Rome

Part 59

Chapter 593,889 wordsPublic domain

--Mais, continua le prêtre, je confesse volontiers tout de suite la capitale erreur de mon livre. Cette Rome italienne que j'avais négligée, pour la sacrifier à la Rome papale, dont je rêvais le réveil, elle existe, et si puissante, si triomphante déjà, que c'est sûrement l'autre qui est fatalement destinée à disparaître avec le temps. Comme je l'ai observé, le pape a beau s'entêter à être immuable, dans son Vatican, de plus en plus lézardé, menaçant ruine, tout évolue autour de lui, le monde noir est déjà devenu le monde gris, en se mélangeant au monde blanc. Et jamais je n'ai mieux senti cela qu'à la fête donnée par le prince Buongiovanni, pour les fiançailles de sa fille avec votre petit-neveu. J'en suis sorti absolument enchanté, gagné à votre cause de résurrection.

Les yeux du vieillard étincelèrent.

--Ah! vous y étiez! N'est-ce pas que vous avez eu là un spectacle inoubliable et que vous ne doutez plus de notre vitalité, du peuple que nous devons être, quand les difficultés d'aujourd'hui seront vaincues? Qu'importe un quart de siècle, qu'importe un siècle! L'Italie renaîtra dans sa gloire ancienne, dès que le grand peuple de demain aura poussé de terre!... Et c'est bien vrai que j'exècre ce Sacco, parce qu'il incarne pour moi les intrigants, les jouisseurs dont les appétits ont tout retardé, en se ruant à la curée de notre conquête, qui nous avait coûté tant de sang et tant de larmes. Mais je revis dans mon bien-aimé Attilio, cette vraie chair de ma chair, si tendre et si vaillant, qui va être l'avenir, la génération de braves gens dont la venue instruira et purifiera le pays... Ah! que le grand peuple de demain naisse donc de lui et de cette Celia, l'adorable petite princesse, que Stefana, ma nièce, une femme de raison au fond, m'a amenée l'autre jour. Si vous aviez vu cette enfant se jeter à mon cou, m'appeler des plus doux noms, me dire que je serai le parrain de son premier fils, pour qu'il s'appelât comme moi et qu'il sauvât une seconde fois l'Italie... Oui, oui! que la paix se fasse autour de ce prochain berceau, que l'union de ces chers enfants soit l'indissoluble mariage entre Rome et la nation entière, et que tout soit réparé, et que tout resplendisse dans leur amour!

Des larmes étaient montées à ses yeux. Pierre, très touché de cette flamme inextinguible de patriotisme, qui brûlait encore chez le héros foudroyé, voulut lui faire plaisir.

--C'est le vœu que j'ai fait moi-même, à la fête de leurs fiançailles, en disant à votre fils à peu près ce que vous venez de dire. Oui! que leurs noces soient définitives et fécondes, qu'il naisse d'elles le grand pays que je vous souhaite d'être, de toute mon âme, maintenant que j'ai appris à vous connaître!

--Vous avez dit ça! cria Orlando, vous avez dit ça! Allons, je vous pardonne votre livre, vous avez compris enfin, et la nouvelle Rome, la voilà! la Rome qui est la nôtre, que nous voulons refaire digne de son glorieux passé, une troisième fois reine du monde!

D'un de ses gestes amples, où il mettait tout ce qui lui restait de vie, il montra, par la fenêtre claire, sans rideaux, l'immense panorama qui se déroulait, Rome étalée au loin, d'un bout de l'horizon à l'autre. Sous le ciel couleur d'ardoise, sous ce deuil d'hiver si rare, la ville prenait une sorte de majesté plus haute, la mélancolique grandeur d'une cité reine, aujourd'hui déchue encore, qui attend, muette, immobile, dans l'air morne, le réveil éclatant, la royauté enfin reconnue de tous, qu'on lui a de nouveau promise. Des quartiers neufs du Viminal aux arbres lointains du Janicule, des toits roux du Capitole aux cimes vertes du Pincio, la houle des terrasses, des campaniles, des dômes, avait une largeur d'océan, dans un balancement sans fin de vagues profondes et grises.

Mais, brusquement, Orlando avait tourné la tête, saisi d'un accès de paternelle indignation, apostrophant le jeune Angiolo Mascara.

--Et, scélérat que tu es, c'est notre Rome que tu rêves de détruire à coups de bombes, que tu parles de raser comme une vieille maison branlante et pourrie, afin d'en débarrasser à jamais la terre!

Angiolo, jusque-là silencieux, avait écouté passionnément la conversation. Sur son visage imberbe, d'une beauté de fille blonde, les moindres émotions passaient en rougeurs soudaines; et surtout ses grands yeux bleus avaient brûlé, à entendre parler du peuple, de ce peuple nouveau qu'il s'agissait de faire.

--Oui! dit-il lentement de sa pure voix musicale, oui! la raser, n'en pas laisser une seule pierre! mais la détruire pour la reconstruire!

Orlando l'interrompit d'un rire de tendre raillerie.

--Ah! tu la reconstruirais, c'est heureux!

--Je la reconstruirais, répéta l'enfant debout, d'une voix tremblante de prophète inspiré, je la reconstruirais, oh! si grande, si belle, si noble! Ne faut-il pas pour l'universelle démocratie de demain, pour l'humanité enfin libre, une cité unique, l'arche d'alliance, le centre même du monde? Et n'est-ce pas Rome qui est désignée, que les prophéties ont marquée comme l'éternelle, l'immortelle, celle en qui s'accompliront les destinées des peuples? Mais, pour qu'elle devienne le sanctuaire définitif, la capitale des royaumes détruits où s'assembleront, une fois par an, les sages de toutes les contrées, on doit la purifier d'abord par le feu, ne rien laisser en elle des souillures anciennes. Ensuite, quand le soleil aura bu les pestilences du vieux sol, nous la rebâtirons dix fois plus belle, dix fois plus grande qu'elle n'a jamais été. Et quelle ville enfin de vérité et de justice, la Rome annoncée, attendue depuis trois mille ans, toute en or, toute en marbre, emplissant la Campagne, de la mer aux monts de la Sabine et aux monts Albains, si prospère et si sage, que ses vingt millions d'habitants vivront dans l'unique joie d'être, après avoir réglementé la loi du travail. Oui! oui! Rome, la Mère, la Reine, seule sur la face de la terre, et pour l'éternité!

Béant, Pierre l'écoutait. Eh quoi, le sang d'Auguste en venait là? Au moyen âge, les papes n'avaient pu être les maîtres de Rome, sans éprouver l'impérieux besoin de la rebâtir, dans leur volonté séculaire de régner de nouveau sur le monde. Récemment, dès que la jeune Italie s'était emparée de Rome, elle avait aussitôt cédé à cette folie atavique de la domination universelle, voulant à son tour en faire la plus grande des villes, construisant des quartiers entiers pour une population qui n'était pas venue. Et voilà que les anarchistes eux-mêmes, en leur rage de bouleversement, étaient possédés du même rêve obstiné de la race, démesuré cette fois, une quatrième Rome monstrueuse, dont les faubourgs finiraient par envahir les continents, afin de pouvoir y loger leur humanité libertaire, réunie en une famille unique! C'était le comble, jamais preuve plus extravagante ne serait donnée du sang d'orgueil et de souveraineté qui avait brûlé les veines de cette race, depuis qu'Auguste lui avait laissé l'héritage de son empire absolu, avec le furieux instinct de croire que le monde était légalement à elle et qu'elle avait la mission toujours prochaine de le reconquérir. Cela sortait du sol même, une sève qui avait grisé tous les enfants de ce terreau historique, qui les poussait tous à faire de leur ville la Ville, celle qui avait régné, qui régnerait, resplendissante, aux jours prédits par les oracles. Et Pierre se rappelait les quatre lettres fatidiques, le S. P. Q. R. de l'ancienne Rome glorieuse, qu'il avait retrouvées partout dans la Rome actuelle, comme un ordre de définitif triomphe donné au destin, sur toutes les murailles, sur tous les insignes, jusque sur les tombereaux de la voirie municipale qui, le matin, enlevaient les ordures. Et Pierre comprenait la prodigieuse vanité de ces gens hantés par la grandeur des aïeux, hypnotisés devant le passé de leur Rome, déclarant qu'elle renferme tout, qu'eux-mêmes ne parviennent pas à la connaître, qu'elle est le sphinx chargé de dire un jour le mot de l'univers, si grande et si noble que tout y grandit et s'y anoblit, qu'ils en arrivent à exiger pour elle le respect idolâtre de la terre entière, dans cette vivace illusion de la légende où elle demeure, cette inextricable confusion de ce qui a pu être grand et de ce qui ne l'est plus.

--Mais je la connais, ta quatrième Rome, reprit Orlando, qui s'égayait de nouveau. C'est la Rome du peuple, la capitale de la République universelle, que Mazzini a déjà rêvée. Il est vrai qu'il y ajoutait le pape... Vois-tu, mon garçon, si nous, les vieux républicains, nous nous sommes ralliés, c'est que notre crainte a été de voir, en cas de révolution, le pays tomber aux mains des fous dangereux qui t'ont troublé la cervelle. Et, ma foi! nous nous sommes résignés à notre monarchie, qui n'est pas sensiblement différente d'une bonne République parlementaire... Allons, au revoir, et sois sage, songe que ta pauvre mère en mourrait, s'il t'arrivait quelque ennui... Viens que je t'embrasse tout de même.

Angiolo, sous le baiser affectueux du héros, devint rouge comme une jeune fille. Puis, il s'en alla, de son air doux de songeur éveillé, après avoir salué poliment le prêtre, d'un signe de tête, sans ajouter une parole.

Il y eut un silence, et les regards du vieil Orlando ayant rencontré les journaux, épars sur la table, il reparla de l'affreux deuil du palais Boccanera. Cette Benedetta, qu'il avait adorée comme une fille chère, aux jours de tristesse où elle vivait près de lui, quelle mort foudroyante, quel tragique destin, d'avoir été ainsi emportée dans la mort de l'homme qu'elle aimait! Et, trouvant les récits des journaux singuliers, le cœur douloureux et tourmenté par ce qu'il sentait là d'obscur, il demandait des détails, lorsque son fils Prada entra brusquement, la face torturée d'inquiétude, essoufflé d'avoir monté trop vite. Il venait de congédier ses entrepreneurs avec une brutalité impatiente, sans tenir compte de la situation grave, de sa fortune compromise, en train de crouler, cédant à un tel désir d'être en haut près de son père, qu'il ne les écoutait même pas, insoucieux de savoir si la maison n'allait pas s'effondrer sur sa tête. Et, quand il fut en haut, devant le vieillard, son premier regard anxieux fut pour le dévisager, pour se rendre compte si le prêtre, par quelque mot imprudent, ne venait pas de le frapper à mort.

Il frémit de le trouver frissonnant, ému aux larmes de l'aventure terrible dont il causait. Un instant, il crut qu'il arrivait trop tard, que le malheur était fait.

--Mon Dieu! père, qu'avez-vous? pourquoi pleurez-vous?

Et il s'était jeté à ses pieds, agenouillé, lui prenant les mains, le regardant passionnément, dans une telle adoration, qu'il semblait offrir tout le sang de son cœur, pour lui éviter la moindre peine.

--C'est cette mort de la pauvre femme, reprit tristement Orlando. Je disais à monsieur Froment combien elle m'avait désolé, et j'ajoutais que j'en étais encore à comprendre l'aventure... Les journaux parlent d'une mort subite, c'est toujours si extraordinaire!

Très pâle, Prada se releva. Le prêtre n'avait pas parlé. Mais quelle effrayante minute! S'il répondait, s'il parlait!

--Vous étiez présent, n'est-ce pas? continua le vieillard. Vous avez tout vu... Racontez-moi donc comment les choses se sont passées.

Prada regarda Pierre. Leurs regards se fixèrent, entrèrent l'un dans l'autre. Entre eux, tout recommençait. C'était encore le destin en marche, Santobono rencontré au bas des pentes de Frascati, avec son petit panier; c'était le retour à travers la Campagne mélancolique, la conversation sur le poison, tandis que le petit panier roulait, se balançait doucement sur les genoux du curé; et c'était surtout l'osteria sommeillante au désert, la petite poule noire foudroyée, morte, un filet de sang violâtre au bec. Puis, c'était, dans la nuit même, le bal des Buongiovanni qui resplendissait, toute une odeur de femmes, tout un triomphe de l'amour. Enfin, c'était devant le palais Boccanera, noir sous la lune d'argent, l'homme qui allumait un cigare, qui s'en allait sans retourner la tête, laissant l'obscur destin faire sa besogne de mort. Cette histoire, l'un et l'autre la savaient, la revivaient, n'avaient pas besoin de se la répéter tout haut, pour être certains qu'ils s'étaient devinés, jusqu'au fond de l'âme.

Pierre n'avait pas répondu tout de suite au vieillard.

--Oh! murmura-t-il enfin, des choses affreuses, des choses affreuses...

--Sans doute, c'est ce que j'ai soupçonné, reprit Orlando. Vous pouvez nous tout dire... Mon fils, devant la mort, a pardonné.

Le regard de Prada chercha de nouveau celui de Pierre, s'appuya si lourd, si chargé d'une ardente supplication, que le prêtre en fut remué profondément. Il venait de se rappeler l'angoisse de cet homme pendant le bal, l'atroce torture jalouse qu'il avait subie, avant de laisser au destin le soin de sa vengeance. Et il reconstituait ce qui avait dû se passer au fond de lui, ensuite, après l'effroyable dénouement: d'abord, la stupeur de cette rudesse du destin, de cette vengeance qu'il n'avait pas demandée si féroce; puis, le calme glacé du beau joueur qui attend les événements, lisant les journaux, n'ayant d'autre remords que celui du capitaine à qui la victoire a coûté trop d'hommes. Tout de suite, il avait compris que le cardinal enterrerait l'affaire, pour l'honneur de l'Église. Il gardait seulement au cœur un poids lourd, le regret peut-être de cette femme si désirée, qu'il n'avait pas eue, qu'il n'aurait jamais, peut-être aussi une horrible jalousie dernière, qu'il ne s'avouait pas, dont il souffrirait toujours, celle de la savoir éternellement aux bras d'un autre homme, dans la tombe. Et voilà, de cet effort vainqueur pour être calme, de cette attente froide et sans remords, que se dressait le châtiment, la peur que le destin, cheminant avec les figues empoisonnées, ne se fût pas encore arrêté dans sa marche, et ne vînt par contre-coup frapper son père. Encore un coup de foudre, encore une victime, la plus inattendue, la plus adorée. Toute sa force de résistance avait croulé en une minute, il était là dans l'épouvante du destin, plus désarmé et plus tremblant qu'un enfant.

--Mais, dit Pierre avec lenteur, comme s'il eût cherché ses mots, les journaux ont dû vous dire que le prince avait d'abord succombé et que la contessina était morte de douleur, en l'embrassant une dernière fois... Les causes de la mort, mon Dieu! vous savez que les médecins eux-mêmes, d'ordinaire, n'osent guère se prononcer exactement...

Il s'arrêta, il venait d'entendre soudainement la voix de Benedetta mourante lui donner l'ordre terrible: «Vous qui verrez son père, je vous charge de lui dire que j'ai maudit son fils. Je veux qu'il sache, il doit savoir, pour la vérité et la justice.» Grand Dieu! allait-il obéir, était-ce donc là un de ces ordres sacrés qu'il fallait exécuter quand même, dussent les larmes et le sang couler à flots? Pendant quelques secondes, il souffrit du plus déchirant des combats, partagé entre cette vérité, cette justice invoquées par la morte, et son besoin personnel de pardon, l'horreur qu'il se serait faite à lui-même s'il avait tué ce vieillard, en remplissant son implacable mission, sans bénéfice pour personne. Et, certainement, l'autre, le fils, dut comprendre que quelque lutte suprême se livrait en lui, d'où allait sortir le sort de son père, car son regard se fit plus lourd, plus suppliant encore.

--On a cru d'abord à une mauvaise digestion, continua Pierre. Mais le mal a si vite empiré, qu'on s'est affolé et qu'on a couru chercher le médecin...

Ah! les yeux, les yeux de Prada! Ils étaient devenus si désespérés, si pleins des choses les plus touchantes, les plus fortes, que le prêtre y lisait toutes les raisons décisives qui allaient l'empêcher de parler. Non, non! il ne frapperait pas le vieillard innocent, il n'avait rien promis, il aurait cru charger d'un crime la mémoire de la morte, s'il avait obéi à sa haine dernière. Prada, lui, pendant ces quelques minutes d'angoisse, venait de souffrir une vie entière de douleur, si abominable, que tout de même un peu de justice était faite.

--Alors, acheva Pierre, quand le médecin a été là, il a formellement reconnu qu'il s'agissait d'une fièvre infectieuse. Il n'y a aucun doute... J'ai assisté ce matin aux obsèques, c'était bien beau et bien touchant.

Orlando n'insista pas. D'un geste, il se contenta de dire combien, lui aussi, avait été ému toute la matinée, en songeant à ces obsèques. Puis, comme le vieillard se tournait, rangeant les journaux sur la table, de ses mains restées tremblantes, Prada, le corps glacé d'une sueur mortelle, chancelant, s'appuyant au dossier d'une chaise pour ne pas tomber, regarda Pierre encore, d'un regard fixe, mais d'un regard très doux, éperdu de reconnaissance, qui disait merci.

--Je pars ce soir, répéta Pierre brisé, voulant rompre la conversation. Je vais vous faire mes adieux... N'avez-vous pas de commission à me donner pour Paris?

--Non, non, aucune, dit Orlando.

Puis, tout d'un coup, se souvenant:

--Eh! si, j'ai une commission... Vous vous rappelez, le livre de mon vieux compagnon de batailles Théophile Morin, un des Mille de Garibaldi, ce manuel pour le baccalauréat, qu'il voudrait faire traduire et adopter chez nous. Je suis bien heureux, j'ai la promesse qu'on le lui prendra dans nos écoles, mais à la condition qu'il fera quelques changements... Luigi, donne-moi donc le volume qui est là, sur cette planche.

Et, quand son fils lui eut remis le volume, il montra à Pierre les notes qu'il avait écrites au crayon, sur les marges, il lui fit comprendre les modifications qu'on exigeait de l'auteur, dans le plan général de l'ouvrage.

--Soyez donc assez gentil pour porter vous-même cet exemplaire à Morin, dont l'adresse est au verso de la couverture. Vous m'épargnerez une longue lettre, vous en direz plus en dix minutes, d'une façon plus nette et plus complète, que je ne le ferais en dix pages... Et vous embrasserez Morin pour moi, vous lui direz que je l'aime toujours, ah! de tout mon cœur d'autrefois, lorsque j'avais mes jambes et que l'un et l'autre nous nous battions comme des diables, sous la pluie des balles!

Il y eut un court silence, ce silence, cette gêne attendrie de la minute du départ.

--Allons, adieu! embrassez-moi pour lui et pour vous, embrassez-moi tendrement, ainsi que le petit Angiolo m'a tout à l'heure embrassé... Je suis si vieux et si fini, mon cher monsieur Froment, que vous me permettez bien de vous appeler mon enfant et de vous embrasser comme un aïeul, en vous souhaitant le courage et la paix, la foi en la vie qui seule aide à vivre.

Pierre fut si touché, que des larmes lui montèrent aux yeux, et lorsqu'il baisa de toute son âme, sur les deux joues, le héros foudroyé, il le sentit lui aussi qui pleurait. D'une main vigoureuse encore, pareille à un étau, il le retint un instant, contre son fauteuil d'infirme, tandis que de l'autre, d'un geste suprême, il lui montrait une dernière fois Rome, immense dans son deuil, sous le ciel de cendre. Sa voix se fit basse, frémissante et suppliante.

--Et, de grâce, jurez-moi de l'aimer quand même, malgré tout, car elle est le berceau, elle est la mère! Aimez-la pour ce qu'elle n'est plus, pour ce qu'elle veut être!... Ne dites pas qu'elle est finie, aimez-la, aimez-la, pour qu'elle soit encore, pour qu'elle soit toujours!

Sans pouvoir répondre, Pierre l'embrassa de nouveau, bouleversé de tant de passion chez ce vieillard, qui parlait de sa ville comme on parle à trente ans d'une femme adorée. Et il le trouvait si beau, si grand, avec son hérissement de vieux lion blanchi, dans sa volonté obstinée de résurrection prochaine, qu'une fois encore l'autre grand vieillard, le cardinal Boccanera, s'évoqua devant lui, entêté également dans sa foi, n'abandonnant rien de son rêve, quitte à être écrasé sur place, par la chute du ciel. Ils étaient toujours face à face, aux deux bouts de leur ville, dominant seuls l'horizon de leur haute taille, attendant l'avenir.

Puis, lorsque Pierre eut salué Prada et qu'il se retrouva dehors, dans la rue du Vingt-Septembre, il n'eut plus qu'une hâte, celle de rentrer au palais de la rue Giulia, pour faire sa malle et partir. Toutes ses visites d'adieu étaient faites, il ne lui restait qu'à prendre congé de donna Serafina et du cardinal, en les remerciant de leur hospitalité si bienveillante. Pour lui uniquement, leurs portes s'ouvrirent, car ils s'étaient enfermés chez eux, au retour des obsèques, résolus à ne recevoir personne. Dès le crépuscule, Pierre put donc se croire complètement seul dans le vaste palais noir, n'ayant plus que Victorine qui lui tînt compagnie. Comme il témoignait le désir de souper avec don Vigilio, elle le prévint que l'abbé, lui aussi, s'était enfermé dans sa chambre; et, lorsqu'il alla frapper à cette chambre voisine de la sienne, désireux au moins de lui serrer une dernière fois la main, il n'obtint même pas de réponse, il devina que le secrétaire, pris de quelque crise de fièvre et de méfiance, s'entêtait à ne point le revoir, dans la terreur de se compromettre davantage. Dès lors, tout fut réglé, il fut entendu que, le train ne partant qu'à dix heures dix-sept, Victorine lui ferait servir son souper sur la petite table de sa chambre, à huit heures, comme d'habitude. Elle lui apporta elle-même une lampe, elle parla de ranger son linge. Mais il ne voulut absolument pas qu'elle l'aidât, et elle dut le laisser faire tranquillement sa malle.

Il avait acheté une petite caisse, car sa valise ne pouvait suffire, pour emporter le linge et les vêtements qu'il s'était fait envoyer de Paris, à mesure que son séjour se prolongeait. La besogne ne fut pourtant pas longue, l'armoire vidée, les tiroirs visités, la petite caisse et la valise emplies, fermées à clef. Il n'était que sept heures, il avait à attendre une heure, avant le souper, lorsque ses regards, en faisant le tour des murs, pour être certain de ne rien oublier, tombèrent sur le tableau ancien, cette peinture d'un maître ignoré qui l'avait si souvent ému, pendant son séjour. Justement, la lampe l'éclairait en plein, d'une lumière évocatrice; et, cette fois encore, il reçut un coup au cœur, d'autant plus profond, qu'il s'imagina voir, à cette heure dernière, tout un symbole de son échec à Rome, dans cette dolente et tragique figure de femme, demi nue, drapée en un lambeau, assise au seuil du palais dont on l'avait chassée, pleurant entre ses mains jointes. Cette rejetée, cette obstinée d'amour, qui sanglotait ainsi, dont on ne savait rien, ni quel était son visage, ni d'où elle venait, ni ce qu'elle avait fait, n'offrait-elle pas l'image de tout l'effort inutile pour forcer la porte de la vérité, de tout l'abandon affreux où l'homme tombe, dès qu'il se heurte au mur qui barre l'inconnu? Longuement il la regarda, repris du tourment de s'en aller ainsi, avant d'avoir connu sa face, noyée de ses cheveux d'or, cette face de douloureuse beauté, qu'il rêvait rayonnante de jeunesse, si délicieuse dans son mystère. Et il croyait la connaître, il était sur le point de la posséder enfin, lorsqu'on frappa à la porte.

Il eut la surprise de voir entrer Narcisse Habert, parti depuis trois jours à Florence, une de ces fugues où se plaisait la flânerie d'art du jeune attaché d'ambassade. Tout de suite Narcisse s'excusa de son brusque envahissement.

--Voici vos bagages, je sais que vous partez ce soir, je n'ai pas voulu vous laisser quitter Rome sans vous serrer la main... Et que d'épouvantables choses, depuis que nous nous sommes vus! Je ne suis revenu que cette après-midi, je n'ai pu assister au convoi de ce matin. Mais vous devez penser quel a été mon saisissement, lorsque j'ai appris ces deux morts affreuses.