Part 58
Ne sachant comment l'arrêter, il fallait bien qu'il le laissât se trouver seul avec son père, pendant que lui-même restait là, cloué par ses affaires d'argent, qui périclitaient. Mais de quels yeux de détresse il le regarda monter, comme il le suppliait de tout son frisson! Son père, le seul amour véritable, la grande passion pure et fidèle de sa vie!
--Ne le faites pas trop parler, égayez-le, n'est-ce pas?
En haut, ce ne fut pas Batista, l'ancien soldat si dévoué à son maître, qui vint ouvrir, mais un tout jeune homme que Pierre ne remarqua point d'abord. Et ce dernier retrouva la petite chambre toute nue, toute blanche, tapissée simplement d'un papier clair, à fleurettes bleues, avec son pauvre lit de fer derrière un paravent, ses quatre planches contre un mur, servant de bibliothèque, sa table de bois noir et ses deux chaises de paille, pour tout mobilier. Et, par la fenêtre large et claire, sans rideaux, c'était le même admirable panorama de Rome, toute Rome jusqu'aux arbres lointains du Janicule, une Rome écrasée, ce jour-là, sous un ciel de plomb, envahie d'une ombre de morne tristesse. Mais le vieil Orlando, lui, n'avait pas changé, avec sa tête superbe de vieux lion blanchi, au mufle puissant, aux yeux de jeunesse, étincelant encore des passions qui avaient grondé dans cette âme de feu. Pierre le retrouvait sur le même fauteuil, près de la même table, encombrée par les mêmes journaux, les jambes enveloppées, ensevelies dans la même couverture noire, comme si ces jambes mortes l'eussent immobilisé là dans une gaine de pierre, à ce point qu'à des mois, à des années de distance, on était sûr de l'y revoir sans nul changement possible, avec son buste vivant, sa face qui éclatait de force et d'intelligence.
Cependant, par cette journée grise, il paraissait abattu, le visage assombri.
--Ah! vous voici, cher monsieur Froment. Depuis trois jours, je songe à vous, je vis les atroces jours que vous avez dû vivre, dans ce tragique palais Boccanera. Mon Dieu! quel épouvantable deuil! J'en ai le cœur retourné, ces journaux viennent encore de me bouleverser l'âme, avec les nouveaux détails qu'ils donnent.
Il indiquait les journaux épars sur la table. Puis, il écarta d'un geste la sombre histoire, cette figure de Benedetta morte, qui le hantait.
--Voyons, et vous?
--Je pars ce soir, je n'ai pas voulu quitter Rome sans serrer vos mains vaillantes.
--Vous partez? mais votre livre?
--Mon livre... J'ai été reçu par le Saint-Père, je me suis soumis, j'ai réprouvé mon livre.
Orlando le regarda fixement. Il y eut un court silence, pendant lequel leurs yeux se dirent, sur le cas, tout ce qu'il y avait à dire. Et ni l'un ni l'autre ne sentit la nécessité d'une explication plus longue. Le vieillard conclut simplement:
--Vous avez bien fait, votre livre était une chimère.
--Oui, une chimère, un enfantillage, et je l'ai condamné moi-même, au nom de la vérité et de la raison.
Un sourire reparut sur les lèvres douloureuses du héros foudroyé.
--Alors, vous avez vu, vous avez compris, vous savez maintenant?
--Oui, je sais, et c'est pourquoi je n'ai pas voulu partir sans avoir avec vous la bonne et franche conversation que nous nous sommes promise.
Ce fut une joie pour Orlando. Mais, tout d'un coup, il parut se rappeler le jeune homme qui était allé ouvrir la porte, puis qui avait repris modestement sa place, sur une chaise, à l'écart, près de la fenêtre. C'était presque un enfant, vingt ans à peine, imberbe encore, d'une beauté blonde comme il en fleurit parfois à Naples, avec de longs cheveux bouclés, un teint de lis, une bouche de rose, des yeux surtout d'une langueur rêveuse et d'une infinie douceur. Et le vieillard le présenta paternellement: Angiolo Mascara, le petit-fils d'un de ses vieux camarades de guerre, l'épique Mascara des Mille, qui était mort en héros, le corps troué de cent blessures.
--Je le fais venir pour le gronder, continua-t-il en souriant. Imaginez-vous que ce gaillard-là, avec son air de fille, donne dans les idées nouvelles! Il est anarchiste, des trois ou quatre douzaines d'anarchistes que nous comptons en Italie. Un brave petit au fond, qui n'a plus que sa mère, qui la soutient, grâce au maigre emploi qu'il occupe et d'où il va se faire chasser, un de ces beaux malins... Voyons, voyons, mon enfant, il faut que tu me promettes d'être raisonnable.
Alors, Angiolo, dont les vêtements usés et propres disaient en effet la misère décente, répondit d'une voix grave, musicale:
--Je suis raisonnable, ce sont les autres, tous les autres qui ne le sont pas. Quand tous les hommes seront raisonnables, voudront la vérité et la justice, le monde sera heureux.
--Ah! si vous croyez qu'il cédera! cria Orlando. Ah! mon pauvre enfant, la justice, la vérité, demande à monsieur l'abbé si l'on sait jamais où elles sont. Enfin, il faut te laisser le temps de vivre, de voir et de comprendre!
Et, sans plus s'occuper de lui, il revint à Pierre. Mais Angiolo resta dans son coin, l'air très sage, les yeux ardemment fixés sur les interlocuteurs, les oreilles ouvertes et frémissantes, ne perdant pas une de leurs paroles.
--Je vous l'avais bien dit, mon cher monsieur Froment, que vos idées changeraient et que la connaissance de Rome vous amènerait à des opinions plus exactes, beaucoup mieux que tous les beaux discours dont j'aurais tâché de vous convaincre. Ainsi je n'ai jamais douté que vous retireriez votre livre, de votre plein gré, comme une erreur fâcheuse, dès que les choses et les hommes vous auraient renseigné sur le Vatican... Mais, n'est-ce pas? mettons le Vatican de côté, il n'y a là rien à faire, qu'à le laisser crouler, dans sa ruine lente et inévitable. Ce qui m'intéresse, moi, ce qui me passionne encore, c'est la Rome italienne, notre Rome si amoureusement conquise, si fiévreusement ressuscitée, que vous traitiez en quantité négligeable, et que vous avez vue, et dont nous pouvons parler en gens qui se comprennent, maintenant que vous la connaissez.
Tout de suite, il concéda beaucoup, avoua les fautes commises, reconnut l'état déplorable des finances, les difficultés graves de toutes sortes, en homme d'intelligence et de bon sens, qui, cloué par la paralysie, loin de la lutte, avait les journées entières pour réfléchir et s'inquiéter. Ah! sa conquête, son Italie adorée, pour laquelle il aurait voulu donner encore le sang de ses veines, à quelles inquiétudes mortelles, à quelles indicibles souffrances elle était de nouveau tombée! Ils avaient péché par un légitime orgueil, ils étaient allés trop vite en voulant improviser un grand peuple, en rêvant de faire de l'antique Rome une grande capitale moderne, d'un simple coup de baguette. Et de là cette folie des quartiers neufs, cette spéculation démente sur les terrains et sur les constructions, qui avait mis la nation à deux doigts de la banqueroute.
Doucement, Pierre l'interrompit, pour lui dire la formule à laquelle il en était arrivé, après ses courses et ses études dans Rome.
--Oh! cette fièvre, cette curée de la première heure, cette débâcle financière, ce n'est rien encore. Toutes les plaies d'argent se réparent. Mais le grave est que votre Italie reste à faire... Plus d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie née d'hier, dévorante, en train de manger en herbe la riche moisson future.
Il y eut un silence. Orlando hocha tristement sa tête de vieux lion, désormais impuissant. Cette dureté nette de la formule le frappait au cœur.
--Oui, oui, c'est cela, vous avez bien vu. Pourquoi mentir, pourquoi dire non, quand les faits sont là, évidents aux yeux de tous?... Cette bourgeoisie, mon Dieu! cette classe moyenne, dont je vous avais déjà parlé, si affamée de places, d'emplois, de distinctions, de panache, et si avare avec cela, si méfiante pour son argent, qu'elle place dans les banques, sans jamais le risquer dans l'agriculture, dans l'industrie ou dans le commerce, dévorée du seul besoin de jouir en ne faisant rien, inintelligente au point de ne pas voir qu'elle tue son pays par son dégoût du travail, son mépris du peuple, sa passion unique de vivre petitement au soleil, avec la gloriole d'appartenir à une administration quelconque... Et cette aristocratie qui se meurt, ce patriciat découronné, ruiné, tombé à l'abâtardissement des races finissantes, le plus grand nombre réduits à la misère, les autres, les rares qui ont gardé leur argent, écrasés sous les impôts trop lourds, n'ayant plus que des fortunes mortes, incapables de renouvellement, diminuées par les continuels partages, destinées à bientôt disparaître, avec les princes eux-mêmes, dans l'écroulement des vieux palais, devenus inutiles... Et le peuple enfin, ce pauvre peuple qui a tant souffert, qui souffre encore, mais qui est tellement habitué à sa souffrance, qu'il ne paraît seulement pas concevoir l'idée d'en sortir, aveugle et sourd, poussant les choses jusqu'à regretter peut-être l'ancienne servitude, d'un accablement stupide de bête sur son fumier, d'une ignorance totale, l'abominable ignorance qui est l'unique cause de sa misère, sans espoir, sans lendemain, sans cette consolation de comprendre que cette Italie, cette Rome, c'est pour lui, pour lui seul, que nous les avons conquises et que nous tâchons de les ressusciter, dans leur ancienne gloire... Oui, oui, plus d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie si inquiétante! Comment ne pas céder parfois aux terreurs des pessimistes, de ceux qui prétendent que tous nos malheurs ne sont rien encore, que nous allons à des catastrophes bien plus terribles, comme si nous n'en étions qu'aux premiers symptômes de la fin de notre race, précurseurs de l'anéantissement final!
Il avait levé vers la fenêtre, vers la lumière, ses deux grands bras frémissants, et Pierre, très ému, se rappela ce geste de détresse suppliante, qu'il avait vu faire la veille au cardinal Boccanera, dans son appel à la puissance divine. Tous deux, si opposés de croyance, avaient la même grandeur désespérée et farouche.
--Et, je vous l'ai dit le premier jour, nous n'avons pourtant voulu que les seules choses logiques et inévitables. Cette Rome, avec son passé de splendeur et de domination, qui pèse si lourdement sur nous, nous ne pouvions pas ne pas la prendre pour capitale, car elle seule était le lien, le symbole vivant de notre unité, en même temps que la promesse d'éternité, le renouveau de notre grand rêve de résurrection et de gloire.
Il continua, il reconnut toutes les conditions désastreuses de Rome capitale. Une ville de simple décor, au sol épuisé, restée à l'écart de la vie moderne, une ville malsaine, sans industrie ni commerce possibles, invinciblement envahie par la mort, au milieu du désert stérile de sa Campagne. Puis, il la montra devant les autres villes qui la jalousent: Florence, devenue si indifférente, si sceptique pourtant, d'une humeur d'insouciance heureuse, inexplicable après les passions frénétiques, les flots de sang de son histoire; Naples, à qui son clair soleil suffit encore, avec son peuple enfant, qu'on ne sait si l'on doit plaindre de son ignorance et de sa misère, puisqu'il paraît en jouir si paresseusement; Venise, résignée à n'être plus qu'une merveille de l'art ancien, qu'on devrait mettre sous verre, pour la conserver intacte, endormie dans le faste et la souveraineté de ses annales; Gênes, toute à son commerce, active et bruyante, une des dernières reines de cette Méditerranée, de ce lac aujourd'hui infime qui a été la mer opulente, le centre où roulaient les richesses du monde; Turin et Milan surtout, les industrielles, les commerciales, si vivantes, si modernisées, que les touristes les dédaignent comme n'étant pas des villes italiennes, toutes deux sauvées du sommeil des ruines, entrées dans l'évolution occidentale qui prépare le prochain siècle. Ah! cette vieille Italie, fallait-il donc la laisser crouler, telle qu'un musée poussiéreux, pour le plaisir des âmes artistes, comme sont en train de crouler ses petites villes de la Grande-Grèce, de l'Ombrie et de la Toscane, pareilles à ces bibelots exquis qu'on n'ose faire réparer, de crainte d'en gâter le caractère? Ou la mort prochaine, inévitable, ou la pioche des démolisseurs, les murs branlants jetés par terre, des villes de travail, de science, de santé créées partout, enfin une Italie toute neuve sortant vraiment de ses cendres, faite pour la civilisation nouvelle dans laquelle entre l'humanité!
--Mais pourquoi désespérer? reprit-il avec force. Rome a beau être lourde à nos épaules, elle n'en est pas moins le sommet que nous avons voulu. Nous y sommes, nous y resterons, en attendant les événements... D'ailleurs, si la population a cessé de s'y accroître, elle y reste stationnaire, à quatre cent mille âmes environ, et le flot ascendant peut parfaitement reprendre, le jour où disparaîtraient les causes qui l'ont arrêté. Nous avons eu le tort de croire que Rome allait devenir un Berlin, un Paris; toutes sortes de conditions sociales, historiques, ethniques même semblent jusqu'à présent s'y opposer; mais qui sait les surprises de demain, peut-on nous interdire l'espérance, la foi que nous avons dans le sang qui coule en nos veines, ce sang des anciens conquérants du monde? Moi qui ne bouge plus de cette chambre, avec mes deux jambes mortes, foudroyé, anéanti, il est des heures où ma folie me reprend, où je crois à Rome comme à ma mère, invincible, immortelle, où j'attends les deux millions d'habitants qui doivent venir peupler ces douloureux quartiers neufs que vous avez visités, vides et croulants déjà. Certainement, ils viendront. Pourquoi ne viendraient-ils pas? Vous verrez, vous verrez, tout se peuplera, il faudra bâtir encore... Et puis, franchement, peut-on dire une nation pauvre, qui possède la Lombardie? Notre Midi lui-même n'est-il pas d'une richesse inépuisable? Laissez la paix se faire, le Midi se fondre avec le Nord, toute une génération de travailleurs grandir; et, puisque le sol y est si fertile, il faudra bien qu'un jour la grande moisson attendue pousse et mûrisse au brûlant soleil!
L'enthousiasme le soulevait, toute une fougue de jeunesse enflammait ses yeux. Pierre souriait, était gagné; et, quand il put parler, il dit à son tour:
--Il faut reprendre le problème par le bas, par le peuple. Il faut faire des hommes.
--Parfaitement, c'est cela! cria Orlando. Je ne cesse de le répéter, il faut faire l'Italie. On dirait qu'un vent d'est ait emporté ailleurs, loin de notre vieille terre, la semence humaine, la semence des peuples vigoureux et puissants. Notre peuple, comme le vôtre, en France, n'est pas un réservoir d'hommes et d'argent, où l'on puise à mains pleines. C'est ce réservoir inépuisable que je voudrais voir se créer chez nous. Et c'est donc par en bas qu'il faut agir, oui! des écoles partout, l'ignorance pourchassée, la brutalité et la paresse combattues à coups de livres, l'instruction intellectuelle et morale nous donnant le peuple travailleur dont nous avons besoin, si nous ne voulons pas disparaître du concert des grandes nations. Je le dis encore, pour qui donc avons-nous travaillé en reprenant Rome, en voulant lui refaire une troisième gloire, si ce n'est pour la démocratie de demain? et comme on s'explique que tout s'y effondre, que rien n'y veut plus pousser avec vigueur, du moment que cette démocratie y est radicalement absente!... Oui, oui! la solution du problème n'est pas ailleurs, faire un peuple, faire une démocratie italienne!
Pierre s'était calmé, inquiet, n'osant dire qu'une nation ne se modifiait pas facilement, que l'Italie était ce que le sol, l'histoire, la race l'avaient faite, et que vouloir la transformer toute, d'un coup, pouvait être une besogne dangereuse. Les peuples, comme les créatures, n'ont-ils pas une jeunesse active, un âge mûr resplendissant, une vieillesse plus ou moins lente, aboutissant à la mort? Une Rome moderne, démocratique, grand Dieu! Les Romes modernes s'appellent Paris, Londres, Chicago. Et il se contenta de dire avec prudence:
--Mais, en attendant ce grand travail de rénovation par le peuple, ne croyez-vous pas que vous feriez bien d'être sages? Vos finances sont dans un si mauvais état, vous traversez de si grosses difficultés sociales et économiques, que vous courez le risque des pires catastrophes, avant d'avoir des hommes et de l'argent. Ah! quel prudent ministre ce serait, si un de vos ministres disait à la tribune: «Eh bien! notre orgueil s'est trompé, nous avons eu tort de nous improviser grande nation du matin au soir, il faut plus de temps, plus de labeur et de patience; et nous consentons à n'être encore qu'un peuple jeune qui se recueille, qui travaille dans son coin pour se fortifier, sans vouloir jouer d'ici à longtemps un rôle dominateur; et nous désarmons, nous rayons le budget de la guerre, le budget de la marine, tous les budgets d'ostentation extérieure, pour ne nous consacrer qu'à la prospérité intérieure, à l'instruction, à l'éducation physique et morale du grand peuple que nous nous jurons d'être dans cinquante ans.» Enrayer, oui! enrayer, votre salut est là!
Orlando l'avait écouté, peu à peu assombri de nouveau, retombé à une songerie anxieuse. Il eut un geste las et vague, il dit à demi-voix:
--Non, non! on huerait un ministre qui dirait ces choses. Ce serait un aveu trop dur qu'on ne peut demander à un peuple. Les cœurs bondiraient, sauteraient hors des poitrines. Et puis, le danger ne serait-il pas plus grand peut-être, si on laissait crouler brusquement tout ce qui a été fait? Que d'espoirs avortés, que de ruines, que de matériaux inutilement épars! Non! nous ne pouvons plus nous sauver que par la patience et le courage, en avant, en avant toujours! Nous sommes un peuple très jeune, nous avons voulu faire en cinquante ans l'unité que d'autres nations ont mis deux cents ans à conquérir. Eh bien! il faut payer cette hâte, il faut attendre que la moisson mûrisse et qu'elle emplisse nos granges.
D'un nouveau geste, raffermi, élargi, il s'entêta dans son espoir.
--Vous savez que j'ai toujours été contre l'alliance avec l'Allemagne. Je l'avais prédit, elle nous a ruinés. Nous n'étions pas encore de taille à marcher de compagnie avec une si riche et si puissante personne, et c'est en vue de la guerre sans cesse prochaine, jugée inévitable, que nous souffrons si cruellement à cette heure de nos budgets écrasants de grande nation. Ah! cette guerre qui n'est pas venue, elle a épuisé le meilleur de notre sang, notre sève, notre or, sans profit aucun! Aujourd'hui, nous n'avons plus qu'à rompre avec une alliée, qui a joué de notre orgueil, sans jamais nous servir en rien, sans qu'il nous soit venu d'elle autre chose que des méfiances et d'exécrables conseils... Mais tout cela était inévitable, et c'est ce qu'on ne veut pas admettre en France. J'en puis parler librement, car je suis un ami déclaré de la France, on m'en garde même ici quelque rancune. Expliquez donc à vos compatriotes, puisqu'ils s'entêtent à ne pas comprendre, qu'au lendemain de notre conquête de Rome, dans notre frénétique désir de reprendre notre rang d'autrefois, il nous fallait bien jouer notre rôle en Europe, nous affirmer comme une puissance avec laquelle on compterait désormais. Et l'hésitation n'était pas permise, tous nos intérêts semblaient nous pousser vers l'Allemagne, il y avait là une évidence aveuglante qui s'est imposée. La dure loi de la lutte pour la vie pèse aussi fatalement sur les peuples que sur les individus, et c'est ce qui explique, ce qui justifie la rupture des deux sœurs, l'oubli de tant de liens communs, la race, les rapports commerciaux, même, si vous le voulez, les services rendus... Les deux sœurs, oui! et elles se déchirent maintenant, elles se poursuivent d'une telle haine, que, de part et d'autre, tout bon sens paraît aboli. Mon pauvre vieux cœur en saigne de souffrance, lorsque je lis les articles que vos journaux et les nôtres échangent comme des flèches empoisonnées. Quand cessera donc ce massacre fratricide? Quelle est celle des deux qui comprendra la première la nécessité de la paix, cette alliance des races latines qui s'impose, si elles veulent vivre, au milieu du flot de plus en plus envahissant des autres races?
Et, gaiement, avec sa bonhomie de héros désarmé par l'âge, réfugié dans le rêve:
--Voyons, voyons, mon cher monsieur Froment, vous allez me promettre de nous aider, dès votre retour à Paris. Dans votre champ d'action, si étroit qu'il puisse être, jurez-moi de travailler à faire la paix entre la France et l'Italie, car il n'est pas de plus sainte besogne. Vous venez de vivre trois mois parmi nous, vous pourrez dire ce que vous avez vu, ce que vous avez entendu, oh! en toute franchise. Si nous avons des torts, vous en avez sûrement aussi. Eh! que diable! les querelles de famille ne peuvent pas être éternelles!
Gêné, Pierre répondit:
--Sans doute. Par malheur, ce sont elles qui sont les plus tenaces. Dans les familles, quand le sang s'exaspère contre son sang, on va jusqu'au couteau et au poison. Il n'y a plus de pardon possible.
Et il n'osa dire toute sa pensée. Depuis qu'il était à Rome, qu'il écoutait et qu'il jugeait, cette querelle entre l'Italie et la France se résumait pour lui en un beau conte tragique. Il était une fois deux princesses nées d'une reine puissante, maîtresse du monde. L'aînée, qui avait hérité du royaume de sa mère, eut le chagrin secret de voir sa cadette, établie en un pays voisin, grandir peu à peu en richesse, en force, en éclat, tandis qu'elle-même déclinait, comme affaiblie par l'âge, démembrée, si épuisée et si meurtrie, qu'elle se sentit battue, le jour où elle tenta un effort suprême pour reconquérir la souveraineté universelle. Aussi quelle amertume, quelle plaie toujours ouverte, à voir sa sœur se remettre des plus effroyables secousses, reprendre son gala éblouissant, régner sur la terre par sa force, par sa grâce et par son esprit! Jamais elle ne pardonnerait, quelle que fût l'attitude à son égard de cette sœur enviée et détestée. Là était la blessure au flanc, inguérissable, cette vie de l'une empoisonnée par la vie de l'autre, cette haine du vieux sang contre le sang jeune, qui ne s'apaiserait qu'avec la mort. Et même, le jour prochain peut-être où la paix se ferait entre elles, devant l'évident triomphe de la cadette, l'autre garderait au plus profond de son cœur la douleur sans fin d'être l'aînée et la vassale.
--Tout de même comptez sur moi, reprit affectueusement Pierre. C'est en effet une grande douleur, un grand péril, que cette enragée querelle des deux peuples... Mais je ne dirai sur vous que ce que je crois être la vérité. Je suis incapable de dire autre chose. Et je crains bien que vous ne l'aimiez guère, que vous n'y soyez guère préparés, ni par le tempérament, ni par l'usage. Les poètes de toutes les nations qui sont venus et qui ont parlé de Rome, avec le traditionnel enthousiasme de leur culture classique, vous ont grisés de telles louanges, que vous me semblez peu faits pour entendre la vérité vraie sur votre Rome d'aujourd'hui. Vainement on vous ferait la part superbe, il faudrait bien en arriver à la réalité des choses, et c'est justement cette réalité que vous ne voulez pas admettre, en amoureux du beau quand même, très susceptibles, pareils à ces femmes qui ne se sentent plus en beauté et que désespère la moindre remarque sur leurs rides.
Orlando s'était mis à rire, d'un rire enfantin.
--Certainement, on doit toujours embellir un peu. A quoi bon parler des laids visages? Nous autres, nous n'aimons au théâtre que la jolie musique, la jolie danse, les jolies pièces qui font plaisir. Le reste, tout ce qui est désagréable, ah! grand Dieu, cachons-le!