Part 45
Enfin, l'orchestre se tut, les présentations eurent lieu. Leurs Majestés, qui connaissaient d'ailleurs Celia, la félicitèrent avec une bonté toute paternelle. Mais Sacco, comme ministre autant que comme père, tenait surtout à présenter son fils Attilio. Il courba sa souple échine de petit homme, trouva les belles paroles qui convenaient, si bien que ce fut le lieutenant qu'il fit s'incliner devant le roi, tandis qu'il réservait pour la reine l'hommage du beau garçon, si passionnément aimé. De nouveau, Leurs Majestés se montrèrent d'une bienveillance extrême, même pour madame Sacco, toujours modeste et prudente, qui s'effaçait. Et il se produisit ensuite un fait, dont le récit, colporté de salon en salon, allait y soulever des commentaires sans fin. Apercevant Benedetta, que le comte Prada lui avait amenée après son mariage, la reine lui sourit, ayant conçu pour sa beauté et pour son charme une admiration tendre; de sorte que, forcée de s'approcher, la jeune femme eut l'insigne faveur d'une conversation de quelques minutes, accompagnée des plus aimables paroles, que toutes les oreilles voisines purent entendre. Certainement, la reine ignorait l'événement du jour, le mariage avec Prada annulé, l'union prochaine avec Dario annoncée publiquement, dans ce gala qui fêtait désormais de doubles fiançailles. Mais l'impression n'en était pas moins produite, on ne parla plus que de ces compliments adressés à Benedetta par la plus vertueuse et la plus intelligente des reines, et son triomphe en fut accru, elle en devint plus belle, plus fière, plus victorieuse, dans ce bonheur d'être enfin à l'époux choisi, qui la faisait rayonner.
Alors, ce fut pour Prada une souffrance indicible. Pendant que les souverains continuaient à s'entretenir, la reine avec les dames qui venaient la saluer, le roi avec des officiers, des diplomates, tout un défilé des personnages importants, Prada, lui, ne voyait toujours que Benedetta félicitée, caressée, haussée en pleine tendresse et en pleine gloire. Dario était près d'elle, jouissait, resplendissait avec elle. C'était pour eux que ce bal était donné, pour eux que les lampes étincelaient, que l'orchestre jouait, que toutes les belles femmes de Rome s'étaient dévêtues, la gorge ruisselante de diamants, dans un violent parfum d'amour; c'était pour eux que Leurs Majestés venaient d'entrer aux sons de la marche royale, pour eux que la fête tournait à l'apothéose, pour eux qu'une souveraine adorée souriait, apportait à ces fiançailles le cadeau de sa présence, pareille à la bonne fée des contes bleus, dont la venue assure le bonheur aux nouveau-nés. Et il y avait, dans cette heure d'extraordinaire éclat, un apogée de chance et d'allégresse, une victoire de cette femme dont il avait eu la beauté à lui, sans la pouvoir posséder, de cet homme qui maintenant allait la lui prendre, victoire si publique, si étalée, si insultante, qu'il la recevait en plein visage, brûlante comme un soufflet. Puis, ce n'était pas que son orgueil et sa passion qui saignaient ainsi, il se sentait encore frappé dans sa fortune par le triomphe des Sacco. Était-ce donc vrai que le climat délicieux de Rome devait finir par corrompre les rudes conquérants du Nord, pour qu'il eût cette sensation de fatigue et d'épuisement, à moitié mangé déjà? Le jour même, à Frascati, avec cette désastreuse histoire de bâtisses, il avait entendu craquer ses millions, bien qu'il refusât de convenir que ses affaires devenaient mauvaises, comme le bruit en courait; et, ce soir, au milieu de cette fête, il voyait le Midi vaincre, Sacco l'emporter, en homme qui vit à l'aise des curées chaudes, faites goulûment sous le soleil de flamme. Ce Sacco ministre, ce Sacco familier du roi, s'alliant par le mariage de son fils à une des plus nobles familles de l'aristocratie romaine, en passe d'être un jour le maître de Rome et de l'Italie, remuant dès maintenant, à pleines mains, l'argent et le peuple, quel soufflet encore pour sa vanité d'homme de proie, pour ses appétits toujours voraces de jouisseur, qui se sentait poussé hors de la table avant la fin du festin! Tout croulait, tout lui échappait, Sacco lui volait ses millions, Benedetta lui labourait la chair, laissait en lui cette abominable blessure du désir inassouvi, dont jamais plus il ne devait guérir.
A ce moment, Pierre entendit de nouveau cette plainte sourde de fauve, ce grondement involontaire et désespéré, qui lui avait déjà bouleversé le cœur. Et il regarda le comte, il lui demanda:
--Vous souffrez?
Mais, devant cet homme blême, qui gardait un grand calme par un effort surhumain de volonté, il regretta sa question indiscrète, restée d'ailleurs sans réponse. Aussi, pour le mettre à l'aise, continua-t-il, en disant tout haut les réflexions que faisait naître en lui le spectacle de la pompe qui se déroulait.
--Ah! votre père avait raison, nous autres Français, avec notre éducation si profondément catholique, même en ces jours de doute universel, nous ne voyons toujours dans Rome que la Rome séculaire des papes, sans presque savoir, sans pouvoir presque comprendre les modifications profondes, qui, d'année en année, en font la Rome italienne d'aujourd'hui. Si vous saviez, lorsque je suis arrivé ici, combien le roi avec son gouvernement, combien ce jeune peuple travaillant à se faire une grande capitale, étaient pour moi des quantités négligeables! Oui, j'écartais cela, je n'en tenais aucun compte, dans mon rêve de ressusciter Rome, une nouvelle Rome chrétienne et évangélique, pour le bonheur des peuples.
Il eut un léger rire, prenant en pitié sa candeur; et, d'un geste, il montrait la galerie, le prince Buongiovanni en ce moment incliné devant le roi, la princesse écoutant les galanteries de Sacco, l'aristocratie papale abattue, les parvenus d'hier acceptés, le monde noir et le monde blanc mêlés à ce point, qu'il n'y avait plus guère là que des sujets, à la veille de ne faire qu'un peuple. L'impossible conciliation entre le Quirinal et le Vatican ne s'indiquait-elle pas comme fatale dans les faits, sinon dans les principes, en face de l'évolution quotidienne, de ces hommes, de ces femmes en joie, riants et parés, que le souffle du désir emportait? Il fallait bien vivre, aimer, être aimé, faire de la vie, éternellement! Et le mariage d'Attilio et de Celia allait être le symbole de l'union nécessaire, la jeunesse et l'amour victorieux des vieilles haines, toutes les querelles oubliées dans cette étreinte du beau garçon qui passe et qui emmène à son cou la belle fille conquise, pour que le monde continue.
--Voyez-les donc, reprit Pierre, sont-ils beaux, ces fiancés, et jeunes, et gais, et riant à l'avenir! Je comprends bien que votre roi soit venu ici pour faire plaisir à son ministre et pour achever de rallier à son trône une des vieilles familles romaines: c'est de la bonne, de la brave et paternelle politique. Mais je veux croire aussi qu'il a compris la touchante signification de ce mariage, la vieille Rome, dans la personne de cette délicieuse enfant, si ingénue, si amoureuse, se donnant à la jeune Italie, à cet enthousiaste et loyal garçon, qui porte si crânement l'uniforme. Et que leurs noces soient donc définitives et fécondes, qu'il naisse d'elles le grand pays que je vous souhaite d'être, de toute mon âme, maintenant que j'apprends à vous connaître!
Dans l'ébranlement douloureux de son ancien rêve d'une Rome évangélique et universelle, il venait de prononcer ce souhait d'une nouvelle fortune pour l'éternelle cité, avec une si vive, si profonde émotion, que Prada ne put s'empêcher de répondre:
--Je vous remercie, vous faites là un vœu qui est dans le cœur de tout bon Italien.
Mais sa voix s'étrangla. Pendant qu'il regardait Celia et Attilio, qui causaient en se souriant, il venait d'apercevoir Benedetta et Dario, qui les rejoignaient, avec le même sourire d'immense bonheur. Et, lorsque les deux couples furent réunis, si éclatants, si triomphants de vie heureuse et superbe, il n'eut plus la force de rester là, de les voir et de souffrir.
--J'ai une soif à crever, dit-il brutalement. Venez donc au buffet boire quelque chose.
Et il manœuvra pour se glisser derrière la foule, le long des fenêtres, de manière à ne pas être remarqué, en gagnant la porte de la salle des Antiques, à l'extrémité de la galerie.
Comme Pierre le suivait, un flot de monde les sépara, et le prêtre se trouva porté vers les deux couples, qui causaient toujours tendrement. Celia, l'ayant reconnu, l'appela d'un petit geste amical. Elle était en extase devant Benedetta, dans son culte ardent de la beauté, joignant devant elle ses petites mains de lis, comme elle les joignait devant la Madone.
--Oh! monsieur l'abbé, faites-moi ce plaisir, dites-lui qu'elle est belle, oh! plus belle que tout ce qu'il y a de plus beau sur la terre, plus belle que le soleil, la lune et les étoiles!... Si tu savais, chérie, ça m'en donne un frisson, de te voir belle à ce point, belle comme le bonheur, belle comme l'amour!
Benedetta se mit à rire, pendant que les deux jeunes gens s'égayaient.
--Tu es aussi belle que moi, chérie... C'est parce que nous sommes heureuses que nous sommes belles.
Celia répéta doucement:
--Oui, oui, heureuses... Te rappelles-tu le soir où tu me disais que ça ne réussissait guère, de marier le roi et le pape? Attilio et moi, nous les marions, et nous sommes si heureux pourtant!
--Mais Dario et moi, nous ne les marions pas, au contraire! reprit gaiement Benedetta. Va, va, comme tu me l'as répondu, ce même soir, il suffit de s'aimer, et l'on sauve le monde!
Lorsque Pierre put enfin gagner la porte de la salle des Antiques, où était installé le buffet, il y retrouva Prada debout, cloué là, immobilisé, s'emplissant quand même les yeux de l'atroce spectacle qu'il voulait fuir. Il avait dû se retourner, voir, voir encore. Et ce fut ainsi qu'il assista, le cœur saignant, à la reprise des danses, la première figure d'un quadrille, que l'orchestre jouait avec l'éclat de ses cuivres. Benedetta et Dario, Celia et Attilio, se faisaient vis-à-vis. Cela fut si charmant, si adorable, ces deux couples de jeunesse et de joie, dansant dans la clarté blanche, dans le luxe et dans l'odeur d'amour, que le roi et la reine s'approchèrent, s'intéressèrent. Il y eut des bravos d'admiration, une infinie tendresse s'épandit de tous les cœurs.
--Je crève de soif, venez donc! répéta Prada, qui put enfin s'arracher à sa torture.
Il se fit servir un verre de limonade glacée, il l'avala d'un trait, de l'air goulu d'un fiévreux qui jamais plus n'apaisera le feu intérieur dont il est brûlé.
Cette salle des Antiques était une vaste pièce, dallée d'une mosaïque, décorée de stuc, où se trouvait, le long des murs, une célèbre collection de vases, de bas-reliefs, de statues. Les marbres dominaient, il y avait là pourtant quelques bronzes, entre autres un gladiateur mourant, d'une beauté incomparable. Mais la merveille était la fameuse Vénus, un pendant à la Vénus du Capitole, plus fine, plus souple, le bras gauche détendu, en un geste de voluptueux abandon. Ce soir-là, un puissant réflecteur électrique jetait sur elle une éblouissante clarté d'astre; et le marbre, dans sa divine et pure nudité, semblait vivre d'une vie surhumaine, immortelle.
Contre le mur du fond, on avait installé le buffet, une longue table, recouverte d'une nappe brodée, chargée d'assiettes de fruits, de pâtisseries, de viandes froides. Des gerbes de fleurs s'y dressaient, au milieu des bouteilles de champagne, des punchs brûlants et des sorbets glacés, de l'armée des verres, des tasses à thé et des bols à bouillon, toute une richesse de cristaux, de porcelaines, d'argenterie étincelante aux lumières. Et l'innovation heureuse était qu'on avait empli toute une moitié de la salle par des rangées de petites tables, où les invités, au lieu de consommer debout, pouvaient s'asseoir et se faire servir, comme dans un café.
Pierre, à une de ces petites tables, aperçut Narcisse, assis près d'une jeune femme; et Prada s'approcha, en reconnaissant Lisbeth.
--Vous voyez que vous me retrouvez en belle compagnie, dit galamment l'attaché d'ambassade. Puisque vous m'aviez perdu, je n'ai rien trouvé de mieux que d'aller offrir mon bras à madame pour l'amener ici.
--Une bonne idée, dit Lisbeth avec son joli rire, d'autant plus que j'avais très soif.
Ils s'étaient fait servir du café glacé, qu'ils buvaient lentement, à l'aide de petites cuillers de vermeil.
--Moi aussi, déclara le comte, je meurs de soif, je ne puis pas me désaltérer... Vous nous invitez, n'est-ce pas? cher monsieur. Ce café-là va peut-être me calmer un peu... Ah! chère amie, que je vous présente donc monsieur l'abbé Froment, un jeune prêtre français des plus distingués.
Tous quatre demeurèrent longtemps assis, causant et s'égayant un peu des invités qui défilaient. Mais Prada restait préoccupé, malgré sa galanterie habituelle pour son amie; par moments, il l'oubliait, retombait dans sa souffrance; et ses yeux, quand même, retournaient vers la galerie voisine, d'où lui arrivaient des bruits de musique et de danse.
--Eh bien! mon ami, à quoi donc pensez-vous? demanda gentiment Lisbeth, en le voyant à un moment si pâle, si perdu. Êtes-vous indisposé?
Il ne répondit pas, il dit tout d'un coup:
--Tenez! voyez donc, voilà le vrai couple, voilà l'amour et le bonheur!
Et il indiquait d'un petit geste la marquise Montefiori, la mère de Dario, et son second mari, ce Jules Laporte, cet ancien sergent de la garde suisse, plus jeune qu'elle de quinze ans, qu'elle avait pêché au Corso, de ses yeux de flamme restés superbes, et dont elle avait fait un marquis Montefiori, triomphalement, pour l'avoir tout à elle. Dans les bals, dans les soirées, elle ne le lâchait pas, le gardait à son bras malgré l'usage, se faisait conduire au buffet par lui, tant elle était heureuse de le montrer, en beau garçon dont elle était fière. Et tous les deux buvaient du champagne, mangeaient des sandwichs, debout, elle extraordinaire encore de beauté massive, malgré ses cinquante ans passés, lui de fière tournure, les moustaches au vent, en aventurier heureux dont la brutalité gaie plaisait aux dames.
--Vous savez, reprit le comte plus bas, qu'elle a dû le tirer d'une vilaine aventure. Oui, il plaçait des reliques, il vivotait en faisant le courtage pour les couvents de Belgique et de France, et il avait lancé toute une affaire de reliques fausses, des juifs d'ici qui fabriquaient de petits reliquaires anciens avec des débris d'os de mouton, le tout scellé, signé par les autorités les plus authentiques. On a étouffé cette affaire, dans laquelle trois prélats se trouvaient également compromis... Ah! l'heureux homme! Regardez donc comme elle le dévore des yeux! Et lui, est-il assez grand seigneur, avec sa façon de lui tenir cette assiette, où elle mange un blanc de volaille!
Puis, rudement, avec une ironie sourde et âpre, il continua, en parlant des amours à Rome. Les femmes y étaient ignorantes, têtues et jalouses. Quand une femme y avait conquis un homme, elle le gardait la vie entière, il devenait son bien, sa chose, dont elle disposait à toute heure pour son plaisir à elle. Et il citait des liaisons sans fin, celle entre autres de donna Serafina et de Morano, devenues de véritables mariages; et il raillait ce manque de fantaisie, ce don total et trop lourd, ces baisers qui s'embourgeoisaient, qui ne pouvaient finir, s'ils finissaient, qu'au milieu des catastrophes les plus désagréables.
--Mais qu'avez-vous, qu'avez-vous donc, mon bon ami? se récria de nouveau Lisbeth en riant. C'est très gentil au contraire, ce que vous nous racontez là! Lorsqu'on s'aime, il faut bien s'aimer toujours.
Elle était délicieuse, avec ses fins cheveux blonds envolés, sa délicate nudité blonde; et Narcisse, languissant, les yeux à demi fermés, la compara à une figure de Botticelli, qu'il avait vue à Florence. La nuit s'avançait, Pierre était retombé dans sa préoccupation assombrie, lorsqu'il entendit une femme, qui passait, dire qu'on dansait déjà le cotillon. En effet, les cuivres de l'orchestre sonnaient au loin, et il se rappela brusquement le rendez-vous que monsignor Nani lui avait donné, dans le petit salon des glaces.
--Vous partez? demanda vivement Prada, en voyant que le prêtre saluait Lisbeth.
--Non, non! pas encore.
--Ah! bon, ne partez pas sans moi. Je veux marcher un peu, je vous accompagnerai jusque là-bas... N'est-ce pas? vous me retrouverez ici.
Pierre dut traverser deux salons, un jaune et un bleu, avant d'arriver, tout au bout, au petit salon des glaces. Ce dernier était en vérité une merveille, d'un rococo exquis, une rotonde de glaces pâlies, que d'admirables bois dorés encadraient. Même au plafond, les glaces continuaient en pans inclinés, de sorte que, de toutes parts, les images se multipliaient, se mêlaient, se renversaient, à l'infini. Par une heureuse discrétion, l'électricité n'y avait pas été mise, deux candélabres seulement y brûlaient, chargés de bougies roses. Les tentures et le meuble étaient de soie bleue très tendre. Et l'impression, en entrant, était d'une douceur, d'un charme sans pareil, comme si l'on était entré chez les fées, reines des sources, au milieu d'un palais d'eaux limpides, illuminé jusqu'aux plus lointaines profondeurs, par des bouquets d'étoiles.
Tout de suite Pierre aperçut monsignor Nani, assis paisiblement sur un canapé bas; et, comme ce dernier l'avait espéré, il se trouvait absolument seul, le cotillon ayant attiré la foule vers la galerie. Un grand silence régnait, on entendait à peine l'orchestre qui venait mourir là, en un vague petit souffle de flûte.
Le prêtre s'excusa de s'être fait attendre.
--Non, non, mon cher fils, dit monsignor Nani, avec son amabilité, que rien n'épuisait, j'étais fort bien dans cet asile... Quand j'ai vu la foule par trop menaçante, je me suis réfugié ici.
Il ne parla pas de Leurs Majestés, mais il laissait entendre qu'il avait évité leur présence, courtoisement. S'il était venu, c'était par grande tendresse pour Celia; et c'était aussi dans un but de très délicate diplomatie, pour que le Vatican ne parût pas rompre tout à fait avec les Buongiovanni, cette ancienne famille si fameuse dans les fastes de la papauté. Sans doute le Vatican ne pouvait signer à ce mariage, qui semblait unir la vieille Rome au jeune royaume d'Italie; mais, cependant, il ne voulait pas non plus avoir l'air de disparaître, de se désintéresser, en abandonnant ses plus fidèles serviteurs.
--Voyons, mon cher fils, reprit le prélat, il s'agit maintenant de vous... Je vous ai dit que, si la congrégation de l'Index avait conclu à la condamnation de votre livre, la sentence ne serait soumise au Saint-Père, et signée par lui, qu'après-demain. Vous avez donc toute une journée encore devant vous.
Pierre ne put s'empêcher de l'interrompre, avec une vivacité douloureuse.
--Hélas! monseigneur, que voulez-vous que je fasse? J'ai déjà réfléchi, je ne trouve aucune occasion, aucun moyen de me défendre... Voir Sa Sainteté, et comment, maintenant qu'elle est malade!
--Oh! malade, malade, murmura Nani de son air fin, Sa Sainteté va beaucoup mieux, puisque j'ai eu, aujourd'hui même, comme tous les mercredis, l'honneur d'être reçu par elle. Quand elle est fatiguée un peu, et qu'on la dit très malade, elle laisse dire: ça la repose et ça lui permet de juger, autour d'elle, certaines ambitions et certaines impatiences.
Mais Pierre était trop bouleversé pour écouter attentivement. Il continua:
--Non, c'est fini, je suis désespéré. Vous m'avez parlé d'un miracle possible, je ne crois guère aux miracles. Puisque je suis battu à Rome, je repartirai, je retournerai à Paris, où je continuerai la lutte... Oui! mon âme ne peut se résigner, mon espoir du salut par l'amour ne peut mourir, et je répondrai par un nouveau livre, et je dirai dans quelle terre neuve doit pousser la religion nouvelle!
Il y eut un silence. Nani le regardait de ses yeux clairs, où l'intelligence avait la netteté et le tranchant de l'acier. Dans le grand calme, dans l'air lourd et chaud du petit salon, dont les glaces reflétaient les bougies sans nombre, un éclat plus sonore de l'orchestre entra, déroula un lent bercement de valse, puis mourut.
--Mon cher fils, la colère est mauvaise... Vous rappelez-vous que, dès votre arrivée, je vous ai promis, lorsque vous auriez vainement tâché d'être reçu par le Saint-Père, de faire à mon tour une tentative?
Et, voyant le jeune prêtre s'agiter:
--Écoutez-moi, ne vous excitez pas... Sa Sainteté, hélas! n'est pas toujours conseillée prudemment. Elle a autour d'elle des personnes dont le dévouement manque parfois de l'intelligence désirable. Je vous l'ai déjà dit, je vous ai mis en garde contre les démarches inconsidérées... C'est pourquoi j'ai tenu, il y a trois semaines déjà, à remettre moi-même votre livre à Sa Sainteté, pour qu'elle daignât y jeter les yeux. Je me doutais bien qu'on l'avait empêché d'arriver jusqu'à elle... Et voilà ce que j'étais chargé de vous dire: Sa Sainteté, qui a eu l'extrême bonté de lire votre livre, désire formellement vous voir.
Un cri de joie et de remerciement jaillit de la gorge de Pierre.
--Ah! monseigneur, ah! monseigneur!
Mais Nani le fit taire vivement, regarda autour d'eux, d'un air d'inquiétude extrême, comme s'il eût redouté qu'on pût les entendre.
--Chut! chut! c'est un secret, Sa Sainteté désire vous recevoir tout à fait en particulier, sans mettre personne dans la confidence... Écoutez bien. Il est deux heures du matin, n'est-ce pas? Aujourd'hui même, à neuf heures précises du soir, vous vous présenterez au Vatican, en demandant à toutes les portes monsieur Squadra. Partout, on vous laissera passer. En haut, monsieur Squadra vous attendra et vous introduira... Et pas un mot, que pas une âme ne se doute de ces choses!
Le bonheur, la reconnaissance de Pierre débordèrent enfin. Il avait saisi les deux mains douces et grasses du prélat.
--Ah! monseigneur, comment vous exprimer toute ma gratitude? Si vous saviez, la nuit et la révolte étaient dans mon âme, depuis que je me sentais le jouet de ces Éminences puissantes qui se moquaient de moi!... Mais vous me sauvez, je suis de nouveau sûr de vaincre, puisque je vais pouvoir enfin me jeter aux pieds de Sa Sainteté, le Père de toute vérité et de toute justice. Il ne peut que m'absoudre, moi qui l'aime, qui l'admire, qui suis convaincu de n'avoir lutté jamais que pour sa politique et ses idées les plus chères... Non, non! c'est impossible, il ne signera pas, il ne condamnera pas mon livre!
Nani, qui avait dégagé ses mains, tâchait de le calmer, d'un geste paternel, tout en gardant son petit sourire de mépris, pour une telle dépense inutile d'enthousiasme. Il y parvint, il le supplia de s'éloigner. L'orchestre avait repris, au loin. Puis, lorsque le prêtre se retira, en le remerciant encore, il lui dit simplement:
--Mon cher fils, souvenez-vous que, seule, l'obéissance est grande.
Pierre, qui n'avait plus que l'idée de partir, retrouva presque tout de suite Prada, dans la salle des armures. Leurs Majestés venaient de quitter le bal, en grande cérémonie, accompagnées par les Buongiovanni et les Sacco. La reine avait maternellement embrassé Celia, pendant que le roi serrait la main d'Attilio, honneurs d'une bonhomie charmante dont les deux familles rayonnaient. Mais beaucoup d'invités suivaient l'exemple des souverains, s'en allaient déjà par petits groupes. Et le comte, qui paraissait singulièrement énervé, plus âpre et plus amer, était impatient de partir, lui aussi.
--Enfin, c'est vous, je vous attendais. Eh bien! filons vite, voulez-vous?... Votre compatriote, monsieur Narcisse Habert, m'a prié de vous dire que vous ne le cherchiez pas. Il est descendu, pour accompagner mon amie Lisbeth jusqu'à sa voiture... Moi, décidément, j'ai besoin d'air. Je veux faire un tour à pied, je vais aller avec vous jusqu'à la rue Giulia.