Part 44
Il aperçut Narcisse, qu'il rencontrait parfois. Il s'avança. Le jeune homme dut le saluer.
--Vous allez bien, monseigneur, depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir à l'ambassade?
--Oh! très bien, très bien!... Hein? quelle délicieuse fête!
Pierre s'était incliné. C'était cet homme, dont le rapport avait fait condamner son livre; et il lui reprochait surtout son air de caresse, les promesses menteuses de son accueil si charmant. Mais le prélat, très fin, dut sentir qu'il avait appris l'arrêt de la congrégation. Aussi trouva-t-il plus digne de ne pas le reconnaître ouvertement. Il se contenta, lui aussi, d'incliner la tête, avec un léger sourire.
--Que de monde! répéta-t-il, et que de belles personnes! On ne va bientôt plus pouvoir circuler dans ce salon.
Maintenant, tous les sièges y étaient occupés par des dames, et l'on commençait à y étouffer, au milieu de ce parfum de violettes, que chauffait la fauve odeur des nuques blondes ou brunes. Les éventails battaient plus vifs, des rires clairs s'élevaient, dans le brouhaha grandissant, toute une rumeur de conversation, où l'on entendait circuler les mêmes mots. Quelque nouvelle, sans doute, venait d'être apportée, un bruit qui se chuchotait, qui jetait la fièvre de groupe en groupe.
Monsignor Fornaro, très au courant, voulut donner lui-même la nouvelle, qu'on ne disait pas encore à voix haute.
--Vous savez ce qui les passionne toutes?
--La santé du Saint-Père? demanda Pierre, dans son inquiétude. Est-ce que la situation s'est encore aggravée ce soir?
Le prélat le regarda, étonné. Puis, avec une sorte d'impatience:
--Oh! non, oh! non, Sa Sainteté va beaucoup mieux, Dieu merci! Quelqu'un du Vatican me disait tout à l'heure qu'elle avait pu se lever, cette après-midi, et recevoir ses intimes, ainsi qu'à l'habitude.
--On a eu tout de même grand'peur, interrompit à son tour Narcisse. A l'ambassade, j'avoue que nous n'étions pas rassurés, parce qu'un conclave, en ce moment, serait une chose grave pour la France. Elle n'y aurait aucun pouvoir, notre gouvernement républicain a tort de traiter la papauté comme une quantité négligeable... Seulement, sait-on jamais si le pape est malade ou non? J'ai appris d'une façon certaine qu'il a failli être emporté, l'autre hiver, lorsque personne n'en soufflait mot; tandis que, la dernière fois, lorsque tous les journaux le tuaient, en parlant d'une bronchite, je l'ai vu, moi qui vous parle, très gaillard et très gai... Il est malade, quand il le faut, je crois.
D'un geste pressé, monsignor Fornaro écarta ce sujet importun.
--Non, non, on est rassuré, on n'en cause déjà plus... Ce qui passionne toutes ces dames, c'est qu'aujourd'hui la congrégation du Concile a voté l'annulation du mariage, dans l'affaire Prada, à une grosse majorité.
De nouveau, Pierre s'émut. N'ayant eu le temps de voir personne au palais Boccanera, à son retour de Frascati, il craignait que la nouvelle ne fût fausse. Et le prélat crut devoir donner sa parole d'honneur.
--La nouvelle est certaine, je la tiens d'un membre de la congrégation.
Mais, brusquement, il s'excusa, s'échappa.
--Pardon! voici une dame que je n'avais pas aperçue et que je désire saluer.
Tout de suite, il courut, s'empressa devant elle. Ne pouvant s'asseoir, il resta debout, courbant sa grande taille, comme s'il eût enveloppé de sa galante courtoisie la jeune femme, si fraîche, si nue, qui riait d'un si beau rire, sous l'effleurement léger du petit manteau de soie violette.
--Vous connaissez cette dame, n'est-ce pas? demanda Narcisse à Pierre. Non! vraiment?... C'est la bonne amie du comte Prada, la toute charmante Lisbeth Kauffmann, qui vient de lui donner un gros garçon, et qui reparaît ce soir pour la première fois dans le monde... Vous savez qu'elle est Allemande, qu'elle a perdu ici son mari, et qu'elle peint un peu, assez joliment même. On pardonne beaucoup à ces dames de la colonie étrangère, et celle-ci est particulièrement aimée, pour la belle humeur avec laquelle elle reçoit, dans son petit palais de la rue du Prince-Amédée... Vous pensez si la nouvelle qui circule de l'annulation du mariage, doit l'amuser!
Elle était vraiment exquise, cette Lisbeth, très blonde, très rose, très gaie, avec sa peau de satin, son visage de lait, ses yeux si tendrement bleus, sa bouche dont l'aimable sourire était célèbre pour sa grâce. Et, dans sa toilette de soie blanche pailletée d'or, elle avait surtout, ce soir-là, une telle joie de vivre, une telle certitude heureuse, à se sentir libre, aimante et aimée, qu'autour d'elle la nouvelle qu'on chuchotait, les méchancetés dites derrière les éventails, semblaient tourner à son triomphe. Tous les regards s'étaient un instant fixés sur elle. On répétait son mot à Prada, quand elle s'était vue enceinte, des œuvres d'un homme que l'Église décrétait aujourd'hui d'impuissance: «Mon pauvre ami, c'est donc d'un petit Jésus que je vais accoucher!» Et des rires s'étouffaient, d'irrespectueuses plaisanteries circulaient tout bas, de bouche à oreille, tandis qu'elle, radieuse dans son insolente sérénité, acceptait d'un air de ravissement les galanteries de monsignor Fornaro, qui la félicitait sur une toile, une Vierge au lis, envoyée par elle à une Exposition.
Ah! cette annulation de mariage, qui défrayait la chronique scandaleuse de Rome depuis un an, quelle rumeur dernière elle produisait, en tombant ainsi au beau milieu de ce bal! Le monde noir et le monde blanc l'avaient longtemps choisie comme un champ de bataille, pour y échanger les plus incroyables médisances, des commérages sans fin, des histoires à dormir debout. Et c'était fini cette fois, le Vatican imperturbable osait prononcer l'annulation, sous le prétexte que le mariage n'avait pu être consommé, par suite de l'impuissance du mari. Rome entière allait en rire, avec son libre scepticisme, dès qu'il s'agissait des affaires d'argent de l'Église. Personne déjà n'ignorait les incidents de la lutte, Prada révolté qui s'était tenu à l'écart, les Boccanera inquiets qui avaient remué ciel et terre, et l'argent distribué aux créatures des cardinaux pour acheter leur influence, et la grosse somme dont on avait payée indirectement le rapport enfin favorable de monsignor Palma. On parlait de plus de cent mille francs en tout, ce qu'on ne trouvait pas trop cher, car un autre divorce, celui d'une comtesse française, avait coûté près d'un million. Le Saint-Père avait tant de besoins! Et cela, d'ailleurs, ne fâchait personne, on se contentait d'en plaisanter malignement, les éventails battaient toujours dans la chaleur croissante, les dames avaient un frémissement d'aise, sous le vol discret des mots légers, murmurés à peine, qui frôlaient leurs épaules nues.
--Oh! que la contessina doit être contente! reprit Pierre. Je n'avais pas compris pourquoi sa petite amie nous disait, à notre arrivée, qu'elle allait être, ce soir, si heureuse et si belle... Et c'est à cause de cela, certainement, qu'elle va venir, elle qui, depuis ce procès, se considérait comme en deuil.
Mais Lisbeth, ayant rencontré les yeux de Narcisse, lui avait souri, et il dut aller la saluer à son tour, car il la connaissait, pour avoir traversé son atelier, comme toute la colonie étrangère. Il revenait près de Pierre, lorsqu'une nouvelle émotion parut agiter les aigrettes de diamants et les fleurs, dans les chevelures. Des têtes se tournèrent, le brouhaha grandit.
--Eh! c'est le comte Prada en personne! murmura Narcisse émerveillé. Une jolie carrure tout-de même! Habillez-le de velours et d'or, et quelle figure de bel aventurier du quinzième siècle, mordant sans scrupule à toutes les jouissances!
Prada entrait, l'air très à l'aise, gai, presque triomphant. Et, au-dessus du large plastron blanc de la chemise, que l'habit encadrait de noir, il avait vraiment une haute mine de proie, avec ses yeux francs et durs, sa face énergique, barrée d'épaisses moustaches brunes. Jamais sa bouche vorace n'avait montré sa dentition de loup, dans un sourire de sensualité plus ravie. D'un regard rapide, il examina, déshabilla toutes les femmes. Puis, quand il eut aperçu Lisbeth, si gamine, si rose et si blonde, il s'adoucit, il vint très ouvertement à elle, sans s'inquiéter le moins du monde de l'ardente curiosité qui le dévisageait. Il se pencha, causa bas un instant, dès que monsignor Fornaro lui eut cédé la place. Sans doute la nouvelle qui courait lui fut confirmée par la jeune femme, car il eut un geste, un rire un peu forcé, en se relevant.
Ce fut alors qu'il vit Pierre et qu'il le rejoignit, dans l'embrasure de la fenêtre. Il serra également la main de Narcisse. Et, tout de suite, avec sa bravoure:
--Vous savez ce que je vous disais, en revenant ce soir de Frascati... Eh bien! il paraît que c'est fait, ils ont annulé mon mariage... C'est si gros, si impudent, si imbécile, que j'en doutais tout à l'heure.
--Oh! se permit de déclarer Pierre, la nouvelle est certaine. Elle vient de nous être confirmée par monsignor Fornaro, qui la tenait d'un membre de la congrégation. Et l'on assure que la majorité a été très forte.
Un rire encore secoua Prada.
--Non, non! on n'imagine pas une farce pareille! C'est le plus beau soufflet que je connaisse, donné à la justice et au simple bon sens. Ah! si l'on parvient aussi à faire casser le mariage civilement, et si mon amie que vous voyez là-bas, le veut bien, comme on s'amusera dans Rome! Mais oui! je l'épouserai à Sainte-Marie-Majeure, en grande pompe. Et il y a, de par le monde, un cher petit être qui sera de la fête, aux bras de sa nourrice!
Il riait trop haut, il était trop brutal, dans cette allusion à son enfant, preuve vivante de sa virilité. Souffrait-il donc, pour avoir aux lèvres un pli qui les retroussait, montrant ses dents blanches? On le sentait frémissant, en lutte contre un réveil de passion sourde, tumultueuse, qu'il ne s'avouait pas à lui-même.
--Et vous, mon cher abbé, reprit-il vivement, connaissez-vous l'autre nouvelle? Vous a-t-on dit que la comtesse allait venir?
Il nommait ainsi Benedetta, par habitude, oubliant qu'elle n'était plus sa femme.
--On vient de me le dire en effet, répondit Pierre.
Un moment, il hésita, avant d'ajouter, cédant au besoin de prévenir toute surprise fâcheuse:
--Sans doute nous verrons aussi le prince Dario, car il n'est pas parti pour Naples, comme je vous le disais. Un empêchement, à la dernière minute, je crois.
Prada ne riait plus. Il se contenta de murmurer, la face brusquement sérieuse:
--Ah! le cousin en est! Eh bien! nous les verrons, nous les verrons tous les deux!
Et il se tut, comme envahi d'un flot de pensées graves qui le forçaient à la réflexion, pendant que les deux amis continuaient de causer. Puis, il eut un geste d'excuse, il s'enfonça davantage dans l'embrasure, tira d'une poche un calepin, en déchira une feuille, sur laquelle, en grossissant seulement un peu les caractères, il écrivit au crayon ces quatre lignes: «Une légende assure que le figuier de Judas repousse à Frascati, mortel pour quiconque veut un jour être pape. N'en mangez pas les figues empoisonnées, ne les donnez ni à vos gens ni à vos poules». Et il plia la feuille, la cacheta avec un timbre-poste, mit l'adresse: «Son Éminence Révérendissime et Illustrissime le cardinal Boccanera». Quand il eut replacé le tout dans sa poche, il respira largement, il retrouva son rire.
C'était comme un malaise invincible, une lointaine terreur qui l'avait glacé. Sans qu'un raisonnement net se formulât en lui, il venait de sentir le besoin de s'assurer contre la tentation d'une lâcheté, d'une abomination possible. Et il n'aurait pu dire la relation des idées qui l'avait amené à écrire les quatre lignes, tout de suite, à l'endroit même où il se trouvait, sous peine du plus grand des malheurs. Il n'avait qu'une pensée bien arrêtée: il irait jeter le billet, en sortant du bal, dans la boîte du palais Boccanera. Maintenant, il était tranquille.
--Qu'avez-vous donc, mon cher abbé? demanda-t-il en se mêlant de nouveau à la conversation. Vous êtes tout assombri.
Et Pierre lui ayant fait part de la mauvaise nouvelle qu'il avait reçue, son livre condamné, l'unique journée qu'il aurait le lendemain pour agir encore, s'il ne voulait pas que son voyage à Rome fût une défaite, il se récria, comme si lui-même avait besoin d'agitation, d'étourdissement, afin d'espérer quand même et de vivre.
--Bah! bah! ne vous découragez donc pas, on y laisse toute sa force! C'est beaucoup qu'une journée, on fait tant de choses dans une journée! Une heure, une minute suffit pour que le destin agisse et change les défaites en victoires.
Il s'enfiévrait, il ajouta:
--Tenez! allons dans la salle de bal. Il paraît que c'est un prodige.
Il échangea un dernier regard tendre avec Lisbeth, tandis que Pierre et Narcisse le suivaient, tous trois se dégageant à grand'peine, gagnant la galerie voisine au milieu du flot pressé des jupes, parmi cette houle de nuques et d'épaules, d'où montait la passion qui fait la vie, l'odeur d'amour et de mort.
Dans une splendeur incomparable, la galerie se déroulait, large de dix mètres, longue de vingt, avec ses huit fenêtres qui donnaient sur le Corso, nues, sans rideaux de vitrage, incendiant les maisons d'en face. C'était une clarté éblouissante, sept paires d'énormes candélabres de marbre, que des bouquets de lampes électriques changeaient en torchères géantes, pareilles à des astres; et, en haut, tout le long des corniches, d'autres lampes, enfermées dans des fleurs aux teintes claires, faisaient une miraculeuse guirlande de fleurs de flamme, des tulipes, des pivoines, des roses. L'ancien velours rouge des murs, lamé d'or, prenait un reflet de brasier, un ton de braise vive. Aux portes et aux fenêtres, les tentures étaient de vieille dentelle, brodée de soies de couleur, des fleurs encore, d'une intensité vivante. Mais, sous le plafond somptueux, aux caissons ornés de rosaces d'or, la richesse sans pareille, unique au monde, était la collection de chefs-d'œuvre, telle qu'aucun musée n'en offrait de plus belle. Il y avait là des Raphaël, des Titien, des Rembrandt et des Rubens, des Velasquez et des Ribera, des œuvres fameuses entre toutes, qui soudainement, dans cet éclairage inattendu, apparaissaient triomphantes de jeunesse, comme réveillées à l'immortelle vie du génie. Et, Leurs Majestés ne devant arriver que vers minuit, le bal venait d'être ouvert, une valse emportait des couples, des vols de toilettes tendres, au travers de la cohue fastueuse, un ruissellement de décorations et de joyaux, d'uniformes brodés d'or et de robes brodées de perles, dans un débordement sans cesse élargi de velours, de soie et de satin.
--C'est prodigieux vraiment! déclara Prada, de son air excité. Venez donc par ici, nous allons nous remettre dans une embrasure de fenêtre. Il n'y a pas de meilleure place pour bien voir, sans être trop bousculé.
Ils avaient perdu Narcisse, ils ne se trouvèrent plus que deux, Pierre et le comte, quand ils eurent gagné enfin l'embrasure désirée. L'orchestre, placé sur une petite estrade, au fond, venait de finir la valse, et les danseurs s'étaient remis à marcher lentement, d'un air d'étourdissement ravi, au milieu du flot envahissant de la foule, lorsqu'il se produisit une entrée qui fit tourner les têtes. Donna Serafina, en toilette de satin cramoisi, comme si elle eût porté les couleurs de son frère le cardinal, arrivait royalement au bras de l'avocat consistorial Morano. Et jamais elle ne s'était serrée davantage, d'une taille mince de jeune fille; jamais sa face dure de vieille demoiselle, coupée de grands plis, à peine adoucie par les cheveux blancs, n'avait exprimé une si têtue et si victorieuse domination. Il y eut un murmure d'approbation discrète, une sorte de soulagement public, car le monde romain avait absolument condamné la conduite indigne de Morano, rompant une liaison de trente années, à laquelle les salons s'étaient habitués, ainsi qu'à un légitime mariage. On parlait d'un caprice inavouable pour une petite bourgeoise, d'un mauvais prétexte de rupture, à la suite d'une querelle survenue au sujet du divorce de Benedetta, alors compromis. La brouille avait duré près de deux mois, au grand scandale de Rome, où persiste le culte des longues tendresses fidèles. Aussi la réconciliation touchait-elle tous les cœurs, comme une des plus heureuses conséquences du procès, gagné ce jour-là, devant la congrégation du Concile. Morano repentant, donna Serafina reparaissant à son bras, dans cette fête, c'était très bien, l'amour vainqueur, les bonnes mœurs sauvées, l'ordre rétabli.
Mais il y eut une sensation plus profonde, dès que, derrière sa tante, on aperçut Benedetta qui entrait avec Dario, côte à côte. Le jour même où son mariage venait d'être annulé, cette indifférence tranquille des ordinaires convenances, cette victoire de leur amour avouée, célébrée devant tous, apparut d'une audace si jolie, d'une telle bravoure de jeunesse et d'espoir, qu'elle leur fut aussitôt pardonnée, dans une rumeur d'universelle admiration. Comme pour Celia et Attilio, les cœurs volaient à eux, à l'éclat de beauté dont ils rayonnaient, à l'extraordinaire bonheur dont resplendissaient leurs visages. Dario, encore pâli par sa longue convalescence, était, dans sa délicatesse un peu mince, avec ses beaux yeux clairs de grand enfant, sa barbe brune et frisée de jeune dieu, d'une fierté svelte, où se retrouvait tout le vieux sang princier des Boccanera. Benedetta, la très blanche sous son casque de cheveux noirs, la très calme, la très sage, avait son beau rire, ce rire si rare chez elle, mais d'une séduction irrésistible, qui la transfigurait, donnait un charme de fleur à sa bouche un peu forte, emplissait d'une clarté de ciel l'infini de ses grands yeux sombres, insondables. Et, dans cette enfance qui lui revenait, si gaie, si bonne, elle avait eu le délicieux instinct de se mettre en robe blanche, une robe tout unie de jeune fille, dont le symbole disait sa virginité, le grand lis pur qu'elle était restée obstinément, pour le mari de son choix. Rien de sa chair ne se montrait encore, pas même la discrète échancrure permise sur la gorge. C'était le mystère d'amour impénétrable, redoutable, une beauté souveraine de femme, dont la toute-puissance dormait là, voilée de blanc. Aucune parure, pas un bijou, ni aux mains, ni aux oreilles. Sur le corsage, rien qu'un collier, mais un collier de reine, le fameux collier de perles des Boccanera, qu'elle tenait de sa mère et que Rome entière connaissait, des perles d'une grosseur fabuleuse, jetées là, à son cou, négligemment, et qui suffisaient, dans sa robe simple, à lui donner la royauté.
--Oh! murmura Pierre extasié, qu'elle est heureuse et qu'elle est belle!
Tout de suite, il regretta d'avoir ainsi pensé à voix haute; car il entendit, à son côté, une plainte sourde de fauve, un involontaire grondement, qui lui rappela la présence du comte. Celui-ci, d'ailleurs, étouffa ce cri de sa blessure, brusquement rouverte. Et il eut encore la force d'affecter une gaieté brutale.
--Fichtre! ils ne manquent pas d'aplomb, tous les deux! J'espère bien qu'on va les marier et les coucher devant nous.
Puis, regrettant cette grossièreté de plaisanterie, où se révoltait la souffrance de son désir inassouvi de mâle, il voulut se montrer indifférent.
--Elle est vraiment jolie, ce soir. Vous savez qu'elle a les plus belles épaules du monde, et que c'est un vrai succès pour elle que de paraître plus belle encore, en ne les montrant pas.
Il continua, parvint à causer d'un air détaché, contant de menus faits sur celle qu'il s'obstinait à nommer la comtesse. Mais il s'était renfoncé un peu dans l'embrasure, de crainte sans doute qu'on ne remarquât sa pâleur, le tic douloureux qui contractait ses lèvres. Il n'était pas en état de lutter, de se faire voir riant et insolent, à côté de la joie du couple, si naïvement affichée. Et il fut heureux du répit que lui donna, à ce moment, l'arrivée du roi et de la reine.
--Ah! voici Leurs Majestés! s'écria-t-il en se tournant vers la fenêtre. Voyez donc cette bousculade, dans la rue!
En effet, malgré les vitres fermées, un tumulte de foule montait des trottoirs. Et Pierre, ayant regardé, vit, dans le reflet des lampes électriques, une nappe de têtes humaines envahir la chaussée et se presser autour des carrosses. Déjà, à plusieurs reprises, il avait rencontré le roi, pendant ses promenades quotidiennes à la villa Borghèse, venant là comme un modeste particulier, un brave bourgeois, sans gardes, sans escorte, n'ayant avec lui, dans sa victoria, qu'un aide de camp. D'autres fois, il était seul, il conduisait un léger phaéton, accompagné simplement d'un valet de pied en livrée noire. Même une fois, il avait emmené la reine, tous deux assis côte à côte, en bon ménage qui se promène pour son plaisir. Et le monde affairé des rues, les promeneurs des jardins, en les voyant passer ainsi, se contentaient de les saluer d'un geste affectueux, sans les importuner d'acclamations, tandis que les plus expansifs se contentaient de s'approcher librement pour leur sourire. Aussi Pierre, dans l'idée traditionnelle qu'il se faisait des rois qui se gardent et qui défilent, entourés de toute une pompe militaire, avait-il été singulièrement surpris et touché de la bonhomie aimable de ce ménage royal s'en allant à sa guise, avec une belle sécurité, au milieu de l'amour souriant de son peuple. D'autres détails sur le Quirinal lui étaient venus de partout, la bonté et la simplicité du roi, son désir de paix, sa passion de la chasse, de la solitude et du grand air, qui avait dû souvent, dans le dégoût du pouvoir, lui faire rêver une vie libre, loin de cette besogne autoritaire de souverain, pour laquelle il ne semblait point fait. Mais surtout la reine était adorée, d'une honnêteté si naturelle et si sereine, qu'elle était la seule à ignorer les scandales de Rome, très cultivée, très affinée, au courant de toutes les littératures, et très heureuse d'être intelligente, supérieure de beaucoup à son entourage, et le sachant, et aimant à le faire voir, sans effort, avec une parfaite grâce.
Prada qui était resté, ainsi que Pierre, le visage contre une vitre de la fenêtre, montra la foule d'un geste.
--Maintenant qu'ils ont vu la reine, ils vont aller se coucher contents. Et il n'y a pas là, je vous en réponds, un seul agent de police... Ah! être aimé, être aimé!
Son mal le reprenait, il se retourna vers la galerie, en plaisantant.
--Attention! mon cher, il s'agit de ne pas manquer l'entrée de Leurs Majestés. C'est le plus beau de la fête.
Quelques minutes s'écoulèrent, et l'orchestre, brusquement, s'interrompit au milieu d'une polka, pour jouer, de toute la sonorité de ses cuivres, la marche royale. Il y eut une débâcle parmi les danseurs, le milieu de la salle se vida. Le roi et la reine entraient, accompagnés par le prince et par la princesse Buongiovanni, qui étaient allés les recevoir en bas de l'escalier. Le roi était simplement en frac, la reine avait une robe de satin paille, recouverte d'une admirable dentelle blanche; et, sous le diadème de brillants qui ceignait ses beaux cheveux blonds, elle gardait un grand air de jeunesse, une face ronde et fraîche, faite d'amabilité, de douceur et d'esprit. La musique jouait toujours, avec une violence d'accueil, enthousiaste. Derrière son père et sa mère, Celia avait paru, dans le flot des assistants, qui suivaient pour voir; puis étaient venus Attilio, les Sacco, des parents, des personnages officiels. Et, en attendant que la marche royale fût finie, il n'y avait encore, au milieu de la sonorité des instruments et de l'éclat des lampes, que des saluts, des regards, des sourires; pendant que tous les invités, debout, se poussaient, se haussaient, le cou tendu, les yeux luisants, un flux montant de têtes et d'épaules, étincelantes de pierreries.