Rusbrock l'Admirable (œuvres choisies)

Part 5

Chapter 53,945 wordsPublic domain

Si le lecteur a bien compris ce qui précède, il pourra facilement s’élever plus haut. Dans cette unité, dont j’ai déjà dit quelques mots, l’esprit humain peut rencontrer un mode d’activité inférieure à lui-même, identique à son essence et à sa personnalité propre. Ceci est le fond de l’abîme où roule la source des forces suprêmes, c’est le principe et la fin des actions de la créature opérées par elle, en elle et au-dessus d’elle. L’unité, considérée en soi, réside au-dessus des actes qui s’accomplissent par elle; mais toutes les forces de l’âme, dans l’éminence de leurs opérations, reçoivent puissance et vertu quand elles touchent ce fond, cette origine, cette source, qui est l’essence même de l’esprit. C’est dans cette unité que l’esprit de l’homme rencontre par sa grâce et sa vertu la ressemblance divine, ou la dissemblance par le péché mortel. La ressemblance divine est fille de la lumière déiforme; sans celle-ci l’union surnaturelle est absolument impossible. Il y a en nous une certaine image naturelle de Dieu: c’est une ombre quelconque d’unité, c’est une ressemblance admissible, mais tout à fait insuffisante. Sans la ressemblance qui vient de la grâce, la damnation éternelle nous attend. Dès que Dieu nous voit habiles à recevoir sa grâce, sa bonté libre est prête à nous conférer le don qui nous donne sa ressemblance. Notre aptitude à recevoir sa grâce dépend de l’intégrité intérieure avec laquelle nous nous mouvons vers lui. Au moment même de notre mouvement, le Christ vient à nous avec ou sans intermédiaires, c’est-à-dire avec ses dons ou au-dessus d’eux. Nous aussi, nous nous précipitons en lui et vers lui avec ou sans intermédiaires, c’est-à-dire avec nos puissances ou au-dessus d’elles. Or lui-même, nous apportant ses dons et se donnant lui-même, nous imprime sa ressemblance, nous absout et nous délivre. A l’instant de la délivrance, l’esprit se plonge dans la jouissance de l’amour.

Et voici la rencontre, l’union surnaturelle et sans intermédiaire dans laquelle la béatitude consiste. En vertu de l’amour et de la bonté libre, donner est chose naturelle à Dieu; mais, quant à nous, dans notre spécialité humaine, recevoir est un accident. Étrangers que nous sommes et dissemblables, il nous faut une force au-dessus de notre nature pour conquérir similitude et union.

POSSESSION DE DIEU

AU-DESSUS DES IMAGES

Or cette rencontre, cette unité que l’esprit d’amour poursuit et possède en Dieu sans intermédiaire dans le saisissement de l’essence, excède et dépasse toute intelligence, à moins que l’intelligence, sortant d’elle-même, n’ait suivi la lumière aux lieux où tout est simple. La jouissance de l’unité nous transporte dans la paix au-dessus de nous-même et de toutes choses. De cette source coulent tous les biens, naturels et surnaturels; mais l’esprit d’amour se repose au-dessus des biens, dans leur source. C’est un désert où il n’y a que Dieu, Dieu et l’esprit unis ensemble. Dans cette unité nous sommes reçus par le Saint-Esprit, et nous recevons le Saint-Esprit, et avec lui le Père et le Fils, car la Divinité est incapable de division. Or l’esprit avide de jouissance, qui tend au repos en Dieu au-dessus des images, obtient et possède au-dessus de la nature, dans l’existence essentielle, tout ce qu’il a jadis obtenu et possédé naturellement.

Ceci est l’expérience commune des saints. Mais ils passent leur vie sans apprécier et pénétrer la nature de leur bonheur, s’ils n’ont trouvé au fond d’eux-mêmes la délivrance des créatures et l’illumination de l’esprit. Au moment même de sa conversion, l’homme est saisi par la main de Dieu, dans la pointe de son esprit, pour être transporté dans la paix éternelle. Recevant la grâce, il reçoit une certaine ressemblance divine dans le fond le plus intime de ses puissances; tel est le principe de toutes ses grandeurs futures. Or cette ressemblance, qui sauvegarde la paix de l’unité, ne peut lui être ravie que par le péché mortel.

LE RENDEZ-VOUS SUR LA MONTAGNE

L’irradiation immense de Dieu, fondue dans la lumière qui ne se laisse pas embrasser, mais qui laisse couler la source vive des dons et des vertus, cette irradiation pénètre notre esprit dans les profondeurs les plus secrètes par une clarté incompréhensible, pleine d’ombre et de jouissance. Au sein de cette clarté l’esprit s’abîme dans la paix, dans la paix sans fond ni mesure, qui ne peut être connue de personne que d’elle-même. Si la paix sublime pouvait être connue et conçue, elle tomberait sous nos mesures. Si elle tombait sous nos mesures, elle serait incapable de nous combler, et la paix se convertirait pour nous en une inquiétude éternelle.

La pente de l’amour simple et immense produit en nous la jouissance; or l’amour est un abîme, et le fond de l’abîme n’existe pas. Or l’abîme appelle l’abîme; l’abîme de Dieu appelle les élus de l’unité. Or cette invocation suprême, cet appel au fond de l’abîme qui crie et dit: Venez, ressemble à une immense effusion de lumière essentielle. La lumière essentielle nous embrasse et nous attire, et nous coulons dans la ténèbre, dans la ténèbre immense de Dieu.

Unis à l’esprit de Dieu, nous recevons la puissance d’aller avec Dieu au rendez-vous que Dieu donne, et nous posséderons avec lui et en lui salut et béatitude.

QUELQUES DÉTAILS SUR LE RENDEZ-VOUS

PREMIÈRE ACTION

Le rendez-vous de Dieu a trois actes principaux. Quelquefois l’homme intérieur, transporté au-dessus de ses puissances sur la hauteur de la simplicité, se regarde jouir intérieurement. C’est le rendez-vous immédiat. Tout à coup du fond de l’unité divine sort un éclair qui frappe sur lui, et l’éclair est la face de la ténèbre, la face de la nudité, la face du _rien_ sublime. L’homme s’en va errant dans la ténèbre où il est enfermé, et il perd sa nature, et il vagabonde dans les détours de la nuit noire.

Dans la nudité, il est destitué de sa lumière propre et de la clarté de ses yeux, pénétré par la splendeur simple, imprégné, transformé.

Dans le rien, il se trouve en défaut vis-à-vis de ses puissances.

Surmonté avec tous ses actes par l’opération immense de Dieu, il triomphe de son vainqueur par l’unité d’esprit dont le secret lui est livré. Dans l’union intime, il parvient à la saveur spirituelle, à la possession trois fois sublime, et, se plongeant en Dieu, il s’enivre de délices dans l’existence essentielle. Or les torrents de délices font couler dans le point central des puissances de l’homme une plénitude d’amour sensible, et de cette plénitude la saveur pénétrante atteint la vie physique elle-même et coule dans les membres de l’homme. Par cette effusion, l’homme intérieur demeure frappé, surmonté, stupéfait; la substance lui échappe. Dans la profondeur de lui-même, dans son âme et dans son corps, il sait et il sent une clarté singulière et pénétrante, pleine de saveur et de délices.

QUELQUES DÉTAILS SUR LE RENDEZ-VOUS

DEUXIÈME ACTION

L’homme intérieur s’est tourné vers Dieu pour adorer, pour s’offrir, pour brûler sur le grand autel. Dieu vient au rendez-vous avec ou sans intermédiaire. Il apporte le don de sagesse. La sagesse est la source de toutes les vertus. Elle est l’instigatrice de toute perfection; elle ébranle, elle pousse l’homme extérieur vers toute activité extérieure et féconde. Mais cette même sagesse embrase l’homme intérieur d’un feu si grandiose, que les dons de Dieu ne l’assouvissent plus. En cet état tout ce que Dieu peut apporter, en dehors du don de lui-même, paraît à l’homme étroit, mesquin, et son désir augmente, et son impatience grandit.

L’homme sent alors au fond de lui-même un point central, principe et fin de toutes vertus. Dans ce point central il les offre toutes à Dieu C’est dans ce point que vit l’amour. Or la faim et la soif grandissent si démesurément, qu’il se sent défaillir par la vertu du ravissement. Or, chaque fois qu’il reçoit au fond de lui la foudre de Dieu, il est embrasé et incendié par un contact nouveau. Il meurt dans la vie, et ressuscite dans la mort. C’est une ardeur tendre qui obtient la ressemblance et qui aspire à l’unité. Et la faim et la soif se renouvellent à chaque instant. Cette action est plus utile et plus sûre que la précédente. L’activité ardente du désir et de l’amour est le principe de la paix suprême. L’activité précède, accompagne et suit la paix. Elle est l’exercice nécessaire.

Sans les actes de la charité, nul ne peut obtenir Dieu ni conquérir l’amour, ni garder l’amour conquis. Mais le repos et le retard qu’on prendrait dans la créature est l’empêchement de l’homme spirituel. Dieu seul peut satisfaire la faim qui le dévore.

QUELQUES DÉTAILS SUR LE RENDEZ-VOUS

TROISIÈME ACTION

Les deux premières actions produisent la troisième, qui est la vie intérieure exerçant la justice. Dieu, venant au rendez-vous avec ou sans intermédiaire, exige de nous deux choses: activité, jouissance. Ces deux forces, loin de se gêner, se confirment et se corroborent. Dans l’activité et dans la paix consiste la vie de l’homme intérieur; il est tout entier dans l’une, et tout entier dans l’autre, indivisiblement. Tout entier en Dieu, il jouit de la paix profonde; tout entier en lui-même, il produit toutes les actions de l’amour. Dieu lui ordonne de renouveler constamment ces deux mouvements de vie: et la justice l’engage à donner ce que Dieu demande. A chaque irradiation divine l’esprit répond par un mouvement plein d’activité et plein de jouissance. Et toutes ces vertus actives prennent dans ce mouvement une seconde naissance, et l’abîme de la paix prend dans le même mouvement une nouvelle profondeur. Par le même acte Dieu donne ses trésors et se donne lui-même; par le même acte l’esprit fait oblation de toute sa vie extérieure et de toute sa substance. Par irradiation de Dieu pour la jouissance de l’homme, l’esprit fondu d’amour s’écoule dans le Seigneur, et le ravissement le transforme en joie. L’intelligence et la sagesse impriment sur lui leur touche active; il est illuminé, embrasé. Mais il meurt de faim, il brûle de soif, car le pain des anges est devant lui. Il travaille, parce qu’il est en vue du repos. L’exilé contemple sa patrie. Il voit, au fort de la mêlée, la couronne du vainqueur. La consolation, la paix, la joie, la splendeur et l’abondance, toute splendeur, toute lumière dépourvue de nombre et de mesure; tout cela est à la portée de ses regards. La béatitude lui est montrée sous des espèces spirituelles. Le doigt de Dieu, montrant le bonheur, entretient l’amour au milieu de l’activité humaine. Le juste, qui a fondé sa vie sur la paix et sur l’action, élève un monument éternel; cependant, après cette vie, il sera ravi vers de plus hautes sublimités. Il s’approche de Dieu, armé d’un amour intime et d’une action continuelle. Il se plonge en Dieu, armé d’une jouissance sans remords et sans peur. Plongé en Dieu, il se donne à toutes les créatures, plein d’activité, de vertu, de justice et d’amour universel. Quiconque n’unit pas dans sa vie la paix et l’activité ne connaît pas la justice; quiconque unit le repos et l’activité est en sûreté. Le juste est semblable à un miroir à deux faces, recevant deux sortes d’images. En haut, il reçoit Dieu et les dons de Dieu; en bas, les images et les espèces des objets. Celui-là peut rentrer en lui-même et se livrer hardiment aux devoirs de la justice.

Mais l’homme, en cette vie, est bien loin d’être immuable. Il sort de lui-même sans nécessité, et se livre très souvent aux choses du dehors, appelé par les sens, et non conduit par la lumière. Il tombe ainsi dans le péché véniel. Or le péché véniel dans la vie d’un contemplateur, c’est une goutte d’eau froide dans une fournaise ardente.

DE LA LUMIÈRE DIVINE

Notre Père, qui êtes aux cieux, est le Père des lumières; il est celui qui veut qu’on voie. Aussi, sans interruption et sans intermédiaire, il profère en nous son Verbe unique et éternel, une seule parole, la parole de l’abîme. Dans cette parole il s’exprime lui-même et exprime toutes choses.

S’il fallait traduire cette parole dans la langue humaine, je dirais qu’elle sonne à peu près de cette manière:

Me voici!

Regarde!

Or c’est la génération de la lumière éternelle, où toute béatitude est vue et contemplée.

La contemplation dont je parle ici a trois conditions: il faut une âme réglée et parée par l’exercice pratique de la vérité et de la justice; toutefois cette pratique extérieure doit aider l’âme, et non la surcharger. Celui-là seul est apte à la contemplation, qui n’est esclave de rien, et pas même de ses vertus. Il faut en outre adhérer à Dieu par l’activité de l’amour; il faut un feu blanc, ardent, inextinguible; l’ardeur qui brûle ouvre l’esprit. Il faut enfin, sans confusion de substance et dans le sens où je le dis, il faut se perdre dans la ténèbre sacrée, où la jouissance délivre l’homme de lui-même, et ne plus se retrouver suivant le mode humain. Dans l’abîme de la ténèbre où l’amour donne le feu de la mort, je vois poindre la vie éternelle et la manifestation de Dieu. Là naît et brille une certaine lumière incompréhensible qui donne sur la vie éternelle, et nous commençons à distinguer quelque chose. Or la lumière est donnée dans la simple essence de l’esprit, où l’homme la reçoit, au-dessus des dons, dans le vide où la jouissance l’a délivré de lui-même. Et cela dans toute la mesure dont la créature est capable. Or la lumière ténébreuse, où l’esprit contemple tout ce que le désir peut concevoir, est telle par son immensité, que le contemplateur, dans le fond où il se repose, ne voit plus et ne sent plus rien que la lumière elle-même, une certaine splendeur incompréhensible. Bienheureux les yeux qui voient ainsi.

L’ARRIVÉE DE L’ÉPOUX

Quand nous avons ouvert les yeux dans la lumière profonde, nous devenons capables de contempler dans la joie l’éternelle arrivée de l’Époux. Quelle est-elle? je vous en supplie. C’est une génération incessante, et une illustration sans défaillance. L’abîme d’où la clarté sort est fécond et vivant; lui-même il est clarté. La manifestation de la lumière intérieure se renouvelle dans l’intimité du sanctuaire. Je ne vois autre chose ici qu’un regard éternellement tendu vers la lumière, grâce à elle, par elle et en elle. L’Époux vient avec ses trésors; mais tel est le mystère des rapidités divines, qu’il arrive continuellement; il arrive toujours pour la première fois, comme si jamais il n’était venu. Car son arrivée, indépendante du temps, consiste dans un éternel MAINTENANT, et un éternel désir renouvelle éternellement les joies de l’arrivée. Les délices qu’il apporte sont immenses et infinies, puisqu’elles sont lui-même; les yeux de l’esprit s’ouvrent pour regarder la face de l’Époux, et la portée du regard s’agrandit et franchit la limite. Le regard fixe de l’esprit persévère tendu sur le mystère de Dieu.

La capacité de l’âme, dilatée par l’arrivée de l’Époux, semble sortir d’elle-même pour passer, à travers les murs, dans l’immensité de Celui qui arrive. Et ainsi il se passe un phénomène que voici. C’est Dieu qui, au fond de nous, reçoit Dieu venant à nous, et Dieu contemple Dieu. Dieu! en qui consiste le salut et la béatitude.

LA SORTIE DE L’ESPRIT

_Sortez._ C’est Dieu qui parle. Il a dit: Me voici. Maintenant il dit: _Sortez._ Il parle dans l’ombre à l’esprit qui fond et qui s’écoule. Sortez, allez-vous-en vers la contemplation; allez-vous-en vers la jouissance divine. Les richesses immenses que Dieu a par nature, nous pouvons les avoir par la vertu de l’amour, par sa résidence en nous, par notre résidence en lui, par la grâce de l’Esprit saint, en qui le désir est assouvi, quel qu’il soit. C’est par la vertu de cet amour immense que nous possédons la joie de mourir à nous-mêmes et de sortir de notre prison, fondus dans l’océan de l’essence et dans la ténèbre brûlante. C’est là que l’esprit, dans l’embrassement de la Trinité, habite la suressence, se repose, agit et jouit. Le Père est dans le Fils, le Fils dans le Père, portant toute créature. La relation personnelle de Père, la relation personnelle de Fils, se distingue dans l’unité féconde de la nature divine. Activité éternelle sans commencement ni fin, principe sans principe. Le Père se contemple lui-même pleinement et parfaitement dans l’abîme de sa fécondité, et voici que, par l’acte même de se comprendre, il engendre une autre personne, le Fils, son Verbe éternel. Le type de toutes les créatures, qui n’étaient pas encore sorties du néant, résidait éternellement dans l’Éternel engendré, et Dieu les voyait et les contemplait dans leur type, mais en lui-même. Car il n’y a rien en Dieu qui ne soit Dieu. Cette vie éternelle que nos types possèdent sans nous en Dieu sont, je pense, notre raison d’être essentielle. Elle est la cause de notre création. Notre essence créée est un effet qui demande à rejoindre son principe. Cet Être éternel que les types possèdent en Dieu, cet Être éternel est Dieu; il persévère éternellement. Dieu se contemple d’un simple regard, sans avant ni après, dans un maintenant éternel. Or la sagesse de Dieu est la splendeur du Père et le type éternel des êtres, sur lequel sont dessinées les créatures au jour de leur création. Dieu se voit et voit tout dans son Verbe comme dans un miroir. La Trinité nous a créés à son image, d’après l’exemplaire éternel de nous-mêmes, qu’elle possédait dans son sein, avant que le monde fût. C’est pourquoi Dieu veut que, délivrés de nous-mêmes et introduits dans la lumière éternelle, nous tendions les bras vers le type divin, qui est le nôtre, qui est notre exemplaire, qui est notre raison d’être, et que nous le possédions dans l’éternelle activité et dans la jouissance éternelle. Le sein du Père est la source de l’être. La splendeur du Père est la génération du Fils; tous les types sont manifestés au regard du Père. Tout ce qu’il a et tout ce qu’il est, le Père le donne au Fils, excepté la relation personnelle de Père, qui est particulière à lui et éternellement incommunicable. Tout ce qui est caché et latent dans l’unité du Père parvient à la lumière dans la génération du Fils. Notre type réside éternellement dans l’ombre sacrée; mais une immense lumière nous révèle et nous manifeste en Dieu. Or, l’effort de la contemplation, c’est l’effort du contemplateur vers son type éternel. Volant de clartés en clartés, il aspire, les bras tendus, à rejoindre cet exemplaire incréé, d’après lequel il a été créé. Il s’élève au-dessus de lui-même pour monter vers son modèle. Or cette contemplation est une sublimité féconde. Cette possession de soi, cette liberté absolue ouvre à l’homme, avide de perfection, des horizons inespérés. L’homme reste en lui, actif et libre, dans le plein exercice des vertus; mais la contemplation a un acte extérieur plus haut que toute vertu et que toute dévotion: c’est l’acte par lequel elle se possède. La contemplation superessentielle possède, d’une certaine manière, la couronne vers laquelle elle aspire. Si nous étions délivrés de notre misère, il est clair que, plus aptes à recevoir la lumière dans notre substance créée, nous serions irradiés et pénétrés par la gloire de Dieu avec une magnificence dont nous ne nous doutons pas.

La mesure transcendante qui passe toute mesure est la seule mesure que connaisse l’esprit, quand, sorti de lui-même, il s’en va, par la vertu de la lumière transformante, dans les domaines sublimes de l’éternelle contemplation. Quand l’amour s’est laissé ravir au-dessus de sa substance créée par la jouissance transcendante, il trouve et goûte sur la montagne les magnificences et les délices que Dieu fait rouler dans les sanctuaires intimes de la vie, imprimant sur l’âme ravie une certaine image de sa majesté.

DE L’EMBRASSEMENT

Quand le contemplateur intime a remonté vers son type éternel, quand, par la voie du Fils, il a obtenu le sein du Père, illustré maintenant par la vérité divine, il reçoit à toute heure une nouvelle naissance divine, car il ressemble à la lumière. Quelque chose de suprême, comme l’embrassement de Dieu, le place sur les hauteurs de la béatitude. Le Père se tourne activement vers son Fils, vers la Sagesse éternelle: Lui, principe et source de tous les êtres, il se tourne avec tout ce qu’il porte en lui; le fils avec tout ce qu’il porte en lui, avec le monde des vivants, se retourne vers le Père qui l’a engendré; de leur mutuel embrassement procède le Saint-Esprit, qui est leur amour, qui vit avec eux deux dans l’unité de l’essence. Or l’amour actif et jouissant de la Trinité a de tels embrassements, de telles opulences et de telles pénétrations, que le silence des créatures est absolu ici. Les prodiges de l’Incompréhensible, qui sont contenus dans cet amour, écrasent et excèdent toute intelligence créée. Or, si l’amour est transporté dans le lieu où les prodiges sont embrassés et goûtés sans étonnement, l’esprit, bien plus haut que lui-même, consomme avec le Seigneur le mystère de l’union, et dans l’unité du fond vital, en possession de lui-même et revêtu de son type éternel, il contemple et goûte sans mesure, par des procédés divins, les trésors que Dieu est lui-même.

Les délices de l’embrassement divin sont renouvelés au fond de nous par une activité qui ne se relâche jamais: c’est l’embrassement de l’amour dans une complaisance mutuelle et éternelle. C’est un renouvellement qui se fait à toute heure dans le nœud de l’amour. Toutes choses sont contemplées actuellement par le Père dans l’éternelle génération du Fils; toutes choses sont actuellement aimées par le Père et le Fils dans l’éternelle procession de l’Esprit. Or l’embrassement du Père et du Fils est actif par excellence; c’est dans cet embrassement que nous sommes étreints par la vertu de l’Esprit, au fond de l’éternel amour. Or ce baiser et cet embrassement est une activité qui jouit d’elle-même au fond d’un abîme sans fond.

L’abîme de la divinité, qui n’a pas de mesure, est une ténèbre sacrée qui comprend, embrasse et surpasse toute propriété dans le magnifique embrassement de l’unité essentielle; le mystère de la jouissance s’accomplit dans la profondeur sans nom. Le transport de la jouissance est une certaine immersion dans l’unité essentielle, où tous les noms de Dieu, où toutes les lumières qui brillent dans le miroir de la vérité divine s’écoulent dans la simplicité sans nom de l’essence, où les mesures sont inconnues. Voici l’inépuisable et inscrutable simplicité de l’abîme. C’est ici que toutes choses sont embrassées dans la jouissance béatifique.

Mais l’abîme lui-même n’est embrassé par rien, si ce n’est par l’unité essentielle. Je ne parle plus ici des personnes divines, ni de tout ce qui est vie en Dieu. Je parle de l’embrassement de l’amour; c’est l’éternel repos dans l’effusion de la jouissance fondante. Les esprits doués du dévouement intime ont choisi cet asile pour s’y reposer éternellement. Et voilà le silence caligineux où tous les esprits d’amour se sont en quelque façon perdus. Et nous, si nous avons agi pour nous préparer, délivrés de notre prison, nous naviguerons dans l’océan de la Divinité, sans qu’aucune créature nous soit obstacle ou gêne. Puissions-nous, par la vertu de l’Amour divin, qui n’a jamais méprisé les prières d’un mendiant, obtenir la possession de Dieu, la contemplation claire de la Trinité divine, et la jouissance sublime de l’unité essentielle. Amen.

LIVRE DEUXIÈME

DE L’ANCIEN TESTAMENT

AARON ET ITHAMAR

Parlons un peu d’Ithamar, fils d’Aaron, le pontife, d’Ithamar qui reçut les offrandes librement données, et les distribua aux ouvriers chargés de construire le tabernacle de Dieu. Traduit en latin, le nom d’Aaron signifie la montagne de la puissance. Il exprime cette hauteur suprême de l’âme où Dieu règne. Venez, dit le prophète Isaïe, gravissons la montagne du Seigneur; allons vers la maison du Dieu de Jacob.

Or Jacob signifie supplantateur.

Celui qui a gravi la montagne de la puissance remplace, surpasse et écrase tout.

Et il nous instruira de ses voies, ajoute Isaïe.

Ses voies sont ses commandements.

C’est pourquoi la loi sortira de la montagne de Sion.