit en latin, signifierait encore la paume d’une main ouverte. Or la main ouverte est la chose qui donne largement, qui donne toujours et ne retient jamais. C’est pourquoi le Seigneur a préposé Ithamar, fils d’Aaron, la libéralité qui vient de la puissance, à la garde de ses trésors.

L’ARCHE D’ALLIANCE

C’est Beseleel qui fut chargé par Moïse de construire l’Arche d’alliance. Or, Beseleel signifie l’ombre de Dieu; il signifie aussi la liberté de l’amour.

L’ombre nous accompagne partout; elle suit en même temps tous nos mouvements. C’est ainsi que l’amour suit Dieu, quand il est libre. L’amour libre est doué d’une aptitude merveilleuse, pour suivre à l’instant même tous les mouvements de l’esprit. L’amour libre est prompt; comme l’ombre aussi, il est majestueux et, comme elle, hospitalier. C’est en lui que Dieu réside, au fond de l’obscurité. Ce Beseleel, l’homme de l’amour libre, reposant Dieu dans son âme, et se mouvant lui-même avec une rapidité semblable à la rapidité du mouvement divin, ce Beseleel, ému par l’instinct sacré, appuyé sur toute vérité et toute sagesse, fabriquera l’Arche d’alliance. Il la fera en lui, et en lui pour tous. Car il n’y avait qu’une Arche d’alliance. Elle représente l’union intime du Saint et de tous les saints avec le Saint des saints. Votre union avec Dieu est celle de votre frère et de tous les unis. C’est dans l’Arche d’alliance que nous sommes tous étreints par l’embrassement de l’amour; chacun est là dans tous, et tous dans chacun. C’est là que nous habitons en Dieu, et Dieu en nous, et avec lui chacun dans tous. Voilà l’Arche d’alliance entre Dieu et les hommes. Dieu descend, et il apporte ses dons; l’homme monte et il apporte ses actes, et l’Arche de l’éternelle alliance est leur rencontre au fond de nous.

LONGUEUR DE L’ARCHE

La longueur de l’Arche sera de deux coudées et demie. La première coudée est le libre avènement de Dieu en nous. La seconde est notre libre accès près de Dieu. Les deux coudées sont entières. Car cet acte divin et cet acte humain doivent être parfaits. Dieu agit: nous agissons.

Mais il y a une demi-coudée qui indique l’incessante rénovation de l’amour actif; au milieu des persévérances de l’union immuable, ce n’est qu’une demi-coudée, parce que l’action de l’amour se renouvelle toujours, sans jamais devenir digne ni de la majesté de Dieu, ni des délices de l’homme. C’est pourquoi la dernière coudée est imparfaite. Elle rend témoignage, en ne finissant pas, à la hauteur de Dieu et à l’exigence de l’amour. Telle est la longueur de l’Arche.

HAUTEUR DE L’ARCHE

La hauteur de l’Arche est d’une coudée et demie. C’est l’ascension de l’esprit, qui, pleine de louange, nous conserve dans l’union divine, dans l’unité essentielle. La demi-coudée nous avertit que la majesté de Dieu est infiniment plus haute que la louange des créatures. L’imperfection de la demi-coudée, c’est l’imperfection de l’effort humain, qui doit cependant tendre et se grandir vers la hauteur incompréhensible, avec la certitude de ne pas l’atteindre. Sens, puissances, activité spirituelle, tout reste inférieur aux exigences de l’action de grâces.

LARGEUR DE L’ARCHE

La largeur de l’Arche est d’une coudée et demie. La coudée complète nous avertit que notre amour doit embrasser tous les hommes, que notre amour doit nous embrasser nous-mêmes, que notre amour doit nous transporter dans l’ampleur immense de l’amour divin, qui embrasse tous les esprits d’amour dans sa largeur infinie.

La demi-coudée semble indiquer cette impuissance de l’amour, qui ne peut égaler les actions de grâces aux bienfaits. C’est pourquoi la coudée ne se termine pas.

Et son excellence réside dans son imperfection.

LE PROPITIATOIRE

Je vais essayer de dire comment la jouissance de Dieu est accessible aux hommes de cette vie. Voici la figure de la gloire. Sur l’Arche d’alliance était placée la table faite d’or très pur. Elle s’appelait le Propitiatoire, parce que c’est de là que le Seigneur rendait réponse au peuple, et lui découvrait le remède de ses maux. Cette table était l’intime du tabernacle, et figurait le lieu de propitiation divine. Elle était de même largeur et de même longueur que l’Arche, de façon à la couvrir. Elle était posée sur la couronne d’or.

Le Propitiatoire est l’image de l’amour en jouissance, en joie et en gloire, principe et fin de tout bien et de toute grâce. Il est posé sur la couronne d’or; car il est supérieur à l’embrassement même qui étreint Dieu et l’homme. Cet amour excède tout. Il n’a ni mesure, ni fond, et ses manifestations sont toutes au-dessous de lui. Il a deux coudées et demie de longueur.

La première est le lieu de la paix profonde où Dieu se manifeste au sommet de l’esprit.

La seconde, qui suit immédiatement, c’est la fusion de l’esprit qui s’abîme dans la joie de l’essence. Cette fusion est exempte de mesure et de retour. C’est la jouissance sans repentir. L’esprit meurt à lui-même en Dieu, dans la simple expérience de la béatitude. Sa jouissance est un acte intime qui va toujours en avant. L’activité extérieure va et revient. La jouissance essentielle est la paix du fond, qui ne sait ce que c’est que de bouger. Voilà la longueur des deux coudées. Dieu se verse largement dans l’abîme profond de l’esprit. Puis l’esprit se soulève au-dessus de lui-même, et, par la vertu du transport, ne se sent plus ailleurs que dans la béatitude. Le Propitiatoire couvre l’Arche d’alliance, c’est-à-dire qu’il protège dans notre âme l’union divine. Mais il reste encore une demi-coudée.

Quoique la jouissance de la possession soit immobile en elle-même, cependant la flamme et la fusion se renouvellent à chaque minute en présence de l’amour qui jouit. Cette demi-coudée est la figuration de la joie que l’amour a trouvée dans la paix de l’abîme. C’est le regard que l’esprit jette sur la jouissance. La largeur du Propitiatoire est d’une coudée et demie.

La première coudée est entière; car l’amour rend témoignage à l’esprit, dans l’acte suprême de sa jouissance, que tout est accompli. Il est le témoin de sa perfection; car, dans la jouissance essentielle, quoique la distinction demeure infinie, il ne sent aucun obstacle entre lui et son objet. Il a la conscience de son intégrité. L’esprit s’étend et se dilate dans la largeur de l’amour essentiel, ravi par sa propre flamme dans le feu du ciel qui ne finit pas. La béatitude de chaque esprit correspond à sa sainteté. Mais la béatitude superessentielle, qui est le fonds commun et le trésor public, est un abîme simple: c’est une inépuisable impénétrabilité. Et voilà la demi-coudée, et nul ne peut compléter celle-ci. Chacun remplit ses vases. Mais la béatitude simple demeure surabondante en soi, et son infini ne s’entame jamais. Je puise, et j’ai soif. Dans la jouissance suressentielle, j’abonde: je suis rassasié, et j’ai faim à jamais. C’est une faim sans apaisement que l’abondance ne termine pas. Elle est éternelle. Voilà la demi-coudée que nul ne complétera: cette demi-coudée achève la largeur du Propitiatoire; car la faim éternelle est la perfection de notre béatitude.

LES DEUX CHÉRUBINS

Les deux chérubins aux ailes étendues, qui, placés des deux côtés du Propitiatoire, le regardaient et se regardaient l’un l’autre, ces deux chérubins étaient deux figures en or. Cet or doit nous apprendre la suprême noblesse de l’esprit dévoué à Dieu, et dépouillé de toute propriété. Le premier Chérubin représente le transport de l’esprit et la contemplation qui plonge dans la lumière divine un regard sans défaut. Le second est la jouissance éternelle, plongé dans celui qui est sans nom, sans vêtement et sans forme. Voilà l’or vrai, la charité et la sagesse. Ils assistent à droite et à gauche le même acte; car ils sont inséparables dans leur activité brûlante. Malgré les étreintes de l’unité, ils gardent leur distinction. Ils sont les assistants de la propitiation divine. Ils étendent leurs ailes; car ils sont emportés dans les hauteurs de la vision jouissante. Ils couvrent le lieu appelé _oraculum_: car ils abritent l’inspiration secrète de l’âme, et c’est à leur ombre que Dieu nous parle et nous répond.

La contemplation simple, qui plonge dans la lumière divine, et la jouissance simple, qui va vers son attrait, se regardent l’une et l’autre; car l’une vit avec l’autre. Et leurs faces sont tournées vers le Propitiatoire, c’est-à-dire vers l’amour en joie.

L’amour qui jouit plane sur l’amour qui agit. Mais celui-là, loin de priver celui-ci de son action, l’excite et le pousse à une fécondité pratique toujours croissante et toujours renouvelée. Ainsi toutes les puissances sont complétées l’une par l’autre. Plus vous êtes élevé au-dessus de vous-même dans la sublimité de l’amour et de la jouissance, plus vous êtes fécond en vous-même par la vertu de l’activité. Entre les deux chérubins, entre la contemplation et la jouissance, est l’habitation de Dieu en nous. C’est de là que coulent la grâce et la sagesse. C’est là que nous apprenons la volonté du Seigneur.

LES QUATRE ANIMAUX

La charité a quatre types décrits par saint Jean et par Ézéchiel.

Le premier, c’est l’amour vainqueur qui foule aux pieds, qui écrase tout ennemi, qui dompte toute bestialité et qui règne sur la race animale. Voilà le type du lion; les vainqueurs l’ont conquis. Le second, c’est l’offrande éternelle qui offre incessamment au Seigneur toute la substance de l’âme et toute son activité, brûlant sur l’autel de la gloire l’encens qui ne s’éteint pas. Voilà le bœuf, voilà l’holocauste.

Le troisième type, c’est la sagesse, parée de toutes les vertus, et armée de l’empire du monde. C’est par elle que notre âme revêt la figure humaine, et règne sur toutes choses. Voilà l’homme, voilà la sagesse.

Mais il y a des âmes qui sont transportées au-dessus d’elles-mêmes. Abîmées dans la vision, nées dans la contemplation, elles étendent leurs ailes immenses dans la largeur et l’amplitude, au-dessus des formes et des images, et l’œil de leur esprit est ouvert à jamais pour fixer, pour contempler sans fatigue la manifestation de la vérité éternelle. De cette vue naît un amour plus extrême, un désir plus insatiable et une certaine fureur qui veut appréhender le Dieu qu’on n’embrasse pas. Voilà l’aigle. C’est la lumière vue dans l’ombre sacrée c’est aussi l’exercice extérieur, ardent et discret, de toute vérité et de toute charité.

LIVRE TROISIÈME

LES VERTUS

L’HUMILITÉ

Quand l’homme considère, au fond de lui-même, avec des yeux brûlés d’amour, l’immensité de Dieu, sa fidélité, quand il songe à son essence, à son amour, à ses preuves d’amour, à ses bienfaits, qui ne peuvent rien ajouter à son bonheur; quand l’homme ensuite, se regardant lui-même, compte ses attentats contre l’immense et fidèle Seigneur, il se tourne vers son propre fond avec une telle indignation et un tel mépris de lui-même qu’il ne sait plus comment faire pour suffire à son horreur. Il ne connaît pas de mépris assez profond pour se satisfaire. Il sent que celui qu’il mérite est plus grand que celui auquel il pense. Il tombe dans un étonnement étrange, l’étonnement de ne pas pouvoir se mépriser assez profondément, et il reste indécis, devant la défaillance de ses forces. Dans cette perplexité, ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de se plaindre à Dieu, son Seigneur et son ami, des forces de son mépris, qui le trahissent et ne le mettent pas aussi bas qu’il le voudrait. Il se résigne alors à la volonté de Dieu, et s’abandonne avec toutes les créatures, et, dans l’abnégation intime, il trouve la paix véritable, invincible et parfaite, celle que rien ne troublera. Car il s’est précipité dans un tel abîme, que personne n’ira le chercher là.

Mais tout n’est pas fini. L’humilité est capable d’une bien autre noblesse et d’une bien autre profondeur.

L’humilité, dit Gilbert, a une telle propension vers les abîmes que le repos lui est impossible, tant qu’elle n’a pas trouvé le fond où la joie est située. Le fond, c’est l’absence de toute propriété mauvaise. Mais, tant que nous sommes sur la terre, nous avons toujours quelque chose à déposer, quelque vêtement à dépouiller. Nous avons donc à aspirer toujours vers une plus profonde profondeur. Nous avons à obtenir de nous-même quelque défaillance inouïe, non quant à l’essence, mais quant à l’estime. Si quelqu’un affirmait d’avoir trouvé le fond, c’est d’être noyé dans l’humilité, je ne le démentirais pas.

Il me semble pourtant qu’être plongé dans l’humilité, c’est être plongé en Dieu, car Dieu est le fond de l’abîme, au-dessus de tout et au-dessous de tout, suprême en altitude et suprême en profondeur.

C’est pourquoi l’humilité, comme la charité, est capable de grandir toujours. Le fond de l’abîme n’est pas à la portée de nos mains. Tant que nous sommes ici, nous devons aspirer vers quelque profondeur nouvelle, convaincus que l’abîme n’a pas dit son dernier mot.

En face de Dieu, puisqu’il est trop immense pour être honoré dignement par nous, nous devons éprouver, dans l’acte de l’adoration, la volupté de l’impuissance.

Quand chaque homme rendrait gloire à chaque instant, autant que tous les hommes et tous les anges réunis, l’esprit d’adoration ne serait pas encore satisfait. Mais l’humilité, si nous réussissons à nous abîmer en elle, nous donne une sorte de contentement. Ayant trouvé Dieu dans l’abîme, nous satisfaisons à sa Majesté, en compagnie de sa profondeur.

Ayant trouvé l’union divine, non pas l’unité de nature ou d’essence, mais l’union qui est le don de l’abîme, l’union qu’on trouve quand on est noyé, nous goûtons les défaillances que fait l’humilité, et nous roulons en Dieu qui est le fond du fond.

Quand nous sommes si profondément plongés en Dieu, que donner et recevoir deviennent pour nous des mots presque inintelligibles, alors nous commençons à être satisfaits de la défaillance.

Puisqu’un fond humble est le vase qu’il faut, très pur et très solide, le vase capable de la grâce, et que Dieu veut la verser là, je vous conjure, je vous conjure d’être humble. L’humilité est si précieuse qu’elle obtient les choses trop hautes pour être enseignées, elle atteint et possède ce que la parole n’atteint pas. Elle est la rédemptrice de la charité violée. Après le péché, toujours innombrable, et quelquefois ignoré du pécheur, l’humilité du pécheur a de merveilleuses aptitudes pour la réconciliation. Sa science et sa confession arrachent à Dieu l’indulgence. L’humilité est à égale distance du désespoir et de l’enflure. Elle ne sait ce que c’est que la dispute des opinions. Elle cacherait sa gloire; mais elle la montre, si Dieu l’y pousse, ou si l’intérêt des hommes l’exige. Saint Paul montra la sienne. Mais ce fut un sacrifice. La pente de l’humilité incline vers les secrets. L’humilité est la conservatrice de la grâce. Elle nous fait ce grand présent: au moment où elle nous grandit, et dans la mesure où elle nous grandit, elle nous donne la faculté de nous indigner contre notre petitesse. Êtes-vous parvenu au sommet de l’esprit? vous avez peut-être gardé sur la hauteur les imperfections du premier degré, et l’humilité vous dit: As-tu atteint le premier degré? toute ascension a l’humilité pour condition et pour loi. Tout homme qui compte pour quelque chose un mérite, une vertu, une sagesse quelconque, en dehors de l’humilité, est un idiot. Toute noblesse est une honte, toute excellence est une ignominie, si l’humilité ne leur prête hauteur et gloire. L’humilité possède seule la puissance de dissiper l’ennemi, de tourner contre lui ses armes et de s’en faire des instruments.

Quiconque possède un fond d’humilité n’a pas besoin de paroles nombreuses pour s’instruire: Dieu lui dit plus de choses qu’on ne peut lui en apprendre et qu’il ne peut en répéter; les disciples de Dieu sont dans cette position. De l’humilité s’élèvent la liberté et la confiance; la liberté, qui grandit avec l’humilité, élève vers l’action de grâce les puissances de l’homme. Quand l’humble pourrait posséder à lui seul une puissance de louange supérieure à celle de toutes les créatures réunies, sa puissance serait insuffisante à ses yeux. Jamais il ne placera Dieu assez haut, ni lui-même assez bas. Mais voici la merveille. Son impuissance se tournera en sagesse, et le défaut de son acte toujours insuffisant sera, à ses yeux, la plus grande saveur de sa vie. Quoique la louange de Dieu soit le plus grand plaisir de la vie, il y a une joie plus haute: c’est une certaine façon d’appartenir au Seigneur. Le fait de lui appartenir conduit en lui plus profondément qu’autre chose. Subir Dieu est plus grand que tout.

Que le Seigneur béni dans les siècles des siècles nous donne l’humilité fondamentale, pour que nous parvenions, suivant les lois indiquées, aux splendeurs de l’humilité féconde. Amen.

DE LA CHASTETÉ

La sobriété du corps et de l’âme produit la chasteté. Il n’y a pas de chasteté sans sobriété. La chasteté est le mouvement par lequel la créature échappe à la créature pour adhérer à Dieu seul. Les choses créées ne sont là que pour l’usage. Dieu seul pour notre jouissance. La chasteté est une adhésion à Dieu, supérieure à l’intelligence et au sentiment, supérieure à tous les dons que l’âme est apte à recevoir. La chasteté dépasse d’un bond tout ce que le sentiment, l’expérience ou l’intelligence peuvent saisir, et va, au-dessus des dons, se reposer en Dieu seul.

La chasteté est la splendeur de l’homme intérieur. Elle est la force suprême qui ferme le cœur aux choses d’ici-bas, et qui l’ouvre aux choses d’en haut.

La chasteté demande que nous soyons armés des armes de Jésus, rédempteur et vainqueur. Elle exige que nous bondissions à la joie de son nom, que nous portions dans notre âme la mémoire de sa vie, la mémoire de sa naissance, de ses institutions, de ses bienfaits, de son humilité, de sa passion, de son sang répandu, de sa résurrection glorieuse, de son ascension admirable. Il faut l’y suivre, il faut agenouiller notre homme intérieur devant le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Les fantômes étrangers, inutiles et malsains, mourront dans cette atmosphère. Si nous portons avec nous l’Homme-Dieu crucifié, et sa vie, et sa mort, il vivra en nous, et nous en lui; la chair et le sang, le monde et l’enfer seront sous nos pieds. Sans négliger les images sensibles de Jésus-Christ, il faut se plonger dans la sagesse intérieure où vivent les images intellectuelles, où toute vérité et toute justice illuminera notre esprit, et nous resplendirons en présence de Dieu. Il faut aussi que le regard simple, le regard nu, plonge et s’abîme dans la lumière sans image où la divinité de Jésus-Christ couronne la splendeur de la chasteté. Dans la vision divine, Jésus nous revêtira du manteau de pureté, qui est lui-même.

DÉVOUEMENT INTÉRIEUR

Si nous voulons adhérer à Dieu par le dévouement intérieur, nous sentirons dans le fond de la volonté et dans le fond de l’amour le soutien de l’esprit, on dirait le bouillonnement d’une source vive, qui rebondit jusqu’à la vie éternelle. Notre intelligence aura l’expérience du soleil éternel, et la face de Jésus rayonnera: le Père délivrera notre mémoire, lui fera le don sublime de la nudité. Il nous invitera à sa vérité éternelle; il nous exigera, il nous traînera. Dieu ouvre à l’amour les portes du ciel, pour qu’il entre et mette la main sur ces trésors désirés. L’âme ouvre à Dieu ses puissances: elle désire donner sa substance et recevoir la substance divine. Mais elle veut et ne peut pas; car plus elle donne et reçoit, plus grandit le désir de recevoir et de donner. Elle ne peut ni se transvaser totalement en Dieu, ni l’embrasser comme elle voudrait. Tout ce qu’elle saisit de Dieu, lui fait l’effet d’un néant, comparé à ce qu’elle ne saisit pas. De là une tempête d’amour: car l’âme ne peut atteindre ni la hauteur de Dieu, ni sa profondeur. Elle ne peut ni le saisir, ni renoncer à lui. Nulle parole ne peut exprimer les transports de ce désir, ni peindre les tourbillons qui se forment dans cette région-là. Tantôt l’amour brûle, tantôt il glace. Quelquefois il intimide, quelquefois il enhardit; tantôt il réjouit, tantôt il désole, tantôt il espère, tantôt il désespère, il se plaint, il gémit, il chante, il adore; son ivresse impose à ceux qu’elle possède d’incroyables fureurs. Et cependant cette vie profonde est la plus salutaire des vies. Quand l’homme sent défaillir en lui son esprit, qui ne peut pas monter plus haut, l’Esprit de Dieu intervient. Quand l’homme, malgré les violences d’un désir implacable, n’a pas pu adhérer à Dieu, l’Esprit du Seigneur arrive comme un feu terrible, brûlant, absorbant, dévorant tout, et l’homme oublie son pain, son vin et son sang! il ne se souvient plus que de l’amour unissant. Silence, esprit humain! Silence, puissances créées! Dormez, dormez! la source est ouverte; les torrents coulent. Vous serez inondés, au-delà du désir.